Part 14
«Un jour, dit-elle, je sortis de l’église en cette extrémité d’affliction et j’entrai dans un oratoire, après avoir passé de longs jours sans communier, après avoir renoncé à la solitude qui était toute ma consolation, sans personne à qui parler, _car tous étaient contre moi_... Quant à moi je ne pouvais me consoler à la pensée que, tant de fois, le Démon allait me parler,--qu’une telle chose était possible. Car, j’avais beau ne plus me réserver d’heures de solitude pour l’oraison, le Seigneur me faisait entrer en recueillement au milieu même des conversations, et sans que je pusse m’y soustraire. Il me disait ce qu’Il jugeait à propos, et, malgré moi, il me fallait bien L’ouïr... Étant donc seule dans cet oratoire, sans personne sur qui pouvoir me décharger de ma peine, incapable de prier, ou de lire, brisée par la tribulation, mourante de peur d’être trompée par le Démon, toute bouleversée et rompue de fatigue, je ne savais plus que devenir. Non, jamais, ce me semble, cette affliction où je m’étais vue maintes fois, n’était arrivée à une pareille acuité. Je restai ainsi quatre ou cinq heures, ne recevant aucune consolation ni du ciel ni de la terre, sinon que le Seigneur me laissait souffrir, dans l’épouvante de mille dangers... Or, comme j’étais dans ce grand accablement,--et quoique, à cette époque-là, je n’eusse pas encore commencé à avoir des visions,--ces seules paroles suffirent pour me réconforter et pour m’apaiser jusqu’au fond de l’âme: «_N’aie pas peur, ma fille! C’est Moi! Je ne t’abandonnerai pas, ne crains rien!_... Et voilà qu’à ces seules paroles, je sentis renaître la sérénité et qu’au triste état de mon âme succéda soudain la force, le courage, l’assurance, la paix, la lumière: en un instant, j’avais été si complètement changée que j’aurais hardiment soutenu contre le monde entier que ces paroles venaient de Dieu...»
Subitement, cette tempête qui durait depuis tant de jours s’était apaisée. Tout de suite, sans la moindre hésitation, Thérèse eut la certitude que le Seigneur était là, que c’était Lui qui parlait,--et qu’ainsi jamais elle n’avait été trompée. Alors toute son âme se releva dans un élan de joie et de confiance. Ses épreuves et ses souffrances furent oubliées, ses craintes foulées aux pieds: «O mon Dieu, dit-elle, que tous les savants s’élèvent contre moi, que toutes les créatures me persécutent, que tous les démons me tourmentent, si vous êtes avec moi, moi je ne vous ferai pas défaut! Ah! je ne comprends plus ces craintes qui nous font dire: le démon, le démon! quand nous pouvons dire: Dieu, Dieu! et faire ainsi trembler notre ennemi. Que signifient donc toutes ces terreurs?...»
Qu’on ne passe point légèrement sur cet épisode! Qu’on veuille bien l’examiner dans tous ses détails. La merveille, c’est ce redressement soudain dans une telle prostration et qui semblait ne devoir jamais finir. La merveille plus grande, c’est la certitude, l’adhésion immédiate de Thérèse, c’est le fait lui-même, la Parole sublime, qu’elle ne peut prononcer, sans que son cœur se fonde de tendresse et ne s’anéantisse d’adoration: «_Ma fille, c’est Moi!_» Qu’on y songe une minute! Qu’on songe à la ferme raison, à l’humilité volontaire de cette pauvre carmélite, à sa longue résistance aux grâces surnaturelles, à sa crainte d’être dupe, et de se damner, crainte qui, en ce moment même, était à l’état aigu! Et pourtant elle n’hésite pas! Elle croit la Voix mystérieuse qui lui dit: «Je ne t’abandonnerai pas, ne crains rien!» Quel être que _celle qui est sûre_ d’avoir entendu cela! Comme on conçoit son enthousiasme et l’hymne jubilatoire qui s’échappe de ses lèvres! A présent, que lui importent les doctes, les confesseurs, les maîtres de la terre, le monde entier! Tout cela est sous ses pieds: «Le Seigneur a regardé l’humilité de sa servante et Celui qui est puissant a fait en elle de grandes choses...» Il en fera de plus grandes encore. Dans un tressaillement de tout son être, la triste affligée en a, dès cette minute, le pressentiment: elle n’est plus Thérèse de Ahumada, elle est désormais Thérèse de Jésus.
QUATRIÈME PARTIE
LES GRANDES GRACES
«Je puis me tromper complètement, mais non pas mentir. Par la miséricorde de Dieu, je souffrirais plutôt mille morts: je dis ce que j’entends.»
(_Château intérieur_, IV, II.)
«... L’âme ne peut absolument pas douter que Dieu était en elle et elle en Dieu. Cette vérité lui reste si ferme que, même si des années se passent, sans que Dieu lui accorde de nouveau cette grâce, ni elle ne l’oublie, ni elle ne peut douter qu’elle l’a reçue...»
(_Ibid._, V, I.)
I
POUR DÉBLAYER LE TERRAIN
Avant d’entrer dans le détail de ces «grâces» extraordinaires, il importe peut-être, pour la tranquillité de notre esprit et la commodité de l’exposition, de commencer par déblayer le terrain de toutes les objections, dont se sont prévalus, depuis plus d’un siècle, les négateurs du surnaturel. Il en est de toute espèce, de subtiles et de grossières, de naïves et d’astucieuses. De même pour les explications rationalistes qu’on a tentées des états mystiques: si la plupart sont absurdes, il en est de fort ingénieuses, d’assez spécieuses pour troubler des esprits peu familiarisés avec la doctrine et la spiritualité catholiques. Néanmoins, les unes comme les autres sont incapables de rendre compte, d’une façon satisfaisante et complète, d’états singuliers, dont elles négligent toujours quelque élément essentiel. Ce sont des reconstructions, ou des assimilations arbitraires, où manque la pièce caractéristique et capitale qui, seule, pourrait les rendre plausibles. Et ainsi l’on ne nous offre qu’une contrefaçon du phénomène authentique et original,--et le mystère subsiste tout entier.
A côté de très sérieuses et très estimables études, qui ont, du moins, le mérite de serrer d’aussi près que possible le fait à expliquer et de ne s’arrêter que devant l’inexplicable, en le reconnaissant loyalement pour tel, du moins jusqu’à nouvel ordre, il en est de follement présomptueuses et de copieusement ridicules. Dans cette catégorie, il sied de ranger toute la littérature pseudo-médicale, élucubrée sur le cas de sainte Thérèse. La vulgarité et la sottise, la bassesse d’âme et d’esprit que trahissent ces épais bouquins, finissent par exaspérer le courageux explorateur qui se décide à jeter la sonde dans ces bas-fonds de la «science». Pour moi, ce qui me frappait le plus, dans ces écrits,--qui ne sont pas toujours signés de noms médiocres,--c’est l’imprécision des termes. En particulier, je ne connais rien de plus insupportable, pour un lecteur bien équilibré, que la phraséologie échevelée et romantique de Freud et de ses disciples, cet affreux jargon tudesque, à la fois barbare et pédant, qui bouche avec du grec, avec d’effroyables et hybrides néologismes helléno-latins, les trous de son ignorance. Et, à ce propos, qu’on me permette de remarquer combien ce vocabulaire dit «scientifique» contraste avec celui de la théologie traditionnelle et orthodoxe: ce ne sont pas seulement nos médecins, ce sont nos philosophes universitaires qui auraient besoin de réformer leur terminologie à l’école des théologiens et de prendre auprès d’eux des habitudes de précision idéologique et verbale... Avec cela, le manque de méthode et d’esprit critique et ce pédantisme qui consiste à faire manœuvrer de pures entités, vides de tout contenu expérimental, pour fournir, vaille que vaille, une quelconque explication, de même qu’au XVIIe siècle, M. Daquin, médecin du Roi, mobilisait les «vapeurs» pour expliquer les défaillances, vertiges et mélancolies de Sa Majesté. Il ne faut pas hésiter à le dire, ni reculer enfin devant un bon débarras qui s’impose: toute cette littérature pseudo-médicale est à entasser sur de lourds tombereaux et à précipiter aux gouffres les plus prochains et les plus obscurs...
D’ores et déjà, une foule de points peuvent être considérés comme acquis par l’apologétique orthodoxe. Des réfutations péremptoires de nombre de théories, momentanément à la mode, ont été faites par d’excellents esprits, beaucoup plus compétents que ne saurait l’être un simple lecteur de sainte Thérèse: il ne peut qu’y renvoyer ses propres lecteurs. Il est évident, aujourd’hui, pour quiconque se donne la peine d’examiner sérieusement la question, qu’il est impossible de ramener les états mystiques à des cas de folie, d’hystérie, de névrose ou d’hypnose. Notons, d’ailleurs, en passant, combien la plupart de ces expressions sont vagues et mal définies et que, dans les milieux médicaux eux-mêmes on ne croit plus à l’hystérie (telle du moins que la définissait Charcot) ni à l’hypnose qui passait pour en être une manifestation. Toutes ces assimilations superficielles reposent sur une confusion initiale et d’ailleurs voulue par leurs auteurs, qui, se faisant une loi de ne considérer ces phénomènes que par le dehors, mettent sur le même plan de purs états pathologiques et des états mystiques de caractère beaucoup plus complexe. Ils s’interdisent de «distinguer le vrai du faux mysticisme... et le sentiment religieux sain de ses maladies». Avec ce système, nous voilà en plein gâchis. La qualité d’un état mystique est en raison directe de son orthodoxie. Si nous refusons de tenir compte de la «qualité» à la fois intellectuelle et psychologique de ces états, pour n’en considérer que les manifestations somatiques, une sainte Thérèse tombe au niveau d’une folle de cabanon. Je veux bien que, chez la folle et la sainte, les phénomènes extérieurs soient identiques, de même que les symptômes d’une maladie sont pareils chez un crétin et chez un homme de génie. Et il est assurément d’une bonne méthode scientifique de faire abstraction du génie et du crétinisme pour étudier et traiter cette maladie, parce que, dans ce cas, il n’y a aucun rapport entre la maladie et la qualité intellectuelle du patient. Mais, dans le cas des états mystiques, le côté psychologique est de la plus haute importance. On peut même dire que c’est le seul qui importe. Il n’y a pas de «transe» mystique sans l’état psychologique concomitant.
Certains, se rendant à ces raisons, veulent bien tenir compte du côté psychologique du phénomène mystique et même y voient tout l’essentiel, mais, en se refusant à se prononcer sur l’orthodoxie de ces états, ils leur attribuent à tous la même valeur: ils ne considèrent que les tendances et les fins communes de tous les mystiques. Et voilà encore une fois sur le même plan des fous, des dégénérés et des êtres de haute intellectualité. Ils ne peuvent pas ne pas admettre qu’une sainte Thérèse, même dans ses états mystiques, manifeste une mentalité infiniment plus élevée que telle malade atteinte de folie religieuse. Pourquoi ne se demandent-ils pas si la raison de cette supériorité ne réside point précisément dans son orthodoxie? Mais, dira-t-on, l’intelligence seule de sainte Thérèse suffit à établir cette supériorité. Prenons alors une autre mystique d’intelligence à peu près égale, une madame Guyon, par exemple! Dans cette comparaison, sainte Thérèse garde toujours l’avantage, et n’est-ce point encore pour la même raison, je veux dire à cause de son orthodoxie?
Ceux qui confondent ainsi tous les mystiques sous la même étiquette, ou qui ne veulent pas faire de différence entre ce qui est proprement mystique et ce qui est proprement pathologique, ceux-là sont généralement les mêmes qui mettent de la sexualité ou de l’érotomanie à la base des états mystiques. Des affirmations de ce genre sont vraiment prodigieuses chez des théoriciens à prétentions scientifiques. Sur quelle expérience, sur quelle constatation s’appuient-ils? Sur quel mystique authentique se sont-ils livrés à ces expériences et ont-ils recueilli ces constatations? Comment constater «scientifiquement» que les états d’oraison s’accompagnent d’excitation ou d’émotion sexuelle? Ou bien ces mots de «sexualité» et d’«érotomanie» ne veulent plus rien dire, ou il faut avouer avec l’expérience commune,--expérience que nous pouvons tous renouveler sur nous-mêmes,--que le moindre émoi sexuel est absolument incompatible avec l’émotion religieuse. Ces deux états peuvent alterner, et ils alternent, en effet, dans la tentation. Mais ils ne se confondent pas, et il faut choisir entre les deux: c’est l’un ou l’autre... A cela on réplique que, dans ces cas, l’émoi sexuel peut être inconscient: ce qui n’est nullement prouvé. Admettons-le pourtant: cet émoi étant absolument incompatible avec l’émotion religieuse, le sujet ne tarde pas à percevoir un certain malaise, puis à prendre une conscience claire de la duperie. Et alors, c’est l’un ou l’autre qui disparaît. C’est la sexualité ou l’émotion religieuse qui triomphe.
D’autres expliquent les états d’oraison par l’action du subconscient ou encore du _transsubliminal_, qui serait, si l’on peut dire, du subconscient de derrière les fagots, un subconscient à la suprême puissance. Les paroles intérieures, les révélations et les visions ne seraient pas autre chose qu’une brusque irruption de notre subconscient, dans la lumière de la conscience. Par l’action de ce subconscient, les propres desseins du mystique, avec leurs objets précis, s’extérioriseraient à ses yeux et lui reviendraient sous forme de commandements divins. Ce serait quelque chose d’analogue à ce qui se passe dans le rêve, qui nous restitue, en plein sommeil, les images, les idées, les volitions et les préoccupations de la veille. Seulement, tandis que le subconscient du rêve ne produit que des fantasmes incohérents, absurdes, qui souvent même ne laissent pas de trace dans la mémoire, le subconscient des états mystiques serait capable de véritables prodiges, dont l’effet ébranlerait profondément la sensibilité et qui se marquerait dans l’esprit en traits ineffaçables: «Cette activité[3], nous dit-on, doit être _une intelligence, une pensée_,--une pensée secrète et singulièrement familière, si intime et si secrète qu’elle n’a point de peine à paraître à la conscience superficielle une pensée étrangère, _une pensée continue_ et qui s’étend sur toute la vie, une pensée bien disciplinée par les habitudes de la conscience claire, _strictement orthodoxe_ et naturellement riche en inventions qui s’accordent sans peine avec les exigences d’une croyance et d’une tradition que toute l’âme accepte.» Ce subconscient, qui est une intelligence, une pensée, une pensée continue et, de plus, strictement orthodoxe,--qui est aussi catholique que Dieu lui-même,--n’a vraiment pas grand’chose à faire pour se confondre avec lui. Sainte Thérèse, elle, n’hésite pas à y reconnaître Dieu lui-même.
[3] Cf. Delacroix: _Les grands mystiques chrétiens_, p. 95.
Sérieusement, lequel est le plus difficile à admettre?... ou bien une subconscience, qui est une pensée, une volonté et une activité intelligentes, en un mot un autre moi doué de toutes les facultés du moi conscient, mais élevées à une puissance extraordinaire, qui fait réellement partie du moi et en qui, toutefois, le moi conscient ne se reconnaît point? Ou bien une activité étrangère et transcendante, qui agit sur le moi conscient de la même façon que les autres personnalités qu’il sait lui être extérieures et étrangères? Nous savons de toute certitude que nous sommes environnés de myriades d’êtres, différents de nous, et dont il est infiniment probable que nous ne connaissons et percevons qu’une infime partie. Parmi ces êtres, n’y en aurait-il pas de plus puissants que les autres, et, parmi ces plus puissants, un plus puissant que tous, l’Etre des êtres?... Mais, comme les précédentes, cette théorie du subconscient appliquée aux états mystiques a été suffisamment réfutée, on en a suffisamment montré les lacunes et les inexactitudes, pour que nous n’y insistions point davantage. Pas plus que la folie, l’hystérie, la névrose, ou l’hypnose, elle ne rend compte d’états très spéciaux, où subsiste toujours un inconnu irréductible.
Avant d’exposer, d’après sainte Thérèse elle-même, ces états et ces phénomènes extraordinaires, il faut donc faire table rase des prétendues explications scientifiques. Et il faut se défier aussi des concessions que certains catholiques, par affectation de libéralisme et sans nulle nécessité, s’empressent d’accorder aux adversaires du surnaturel. Ceux-là jettent un voile prudent sur les maladies, les crises et les troubles physiologiques que la Sainte a soufferts. Il me paraît, au contraire, qu’il sied d’y insister et de les mettre en pleine lumière. Non seulement, Thérèse a été une malade, avec des intermittences de paroxysme et de rémission, à peu près pendant toute sa vie,--elle a subi, en particulier des maladies nerveuses qui ont fait de son corps un instrument d’une sensibilité, d’une délicatesse et d’une résonnance prodigieuses,--mais _elle a voulu souffrir_, souffrir continuellement, en vue d’une purification plus parfaite. Enfin elle a payé par des crises atroces, par la dislocation et le déchirement de sa pauvre enveloppe humaine, les états miraculeux auxquels elle fut élevée. Si le simple labeur de la production intellectuelle suffit pour détraquer un organisme, si l’hyperesthésie de l’inspiration brise le système nerveux et le laisse dans une prostration passagère, que sera-ce, lorsqu’il s’agit d’états aussi violents et épuisants que l’extase et le ravissement mystiques? Il faut proclamer bien haut que Thérèse, prédestinée à des états pareils, ne pouvait être qu’une malade, une crucifiée perpétuelle.
Enfin, il y a une tendance chez certains à reléguer dans l’ombre et même à sous-estimer ces «grandes grâces» dont nous allons parler. Il est bien certain, en effet, que les paroles intérieures, les révélations, les visions, les extases et les ravissements ne sont que des accessoires de l’union mystique: l’essentiel c’est cette union ineffable, où Dieu est perçu, goûté et senti. Mais qu’on veuille bien considérer que ces hauts états, étant, par définition, incommunicables et inexprimables, nous ne pouvons plus suivre la Sainte que par un acte de foi, quand elle essaie de nous en parler: nous sommes forcés de l’abandonner au seuil de l’oraison. Au contraire, les phénomènes accessoires établissent un lien entre elle et nous. Dans une certaine mesure, nous pouvons entendre avec elle ses voix et ses révélations, nous pouvons nous associer à ses visions, à ses illuminations, à ses extases et à ses ravissements. D’ailleurs elle-même y attachait le plus haut prix. Elle y voyait le point de départ de tout un renouvellement intérieur. Dans une de ses relations adressées à saint Pierre d’Alcantara, elle disait: «Notre-Seigneur m’a donné ces désirs (de le servir et de vivre d’une vie parfaite) _et une augmentation de vertu_, dès le jour où il m’a favorisée de cette oraison de quiétude et de ces ravissements. Je trouve en moi une telle amélioration qu’à mon avis, j’étais jusqu’alors l’imperfection même. Ces ravissements et ces visions produisent en moi les grands effets dont je vais parler. _S’il y a quelque bien en moi, c’est sûrement de là que je le tiens_...» Et saint Pierre d’Alcantara, dans son approbation, confirme en ces termes le sentiment de la Sainte: «Depuis le temps qu’elle a ses visions, elle s’est avancée de plus en plus en la manière que dit saint Thomas...» Ajoutons que ces «faveurs» surnaturelles eurent la plus grande influence sur son apostolat et ses entreprises de réforme. Sans l’encouragement que lui donnèrent ces grâces, il est probable qu’elle n’aurait jamais eu l’audace de se lancer dans une œuvre si périlleuse.
On peut donc reconnaître l’importance de ces hautes faveurs dans la vie et la conduite de sainte Thérèse, sans nier pour cela l’essentiel des états mystiques. Son disciple, saint Jean de la Croix, l’a dit excellemment: «Ces communications tiennent encore de la faiblesse et de la corruption de la sensualité. Ces ravissements et ces transports qui vont quelquefois jusqu’à disloquer les membres sont le résultat ordinaire de communications qui ne sont pas purement spirituelles. _Mais ces phénomènes ne se produisent point chez les âmes parfaites_, déjà purifiées par la seconde nuit, c’est-à-dire par celle de l’esprit. Chez elles, les extases et les agitations de l’esprit n’ont plus lieu: elles jouissent de la liberté de l’esprit, sans aucun détriment pour les sens...» N’oublions pas, d’ailleurs, que sainte Thérèse est arrivée à cet état parfait et que ce fut, si l’on peut dire, son état habituel pendant les dernières années de sa vie. Rien n’est plus rare: «Il n’y a, dit le même Jean de la Croix, qu’un petit nombre d’âmes qui arrivent à une si haute perfection. On en trouve cependant quelques-unes qui y sont parvenues: ce sont surtout les âmes dont la vertu et l’esprit doivent se propager dans la succession de leurs enfants spirituels. Dieu donne aux chefs de famille des richesses et des grandeurs en rapport avec les destinées providentielles de leur postérité selon la grâce.»
Quelles perspectives magnifiques sur la destinée de notre Sainte nous ouvrent ces quelques phrases! Cette vierge est marquée, dès le berceau, pour enfanter au Christ des âmes innombrables et c’est pour cela qu’elle est munie de toutes les nourritures et de toutes les réserves de forces spirituelles que réclame une telle fécondité. Des physiologistes ont cru remarquer que les germes féminins sont plus riches en substances nutritives que les germes mâles, sans doute parce que les fonctions physiques de la mère exigent une plus grande dépense d’énergie vitale. Cette particularité se retrouverait donc dans l’ordre de l’esprit. Thérèse va être comblée de faveurs surnaturelles, son âme va devenir un réservoir inépuisable d’aliments spirituels, parce qu’elle est prédestinée à être une Mère,--celle que la postérité va nommer avec amour et vénération, la Mère Thérèse de Jésus...