Sainte Thérèse

Part 9

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Rappelons-nous ce qu’était la vie des couvents à cette époque; et, en particulier, à l’Incarnation. Il s’y trouvait, nous dit-on, cent quatre-vingts religieuses, parmi lesquelles, sans doute, un assez grand nombre de filles nobles et besogneuses qui n’étaient entrées là que faute de trouver un mari et qui vivaient aux dépens de celles qui avaient apporté une dot. C’étaient celles-là qui entretenaient, à l’Incarnation, une certaine atmosphère mondaine, sans parler des laïques qui, très probablement, venaient y faire des retraites de piété, voire des séjours d’agrément. La clôture n’étant pas stricte, les religieuses pouvaient aller et venir, rendre des visites au dehors, en tout cas elles avaient la faculté de sortir, avec permission, ne fût-ce que pour se confesser à des directeurs de conscience choisis par elles et qui n’étaient pas toujours des carmes, ni même des réguliers. C’est ainsi que sainte Thérèse se confessa longtemps chez les Dominicains de Santo-Tomas, dont le monastère était situé à l’autre extrémité de la ville. Pour s’y rendre, elle devait traverser tout Avila, ou en faire le tour par les faubourgs inférieurs et les bords de l’Adaja,--ce qui était un véritable petit voyage, sans doute plein d’attraits pour une jeune nonne à demi cloîtrée.

A l’intérieur du couvent, elle avait pu choisir sa cellule. Nous savons même qu’elle en occupait deux, lesquelles communiquaient par un escalier. L’une était son oratoire, qu’elle s’était plu à orner avec beaucoup de goût et de piété. Elle y avait fait peindre des images pieuses, surtout celles des saints pour lesquels elle avait une dévotion spéciale: saint Joseph, saint Augustin, sainte Madeleine,--mais, de préférence, la figure du Christ. Dans le jardin du monastère, elle avait à sa disposition des ermitages, qu’elle se plaisait également à orner et à embellir et où il lui était permis de passer de longues heures dans le recueillement ou la lecture. Enfin! elle pouvait s’appartenir! Elle avait conquis ce après quoi elle soupirait depuis si longtemps: le droit à la solitude. C’était, pour elle, une grande douceur et, certainement, le plus précieux avantage de la vie monastique... En outre, elle disposait d’une cellule, où elle se sentait chez elle, qu’elle avait aménagée à sa convenance et où nous savons par elle-même qu’elle se plaisait beaucoup. Elle pouvait y recevoir d’autres religieuses, des pensionnaires du couvent, ses parentes, ses cousines, ses nièces ou ses tantes. C’étaient alors de pieux conciliabules, de véritables _tertulias_, où Thérèse brillait non seulement par sa conversation, mais par toute une variété de talents manuels. Elle filait, brodait, faisait de la tapisserie: «Le moindre talent qui fût en elle, écrit le Père de Ribéra, était de réussir au plus haut degré dans les travaux de main qui distinguent les femmes. Elle exécutait des merveilles avec l’aiguille, elle inventait des chefs-d’œuvre de broderie: c’étaient souvent des scènes historiques qu’on ne pouvait se lasser d’admirer et qui causaient la plus tendre dévotion...» Que ne donnerait-on pas pour retrouver un de ces charmants chefs-d’œuvre, qui excitaient chez les pieuses filles de si tendres sentiments! Sans doute, dans ces scènes et dans ces figures historiques, Thérèse déversait le trop-plein des émotions et des aspirations dont elle étouffait. Elle essayait de réaliser par l’aiguille ce qu’elle réalisera plus tard par l’oraison. Elle se livrait, sur le canevas, à de véritables compositions de lieu, dont le Christ, la Vierge et les Saints étaient les acteurs ou les figurants. Mais ce qu’on aimerait surtout retrouver, c’est le rouet de sainte Thérèse. Voilà un tableau, qui, à ma connaissance, n’a encore été tenté par aucun peintre; la jeune Thérèse de Ahumada filant dans sa cellule, devant une petite fenêtre ouverte sur Avila, ses remparts crénelés, ses tours, ses couvents et ses églises...

Comme dit Ribéra, ces jolis dons féminins ne sont qu’une parure,--et la moindre de toutes, chez une telle femme. C’est au parloir qu’elle donnait vraiment sa mesure. Par le charme de sa parole, la séduction qui émanait de sa personne, elle exerçait déjà un véritable ascendant sur quiconque l’approchait. Elle avait une influence sur les âmes. Non seulement son entretien était plein d’enjouement et de grâces de toute sorte, mais elle était poète: elle composait des vers, chantait des _coplas_, prenait part à des tournois de bel esprit... On s’explique de cette façon, qu’elle fût si goûtée et si recherchée de ceux et de celles qui fréquentaient le parloir de l’Incarnation.

Parmi ces personnes, Thérèse avait des amis à qui elle avait voué une affection fervente, à la fois exaltée et très pure. Elle nous en parle en des termes si discrets, qu’il est impossible de deviner si ces amis étaient des hommes ou des femmes. Mais elle a beau se reprocher avec amertume ces ardentes amitiés, où elle goûtait un si vif plaisir, où elle se piquait de plus de fidélité qu’envers Dieu lui-même,--il est impossible d’y démêler quoi que ce soit de répréhensible, sinon un certain excès, un certain emportement de cœur et d’imagination. Et pourtant, c’est à propos de ces amitiés qu’elle s’effraie de sa faiblesse. Il fallut, croit-elle, «la main de Dieu» pour la retenir sur la pente de la dissipation et pour la préserver de dangers plus graves... Danger! le mot est bien fort. Est-ce que, avec ses habituels raffinements de conscience, la Mère Thérèse ne s’exagère pas sa faute? Ce qu’elle nous laisse entrevoir de certaines pratiques clandestines, admises par d’autres, semble bien lui donner raison: «Pour moi, dit-elle, je n’aurais voulu prendre aucune liberté, ni rien faire sans permission. Avoir des entretiens par le trou d’une muraille, ou pendant la nuit, je n’aurais jamais pu me résoudre à de pareilles conversations dans un monastère. Et je ne l’ai point fait, parce que Dieu m’a retenue. Je tenais compte, à ce qu’il me semble, et avec réflexion, de beaucoup de choses: que d’exposer dans une aventure l’honneur de tant de religieuses, qui étaient bonnes, alors que moi, j’étais si faible,--que cela était très mal, comme si les autres choses que je faisais étaient bien...»

Ainsi donc, elle n’a commis aucune imprudence. Ce qui lui donne des remords, c’est seulement,--peut-on bien dire le caractère passionné? en tout cas l’exagération de ses amitiés. Elle déplore particulièrement celle qu’elle avait vouée à une personne, sans doute de qualité,--grand seigneur ou grande dame,--et dont elle eut toutes les peines du monde à se déprendre.

Ce fut même à cause de cette personne, à cause du plaisir excessif qu’elle goûtait à l’entretenir qu’elle eut sa première vision,--mais sans y attacher l’importance qu’elle lui attribua par la suite. Et, même à ce moment-là, lorsque, plus de vingt ans s’étant écoulés, elle nous raconte ce prodige, elle est tellement habituée à des faveurs de ce genre, qu’elle semble en parler comme de la chose la plus naturelle du monde: «Un jour, dit-elle, me trouvant avec une personne, au début de notre connaissance, le Seigneur voulut bien me faire comprendre que des amitiés pareilles ne me convenaient point, en m’avertissant et en me donnant sa lumière dans un si grand aveuglement. Le Christ _se représenta_ devant moi avec un visage très sévère, me donnant à entendre que cela lui déplaisait. Je le vis avec les yeux de l’âme plus clairement que je ne Le pourrais voir avec les yeux du corps. Et cette vision resta si imprimée en moi qu’elle me paraît toujours aussi présente après plus de vingt-six ans. J’en demeurai très épouvantée et très troublée, et je ne voulais plus voir cette personne avec qui j’étais... Une autre fois, me trouvant encore avec elle, nous vîmes venir vers nous,--et d’autres personnes qui se trouvaient là le virent également,--quelque chose qui ressemblait à un énorme crapaud, mais bien plus léger que ne le sont d’habitude ces animaux. Qu’en plein jour et en cet endroit-là, d’où il venait, il puisse y avoir une bête de cette espèce, c’est ce que je ne puis comprendre. Et, d’ailleurs, on n’y en a jamais vu. Aussi, l’impression qu’elle fit en moi me paraît quelque chose de mystérieux que je n’ai jamais oublié non plus...»

Voilà deux espèces de visions, assez différentes de celles qu’elle aura plus tard, non pas précisément en nature, ou en intensité, mais par la qualité et la signification. La dernière est une vision réelle et l’autre une vision _imaginaire_: c’est-à-dire que celle-ci, celle du Christ, est une image _intérieure_, une pure représentation de l’esprit ou de l’imagination (_representóseme Cristo delante_), tandis que la seconde,--celle du crapaud,--est extérieure et réelle, l’objet pouvant être vu et, au besoin, touché par d’autres. Ces visions sont très vives, principalement celle du Christ, beaucoup plus vive, nous dit la Sainte, que si elle avait été perçue par les yeux du corps: après de longues années l’image est demeurée toujours aussi nette dans son souvenir. Mais la voyante n’est pas sûre de la réalité de la première ni de la signification de la seconde. Peut-être cette image du Christ n’est-elle qu’une illusion suscitée par le démon, et peut-être l’apparition de ce crapaud monstrueux dans un coin du parloir, est-elle purement fortuite et, en somme, naturelle... A présent, elle incline à croire le contraire. Mais, sur le moment, elle était pleine de doutes, tellement qu’elle n’osa en parler à personne, pas même à son confesseur: «Ce qui, dit-elle, me fit grand dommage, c’était de ne pas savoir qu’il est possible de voir autrement que par les yeux du corps, et c’est le démon qui m’aida à croire cela et à me persuader que c’était impossible et que je m’illusionnais... Et pourtant il me semblait toujours (_me quedaba un parecerme_) que cette vision venait de Dieu et que ce n’était point une illusion...»

Quoi qu’il en soit, l’impression produite fut très forte. Thérèse prit peur et se résolut brusquement à renoncer à une amitié qui déplaisait à Dieu et que sa conscience, enfin avertie, lui représentait symboliquement sous les traits hideux d’un crapaud. Mais, comme elle n’osait pas avouer à son confesseur les vraies raisons d’une telle rupture, celui-ci non seulement rassura sa conscience, mais la pressa de revoir une personne de cette qualité, qui, bien loin de nuire à son honneur, ne pouvait qu’y ajouter. Thérèse désirait vivement continuer ce qu’elle appelle «ces relations pestilentielles» et elle aimait beaucoup cette personne: elle se laissa convaincre: «_Aucune de mes connaissances, dit-elle, ne m’a détournée comme celle-là, car j’avais une extrême affection pour elle..._» Si troublée qu’elle fût par sa double vision, elle revint peu à peu à ses habitudes de dissipation. Elle reprit ses entrevues et ses entretiens avec la personne amie, elle fut plus que jamais assidue aux réunions du parloir, avide de se produire et de se faire valoir devant les visiteurs. Ce fut au point qu’une vieille religieuse, sa parente, crut devoir lui en faire des remontrances. Thérèse prit très mal ces pieux avis, qu’elle taxa de scrupules exagérés. Et, sans arriver à étouffer complètement les reproches de sa conscience, elle se décida à vivre à sa guise, c’est-à-dire en religieuse correcte selon le monde et même selon ses supérieures. Elle se ménagea une petite vie agréable, partagée entre les exercices de piété et les distractions mondaines, si l’on peut donner ce nom aux innocents plaisirs que tolérait la règle ou la coutume de l’Incarnation. Elle mangeait son «pain de rente» et elle vivait pieusement. Ainsi, les années passaient doucement dans une médiocrité qui ne convenait ni à sa nature ni aux desseins que Dieu avait sur elle: Thérèse semblait avoir complètement oublié ce pourquoi elle était entrée au couvent: ce grand bonheur, ce grand amour, qui, pour elle, était l’unique réalité du monde. Elle n’entendait plus les mots fatidiques qu’elle répétait, autrefois, à son frère Rodrigue, ces mots qui ouvraient à leurs imaginations enfantines des perspectives infinies et fascinatrices: «_Toujours, toujours, toujours!_»

Mais peut-on dire qu’elle ne les entendait plus? Il y a une anecdote, rapportée par une religieuse de l’Incarnation et maintes fois citée depuis, qui éclaire assez bien les sentiments un peu complexes et un peu troubles, l’incertitude d’âme, où se débattait Thérèse pendant cette période de relative mondanité. Le Père de Ribéra nous raconte que quelques années avant l’entrée de la jeune fille au couvent, un chercheur de trésors était venu au monastère: ce qui est fort vraisemblable, l’Incarnation ayant été bâtie sur l’emplacement d’un ossuaire juif, où la crédulité populaire pouvait supposer que les fugitifs avaient enterré leur or. Or, le chercheur d’or, ayant parcouru l’enceinte du couvent, «y découvrit tout à coup, avec des yeux de prophète, un trésor incomparablement plus précieux que ceux qu’il cherchait avec les yeux de la cupidité humaine: car il annonça qu’il y aurait, un jour, dans ce monastère, une sainte qui porterait le nom de Thérèse...»

La fille d’Alonso de Cepeda connaissait cette prophétie. Et doña Maria Pinel, religieuse de l’Incarnation, nous raconte que «la Sainte Mère avait coutume de dire à une autre religieuse, nommée doña Thérèse de Quesada:

--«Voyez, ma sœur, on prétend qu’une sainte Thérèse doit sortir de cette maison. Plaise à Dieu que ce soit l’une de nous deux... et que ce soit moi!

--Plaise à Dieu que ce soit moi! répondait l’autre.»

Ce ton d’enjouement, pour ne pas dire de légèreté, en un sujet aussi grave, est bien de la jeune carmélite qui, en ce moment-là, est le bel esprit du couvent, celle qu’on aime à produire au parloir devant les visiteurs de qualité. Elle se laisse entraîner par ce courant de frivolité au point qu’elle-même ne peut pas croire à sa sainteté future. Elle en parle comme d’une chose plaisante et impossible... Et pourtant! Si cela était?... Eh bien, si cela était, elle se sent prête pour la sainteté, comme autrefois pour le martyre. Elle sait qu’elle est une fille courageuse: elle aura le courage d’être une sainte: «Plaise à Dieu, dit-elle, que ce soit moi!...» Elle a beau savoir que pour l’instant, du moins, elle ne le mérite pas, ou qu’elle prend un autre chemin: elle ne dit pas non! Elle ne refuse pas la palme...

Dans cet état de moindre effort, pour ne pas dire de relâchement, alors qu’elle se traînait, selon ses propres expressions, par «les chemins les plus bas de la perfection», elle fut surprise par la mort de son père: c’était, pour cette âme aimante, un coup terrible, qui eut une profonde répercussion sur sa vie intérieure, sans amener toutefois un changement radical de sa conduite.

Alonso Sanchez de Cepeda paraît avoir beaucoup aimé sa fille Thérèse,--et il est certain que celle-ci avait pour lui toute l’affection exaltée qu’elle prodiguait et dont elle payait de retour quiconque semblait lui donner un peu de son cœur: Thérèse avait faim d’amour. Son avidité s’égarait dans des affections trop humaines à ses yeux et qui la décevait toujours. Mais, on ne saurait assez le redire, la ferveur qu’elle apportait dans ces amitiés passionnées, était purement spirituelle: amour d’âme où se mêlait un véritable zèle d’apostolat. C’est ainsi qu’elle catéchisa littéralement son père en lui enseignant les méthodes de l’oraison. Non seulement elle l’endoctrinait, mais elle lui prêtait des livres de spiritualité, sans doute ceux qui avaient servi à sa propre initiation; _l’Abécédaire_ de Francisco de Osuna, _l’Ascension du Mont Sion_ de Bernardino Laredo, _le Livre de l’Oraison_ de Luis de Grenada, ou _le Traité de l’Oraison_ de saint Pierre d’Alcantara. Déjà malade sans doute, Alphonse de Cepeda se préparait à bien mourir. Il était constamment sur le chemin de l’Incarnation, où il faisait de fréquentes visites à sa fille. Thérèse et son père, à travers la grille du parloir, avaient d’ardents colloques où il n’était question que de Dieu. Ainsi se passaient ces pieuses entrevues. Et, chose bizarre, au moment où elle montrait un si grand zèle pour la conquête des autres âmes, elle-même abandonnait l’oraison par scrupule d’humilité et aussi, il faut bien le dire, parce qu’elle se sentait la conscience trouble. Ayant déserté le service de Dieu,--tel, du moins, qu’elle l’entendait--elle se cherchait des remplaçants. C’est ainsi que, outre son père, elle s’était mise à catéchiser d’autres personnes, en qui elle croyait discerner des dispositions pour l’oraison: «Il me semblait à moi, dit-elle, que, du moment que je ne servais pas le Seigneur comme je comprenais qu’Il devait l’être, il ne fallait pas que cette intelligence qu’Il me donnait de Son service fût perdue,--et ainsi d’autres devaient le servir à ma place. Je dis cela pour qu’on voie le grand aveuglement où j’étais...»

Cependant sa sincérité souffrait de ce que, donnant l’exemple aux autres, elle-même ne le mît point en pratique. Il lui était intolérable surtout de penser qu’elle trompait son père, en lui laissant croire qu’elle aussi elle faisait oraison. Elle tint à l’avertir de ce qu’il en était, mais en ayant l’air de s’excuser sur ses maladies. Elle éprouvait toujours ses vomissements, ses accès de fièvre et ses étranges douleurs cardiaques. Ainsi affaiblie, c’est tout au plus si elle pouvait suffire au service du chœur et de la chapelle... Voilà ce qu’elle donnait à entendre au bon Alphonse de Cepeda. Mais ce faux-fuyant répugnait à sa droiture! Elle en était un peu honteuse. La maladie, pensait-elle, n’est pas une excuse suffisante. A défaut des forces corporelles, l’amour et l’habitude devraient soutenir dans l’oraison l’âme vraiment zélée.

Quoi qu’il en soit, son père la crut et la plaignit. Étant lui-même déjà très avancé dans les voies spirituelles, il n’avait plus besoin de s’entretenir si longuement ni si fréquemment avec sa fille: l’élève avait dépassé le maître. Il espaça ses visites à l’Incarnation, pour se donner tout à Dieu.

C’est dans ces sentiments qu’il mourut, probablement au cours de l’année 1543. Nous ne savons rien de son mal, sinon que le saint homme fut enlevé en quelques jours. La Carmélite, quittant encore une fois son monastère, alla le soigner au logis paternel. Ce lui fut une rude épreuve. Malade elle-même, elle devait soigner un moribond. Mais l’angoisse de la séparation prochaine était pire pour elle que les souffrances physiques. Elle en éprouva une peine infinie. Néanmoins (n’oublions pas que Thérèse était une jeune fille très courageuse) elle sut si bien se dominer que personne ne soupçonna ce qui se passait en elle: «Et pourtant, dit-elle, il me semblait qu’on m’arrachait l’âme, quand je voyais que sa vie allait finir, car je l’aimais extrêmement.»

Pendant trois jours, le malade perdit le sentiment. Mais, le jour de sa mort, il reprit connaissance. Il mourut au milieu du _Credo_ qu’il récitait avec sa fille... La belle scène,--d’une pureté et d’une sublimité toutes chrétiennes! Avec sa sensibilité vibrante, son sens profond de la beauté, Thérèse en fut vivement frappée. Au milieu du _Credo_, les traits du moribond se détendirent et se fixèrent: «Il resta, dit-elle, comme un ange,--et il l’était réellement par la beauté de son âme et les dispositions où il mourut.»

Un dominicain, le Père Vincent Baron, qui avait assisté Alphonse de Cepeda à ses derniers moments, eut, par la suite, des entretiens avec Thérèse. Il lui parla du mort comme d’un élu, qui était allé tout droit au ciel. Enfin il lui en rapporta de telles choses que la jeune femme, sentant son indignité devant un père si saint, résolut de tenter un nouvel effort et de changer de vie. Elle prit ce religieux pour confesseur, lui révéla l’état de son âme et notamment que, par un faux scrupule d’humilité, elle avait abandonné l’oraison. Le dominicain la pressa instamment d’y revenir. Et c’est ainsi qu’elle recommença à pratiquer cet exercice spirituel, néanmoins sans parvenir à rompre ses habitudes ni ses amitiés mondaines. En réalité, elle ne pouvait s’arracher aux âmes qu’elle dirigeait, sur lesquelles elle sentait son influence toute-puissante. A travers les lignes de sa confession, on démêle que son prestige était grand et qu’elle était admirée de son entourage. Elle y voit le doigt de Dieu, qui, d’avance, lui préparait des disciples et lui aplanissait la route pour son œuvre de réformatrice.

Sa volonté n’en demeurait pas moins vacillante et incertaine, hésitant toujours entre les petits sentiers fleuris d’une piété à demi-mondaine et la voie étroite et rigoureuse de la perfection. Elle passa ainsi des années dans cette lutte, incapable de se décider. Mais elle estime que l’oraison la soutint et finit par la sauver. Aussi engage-t-elle les âmes chancelantes comme la sienne à s’obstiner, malgré tout, dans leurs efforts: «Persévérez, leur dit-elle, dans l’oraison!... O mon Dieu, qu’ils consentent seulement à passer deux heures par jour dans Votre compagnie, et ils verront de quelle récompense vous les payez!...»

Qu’est-ce donc que ce service qui mérite un salaire si magnifique,--et de quelle espèce d’oraison s’agit-il ici?

Il est certain que, dès cette époque, Thérèse, de tout son espoir et de toutes les puissances de son âme, tendait à l’union mystique. Mais l’oraison qu’elle pratiquait alors appartient au premier degré de la vie spirituelle et n’a rien de proprement mystique: c’est la plus simple oraison mentale, laquelle n’est guère que la continuation de l’oraison vocale. Elle consiste à méditer sur une vérité ou sur un mystère de la foi: «Telle fut, dit la Sainte, toute mon oraison, au milieu des périls, et telles étaient mes pensées, quand je le pouvais. Mais, très souvent, pendant bien des années, je me préoccupais moins de faire de bonnes réflexions que d’entendre sonner l’horloge qui m’annonçait la fin de l’heure consacrée à la méditation. Bien des fois, j’aurais mieux aimé affronter la plus rude pénitence que de me recueillir pour l’oraison. Et il est certain que le démon, ou les mauvaises habitudes m’opposaient une force si insurmontable pour m’empêcher de faire oraison et que j’éprouvais une telle tristesse en entrant dans mon oratoire, que j’avais besoin, pour m’y forcer, de m’aider de tout mon courage (lequel, dit-on, n’est pas petit, et l’on a pu voir que Dieu m’en a donné plus qu’à une femme, sauf que je l’ai bien mal employé). Finalement Dieu m’aidait. Et quand il m’avait fait cette violence, je ressentais plus de quiétude et de bien que, d’autres fois, quand j’avais seulement le désir de prier...»

Ainsi Thérèse éprouvait la plus grande difficulté à se recueillir pour l’oraison, même simplement pour l’oraison mentale. Ce fut une lutte affreuse et désespérante qui se prolongea pendant des années. Il lui était impossible de fixer son attention sur une idée. D’ailleurs ce génie réaliste se mouvait difficilement dans l’abstrait. Elle confesse elle-même qu’elle était tout à fait inapte à «discourir par l’entendement», c’est-à-dire à méditer. A tout instant, son attention ou sa pensée la trahissait. Il lui fallait un livre pour soutenir sa méditation: «J’ai passé, dit-elle, près de quatorze ans sans pouvoir même méditer, si ce n’est en lisant». Cet état de lutte et de stérilité spirituelle ne fut donc pas un simple accident dans la vie de la Sainte: ce fut un état habituel, dont elle souffrit pendant très longtemps. Lorsque, aux approches de la vieillesse, elle écrit ses confessions, elle peut dire en toute vérité: «Sur vingt-huit ans écoulés, depuis que j’ai commencé à faire oraison, j’en ai passé plus de dix-huit dans cette bataille et cette contention _de traiter à la fois avec Dieu et avec le monde_...»