Sainte Thérèse

Part 12

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Ainsi, elle nous conduit jusqu’au seuil de l’ineffable. Comment s’étonner qu’elle balbutie à vouloir seulement nous en suggérer le sentiment?... «Il est impossible, dit son plus filial disciple, saint Jean de la Croix,--il est impossible d’exprimer par des paroles les délices inouïes que l’on ressent dans cet attouchement divin... Il n’y a pas de mot, qui puisse expliquer ou désigner clairement des choses divines aussi sublimes que celles dont ces âmes saintes font l’expérience. Et le seul langage qui convienne, quand on a le bonheur de les recevoir, c’est de les comprendre pour soi-même, de les sentir, de les savourer et de se taire.»

Mais cet ineffable ne déguise-t-il pas un pur rien?... A quoi l’Ascète s’empresse de répondre: «Gardez-vous d’agir comme une foule d’ignorants, dont les pensées, quand ils s’occupent de Dieu, sont si indignes de Lui et si loin du vrai. Ils s’imaginent qu’Il est d’autant plus éloigné et plus caché qu’ils peuvent moins Le sentir, Le comprendre ou Le goûter, tandis que c’est en sens inverse que se trouve la vérité, _puisque moins on Le comprend, plus on s’approche de Lui_. Le Roi Prophète ne dit-il pas: «Il a placé sa retraite dans les ténèbres?» S’il en est ainsi, nous devons nécessairement en approchant de Lui ressentir l’impression que les ténèbres causent à la faiblesse de nos yeux.» Cependant ces ténèbres ne sont qu’une métaphore pour exprimer l’impuissance de notre raison éblouie de clarté. Sainte Thérèse ne cesse d’insister sur les lumières surnaturelles qu’elle puise dans l’oraison et, en particulier, dans l’oraison unitive, sur l’accroissement d’intelligence, comme d’activité, qui en résulte pour elle.

Dans ce lent travail de purification et d’illumination progressive, qui aboutit à l’union,--quoique néanmoins, Dieu se plaise quelquefois à en accorder la grâce de la façon la plus soudaine et la plus rapide,--non seulement une sensibilité et une intelligence spéciales sont nécessaires pour éprouver et pour comprendre des états singuliers et extraordinaires, mais aussi un esprit critique toujours en éveil pour démêler l’illusion de la réalité et pour distinguer des réalités et des nuances d’une subtilité et d’une délicatesse désespérantes. Ce n’est pas une fois, c’est cent fois que le mystique doit s’y reprendre pour oser affirmer un fait. Aussi, dans les pages de son autobiographie, quand sainte Thérèse est arrivée aux grâces d’oraison qu’elle a obtenues, elle abandonne la marche historique de son récit. Ce n’est pas tel fait étrange et nouveau qu’elle nous raconte,--c’est toute une série d’expérimentations, c’est vingt ans d’expérience mystique qu’elle condense en quelques chapitres. Mais elle a eu beau comparer une expérience à une autre, se défier de telles manifestations, n’affirmer celles-ci que sous toutes réserves, entourer celles-là de toute espèce de restrictions,--il est un point sur lequel elle n’a jamais varié: le caractère surnaturel de ces grâces. Aussi croit-elle pouvoir écrire, en commençant le récit de sa vie nouvelle: «Celle qui s’ouvre par ces états d’oraison que je viens d’exposer, est, je puis le dire, la vie de Dieu en moi...»

II

LA LUTTE SUPRÊME

Des lecteurs frivoles pourraient intituler ce chapitre: «De l’incommodité d’être une Sainte.» A en juger superficiellement, il est certain que les faveurs nouvelles dont Thérèse était l’objet furent tout de suite contre-balancées par une foule de désagréments. Comme on dit: elle dut les payer cher. Son grand désir de perfection excitait les moqueries de son entourage: elle voulait, prétendaient les autres religieuses, passer pour une sainte, elle qui paraissait encore si éloignée de la perfection telle qu’on la conçoit dans les couvents. Elle avait très probablement, dès cette époque, des commencements d’extases. En tout cas, la pratique de l’oraison déterminait en elle des troubles physiques qui n’échappaient pas à ses compagnes et dont elle-même nous avoue qu’elle était honteuse. Ces défaillances étaient traitées de vaines simagrées, peut-être de comédies sacrilèges. D’autre part, ses confesseurs, à qui elle ne célait rien de ce qu’elle éprouvait, s’épouvantaient de son exaltation et surtout de la disproportion qu’il y avait, prétendaient-ils, entre les faveurs reçues et la médiocre vertu de leur pénitente. Si ces faveurs étaient vraies, celle qui les recevait devait être parfaite. Or Thérèse ne l’était point,--et alors il y avait tout lieu de craindre que ces faveurs ne fussent purement imaginaires, ou, ce qui était pire, un artifice du démon. Ainsi, de tous côtés, on sommait Thérèse d’être parfaite, si elle voulait faire prendre au sérieux les grâces qu’elle osait avouer.

On comprend dès lors que cela finit par devenir pour elle un véritable tourment. La sainteté n’était plus seulement une incommodité, mais un supplice de tous les instants. On suspectait sa sincérité,--et cette idée seule était une torture pour l’âme de Thérèse. Et qu’on ne croie pas que je force ici les termes. Elle nous le dit expressément: «_L’âme que Dieu expose ainsi aux regards doit se préparer à être martyre du monde._ Et si, de son propre choix, elle ne meurt à tout ce qui est de lui, le monde saura bien la faire mourir. A mes yeux l’unique mérite du monde, c’est de ne pouvoir souffrir les moindres imperfections dans les gens de bien et de les contraindre par ses murmures à devenir meilleurs. Je dis qu’il faut plus de courage, quand on n’est pas parfait, pour s’engager dans le chemin de la perfection, que pour subir un martyre immédiat... A entendre les gens du monde, l’aspirant à la perfection ne devrait plus manger, ni dormir, ni même respirer comme les autres. Plus ils estiment ces âmes, plus ils oublient qu’elles sont toujours unies à un corps et forcément assujetties à ses misères, tant qu’elles vivent sur cette terre, _que, d’ailleurs, elles dominent de si haut_. Il faut donc à celles-ci, comme je le disais, un grand courage...»

Mais il y a pis que d’exciter la méfiance ou le blâme du monde: c’est d’en arriver à se défier de soi-même. Et c’est la grande épreuve que la Sainte eut à subir dès qu’elle obtint les grâces d’oraison. Les soupçons de ses confesseurs joints aux scrupules de sa propre conscience finirent par la jeter dans un trouble affreux: «Comme, en ce temps-là, dit-elle, des femmes avaient été victimes de grandes illusions et de tromperies ourdies par le démon, je commençai à craindre, d’autant plus grandes étaient les délices et la suavité que j’éprouvais, et, très souvent, sans pouvoir m’y soustraire. D’autre part, je constatais en moi la plus grande certitude que c’était Dieu, spécialement quand j’étais en oraison, et je voyais que je sortais de là meilleure et plus forte. Mais m’arrivait-il de détourner un peu mon esprit, je retombais dans les craintes...» Elle savait, en effet, par expérience, que l’action satanique revêt les formes les plus spécieuses,--qu’elle excelle à imiter et à déformer l’œuvre de Dieu. Il ne se produit pas une idée élevée et salutaire, un type éminent de sainteté qui ne provoque immédiatement sa caricature, de sorte que les esprits superficiels ou grossiers confondent perpétuellement l’original et la contrefaçon grotesque et maléfique. Il n’est pas une bonne pensée, pas un bon mouvement qui ne tende à se dépraver par l’exagération, ou par une déviation insensible et perfide. Ce qui paraît surtout avoir tourmenté Thérèse, en ce moment, c’est qu’elle goûtait une grande joie dans l’oraison de quiétude, laquelle entraîne la suspension momentanée de l’entendement: cela l’amenait peu à peu à négliger la méditation, puisqu’elle éprouvait de telles délices à ne pas exercer son esprit. Mais alors n’était-ce point un piège du démon pour l’empêcher de méditer sur la Rédemption et par conséquent sur la Passion du Christ?...»

En proie à ces inquiétudes, elle résolut de changer de confesseur. Elle voyait bien que ses confesseurs habituels ne comprenaient rien à son trouble. Il faut avouer, d’ailleurs, qu’elle ne devait pas être une pénitente très commode. Non seulement elle effrayait et scandalisait ses malheureux directeurs spirituels par l’étrangeté de ses révélations, mais elle les soumettait à une gymnastique harassante pour essayer seulement de la suivre dans ses subtilités ou ses sublimités de pensée et de sentiment. Elle les obligeait à repasser leur cours ou leurs auteurs, à consulter les traités spéciaux pour s’éclairer sur les cas extraordinaires qu’elle leur soumettait. Ribéra nous raconte qu’un jour, à Salamanque, le Père Balthasar Alvarez, le confesseur préféré de la Sainte, lui montrant une pile de livres spirituels, lui aurait dit: «Tous ces livres-là, j’ai dû les lire pour pouvoir comprendre la Mère Thérèse de Jésus!»

Ayant donc usé sans grand profit, du moins immédiat, un nombre considérable de directeurs de conscience, elle conçut le projet de s’adresser aux religieux de la Compagnie de Jésus, qui était alors dans tout son prestige de nouveauté. Ces Pères venaient justement de fonder, à Avila, une maison d’éducation, qui prit le nom de Collège de Saint-Gil et qui était dirigé par le Père Jean de Padranos et par le Père Ferdinand Alvarez del Aguila: «Sans connaître aucun de ces religieux, dit Thérèse, je leur étais très affectionnée, par cela seul que je savais leur genre de vie et d’oraison. Mais je ne me trouvais pas digne de leur parler, ni assez forte pour leur obéir: ce qui me faisait craindre davantage. Car traiter avec eux et être ce que j’étais me semblait quelque chose de bien ardu...» Pure coquetterie d’humilité, si l’on ose dire! Au fond, Thérèse sentait en elle le même esprit qui animait la Compagnie à ses débuts. Elle devinait dans les fils spirituels d’Ignace de Loyola non pas précisément ses vrais directeurs de conscience, mais ceux qui achèveraient l’œuvre de sa réforme intérieure, qui la ferait naître véritablement à sa vie nouvelle. C’est pourquoi, lorsqu’elle se rappelle ses premières relations avec eux, elle s’écrie, pleine de reconnaissance: «C’est la Compagnie qui m’a élevée et qui m’a donné l’être.»

Pour l’instant, elle se tient à l’écart. Peut-être, ayant déjà une petite célébrité locale, au moins dans le monde dévot d’Avila, attend-elle que les Pères fassent le premier pas. La grande raison qu’elle avoue et qui semble bien avoir été déterminante, c’est la conviction de son indignité. Dès cette époque elle commence à passer pour une sainte,--et elle va être obligée de révéler à un confesseur jésuite,--un de ces jeunes religieux si austères et si savants,--les imperfections de sa conduite: car, dit-elle, «j’avais toujours certaines affections pour des choses qui, bien que n’étant pas mauvaises en soi, suffisaient pour tout détruire.»

Cette perspective l’épouvante. Alors, afin d’en finir avec ses hésitations, elle prend un moyen terme. Elle se décide à s’adresser à un prêtre qui avait, dans Avila, une grande réputation de piété et de vertu: c’était maître Gaspar Daza, qui exerçait, en effet, une réelle influence par ses œuvres de charité et d’évangélisation. Cet homme rigide et, semble-t-il, quelque peu méfiant et soupçonneux, commença par traiter fort rudement cette carmélite mécontente de ses confesseurs. Il trouvait sans doute qu’elle faisait un peu trop parler d’elle. Arriva-t-il jamais à la bien comprendre? Ce qu’il y a de sûr, c’est que, après l’avoir rudoyée, après l’avoir fait souffrir fort cruellement, il devint par la suite un de ses plus chauds partisans et même un de ses disciples les plus fidèles.

Thérèse s’adressa donc à lui par l’intermédiaire d’un ami commun, qui était aussi un allié de sa famille, un gentilhomme avilais, qu’elle appelle «ce saint cavalier»,--François de Salcedo, «personnage d’une éminente vertu et d’une vie exemplaire». Gaspar Daza, sollicité par lui d’être le directeur de Thérèse, refusa nettement, alléguant ses nombreuses occupations. En réalité, il redoutait beaucoup une telle pénitente. Mais il ne put se dérober à un entretien qu’elle lui fit demander par François de Salcedo. Maître Daza, l’ayant écoutée, tomba dans la même méprise que les confesseurs de la Sainte. Étonné des grâces qu’elle recevait dans l’oraison, il lui supposa une vertu très supérieure à celle qu’elle possédait alors. Et, là-dessus, il la somma tout d’un coup de mener une vie parfaite, d’éviter les plus légères offenses à Dieu. Mais, dit Thérèse, «si j’étais en avance par les grâces divines, j’étais tout à fait au début par les vertus et la mortification...» C’était lui demander beaucoup plus qu’elle ne pouvait donner et surtout vouloir accomplir immédiatement une réforme qui exigeait beaucoup de temps et d’efforts. Cette méthode expéditive et quelque peu brutale désespéra Thérèse.

Dans son désarroi et son abandon, elle se retourna, avec une vague confiance, vers François de Salcedo, ce «saint cavalier», ce hidalgo si homme de bien. Celui-ci consentit à s’occuper d’elle, à lui enseigner petit à petit ces vertus de mortification auxquelles un Gaspar Daza, en rude manieur de consciences, voulait la plier sur-le-champ. Ils eurent, au parloir du couvent, un certain nombre d’entretiens, auxquels Thérèse prit grand plaisir,--à tel point que, les jours où elle ne recevait pas sa visite, elle en était peinée. Dans son avidité de trouver quelque secours spirituel, elle se raccrochait à toutes les branches de salut qui s’offraient. Elle désirait aussi avoir auprès d’elle des amis: ç’a été la grande préoccupation de sa vie. On comprendra bientôt comment et pourquoi. Quoi qu’il en soit, elle s’affectionnait déjà à François de Salcedo: «Je commençai, dit-elle, à avoir pour lui si grand amour qu’il n’y avait pas pour moi de plus grand délassement que les jours où je le voyais, _encore qu’ils fussent rares_.»

Comme tous ceux à qui Thérèse ouvrait son âme, François de Salcedo fut d’avis que les grâces qu’elle recevait s’accordaient mal avec une vie sinon frivole, du moins pleine de légers manquements. N’y avait-il pas là quelque artifice du démon?... et, pour s’en éclaircir, il l’interrogea minutieusement sur ce qu’elle éprouvait dans l’oraison. Thérèse fut incapable de le lui définir avec précision. Alors, dit-elle, «je lus des livres, dans l’espoir qu’ils m’aideraient à m’expliquer sur mon oraison.» C’est ainsi qu’ayant mis la main sur un ouvrage mystique, _le Chemin de la Montagne_, par un Franciscain, François de Laredo,--elle crut y découvrir la description exacte de ses propres états. Elle chargea le pieux Salcedo de faire tenir cet écrit au redoutable Gaspar Daza, en déclarant qu’elle était prête à abandonner l’oraison si tous deux le jugeaient nécessaire.

A ce propos, elle ne peut se tenir de déplorer les errements des confesseurs qui jettent inconsidérément le trouble dans les âmes de leurs pénitents, qui paralysent tous leurs élans, en leur montrant partout l’action démoniaque: procédés inhumains surtout avec les femmes, qui sont des êtres de faiblesse, accessibles aux pires suggestions. Une autre chose déplorable, c’est l’indiscrétion, sans doute non volontaire, mais fâcheuse en ses résultats, de ces directeurs de conscience. Ils ne prennent pas assez de précautions, lorsqu’ils discutent entre eux les états singuliers qu’on leur confie. Et ainsi ces états finissent par se divulguer. Sainte Thérèse déclare qu’elle a eu beaucoup à souffrir de ces indiscrétions, comme du manque de tact et de l’esprit timoré de ses confesseurs: «Si Dieu, dit-elle, ne m’avait pas aidée, cela m’aurait fait beaucoup de mal, à moi si craintive et si timide. Avec les maux de cœur dont je souffrais, je m’étonne que cela ne m’ait pas rendue très malade...»

Mais, pas un seul instant, elle ne soupçonne la pureté des intentions de ces directeurs maladroits. C’est ainsi qu’elle avait pleine confiance en François de Salcedo et en son ami Gaspar Daza. Ces deux hommes de bien lui conseillèrent de mettre par écrit une confession générale de toute sa vie et de la leur envoyer, en même temps que les passages du livre où elle reconnaissait une description véridique de ce qu’elle ressentait dans ses états d’oraison. Ils se réunirent, examinèrent avec soin ces documents, et, après mûre délibération, prononcèrent que les prétendues grâces dont Thérèse se disait favorisée, étaient d’origine démoniaque. Là-dessus, ils lui conseillèrent de recourir à un religieux de la Compagnie de Jésus,--homme expérimenté dans les voies spirituelles,--et de lui soumettre, à lui aussi, une confession générale de toute sa vie. D’après eux, elle était en grand danger.

On juge de l’épouvante et des angoisses de la malheureuse Sainte, après une telle consultation suivie d’une telle réponse. Elle ne faisait plus que trembler et se lamenter, passant ses journées dans les larmes. Enfin, comme elle s’était réfugiée dans son oratoire, elle tombe sur ce verset de saint Paul: «_Dieu est très fidèle: jamais il ne permet que ceux qui l’aiment soient trompés par le Démon._» Grande consolation pour celle qui se croyait en butte à de perpétuelles obsessions sataniques: elle se mit, avec plus de cœur, à préparer encore une fois sa confession générale.

Il fut décidé, sans doute de concert avec François de Salcedo et maître Gaspar Daza, qu’elle se confesserait à un Père Jésuite, du collège de Saint-Gil, le Père Jean de Padranos, «religieux d’un âge peu avancé, dit Ribéra, mais d’une vie exemplaire et d’une rare prudence».

Ce changement de confesseur fut toute une affaire pour Thérèse. On en jasait à l’Incarnation. Les autres religieuses se demandaient pourquoi ce changement. Si elle changeait de confesseur, c’était donc qu’elle voulait changer de vie? Elle se préparait décidément à devenir une sainte?... Les commérages et les critiques allaient leur train. Aussi la pauvre pénitente fit-elle tout ce qu’elle put pour cacher ses relations nouvelles avec le Père de Padranos,--un Jésuite, un religieux appartenant à un ordre qui avait une si grande réputation de science et de sainteté! Elle le convoqua secrètement au parloir, en essayant d’obtenir le silence de la portière et de la sacristine. Vaine précaution! Juste au moment où le Père se présentait à la porte, une religieuse, comme par hasard, se trouva là, qui s’empressa d’en clabauder dans tout le couvent. Ce fut une risée générale contre celle qui ne voulait pas faire comme les autres, qui se choisissait des directeurs à sa guise...

Néanmoins, la rencontre eut lieu, et le Père de Padranos devint pendant quelque temps le confesseur attitré de Thérèse. Après avoir entendu sa confession générale et l’avoir interrogée sur les faveurs surnaturelles dont elle se disait l’objet, le jeune Jésuite vit clair là où les deux hommes d’âge s’étaient fourvoyés. Il comprit que les «crimes» dont s’accusait sa pénitente n’étaient que l’expression d’une conscience trop scrupuleuse et d’une très sincère, quoique excessive humilité. Par conséquent, il n’y avait pas entre les grâces reçues et l’état de son âme la contradiction qui épouvantait les deux censeurs. Ces grâces lui paraissant réelles, il rassura Thérèse, lui affirma qu’elles venaient de Dieu, mais il ajouta que sa piété manquait d’une base solide qui était la mortification (sans doute dans les plus petites choses, où Thérèse éprouvait quelque répugnance à se surveiller). Qu’elle se gardât bien surtout d’abandonner l’oraison, comme elle avait été sur le point de s’y résoudre après ses conférences avec Gaspar Daza. Toutefois, c’était l’oraison mentale qu’il lui prescrivait,--selon la méthode des _Exercitia_ de saint Ignace: chaque jour, elle prendrait pour sujet de méditation un des épisodes de la Passion, ou un des mystères de la vie du Christ. En un mot, qu’elle ne pensât qu’à «la Très Sainte Humanité de Notre-Seigneur», qu’elle s’y tînt comme à l’ancre de salut. Enfin qu’elle résistât de toutes ses forces,--du moins jusqu’à nouvel avis,--«aux recueillements et aux douceurs spirituelles».

Thérèse, en écoutant ces avis, était dans le ravissement. Il lui semblait, dit-elle, que le Saint-Esprit parlait par la bouche de ce jeune religieux: «Quelle grande chose que de comprendre une âme!» Et, en effet, c’est tout ce qu’il y a de plus difficile au monde: pénétrer dans l’âme d’autrui suppose à la fois une telle abnégation, un tel oubli de soi et une telle intelligence! Un véritable directeur de conscience est un être supérieur, une âme d’une qualité si rare qu’on s’explique l’enthousiasme de sainte Thérèse, lorsqu’il lui arriva de rencontrer une de ces créatures privilégiées, et la vénération qu’elle leur témoigne. Le grand point, pour elle, en cette affaire, c’est que le Père de Padranos avait reconnu la marque divine dans ses états mystiques. Ainsi elle pouvait avoir confiance! Elle n’était pas trompée par les prestiges du Malin!... «Il me laissa, dit-elle, _consolée et pleine de courage_.»

Désormais, elle se sentait prête à accepter toutes les mortifications. Il lui semblait qu’il n’y avait plus rien qu’elle n’eût la force d’accomplir.

Elle passa ainsi près de deux mois, s’efforçant de suivre les prescriptions de son confesseur et résistant de tout son pouvoir aux grâces que Dieu lui faisait. Sa conduite en devint forcément plus austère et aussi plus étrange, à l’extérieur: ce qui excitait davantage le blâme et les moqueries de ses compagnes. Elle s’y résignait comme à un autre genre de mortification. Mais, plus elle résistait «aux grâces de recueillement et aux douceurs spirituelles», plus Dieu l’en comblait, comme pour lui prouver qu’elle ne s’appartenait plus et qu’elle était «toute en sa main...» Malgré elle, elle entrait dans cet état de quiétude où elle éprouvait une volupté plus qu’humaine, des délices inouïes, qu’elle ne pouvait comparer à rien d’ici-bas, attouchement ineffable qui lui faisait deviner une Présence toute proche: c’est ce qu’elle appelle des «goûts»,--des goûts de Dieu,--véritable prélibation des hauts états mystiques où elle ne va pas tarder à parvenir. Il importe extrêmement d’insister sur ce point. Les premiers phénomènes mystiques expérimentés par sainte Thérèse sont involontaires: elle a beau y résister de toutes ses forces, ils se produisent malgré elle. Ce n’est pas le résultat de la suggestion où de l’entraînement. Tout ce qu’elle a pu faire par ces moyens dépendant de sa volonté, nous le savons: vingt ans d’exercices stériles qui l’ont laissée malade et désespérée. Le Visiteur tient à montrer qu’il ne vient que lorsqu’il le veut bien,--et qu’après qu’on s’est donné _entièrement_ à lui. Thérèse va toucher bientôt à cette perfection du sacrifice. Quoi qu’il en soit, il ressort de tout cela que ni des efforts persévérants, ni des états morbides bien caractérisés ne peuvent produire les états dont il est question ici: il y faut avec une très exceptionnelle disposition d’âme, un impondérable et un imprévisible qui échappent à nos modes ordinaires d’investigation.