Sainte Thérèse

Part 11

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Elle peut paraître un peu tardive. Rappelons-nous encore qu’à cette époque Thérèse a quarante ans et que voilà dix-huit ou dix-neuf ans qu’elle a osé former pour la première fois le vœu d’être parfaite. Là-dessus on peut gloser indéfiniment. Les gens qui se piquent de tout expliquer, en psychologie, par de bonnes raisons «scientifiques», ne sont point à court d’arguments. Il serait puéril d’avoir l’air d’esquiver ces raisons, d’autant plus qu’il n’y a vraiment pas lieu de s’en émouvoir... On nous fait remarquer que cet âge de quarante ans, c’est l’âge critique pour la femme. La crise d’âme qu’elle subit ne serait que l’envers d’une crise «sexuelle»: voilà le grand mot lâché,--et l’on demande pardon au lecteur d’être forcé de le prononcer en un tel sujet... Le comique de l’affaire, c’est que nombre de psychiâtres affirment dogmatiquement que Thérèse était «asexuée», comme Jeanne d’Arc, nous disent-ils, qui était soustraite à la périodicité sexuelle. On se demande sur quel fondement «scientifique» peuvent reposer de telles affirmations et l’on somme ceux qui les soutiennent de produire les témoins qui y ont été voir et qui se portent garants de choses pareilles,--c’est-à-dire de secrets tout intimes et à peu près inviolables. Seul, en ces matières, le témoignage de l’intéressée, à condition qu’on ait la preuve de sa véracité absolue, mérite d’être pris en considération. Mais, justement, les saintes ne peuvent être que muettes sur des matières de ce genre.

Et puis, enfin quelle difficulté y a-t-il là? Admettons qu’il y ait à la racine de ces états d’âme quelque chose de physiologique: sainte Thérèse elle-même reconnaît que, du moins au début de la vie spirituelle, les mouvements affectifs qui nous portent vers Dieu ne sont pas toujours absolument purs de toute contamination charnelle. Mais répétons-le une fois pour toutes: l’âme humaine n’est pas double. Elle n’a pas deux façons d’éprouver l’amour, elle n’a pas deux langages pour l’exprimer. Dieu est aimé du même cœur que sa créature. Il est aimé par l’individu tout entier, corps et âme. Ce qui fait la différence entre l’amour humain et l’amour divin, c’est l’objet auquel l’un et l’autre s’adressent,--et cette fin ou bien change radicalement, ou bien commande la nature des sentiments qu’elle provoque. Une façon infaillible, pour le croyant, non pas même de faire évanouir immédiatement un état mystique, mais d’arrêter la prière sur ses lèvres, c’est d’y mêler une pensée luxurieuse ou sensuelle. Ce sont deux états essentiellement incompatibles. L’un est la négation de l’autre.

Ne faisons donc pas mystère de le reconnaître; sainte Thérèse a aimé de tout son cœur la «sainte Humanité» du Christ. Mais si, un seul instant, une pensée charnelle s’était glissée dans son amoureuse contemplation, celle-ci eût été détruite sur-le-champ. Écoutons-la plutôt nous dire elle-même ce que fut cet amour: «Pour ce qui est des choses du ciel, ou des sujets élevés, mon entendement, dit-elle, était si grossier, que jamais, au grand jamais, je ne pus me les représenter par images. J’étais si peu capable de me figurer les choses par l’entendement que, si je ne les voyais pas de mes yeux, mon imagination ne me servait à rien, bien différente en cela d’autres personnes qui peuvent se faire des représentations où elles se recueillent. Pour moi, tout ce que je pouvais faire, _c’était de penser au Christ en tant qu’homme. Mais le fait est que je n’ai jamais pu me le représenter_: en vain, je lisais sur sa beauté ou voyais ses images, j’étais comme un aveugle dans l’obscurité, qui a beau parler avec une personne et voir qu’il est avec cette personne, parce qu’il sait certainement qu’elle est là,--oui je dis qu’il comprend et qu’il croit qu’elle est là,--mais il ne la voit pas. C’est ce qui m’arrivait quand je pensais à Notre-Seigneur...»

Ainsi donc, nulle trace de délectation morose dans cette évocation de la sainte Humanité: _elle ne La voit pas_, ni des yeux du corps, ni des yeux de l’imagination. Ce n’est pour elle qu’une idée qui sert de support à la méditation et qui, bientôt, se transformera dans le sentiment vif d’une Présence spirituelle.

L’absolue pureté d’âme de Thérèse, pendant toute cette crise, ne saurait faire l’ombre d’un doute. Elle nous en a parlé dans des termes d’une telle chasteté que, pas un seul instant, le soupçon n’effleure l’esprit d’un lecteur de bonne foi. Il faut la maladresse de certains traducteurs pour autoriser ces soupçons et fournir ainsi des armes à l’adversaire: le texte original dément toutes ces vilaines fantaisies d’interprétation. On a beau tourner et retourner ces phrases brûlantes d’amour et de foi et, tout ensemble, d’une sincérité magnifique, on ne trouve, en fin de compte, que la nature angélique la plus extraordinaire,--vrai miracle de pureté. Thérèse nous révèle, dans tout son éclat fulgurant la splendeur de la vierge. Mais, pour les esprits grossiers qui ne peuvent pas comprendre qu’elle est une des conditions des hauts états surnaturels, la virginité n’est qu’une forme de l’impuissance. Ils ne voient pas la noblesse et la grandeur,--le signe d’élection,--qu’il y a, dans certains cas presque miraculeux, à être affranchi d’une loi qui courbe vers la terre les hommes avec les bêtes.

L’instinct sexuel! Il s’agit bien de cela avec une sainte Thérèse! Ce qui fait son tourment, dans la crise qui nous occupe, c’est la difficile conquête du Bien unique, du seul Vrai et du seul Aimable. Il n’est pas question, avec cette réaliste, d’idées métaphysiques ou théologiques, de froids concepts intellectuels. Il s’agit de toucher la Vérité, d’entrer en contact avec elle. Quelle chose pâle et morte qu’une idée au regard de l’émotion ou du sentiment qui nous met en possession du réel! Et combien le cœur est plus divinateur que l’intelligence! Pour parvenir à cette possession de la Réalité unique, qui est l’unique Amour, il faut se donner tout entier à cet amour, renoncer absolument à celui des créatures, bien plus: nier ce monde sensible et intelligible, avec «ses infinis qui vous étreignent de toutes parts»,--oser faire ce saut dans l’inconnu, abandonner des jouissances immédiates et certaines, quoique toujours incomplètes et toujours mêlées de souffrance, pour un bonheur lointain dont la foi, seule, nous est garant. Mais même quand on a la certitude entière de ne pas se tromper, quel héroïsme suppose un tel arrachement et un tel retournement,--l’audace d’une telle négation! C’est proprement la sainteté.

Cette audace, Thérèse commence à la sentir en elle. Elle se sent forte et pleine de confiance, parce qu’elle a déjà le pressentiment de la gloire à laquelle elle est appelée. Il faut être soulevé par ce pressentiment pour concevoir un pareil dessein. Elle en a nettement conscience: «Avec une nature comme la nôtre, écrit-elle, _il nous est impossible, selon moi, d’avoir le courage des grandes choses, si nous ne comprenons pas que nous sommes favorisés de Dieu_. Car nous sommes si misérables, si inclinés vers les choses de la terre que nous ne pourrions pas détester réellement tout le terrestre et nous en détacher, si nous ne comprenions que nous avons quelque prise des choses de là-Haut...» Mais cette ambition n’est-elle pas entachée d’orgueil? Non, dit Thérèse, car l’humilité en est le fondement: «La bannière de l’humilité doit toujours marcher au-devant de nous, afin de nous faire comprendre ne les forces ne viendront pas de notre fond. Toutefois, nous devons avoir une idée juste de cette humilité...» Et plus loin: «Dieu demande et aime des âmes courageuses, pourvu qu’elles soient humbles et ne se confient nullement en elles-mêmes.»

* * * * *

Dans ces dispositions,--avec le «courage des grandes choses»,--elle va reprendre plus ardemment que jamais sa chasse au bonheur, elle va tenter d’_expérimenter Dieu_.

Quelle folie, semble-t-il! Est-ce que cela n’est pas hors de toute proportion avec la faiblesse humaine?... Thérèse a si bien le sentiment de ces objections, qu’elle commence par marquer de la façon la plus précise ce qui est au pouvoir de l’homme livré à ses seules forces. Et, d’abord, la prière,--la prière vocale. Puis l’oraison mentale, qui repose sur la méditation. Thérèse (elle nous en a avertis) a beaucoup de peine à méditer. Néanmoins, elle s’y applique. Pour fixer son attention, trop souvent volage, elle prend un livre. Elle se recueille dans sa lecture et elle essaie de méditer sur ce qu’elle vient de lire: «Ce qui me servait aussi, dit-elle, et me profitait également, c’était de voir la campagne, ou bien des eaux, des fleurs. En ces choses je retrouvais le souvenir du Créateur: je veux dire qu’elles m’éveillaient, m’absorbaient, me servaient de livre, et cela au milieu de mes ingratitudes et de mes péchés...» Mais son grand sujet de méditation, c’est la vie et la passion du Christ: «Disons par exemple la station de Notre-Seigneur attaché à la Colonne. L’entendement s’en va chercher les causes qui sont à entendre ici, et les grandes douleurs et peines que Sa Majesté éprouvait en cet abandon, et beaucoup d’autres choses que l’entendement, s’il est actif, ou s’il a des lettres, pourra déduire de là. Voilà le mode d’oraison pour tous, pour commencer, continuer et finir, chemin excellent et sûr, jusqu’à ce que le Seigneur les conduise à d’autres choses surnaturelles. Je dis tous, parce qu’il y a beaucoup d’âmes qui profitent plus dans d’autres méditations que dans celle de la Sacrée Passion. De même qu’il y a plus d’une demeure dans le ciel, il y a aussi plus d’un chemin. Quelques personnes trouvent leur profit à se considérer en enfer, d’autres, au ciel. Il y en a qui s’affligent de penser à l’enfer et d’autres à la mort. Quelques-unes, _si elles ont le cœur tendre_, se fatiguent beaucoup de penser toujours à la Passion: elles se plaisent et profitent grandement à considérer la puissance et la grandeur de Dieu dans les créatures, l’amour qu’il a eu pour nous et qui est sensible en toutes choses. Enfin c’est une manière admirable de procéder que de ne jamais abandonner pour longtemps la Passion et la vie du Christ, d’où nous vient et d’où nous est venu tout notre bien...»

Voilà donc la méthode de Thérèse dans cet exercice de l’oraison. Bien qu’elle vise à donner une règle générale pour toutes les âmes, son caractère personnel et ses préférences y sont facilement discernables. On y devine son peu de goût pour les considérations et les dissertations abstraites. Elle ne raisonne pas, elle voit, elle contemple. Elle se réjouit du spectacle de la création, où elle retrouve le Créateur. Elle admire les beaux paysages, les eaux courantes, les fleurs. Elle s’afflige de méditer sur l’enfer ou sur la mort. En général, elle préfère les sujets et les mystères joyeux. Et, comme elle a aussi «le cœur tendre», elle aime mieux considérer Notre-Seigneur en gloire que dans les affres de sa passion... Tous ces exercices sont à la portée de chacun. Voilà ce que chacun peut faire pour se mettre en état de mériter les grâces d’oraison. Mais Dieu seul peut nous les donner. Toute notre volonté, tous nos efforts les plus persévérants, continués pendant des années entières, pendant toute une vie, ne servent à rien. Il y a, dit la Sainte, des âmes qui ne peuvent dépasser ce premier degré de l’oraison. C’est quelquefois la maladie, une certaine débilité physique, ou enfin la fatigue qui en sont la cause. Dans ce cas, il ne faut pas s’obstiner: plus on veut forcer sa nature, plus le mal s’aggrave et se prolonge. D’ailleurs on peut faire son salut autrement que par l’oraison: «Il est des œuvres de charité et des lectures à quoi l’on peut s’occuper. Si même on n’est pas capable de cela, qu’on serve son corps pour l’amour de Dieu, afin que le corps, à son tour, puisse servir l’âme. Qu’on se récrée, par de saintes conversations, ou qu’on s’en aille à la campagne, selon les conseils du confesseur... _En quelque état que l’on soit, on peut servir Dieu._»

Thérèse sait très bien que ces conseils, désormais, ne la concernent plus. Elle sait qu’elle peut et qu’elle doit, avec l’aide de Dieu, aller beaucoup plus loin. Elle s’y achemine intrépidement, et les grâces espérées ne se font pas trop longtemps attendre. Certes, ce grand changement ne se produit pas tout d’un coup. La transition est si douce qu’elle est presque insensible et que, tout d’abord, Thérèse n’en a pas conscience. Elle-même nous a avoué qu’au début de sa vie monastique, pendant son second séjour, à Castellanos de la Cañada, Dieu l’avait favorisée de l’oraison de quiétude et même de celle d’union,--il est vrai pendant un temps très court, l’espace d’un _Ave Maria_. Mais, dit-elle, «je ne comprenais ni la nature, ni le prix de telles faveurs.» Et, plus loin, elle remarque fort justement, que le tout n’est pas d’obtenir des grâces: «Connaître la nature du don reçu en est une seconde. Enfin, c’en est une troisième que de pouvoir l’expliquer et en donner l’intelligence.» A présent, elle a ce don de l’intelligence. Elle analyse avec une grande finesse ce qui se passe en elle, elle indique de la façon la plus délicate et la plus subtile les intermédiaires, souvent un peu voilés, qui séparent les ordinaires états d’oraison des états absolument surnaturels.

D’abord, un certain sentiment de présence: «Quelquefois, au milieu d’une lecture, il me venait, à l’improviste, un sentiment de la présence de Dieu, de telle façon que je ne pouvais absolument pas douter qu’Il était en moi, et moi tout entière abîmée en Lui...» C’est quelque chose de plus que l’ordinaire sentiment de la présence de Dieu que n’importe quelle âme pieuse peut avoir, en se recueillant. Thérèse précise ce degré supérieur: «Ce n’était point, dit-elle, une manière de vision. C’est, je crois, ce qu’on appelle théologie mystique. Elle suspend l’âme de telle sorte qu’elle semble être tout entière hors d’elle-même. La volonté aime, la mémoire me paraît perdue, l’entendement n’agit point. Néanmoins, il ne se perd pas. Je le répète, il n’agit point, mais il est comme épouvanté de l’énormité de ce qu’il perçoit, parce que Dieu veut lui faire entendre qu’il n’entend rien de ce que Sa Majesté lui représente...»

Cette perception, d’un caractère plus particulièrement intellectuel, avait été précédée d’un état plus particulièrement affectif: une certaine tendresse, qui, «en partie, ajoute la Sainte, peut se procurer par nos seuls efforts. On médite sur les souffrances du Christ ou les magnificences de la création. Si, à ces considérations, se joint, dit-elle, un peu d’amour, l’âme s’épanouit, le cœur s’attendrit et les larmes viennent.» Mais ce ne sont là que les prémices de faveurs beaucoup plus hautes.

Après ce long acheminement, il se produit un saut brusque de l’âme dans le surnaturel. Un jour, Thérèse en eut la claire révélation et la pleine intelligence. D’abord elle sent qu’elle «touche quelque chose de surnaturel, parce que, quelque diligence qu’elle fasse, elle ne pourrait en aucune manière y arriver par elle-même.» C’est un sentiment de joie dans un sentiment de quiétude inexprimable: «L’âme voit clairement qu’_un seul instant de cette joie ne peut venir d’ici-bas_ et que ni richesses, ni puissance, ni honneurs, ni plaisirs ne sauraient lui donner, l’espace même d’un clin d’œil, un contentement comme celui-là, parce que celui-là est vrai, parce que c’est un contentement qui, de toute évidence, nous contente...» Celui-là est pur. Ceux d’ici-bas ne sont jamais sans mélange. Tandis que l’âme goûte les délices de cette joie inconnue et surnaturelle, «les puissances se recueillent en elle-même pour jouir de cette joie avec plus de plaisir. _Mais elles ne s’anéantissent pas, elles ne s’endorment pas._ La volonté seule est occupée, de telle manière que, sans savoir comment elle devient captive, elle se borne à donner son consentement pour que Dieu l’emprisonne, comme quelqu’un qui sait bien qu’elle n’est prisonnière que de Celui qui l’aime... Les autres puissances aident la volonté à se rendre capable de jouir d’un si grand bien...» Quelquefois, cependant, elles sont rebelles: l’entendement et la mémoire peuvent s’agiter et se laisser distraire. Alors, que la volonté ne s’efforce pas de les ramener, qu’elle reste unie à Dieu: «Qu’elle continue à jouir de ses délices intérieures! Qu’elle se tienne recueillie comme une sage abeille. Car si, au lieu d’entrer dans la ruche, les abeilles s’en allaient toutes à la chasse les unes des autres, comment le miel se ferait-il?...» Néanmoins la volonté, même en proie aux délices surnaturelles, ne reste pas inactive: «Tout en demeurant unie à Dieu, sans rien perdre de son repos ni de son apaisement, elle arrive peu à peu à amener au recueillement l’entendement et la mémoire...»

Tel est ce premier degré de la vie mystique, que sainte Thérèse, avec ses devanciers, appelle l’oraison de quiétude.

Par des transitions plus ou moins conscientes, elle va s’acheminer vers l’état le plus haut, qui est celui d’union. Avant ce dernier, il en est un qui semble l’avoir particulièrement retenue et dont la jouissance lui a laissé une véritable ivresse: c’est ce qu’elle appelle _le sommeil des puissances_. «Sans se perdre complètement, dit la Sainte, elles n’entendent pas comment elles agissent. Le goût, la suavité et la délectation sont supérieurs à ce qu’on a éprouvé jusque là. Le gosier rafraîchi par l’eau de la grâce, l’âme, qui ne sait comment avancer ou reculer, voudrait jouir de cet excès de gloire. Elle est comme un mourant, qui tient déjà le cierge dans sa main et qui est sur le point d’entrer dans la mort où il aspire. Elle jouit de cette agonie avec des délices qui ne se peuvent exprimer: pour moi, ce n’est pas autre chose qu’une mort à tout ce qui est du monde et la jouissance de Dieu. Je ne trouve pas d’autres paroles pour le dire, je ne sais comment l’expliquer. L’âme, alors, ne sait que faire, parce qu’elle ne sait si elle parle ou si elle se tait, si elle pleure ou si elle rit. C’est un glorieux délire, une céleste folie, où l’on apprend la vraie sagesse, et c’est, pour l’âme, la plus délectable de toutes les jouissances...»

Cette jouissance met l’âme dans un état d’exaltation extraordinaire. Sainte Thérèse, faisant allusion à elle-même, ajoute: «Je connais une personne qui, sans être poète, improvisait des couplets pleins de sentiment, pour bien exprimer sa peine. Son esprit n’y avait aucune part, mais, pour mieux jouir de la gloire que lui donnait une peine si savoureuse, elle s’en plaignait à son Dieu. Tout son corps et toute son âme, elle aurait voulu les voir éclater en morceaux, pour manifester la jouissance que cette peine lui faisait éprouver...»

C’est dans un moment d’exaltation semblable qu’elle composa son immortel cantique:

Je vis, sans vivre en moi Et j’attends une vie si haute _Que je meurs de ne pas mourir!_...

Cette divine union De l’amour avec lequel je vis Fait Dieu mon esclave Et libre de mon cœur. Mais cela cause en moi une telle douleur De voir Dieu mon prisonnier, _Que je meurs de ne pas mourir_...

Rien de comparable ici à ce que l’on nous a décrit sous le nom d’états d’hypnose. S’il y a une certaine passivité de l’âme, chez l’orante, cette passivité s’accompagne d’abord d’une conscience hyperaiguë de la jouissance et ensuite d’un certain mode d’activité qui ne trouve sa forme et son expression que dans des poèmes d’un caractère étrange et tout éblouissants de fulgurations mystiques. L’aboutissement suprême, c’est un désir incoercible de prosélytisme et d’apostolat. L’oraison de quiétude conduit à une activité héroïque, qui ne recule même pas devant le martyre. Dans ces moments-là, dit sainte Thérèse, «devant quels tourments pourrait-on mettre une âme que celle-ci ne trouve délicieux de les souffrir pour son Seigneur?»

Et c’est ainsi que, peu à peu, cette âme arrive à l’union tant désirée. Cette grâce suprême n’est pas un coup d’état, une sorte de révélation qui bouleverse toute l’âme. Le don (qui dépend de Dieu seul) en est imprévisible, mais cependant certain pour l’âme prédestinée. Elle le reçoit comme une largesse magnifique, mais depuis longtemps promise et qu’elle attend tous les jours. Elle parle de cette chose accablante pour la pensée de l’homme,--l’union immédiate avec Dieu,--sur un ton si paisible qu’on croirait vraiment qu’il s’agit de ce qu’il y a de plus simple et plus naturel au monde: «L’union, comme on le sait,--dit cette humble servante du Seigneur,--c’est l’état de deux choses qui, auparavant séparées, n’en font plus qu’une.» Mais tout de suite, le sentiment de l’énormité d’un pareil fait s’impose à son esprit et l’écrase. Alors elle ne sait plus, dans son trouble, que se répandre en protestations d’humilité et en actions de grâce sans fin... Et puis, bientôt, la raison raisonnante revient à la rescousse dans cet esprit si ferme et si lucide,--et elle s’analyse avec une clairvoyance et une précision merveilleuses: «L’âme, dit-elle, se sent avec un très vif et très suave plaisir, défaillir presque complètement. C’est une espèce d’évanouissement qui lui enlève la respiration et toutes les forces corporelles: de sorte qu’elle ne peut remuer les mains qu’avec beaucoup de peine. Ses yeux se ferment sans qu’elle le veuille, ou si elle les ouvre, elle ne voit pour ainsi dire rien. Si elle lit, elle ne parvient pas à prononcer une lettre, ni même à la déchiffrer. Elle voit bien que c’est une lettre, mais, comme l’entendement ne l’aide pas, elle est incapable de la lire, malgré ses efforts. Elle perçoit, mais elle ne comprend pas les paroles. Ainsi, elle ne reçoit aucun service de ses sens: elle trouve plutôt en eux un obstacle qui l’empêche de jouir pleinement de son bonheur... Toutes les forces extérieures l’abandonnent: sentant par là croître les siennes, elle peut mieux jouir de sa gloire. Quant au plaisir qu’elle éprouve au dehors, il est grand et bien connu...»

Tandis que le corps et les sens sont ainsi anéantis, que se passe-t-il au-dedans de l’âme?... Ses puissances sont suspendues, mais pas complètement, ni pendant toute l’oraison. Elles passent par des alternatives de réveil et d’assoupissement. Cela veut dire que ni la mémoire, ni l’entendement, ni la volonté ne fonctionnent comme d’habitude. Ces facultés ont un nouveau mode d’activité incompréhensible pour la raison: «Elles se suspendent de telle manière que l’on ne peut absolument pas comprendre leur action (_lo que obran_).» Il est donc tout à fait inexact de soutenir, comme le font certains psychiâtres, que, parvenu à ces états extrêmes, le sujet sombre dans l’inconscience. Les sens eux-mêmes fonctionnent, mais d’une façon anormale,--puisqu’ils perçoivent des formes et des sons, qu’ils ne comprennent plus. La conscience, bien loin d’être abolie, reçoit une illumination ineffable. L’âme _sent_... Que sent-elle? Sainte Thérèse nous dit que, plus tard, elle obtint du Christ cette révélation sur l’état de l’âme en ces moments: «Elle se défait toute, ma fille, pour s’enfoncer davantage en Moi. Ce n’est plus elle qui vit, c’est Moi. Comme elle ne peut comprendre ce qu’elle entend, c’est ne pas entendre, _tout en entendant_.» Ainsi l’âme entend, elle perçoit. Elle perçoit la présence de Dieu en elle, son union avec Lui: «Ceux, ajoute la Sainte, que Dieu a élevés à cet état auront seuls quelque intelligence de ce langage.»

Le Seigneur lui dit que «l’âme tout en entendant, n’entend pas». C’est-à-dire qu’elle ne comprend pas. Et Thérèse, par excès de sincérité, déclare: «Pour moi, elle n’entend pas: _il me le semble du moins, parce qu’elle ne s’entend pas_.» Mais elle sent bien que c’est le Seigneur qui a raison: l’âme entend qu’elle est unie à Dieu: «Il en reste, dit-elle, une certitude telle que, d’aucune manière, on ne peut cesser d’y croire.»