Part 10
Cette prétention de concilier Dieu et le monde, c’est, semble-t-il, la grande raison de la longue attente de Thérèse au seuil de la vie mystique et, en somme, de son échec dans ses premières tentatives d’oraison. Qu’elle ait été impropre à «discourir avec l’entendement», nous ne l’admettons qu’en faisant la part de l’extrême modestie de la Sainte. Mais ce ne pouvait pas être un obstacle absolu à son progrès dans la voie spirituelle. Elle nous a répété assez souvent que Dieu se plaît à brûler les étapes et que la méditation peut être inutile à celui qui reçoit la grâce de quiétude ou d’union. Donc la principale raison de son échec, aux yeux de la Sainte elle-même, c’est que son oraison était imparfaite, à cause des dispositions d’âme qu’elle y apportait: elle tenait encore trop au monde et ne pouvait se résoudre à rompre avec lui.
Pourtant, il ne faudrait pas s’exagérer cette «mondanité». Je me demande dans quels parloirs avaient lieu ces réceptions et ces entretiens dont Thérèse éprouvait tant de remords. Ceux que l’on montre, aujourd’hui, au couvent de l’Incarnation, comme contemporains de la Sainte, sont des lieux effroyables, véritables cachots pénitentiels, où l’on ne peut méditer que sur l’enfer et les peines éternelles, à tout le moins sur l’horreur du monde. En tout cas, nous savons que les conversations de la Carmélite avec ses amis du dehors ne roulaient que sur Dieu et sur les sujets les plus élevés. La mondanité pouvait entourer Thérèse et la tenter: elle-même s’en préservait autant qu’elle pouvait. Si beaucoup de religieuses de ce monastère si peuplé n’avaient pas une conduite absolument exemplaire, il y en avait beaucoup d’autres,--et Thérèse leur rend justice,--qui menaient une vie toute sainte. Mais, même si celle de Thérèse eût été parfaite, si elle eût acquis, dès ce temps-là, et pratiqué toutes les vertus dont elle nous dit qu’elle manquait, ce n’était nullement un motif suffisant pour qu’elle reçût les grâces d’oraison. Elle ne cesse de répéter que Dieu les accorde à qui Il lui plaît, voire à des pécheurs, au milieu même de leurs égarements: toutes les pénitences du monde, toutes les pratiques pieuses, toutes les vertus imaginables, les désirs les plus ardents de l’âme n’y font rien: les grâces d’oraison, comme toutes les grâces, si nous pouvons nous y préparer, ne dépendent aucunement de nous. Pour arriver aux états sublimes où Thérèse parvint dans la seconde moitié de sa vie, la volonté humaine est impuissante: il faut que _Quelqu’un_ intervienne. Et Celui-là choisit son heure, en dehors de toute prévision. Il surgit brusquement, comme un voleur...
Il importe de préciser tout cela et de le mettre dans une lumière bien nette pour juger à leur valeur les explications des théoriciens du subconscient, pour qui les états mystiques ne sont que le résultat d’un long entraînement et d’une auto-suggestion persévérante. Nous venons de voir et nous verrons de plus en plus qu’un entraînement qui a duré vingt années, et la volonté la plus pressante et la plus avide du miracle n’ont abouti à rien.
Cette stérilité, cette sécheresse d’âme, cette absence inexorable de l’Aimé, ce fut le grand drame de la vie de Thérèse pendant ces années obscures. Évidemment, on ne peut concevoir une si longue période de médiocrité, comme un perpétuel martyre et comme un perpétuel désespoir. Elle-même reconnaît qu’elle reçut alors maintes consolations. Mais ce fut quelque chose de pis que la détresse tragique, que la crise où l’on croit avoir touché les dernières limites de la souffrance: ce fut l’enlisement dans la vie ordinaire, dans l’ornière de ce qu’elle a nommé «le chemin le plus bas de la perfection». Or, tandis qu’elle se complaît dans ce relâchement, ou qu’elle s’épuise dans une lutte impossible entre Dieu et le monde, les années passent. Elle en constate la fuite avec terreur: que de temps perdu! (Elle le croit du moins: elle se rendra compte plus tard que cette préparation, même imparfaite, n’a pas été inutile.) Mais les années s’écoulent dans une attente sans fin. Elle a trente ans, quarante ans,--et le grand Bonheur espéré est toujours insaisissable! L’Aimé, Celui qu’elle a pu entrevoir quelquefois, dans un ravissement de tout son être,--comme il tarde à paraître!... Alors, elle est prise de peur. Elle se dit qu’elle va manquer sa vie, que tous ses efforts ne servent de rien. La grâce résiste. Il n’y a rien à faire contre cela. Quelle amertume! Quelle épouvantable désillusion!... à moins que... à moins qu’un événement catastrophique ne se produise: la conversion, à laquelle elle aspire de toute son âme.
Nous voici tout près de cet événement, de cette crise suprême qui va briser les dernières attaches de Thérèse avec le monde. Enfin, après tant d’années de «bataille», comme elle dit, elle va se convertir, _se retourner_,--se retourner vers le sérieux de la vie, vers ce qu’elle sait être le seul Vrai et le seul Aimable...
TROISIÈME PARTIE
LA CONVERSION
«Je ne veux plus que tu converses avec les hommes, mais avec les anges.»
(_Vie_, chap. XXIV.)
I
LE CHRIST A LA COLONNE
La divine Humanité du Christ dans tout le paroxysme de la souffrance, et, en particulier, la scène de la Flagellation,--le supplicié attaché par le col et les deux mains à un tronçon de colonne, le torse nu, déchiré par les fouets, ruisselant de sueur et de sang, les côtes haletantes, violemment soulevées, comme si le cœur allait bondir hors de la poitrine, un visage hagard et doux, aux yeux injectés, aux lèvres entr’ouvertes d’où s’échappe une haleine de fièvre: cette image, à la fois pitoyable et cruelle, est peut-être celle qui a le plus agi sur les âmes espagnoles et, en tout cas, sur celle de sainte Thérèse. C’est probablement cette image-là qui, à ce moment de sa vie où nous sommes arrivés, lui donna une si profonde commotion, détermina en elle une exaltation si forte et si continue que le cours de sa vie en fut changé. A partir de ce moment, elle fit un grand effort pour s’arracher à ce qu’elle appelle «le chemin le plus bas de la perfection». Elle réussit à s’évader de la prison de médiocrité où elle languissait. Aidé par la grâce, un acte libre surgit dans cette âme partagée contre elle-même, un acte dont l’achèvement est la fleur de sainteté où elle finit par s’épanouir. A partir de cette minute solennelle, elle marche à grands pas vers sa destinée, vers la vie héroïque pour laquelle elle est faite.
Si l’on veut bien comprendre une telle impression, si pénétrante et si déchirante, il faut se rappeler ce qu’étaient, à cette époque, la statuaire et la peinture espagnoles, le mobilier des églises et des couvents, ce qui, de toutes parts, frappait la vue de Thérèse, comme une autre réalité, dramatique et sublime, superposée à la platitude et à la bassesse de l’habituelle existence. Elle vivait familièrement au milieu de ces figures tragiques, dolentes et consolantes. Mais il y a lieu de supposer que c’est la statuaire surtout qui l’émouvait,--la statuaire polychromée, comme on l’aimait alors. Et cela est, en effet, vraisemblable, parce que cette espèce d’imagerie est plus près du réel que tous les autres arts plastiques, qu’elle s’adresse en même temps à plusieurs sens et qu’ainsi elle est plus hallucinante, plus capable de donner l’illusion complète de la présence et de la vie.
A cet égard, la sculpture espagnole est quelque chose de vraiment extraordinaire: c’est peut-être la manifestation la plus puissante et la plus révélatrice du génie national. De la seconde moitié du XVe siècle à la première du XVIIe, elle s’est maintenue à peu près à la même hauteur. Ce long règne manifeste assez sa vigueur et qu’elle s’alimentait aux sources les plus intimes de l’âme espagnole. Certes, elle ne peut se comparer au grand art idéaliste de nos imagiers de Chartres, d’Amiens, ou de Reims. Mais elle serre la réalité de plus près: elle est réaliste comme l’Espagne elle-même, et, à l’exemple de tous les vrais et grands réalistes, à commencer par sainte Thérèse, elle va jusqu’au bout de la réalité: elle part de la plus humble, elle ne la dédaigne pas, elle s’y arrête souvent avec complaisance, et elle aboutit à la plus transcendante où elle se meut, semble-t-il, avec la même aisance: de l’enfer jusqu’au ciel, en passant par le monde et l’homme terrestre,--voilà sa démarche, et voilà son domaine. Avec une évidente prédilection, cette sculpture se sert du bois,--du bois polychromé,--parce que cette matière qui peut être fouillée plus facilement que la pierre ou le marbre, se prête mieux à l’expression de tout ce qu’il y a de violent et de passionné dans un corps humain, de tous les paroxysmes du plaisir et de la douleur, et de ce qu’il y a enfin de plus délicat ou de plus élevé dans les mouvements de l’âme. Elle part de la triviale réalité pour aboutir à l’extase. On peut même dire qu’elle ne se préoccupe de la forme que pour émouvoir les âmes: c’est l’esthétique catholique dans ce qu’elle a de plus ascétique et de plus orthodoxe.
Saint Jean de la Croix, qui blâme le culte exagéré des images, qui serait même, à ce sujet, beaucoup plus sévère que sainte Thérèse, le déclare en termes très nets: «On doit choisir de préférence _celles dont la représentation est la plus saisissante et porte la volonté à une dévotion plus ardente_. On doit placer ce motif en première ligne et _reléguer au second rang l’habileté du travail_ et la valeur de l’ornementation.» Et c’est justement pour cela, à cause de ce souci presque exclusif de l’expression saisissante, en vue d’attendrir ou d’exalter la dévotion, que ces images ont une action si directe et si véhémente sur la sensibilité. Elles réalisent une véritable prédication par la plastique, une prédication qui use surtout du pathétique pour toucher les esprits à travers les âmes.
Comme il convient, le sujet le plus habituel de cette prédication plastique, c’est le Christ, et, dans la vie du Christ, ce qu’il y a de plus essentiel, ce qui manifeste de la façon la plus émouvante sa mission de Rédempteur: sa Passion,--la Passion avec tous ses acteurs et ses figurants, les juges, les bourreaux, les saintes femmes, les apôtres, les soldats et les gens du peuple. Tous sont représentés par cet art espagnol, avec un réalisme implacable qui descend quelquefois jusqu’à la bestialité. Les imagiers excellent à grouper ces personnages autour de chaque épisode du Drame sacré. Chaque station du Chemin de la Croix a ses figurants traditionnels: c’est ce qu’on appelle un _paso_. Sur un plateau mouvant, manœuvré par des porteurs que dissimule une tenture, les acteurs du drame, chacun avec ses traits et son costume facilement reconnaissables, s’avancent par groupes, forment une longue procession dans les rues de la ville. Ces statues de bois peint, par leur mimique parlante, leurs visages, leurs vêtements mêmes s’apparentent à la foule des spectateurs, aux types populaires qui se pressent sur tout le parcours du cortège. Ainsi, la Passion devient presque une scène actuelle et immédiate: l’illusion du temps est abolie. Le mystère de la Rédemption s’accomplit sous les yeux de la multitude et cela avec une telle vérité dans les poses et dans les gestes, une telle intensité d’expression et une telle contagion de pathétique, que les plus distraits sont obligés de s’arrêter, de regarder et de réfléchir.
Certainement, l’intention plus ou moins consciente, qui inspire cet art populaire, c’était d’affirmer en face des Musulmans et des Juifs, à la fois la nécessité et la réalité de la Rédemption. Dans un pays où l’Islam et le judaïsme avaient été triomphants, où ils conservaient toujours de nombreux adeptes et où ils étaient toujours un danger, cette affirmation pouvait passer pour un moyen de défense ou de prosélytisme. La procession des _pasos_ à travers les rues des villes, cette figuration si réaliste, si proche de la vie, ne faisait que proclamer ces vérités catholiques: la Rédemption n’est pas une chimère, une creuse rêverie de métaphysiciens, c’est un fait historique, _une chose qui est arrivée_. Nous en savons heure par heure tout le détail,--et en voici l’exacte reproduction. Et, d’autre part, ce fait historique, ne le croyez pas vide de sens. Méditez sur lui: ni le monothéisme islamique, ni l’Ancien Testament ne suffisent pour expliquer le mystère de l’homme. Sans le Médiateur et le Rédempteur, l’homme reste dans la misère de la Chute originelle, et il est une énigme à lui-même et aux autres... Sans doute des réflexions de ce genre demeurent étrangères à la foule. Mais ce qui peut mordre sur elle, c’est la vue du supplice, l’hallucination sanglante que lui impose l’art des imagiers. Et c’est pourquoi ils insistent, avec une sorte de cruauté savante, sur toutes les phases et toutes les scènes de la Passion, depuis celle du Jardin des Oliviers jusqu’à celle de la Crucifixion. Bien entendu, le thème le plus fréquemment, le plus amoureusement et le plus pieusement traité, c’est celui du Christ en croix. Multitude innombrable, les crucifix espagnols sont peut-être le plus grand acte de foi, le cri le plus éperdu d’amour que l’humanité ait jamais poussé...
Dans tous les pays du monde, depuis que le Christ est mort, on en a fait par millions et par milliards. Il y en a, pour le moins, autant que de vivants. Chaque vivant a le sien qui lui atteste sa rédemption. Si, demain, c’était le jour du Jugement, tous les crucifix épars dans l’univers pourraient se lever et témoigner contre l’humanité incroyante, en prouvant que les affirmations et les rappels du rachat et du sang versé lui ont été prodigués, renouvelés sans cesse et à profusion... En vérité, il y a, dans le monde, de quoi faire des forêts avec l’arbre de la Croix, de quoi ceindre toute la planète, du Nord au Midi et du Levant au Couchant...
Mais aucune nation dans toute la chrétienté n’a su donner à ses crucifix une expression aussi intense, ni aussi aiguë que la catholique Espagne. Il en est partout d’admirables, depuis les plus humbles chapelles romanes perdues dans quelque recoin montagneux de Cerdagne ou de Catalogne jusqu’aux triomphantes cathédrales de Séville ou Cordoue. On en trouve à foison,--et il n’est pas un seul de ces crucifix qui n’ait, avec sa valeur d’art, son individualité, sa nuance d’expression dans la douleur, le désespoir, la résignation, ou la volupté de la souffrance, l’infinie bonté, l’extase de l’amour. Un des plus extraordinaires que je connaisse, c’est le Christ de Salamanque, supérieur aux crucifix fameux de Burgos et de Valladolid. Peut-être sainte Thérèse, pendant un de ses séjours à Salamanque, s’est-elle agenouillée à ses pieds.
A gauche de la grande nef, dans une chapelle latérale, ce crucifix est suspendu au-dessus d’un autel assez ordinaire: un misérable corps de supplicié, dans toute son horreur. Le bois dont il est fait rend, en quelque sorte, plus squelettique, plus décharné le coffre de la poitrine saillant sous la peau zébrée de coups de fouet. La tête morte est comme tranchée: elle pend sous une touffe épaisse de cheveux naturels, qui tombent presque jusqu’à la ceinture,--et cette chose qui fut vivante ajoute encore à l’illusion d’un cadavre réel. Il faut se tenir tout au pied de la croix, comme une Madeleine ou un saint Jean et se renverser le cou, pour bien voir cette tête écroulée, ce visage de condamné à mort. Ce visage à la fois humain et divin, il exprime surtout le repos,--un repos, si l’on peut dire, harassé, anéanti, comme après une longue, une très longue étape de souffrance, dont on désespère de toucher le terme. Enfin! il est arrivé au sommet de son Calvaire et il expire en arrivant: il se repose dans le sacrifice suprême, la mort de la chair et des sens, la mort de l’âme elle-même, en ce qu’elle a d’individuel, de charnel et de périssable. Nul commentaire plus saisissant aux pages terribles de saint Jean de la Croix sur les affres de la Nuit obscure, la mort des sens et la mort de l’esprit...
Chef-d’œuvre insigne, ce Christ de Salamanque est un énergique stimulant de la sensibilité, de l’âme, de la pensée. Mais la vraie piété n’a pas besoin de chef-d’œuvre. La moindre allusion à l’Aimé bouleverse l’âme blessée d’amour. Si, par un concours de circonstances naturelles et providentielles, elle se trouve, un jour, un moment, dans certaines dispositions extraordinaires, l’émotion éprouvée, loin d’être passagère, peut être le point de départ de toute une vie nouvelle.
Thérèse était certainement dans des dispositions semblables, lorsqu’elle rencontra cette image du Christ, qui déchaîna en elle une véritable tempête de repentir. Elle nous a assez dit elle-même dans quel état de trouble et d’angoisse elle se débattait alors. Prise entre le monde et Dieu, elle aspirait à s’affranchir du monde. Mais il ne faudrait pas s’exagérer ce trouble, ni ce désarroi moral. Depuis de longues années, et, on peut le dire, depuis son entrée au couvent,--il y avait bien dix-huit ou vingt ans de cela,--elle remettait sans cesse au lendemain sa conversion totale. Elle avait fini par faire de cette inquiétude et de cette lutte une sorte d’état habituel où elle se laissait aller et s’éternisait, avec, parfois, des sursauts brusques de ferveur et de pieuses résolutions. Peut-être, au moment où nous sommes, traversait-elle une de ces crises de ferveur, ou de désolation. Mais, à s’en tenir au texte de ses confessions, il est plus vraisemblable de supposer qu’elle était alors, comme d’habitude, «fatiguée de la lutte et aspirant au repos, mais sans y pouvoir atteindre...» Pas d’exaltation: au contraire, une sorte de dépression résignée, sans grand espoir d’en sortir.
Et c’est à ce moment-là qu’elle fut touchée et que la force lui fut donnée... Un beau jour, elle entre dans son oratoire. Il semble bien, en effet, que ce soit dans son oratoire privé, que l’événement ait eu lieu[2]. Ribéra l’affirme expressément, et les termes dont elle-même se sert paraissent justifier cette interprétation... Elle entre,--et brusquement, elle reçoit un coup en plein cœur, ce cœur douloureux et si sensible qui continuait à la torturer. Presque défaillante, elle s’arrête sur le seuil: la Sainte Humanité du Seigneur, comme elle l’appelle, est là, dans cette chambre étroite, cette cellule où elle a établi son oratoire! Était-ce un Christ à la Colonne, ou un _Ecce homo_? Peu importe: l’effet est indubitable. Elle vit un homme émerger des ténèbres,--un supplicié couvert de plaies, ruisselant de sang et de sueur. On peut s’imaginer aisément sa surprise. Elle ne savait pas qu’on y eût déposé une statue, destinée à une fête ou à une procession qui se préparait au couvent... La première stupeur et, sans doute aussi, le premier effroi passés, Thérèse regarde et elle est saisie par le réalisme de cette sculpture, qui en fait, pour ainsi dire, une chose vivante et palpitante: le Christ saignant et douloureux subit sa passion devant elle: «_C’était Lui_, dit la Sainte, Lui couvert de plaies et avec une expression si dévote qu’en le regardant, je fus toute bouleversée de le voir en cet état, tellement cette image représentait bien ce qu’il a souffert pour nous. Je sentis si fortement le mal qui nous a valu de telles plaies qu’il me sembla que mon cœur se fendait,--et je me jetai à Ses pieds, en Le suppliant de m’accorder une bonne fois la force de ne plus L’offenser...»
[2] Voir Appendice, II, p. 373.
Qu’il est facile d’interpréter cette scène dans un sens équivoque et bassement physiologique! Afin de donner beau jeu aux critiques, j’ai appuyé tant que je l’ai pu sur tous les détails matériels qui auraient pu influencer une autre âme que celle de sainte Thérèse. Quant à elle, rien de tout cela ne l’a frappée. Dans ce corps de supplicié, dans cette chair saignante et nue, étalée sous ses regards, elle ne voit que le _mal_,--le mal originel, la faute de l’homme, la Chute, qui a causé de telles plaies. Et, en même temps, l’_amour_, l’amour qui a consenti à un tel supplice, qui l’a accepté pour racheter les fils de l’Homme déchu. Cette image n’est, pour elle, qu’un reproche vivant adressé à son ingratitude, et ensuite un prétexte à méditer sur le mystère de la Rédemption. Sans doute, en ces minutes de repentir et d’adoration, elle approfondit ce mystère comme jamais de sa vie elle ne l’avait encore fait: l’homme précipité par sa faute dans la mort des sens et de la matière, la chute sans fin et sans issue; pour contrebalancer le poids d’un monde qui se précipite de lui-même vers les ténèbres d’en bas, il a fallu quelque chose de plus puissant que le monde,--une part de Dieu, le Fils même de Dieu. La Rédemption est le contrepoids de la Chute, elle fait pencher le plateau de la balance et ramène vers les hauteurs le monde vaincu. Par amour de l’homme, un Dieu en arrive à se nier lui-même. Il s’offre à la mort. Pour correspondre à un tel amour, l’homme n’aura-t-il pas le courage de se nier à son tour par la pénitence, la mortification, toutes les vertus qui sont la mort du péché?...
Thérèse médite sur ces hautes doctrines. Combien elle se sent encore loin du but,--ce but vers lequel elle est en marche depuis si longtemps! Elle contemple sa vie imparfaite, elle voit les concessions qu’elle fait au monde et combien, en somme, elle lui est encore attachée. Ces liens si forts, n’aura-t-elle pas le courage de les rompre? Hésitera-t-elle toujours à se jeter résolument dans une autre vie? Elle pleure, elle se fond en larmes. Elle demande instamment au Christ d’exaucer le vœu de toute son âme; elle demande à tous les saints, qui sont ses habituels intercesseurs, de venir à son aide et, en particulier, à sainte Madeleine, à qui elle a l’humilité de se comparer...
C’est au milieu de ces agitations de sentiment et dans ce grand trouble d’esprit qu’elle lut les _Confessions_ de saint Augustin. Le livre, nous dit-elle, lui fut mis par hasard entre les mains. Elle ne l’avait pas cherché. Et elle insiste sur ce fait pour bien nous montrer que c’est Dieu qui a tout conduit... Un jour, elle tombe sur la fameuse scène du jardin,--ce jardin de Milan, où Augustin, terrassé par la grâce, sentit se briser en lui les suprêmes résistances de ses passions et toute sa volonté redevenue souveraine bondir à l’appel d’une voix mystérieuse... Mais cela, c’était la propre histoire de Thérèse en ces jours de trouble. Elle se reconnaissait dans le fils de Monique, dans cette âme pénitente et encore toute chaude du péché. Quel retentissement avaient dans son cœur les phrases enflammées du rhéteur de Carthage: «Jusques à quand? Jusques à quand?... Demain! Demain? Pourquoi pas tout de suite? Tout de suite! Sans plus tarder!...» Comme ce langage était le sien! Comme c’était bien ce qu’elle pensait, ce qu’elle désirait du plus profond de son être! Mais qu’il est cruel d’avoir à se vaincre soi-même: «Oh! dit-elle, que souffre une âme de perdre la liberté qu’elle avait d’être reine et quels tourments n’endure-t-elle pas pour la reconquérir!...»
Combien de temps dura cette nouvelle «bataille»? Il semble bien qu’elle fut courte autant que décisive. Les effets de la double grâce dont Thérèse venait d’être touchée ne tardèrent point à se faire sentir. A dater de cette époque, elle se mit à faire des oraisons plus longues, à vouloir vivre, en quelque sorte, dans l’intimité du Christ: «Je commençai, dit-elle, à aimer rester plus longtemps avec Lui et à détourner mes yeux des mauvaises occasions. Sitôt que je les quittais, tout de suite je me retournais avec amour vers Sa Majesté...» Mais, ces «occasions», elle n’arriva pas si vite à les fuir, ni à rompre toute liaison: il lui faudra un certain entraînement. Quoi qu’il en soit, une résolution héroïque vient d’être prise par elle. Coûte que coûte, cette résolution triomphera.