Part 13
Sur ces entrefaites, un illustre et saint personnage fit un court séjour à Avila: François Borgia, duc de Candie, entré, après une conversion retentissante, dans la Compagnie de Jésus et nommé par saint Ignace Commissaire général pour l’Europe et pour les Indes. Il arrivait de Yuste, où il venait de passer trois jours en tête-à-tête avec Charles-Quint, retiré depuis peu au monastère des Hyéronimites, pour s’y préparer à la mort. A la demande de François de Salcedo et du Père de Padranos, le confesseur de Thérèse, celui qui était déjà saint François Borgia consentit à accorder une audience à cette religieuse qui commençait à causer tant de scandale dans la ville,--et qui, elle aussi, allait être bientôt une sainte. Il y a, dans cette rencontre fortuite de deux personnages encore inégalement illustres, quelque chose qui réclame l’attention. Qu’au sortir de cet auguste entretien avec le tout-puissant Empereur qui, du fond de son couvent, faisait toujours trembler la chrétienté, le noble Jésuite se soit arrêté pour écouter une petite religieuse calomniée, ce n’est pas là, sans doute, un événement négligeable. La confession de ce potentat, qui allait mourir, après avoir mis l’Europe à feu et à sang, n’avait donc pas plus d’importance, aux yeux de l’homme de Dieu, que celle d’une pauvre carmélite obstinée à son labeur obscur de perfection intime,--ce qu’elle appelle elle-même son travail de fourmi! Ce saint religieux eut peut-être alors le pressentiment prophétique de la destinée de Thérèse. Destin plus qu’impérial: cette femmelette allait accomplir une œuvre de rénovation capable de contre-balancer l’œuvre de salut politique initiée par le grand Empereur. Que dis-je? Elle allait se substituer à lui. En effet, bien plus que par les armées de Charles-Quint et de Philippe II, le catholicisme fut, en partie, sauvé et régénéré par l’action silencieuse et providentielle de Thérèse d’Avila...
Le Commissaire général de la Compagnie de Jésus consentit donc à s’entretenir avec elle. Comme elle avait fait avec le Père de Padranos, elle lui découvrit l’état de son âme. Le saint n’eut pas de peine à deviner cette âme. Il la rassura, lui dit, comme son confesseur, que ce qu’elle éprouvait «venait de Dieu». Enfin il l’engagea à ne pas résister davantage aux grâces d’oraison. C’était, littéralement, le paradis rouvert pour Thérèse. De nouveau, elle allait pouvoir goûter en toute sûreté de conscience, ces délices spirituelles, où d’autres avaient voulu lui faire voir un piège diabolique. Et c’était un Saint, un homme de haute science et de haute vertu, qui la poussait dans cette voie, qui l’assurait que ces états d’oraison dont elle parlait étaient très possibles et que lui-même y était souvent élevé! On comprend la joie profonde et le réconfort qu’elle en ressentit.
Mais bientôt après le passage de celui qu’elle appelle «le Père François», son confesseur, le Père Jean de Padranos dut quitter la ville. Le religieux qui remplaça ce dernier ne semble pas avoir donné toute satisfaction à sa pénitente: on sait combien Thérèse était difficile pour ses directeurs. C’est alors qu’en désespoir de cause, elle prêta l’oreille aux conseils d’une de ses amies, doña Guiomar d’Ulloa, «veuve de grande naissance» et personne d’oraison, qui l’exhorta à recourir à son propre directeur, le père Balthasar Alvarez, Père-ministre du Collège de Saint-Gil.
Celui-ci, tout en la conduisant avec douceur et fermeté, lui prescrivit de plus en plus la mortification et, par exemple, de renoncer à certaines amitiés, très innocentes en soi, mais auxquelles elle était excessivement attachée: c’était, si l’on peut dire, son véniel péché d’habitude. La lutte, nous l’avons vu, durait depuis très longtemps. Malgré tous ses efforts, Thérèse n’arrivait pas à s’imposer ce suprême sacrifice. D’abord, sa conscience, après ses directeurs, lui certifiait que ces attachements n’avaient rien de coupable. Et, comme toujours, elle avait peur de faire de la peine, de se donner les apparences de l’ingratitude, de la légèreté capricieuse, en rompant, sans raison sérieuse, avec des amis qui l’aimaient beaucoup. C’est alors que, pour en finir avec ces tergiversations, le Père Balthasar Alvarez lui ordonna de recommander la chose à Dieu, durant quelques jours et de réciter le _Veni, Creator_, afin qu’Il l’éclairât sur ce qu’elle devait faire... Mais laissons-la parler elle-même en cette grave question!...
«Un jour, dit-elle, comme j’étais restée longtemps en oraison, suppliant le Seigneur de m’aider à le contenter en tout, je commençai l’hymne et, pendant que je la disais, il me vint un ravissement si subit qu’il me tira, pour ainsi dire, hors de moi-même: fait dont je ne pus absolument pas douter, car il fut très connu. C’était la première fois que le Seigneur me fit cette grâce des ravissements. J’entendis ces paroles: «_Je ne veux plus que tu converses avec les hommes, mais avec les anges!_» Pour moi cela m’épouvanta extrêmement, parce que le mouvement de mon âme fut très violent et que c’est au plus profond de mon esprit que ces paroles me furent dites. Ainsi, j’en ressentis une grande crainte et, d’autre part, une grande consolation. Finalement, quand la crainte, causée, selon moi, par la nouveauté du fait, se fut dissipée, la consolation me resta. Et cela s’est parfaitement accompli: jamais plus je n’ai pu me fixer en amitié, ni avoir consolation ni amour particulier si ce n’est avec des personnes qui, de toute certitude pour moi, ont elles-même l’amour de Dieu et sont zélées pour le servir...»
Instantanément, elle se sentit la force de rompre ces liaisons trop chères,--et il paraît que les froissements, dont Thérèse s’effrayait d’avance, furent épargnés à la personne amie: au contraire, «ce fut, dit-elle, un réel profit pour cette personne que de voir en moi une pareille détermination.»
Cette histoire de rupture peut paraître, à première vue, un bien mince événement. Mais ce serait mal connaître l’âme de Thérèse et, en général, les âmes de solitaires, que d’en juger ainsi. Elle nous répète avec insistance qu’elle eut la plus grande peine à se détacher de ses amis, surtout de la liaison dont il s’agit ici. Son confesseur n’espérait plus qu’en l’aide de Dieu, et elle-même, après des luttes sans fin, avait fini par renoncer à toute espérance. Et pourtant cela se fit en un instant: «Le Seigneur, dit-elle, me donna la liberté et la force pour en venir à bout.» Pour bien comprendre ce douloureux combat où la malheureuse se débattit si longtemps, il faut se représenter l’effrayante solitude d’âme où elle vivait dans ce couvent de l’Incarnation, pourtant si peuplé,--et aussi sa longue détresse qui alternait avec de brèves consolations. Pendant ces vingt ans qu’elle vient de vivre, au milieu de compagnes qu’elle sent indifférentes, ou même hostiles, de confesseurs qui ne savent pas la conduire, ces consolations étaient rares. Quel désert de stérilité, de monotonie, et, osons le dire, d’ennui. Car elle nous a avoué la peine qu’elle éprouvait, au début, à se recueillir dans l’oraison, son impatience d’en finir avec un exercice qui, en apparence, ne la menait à rien, et, pour reprendre ses propres paroles, d’entendre l’horloge sonner sa délivrance. On conçoit qu’alors les plus humbles amitiés lui aient été un réconfort, surtout les amitiés spirituelles, où, de concert, on s’entraîne et on s’exalte vers Dieu. Thérèse n’en a guère connu d’autres. Mais, insuffisamment détachée des affections sensibles, elle y mêlait encore trop de son cœur,--ce cœur qui, pourtant, voulait être tout à Dieu: d’où la lutte finale.
Elle vient de triompher: cela est certain, cela est définitif. Et pourtant elle aura toujours des amis. Cette âme enthousiaste et débordante de charité ne peut pas s’en passer. Seulement ce seront moins des amis que des compagnons d’exaltation ou des ministres de son œuvre, des collaborateurs de son apostolat. Elle aurait pu écrire tout un traité sur l’amitié telle qu’elle la conçoit. Car, il faut le répéter, elle n’y renonça jamais. Le fondement de cette amitié spirituelle, c’est l’amour de Dieu. Un ami, pour elle, c’est une âme qui l’entraîne vers un plus grand amour de Dieu. Dans quels termes brûlants elle a célébré cette charité qui s’excite d’une âme à l’autre!... «O mon Jésus, que ne peut faire une âme embrasée de votre amour! Quelle estime ne devons-nous pas avoir pour elle et quelles supplications adresser au Seigneur pour qu’il nous la laisse en cette vie! Quand on a le même amour, c’est derrière des âmes comme celles-là qu’on devrait marcher, s’il était possible. C’est une grande chose pour un malade que d’en trouver un autre blessé du même mal. Quelle consolation de voir qu’il n’est pas seul! Ils s’aident beaucoup à souffrir et à mériter. Ils s’appuient mutuellement, comme gens déterminés à risquer mille vies pour Dieu et ils souhaitent que s’offre l’occasion de la perdre. Ils sont comme des soldats qui, pour gagner du butin et s’enrichir, désirent qu’il y ait la guerre, car ils comprennent qu’ils ne le peuvent que par elle. Souffrir, c’est leur métier!...» Souffrir et aimer ensemble, voilà donc le fond de cette amitié mystique.
Au prix des plus pénibles efforts, Thérèse est arrivée à épurer cette amitié de tout élément humain. Y arrive-t-on jamais complètement? Sans cesse elle aura la crainte de se tromper sur les élans de son cœur, de mêler encore à ses affections quelque chose de sensible. Il faudra que son divin Maître la rassure: «Ma fille, si un malade en danger de mort se voyait guéri par un médecin, ce ne serait pas en lui une vertu de ne point témoigner de la reconnaissance à son bienfaiteur et de ne point l’aimer. Qu’aurais-tu fait sans le secours de ces personnes? _La conversation des bons ne nuit point._ Aie soin seulement que tes paroles soient pesées et saintes. Avec cette précaution, continue de traiter avec eux. Loin de t’apporter aucun dommage, leurs entretiens seront très utiles à ton âme!...»
Ainsi donc, nulle amitié désormais, sinon pour le plus grand amour et le plus grand service de Dieu! Plus d’inclinations particulières et toujours un peu troubles et dangereuses! Il faut faire table rase de tout cela, arracher de son cœur tous ces vains sentiments qui n’ont pas immédiatement Dieu pour objet. Ce don total d’elle-même, condition des grâces qui vont lui être prodiguées, elle a fini par y consentir après une véritable agonie: ç’a été le grand combat. Mais elle n’est pas encore, tant s’en faut, au terme de ses peines...
III
THÉRÈSE DE AHUMADA DEVIENT THÉRÈSE DE JÉSUS
L’autorité du Père Balthasar Alvarez, qui devait être grande dans Avila, ne pouvait faire cesser tout d’un coup les plaintes et les calomnies dont Thérèse était l’objet. Au couvent de l’Incarnation, le scandale continuait. Les religieuses glosaient sur le cas singulier de leur compagne, qu’elles accusaient d’extravagance et de folie. Elles épiaient avec malveillance les manifestations physiques de ses extases, surveillaient ses agissements et ses moindres démarches. Des personnes zélées, dévots et dévotes, laïques et gens d’église, confesseurs et théologiens l’attaquaient publiquement et la dénonçaient. Cela devenait une affaire très grave.
Non seulement Thérèse parlait d’états mystiques, dont ses directeurs n’avaient aucune idée, elle prétendait aussi entendre des voix surnaturelles,--sans toutefois les ouïr proprement de ses oreilles, mais d’une façon mystérieuse que ses explications rendaient plus mystérieuse encore. Sans nul doute elle avait confié au Père Balthasar Alvarez les paroles qu’elle avait perçues, en plein ravissement, lorsqu’elle récitait les premières strophes du _Veni Creator_: «Je ne veux plus que tu converses avec les hommes, mais avec les anges!» Le confesseur, frappé d’un tel prodige et néanmoins hésitant à l’admettre, en avait conféré avec des hommes doctes, qui, à leur tour avaient ébruité le fait. De là, un rebondissement du scandale. Les ennemis de Thérèse en prenaient prétexte pour espionner de plus près sa conduite et interpréter dans le sens le plus fâcheux ses gestes et ses propos. Continuellement les dénonciateurs faisaient la navette entre l’Incarnation et le Collège des Jésuites. On essayait surtout d’exciter le Père Alvarez contre sa pénitente et de le détacher d’elle.
Ce religieux, qui la connaissait, la défendait loyalement, et, en somme, avec fermeté, quelles que fussent ses concessions à l’opinion publique. Sans doute il croyait habile de ménager les contradicteurs et les détracteurs de Thérèse, personnages considérés dans la ville et dans la région. Mais il faut bien avouer qu’il n’était pas complètement rassuré sur un cas aussi singulier. Il reconnaissait bien que les intentions de Thérèse étaient pures et son orthodoxie parfaite; il croyait que les grâces reçues par elle venaient de Dieu. Et toutefois elle pouvait être trompée ou bien par le Démon, ou bien par son propre désir de l’union mystique. Il se défiait surtout de son extraordinaire ferveur d’âme, de cette espèce d’exaltation lyrique continuelle où elle vivait et qui, plus tard, lui dictera de véritables poèmes, de tant d’audace jointe à une si réelle humilité, enfin de son appétit des «grandes choses», comme elle disait. C’est pourquoi il essayait de la calmer, en lui imposant toute espèce de disciplines gênantes. Il contrariait ses élans ou les tenait en bride, lui infligeait de dures mortifications, l’empêchait même de communier, parce que c’était surtout après la communion que Thérèse était prise d’extase ou de ravissement. Il lui défendait de se recueillir dans la solitude, lui répétant sans cesse qu’elle devait se défier d’elle-même, qu’elle devait «se faire mourir à elle-même». Il poussait si loin cette sévérité que, plus d’une fois, elle fut sur le point de le quitter. Mais, nous raconte Ribéra, «comme elle voyait clairement que c’était le zèle le plus pur qui le faisait agir de la sorte, elle s’affectionna beaucoup à lui. Plus tard elle me disait à moi-même, en riant: «Ce père de mon âme, quelque malgracieux qu’il soit pour moi, je l’aime cependant beaucoup...»
Le fait est que ces «voix» étaient quelque chose de bien extraordinaire. A Thérèse elle-même elles paraissaient un prodige tellement inouï que, d’abord, elle en fut épouvantée. Mais le premier émoi passé et dans sa peur d’être dupe, elle s’analysa avec son habituelle finesse, avec tout son ferme bon sens et toute sa rigueur critique. Le phénomène s’étant reproduit maintes fois, étant devenu, en quelque sorte, normal pour elle, elle nous en donne finalement un véritable exposé théorique: «_J’ai sur ce sujet_, dit-elle, _une grande expérience._ Car, avec la crainte extrême que j’avais, j’ai résisté pendant près de deux ans. Et, maintenant encore, j’essaye quelquefois, mais sans grand succès...»
Ces paroles surnaturelles «sont parfaitement distinctes, mais elles ne s’ouïssent point par les oreilles du corps. Et toutefois elles s’entendent bien plus clairement que si elles étaient ouïes. S’efforcer de ne pas les entendre, en dépit de toutes les résistances, ne sert de rien. Ici-bas, quand nous ne voulons pas ouïr, nous pouvons nous boucher les oreilles, ou détourner notre pensée ailleurs, de telle sorte qu’on a beau entendre, on ne comprend pas. Au contraire, dans cette conversation que Dieu fait avec l’âme, il n’y a pas moyen d’échapper: malgré moi, ces paroles m’obligent à les écouter et l’entendement est si entier pour entendre ce que Dieu veut que nous entendions, qu’il est utile de vouloir ou de ne pas vouloir.»
Mais n’est-ce pas là une illusion? Ces paroles qui s’imposent à notre attention et qui nous paraissent étrangères, ne sont-elles pas, en réalité, la voix de notre conscience, un pur produit de notre esprit?... Non! dit Thérèse: il suffit, d’ailleurs, de nous interroger sincèrement à ce sujet. Nous savons parfaitement quand c’est nous qui nous parlons à nous-mêmes. Nous reconnaissons notre propre voix et l’œuvre de notre propre esprit: «Quand c’est l’entendement qui forme ces paroles, quelque subtilité qu’il y mette, il voit clairement que c’est lui qui les ordonne et qui les profère.» Dans ce cas encore, nous pouvons nous taire, s’il nous plaît, comme une personne qui parle peut se taire. Lorsque c’est Dieu qui parle, il nous est impossible de nous dérober à sa parole et de ne pas l’entendre: «Il y a donc, à mon avis, entre les paroles venant de nous et celles venant de Dieu, la différence qui se trouve entre parler et écouter, ni plus ni moins...» Ainsi, ces paroles intérieures et surnaturelles se distinguent d’abord à ce signe qu’elles sont subies, involontaires et qu’elles nous paraissent nettement étrangères à nous.
D’autre part, elles sont prononcées pendant l’extase, c’est-à-dire lorsque toutes les puissances de l’âme sont suspendues, mémoire, imagination, entendement et volonté,--par conséquent lorsque ces puissances ne peuvent produire en nous aucun mouvement, aucune idée. Toutefois, ce n’est pas au point culminant de l’extase que ces paroles sont prononcées, c’est dans la seconde période, lorsque les puissances commencent à revenir à elles-mêmes, sans néanmoins être en état d’agir ou de raisonner: elles peuvent percevoir une parole étrangère, voilà tout. Mais il faut, du moins, qu’elles soient capables de ce moindre effort.
Cependant, comme si sainte Thérèse pressentait les arguments des modernes théoriciens du subconscient, elle ne se borne pas à affirmer que ces paroles ne sont pas l’œuvre de la pensée ou de la volonté conscientes. Elles pourraient, en effet, nous dit-on, dans ce sommeil de toutes les puissances de l’âme, émerger, à notre insu, des profondeurs de l’inconscient. Mais, au lieu d’être des larves d’idées, de vagues fantômes, sans cohésion ni consistance, ainsi qu’il arrive dans les rêves, ces révélations intérieures ont une clarté, une netteté, qui s’imposent à l’esprit. Bien plus, «elles ont l’air de sortir de la bouche d’une personne très sainte, très savante, de grande autorité, que nous savons être incapable de mentir,--ce qui est même une comparaison trop basse. _Ces paroles, en effet, traînent quelquefois une telle majesté avec elles_ que, sans même considérer celui qui les dit, elles nous font trembler si elles sont de réprimande, et, si elles sont d’amour, elles font que nous nous fondons d’amour. Et, comme je l’ai dit, ce sont des choses qui étaient très loin de notre mémoire, et ce sont, formulées en un instant, des pensées si grandes qu’il aurait fallu beaucoup de temps pour les mettre en ordre. Enfin il me paraît absolument impossible d’ignorer alors que _ce ne sont pas là des choses fabriquées par nous et tirées de notre fonds_.» En définitive, la marque de ces révélations outre leur caractère essentiel d’extériorité, c’est leur originalité transcendante. Elles ne peuvent se comparer aux inspirations du génie, puisque celui qui les reçoit _les sait extérieures à lui_. Et, d’autre part, ce ne sont pas de vagues réminiscences, des échos affaiblis de notre propre pensée: c’est quelque chose de neuf, de jeune, quelque chose qui vient de naître, qui jaillit des hauteurs ou des profondeurs,--et qui est éblouissant, qui porte un caractère de majesté, de science, d’autorité et, avec cela, un caractère d’amour à quoi l’on ne résiste point.
Autres différences entre ces paroles surnaturelles et celles qui viennent de notre esprit, c’est que ces dernières s’effacent rapidement, sans laisser de traces, tandis que les autres se gravent si profondément dans la mémoire qu’elles sont à jamais inoubliables et qu’enfin elles produisent dans l’âme des effets durables: un véritable renouvellement intérieur, ou un zèle d’apostolat, une ardeur de charité encore inconnus de celui qui les éprouve...
Sans doute, ces réflexions ne vinrent que beaucoup plus tard à sainte Thérèse. Il lui fallut des expériences et des comparaisons répétées pour formuler ces règles de crédibilité. Sur le moment, dans tout l’émoi et l’épouvante du prodige, elle ne put qu’en faire l’aveu à son confesseur, le Père Balthasar Alvarez. Pour lui, il croyait intimement que ces faveurs insignes étaient réelles et qu’elles venaient de Dieu. Cependant, comme il se défiait de son jugement et peut-être d’une partialité secrète à l’égard de sa pénitente, il engageait celle-ci à soumettre son cas aux docteurs de la ville: «Sur son ordre, dit Thérèse, je communiquais aussi de temps en temps avec quelques grands serviteurs de Dieu, auxquels, à juste titre, j’accordais pleine confiance. Comme ils avaient pour moi beaucoup de dévouement, leur crainte que je ne fusse trompée par le Démon n’en devenait que plus vive. Je le craignais extrêmement aussi, quand j’étais hors de l’oraison: car, lorsque je m’y trouvais et que le Seigneur me faisait quelque grâce, tout de suite j’étais rassurée. Ils s’assemblèrent donc, un jour, au nombre de cinq ou six, je crois, pour délibérer sur ce sujet. Et mon confesseur me dit que tous avaient décidé que c’était le Démon,--que je devais m’abstenir de communier souvent, prendre soin de me divertir et éviter la solitude. Moi qui étais extrêmement craintive, comme je l’ai dit, qui, de plus, souffrais de maux de cœur, il m’arrivait souvent de ne pas oser rester seule dans une chambre, en plein jour. Et comme je voyais tant de personnes affirmer une chose que, pourtant, je ne pouvais croire, cela me donna les plus grands scrupules et j’y vis un manque d’humilité: car tous, sans comparaison, étaient de meilleure vie que moi et lettrés: alors, quelle raison de ne pas les croire? Je m’efforçais, tant que je pouvais, de m’en convaincre, je pensais à ma vie misérable et que, par conséquent, ils devaient dire la vérité...»
Ce qu’il y avait de pire pour Thérèse, c’est qu’on lui opposait une autre pieuse personne, la Mère Marie Diaz, qui, pour lors, jouissait dans Avila d’une grande réputation de sainteté. Cependant cette religieuse exemplaire était parvenue à la perfection par les voies ordinaires. Elle ignorait les états mystiques et les révélations particulières dont Thérèse se prévalait. De là à accuser celle-ci d’extravagance et même d’imposture, il n’y avait qu’un pas. Il y a tout lieu de croire que les pires calomnies assaillaient la pauvre carmélite, qui se voyait abandonnée même de son directeur de conscience. On juge, d’après cela, des souffrances qu’elle dut endurer alors: elle se sentait sombrer dans le désespoir et la terreur de la damnation...