Sainte Thérèse

Part 15

Chapter 153,630 wordsPublic domain

Voici que son destin se dessine en traits de plus en plus splendides. Non seulement elle s’annonce comme une grande réformatrice d’ordres religieux, comme une entraîneuse d’âmes vers toutes les ascèses des vertus évangéliques, mais elle est marquée pour ravitailler de divin une humanité qui s’enfonce dans la matière. Qu’on veuille bien y réfléchir, on ne pourra pas s’empêcher de voir, dans cette apparition de Thérèse d’Avila et dans son action à ce moment précis de l’histoire, quelque chose de véritablement providentiel. Le vieux monde vient de découvrir l’Amérique. La fièvre de l’or s’est emparée de l’Espagne et, de proche en proche, de toutes les nations maritimes de l’Europe. C’est le commencement d’une ère de prospérité matérielle encore inconnue,--et, par ailleurs, cette réussite littéralement _prodigieuse_ d’avoir découvert et conquis un monde nouveau, avec des moyens infimes et rudimentaires, d’avoir pour ainsi dire, élargi le vieil univers jusqu’à l’infini, tout cela a démesurément enflé la confiance de l’homme en lui-même, au point qu’il croit pouvoir se passer de Dieu. Enfin, c’est le moment où le protestantisme et, bientôt, le rationalisme commencent l’assaut du millénaire édifice catholique. L’ennemi va s’efforcer de dessécher et de tarir les sources de la haute spiritualité. Cela va être la mutilation pédante et inintelligente du dogme, l’embourgeoisement et la platitude de la vie, toutes ces influences déprimantes s’associant à cette soif de l’or, à ce besoin de s’enrichir et de jouir,--de tout ramener à la mesure de l’humain,--qui sera le signe caractéristique de l’ère moderne. Et c’est à ce moment que Thérèse paraît, pour dire à ces jouisseurs et à ces inventeurs de continents: «Vous cherchez un nouveau monde. J’en connais un qui est toujours nouveau, parce qu’il est éternel. O aventuriers, ô conquérants des Amériques, moi je tente une aventure plus difficile, plus héroïque que toutes les vôtres. Au prix de mille souffrances, pires que les vôtres, au prix d’une longue mort anticipée, je vais conquérir ce monde toujours jeune. Osez me suivre, et _vous verrez!_... Et vous qui niez Celui «par qui toutes choses ont été faites», je vous dis en vérité que je _L_’ai vu, et que, sans Lui, qui le soutient, votre bas monde, dont vous êtes si vains, va à la folie et à la ruine...» Et celle qui a initié ce bon combat a fini par triompher. Elle a suscité des forces vives qui, pendant des siècles, ont résisté à l’assaut de l’ennemi. Et, à cette heure trouble et presque désespérée, nous vivons encore, en grande partie, du bienfait de son exemple.

Croyants ou incroyants, quelle que soit l’attitude que l’on adopte, il est impossible de ne pas être frappé par ce qu’il y a, tout au moins, de paradoxal dans cette apparition de Thérèse d’Avila. On ne pouvait prendre plus hardiment le contre-pied des idées qui entraînaient l’humanité de ce temps-là,--laquelle était déjà celle d’aujourd’hui.

Non moins paradoxale est l’apparition des «grandes grâces» qui vont bouleverser sa vie et l’orienter vers l’apostolat et tous les risques de la vie publique. Il semblerait que de telles faveurs dussent toucher surtout des âmes jeunes autant qu’enthousiastes et ignorantes du monde. Or Thérèse, au moment où elle reçoit ces faveurs décisives, est près de la cinquantaine. Ses enthousiasmes sont réfléchis, sa raison s’est mûrie et fortifiée. Elle a acquis une pénible et, quelquefois, cruelle expérience. Elle sait ce que c’est que la vie cléricale et monastique. Elle connaît aussi les gens d’église,--les religieuses ses compagnes, les moines, les évêques, les confesseurs et les théologiens. Elle pressent les difficultés, les intrigues, les persécutions auxquelles elle s’expose. Elle a déjà éprouvé tout cela. Et elle n’ignore pas l’accueil qui lui est réservé dans le siècle. Elle voit se liguer contre elle les gens de sa ville natale, les magistrats municipaux, les hommes de gouvernement. Pendant quelque temps, le Roi et le Nonce lui-même la tiendront en suspicion. Néanmoins, c’est à ce moment-là et malgré l’appréhension de si redoutables hostilités, qu’elle va prendre sa grande résolution et qu’elle y sera déterminée et affermie par des interventions surnaturelles et, on peut le dire, continuelles. Elle y est prête. Elle est armée, corps et âme, pour ce grand combat. Son intelligence est avertie et prémunie contre les illusions et les fantasmes de la vie intérieure, sa prudence critique est sans cesse en éveil. Et son pauvre corps, torturé et affiné par la maladie, est devenu un des plus vibrants et des plus délicats instruments, où puisse jouer l’Esprit de Dieu.

Toutes ces circonstances appellent évidemment la réflexion. On ne se dissimule pas qu’il est possible d’opposer à la plupart d’entre elles des explications naturelles et, dans une certaine mesure, plausibles. Mais ces explications laissent toujours subsister des points obscurs, quand elles ne laissent pas de côté tout l’essentiel. Les nôtres ne se flattent pas non plus de supprimer tout mystère. Il y a, dans cette aventure de Thérèse d’Avila, assez de points lumineux: ce serait trop beau si tout était également clair et resplendissant.

II

PRÉSENCES ET VISIONS

Nous avons laissé Thérèse raffermie et délivrée de ses doutes par les mystérieuses Paroles: «Ma fille, c’est Moi!» Mais cette sécurité ne devait point durer. Ses ennemis ne désarmaient pas. Les calomnies, les accusations d’imposture continuaient de plus belle. On la représentait comme une possédée, livrée à toutes les suggestions diaboliques. C’était le Démon qui produisait en elle ces états mystiques où elle croyait voir l’opération de Dieu!... A de certains moments, le concert de réprobation était tel que son confesseur, le Père Balthasar Alvarez, s’en épouvantait. Ce jeune Jésuite, quelle que fût son autorité de directeur de conscience, sa réputation de science et de vertu, ne se sentait pas assez fort pour tenir tête à toute une ville, à une véritable coalition de dévots, d’ecclésiastiques et de théologiens. Thérèse voyait arriver le moment où elle serait complètement abandonnée par lui et où elle ne trouverait plus de directeur. Qu’on y songe un instant! C’était chose grave que de passer pour le complice d’une démoniaque. On conçoit que le Père Balthasar Alvarez, confesseur de cette scandaleuse carmélite, ait tremblé pour lui-même.

Les craintes de celui-ci et tout le tumulte excité autour d’elle ne laissaient pas d’effrayer la Sainte elle-même. Certes, quand elle était dans l’oraison, au moment où elle recevait ces révélations surnaturelles, ses terreurs et ses doutes se dissipaient. Mais à peine reprenait-elle contact avec le monde qu’elle retombait dans ses angoisses. Alors, la malheureuse demandait à Dieu de lui épargner ces grâces qui lui causaient un tel tourment et qui lui suscitaient de telles persécutions. Elle suppliait les personnes pieuses et dévouées qui l’aimaient et qui croyaient à sa sincérité d’unir leurs prières aux siennes, afin qu’elle fût délivrée de ces tribulations. Elle-même faisait des neuvaines, recourait à ses habituels intercesseurs, sainte Madeleine, saint Joseph, saint Augustin, auxquels elle en adjoignait de nouveaux, comme saint Hilarion et l’archange saint Michel...

«Or, dit-elle, au bout de deux ans, que nous ne cessions de prier, d’autres personnes et moi, pour obtenir ce que j’ai dit: ou que le Seigneur me conduisît par un autre chemin, ou qu’il manifestât la vérité,--_car les paroles qu’Il m’adressait étaient presque continuelles_,--il m’arriva ceci: le jour de la fête du glorieux saint Pierre, comme j’étais en oraison, je vis près de moi, ou, pour mieux dire, je sentis, car, en vérité, je ne percevais rien ni des yeux de l’âme, ni des yeux du corps, mais il me paraissait que le Christ était auprès de moi et je voyais que c’était Lui qui me parlait, à ce qu’il me semblait. Pour moi, comme j’ignorais absolument qu’il pût y avoir de semblables visions, j’éprouvai une grande frayeur, au début, et je ne faisais que pleurer, bien que le Christ, avec une seule parole, dite pour me rassurer, me laissât, comme d’habitude, tranquille, contente et sans aucune crainte. Il me semblait que Jésus-Christ était sans cesse à mes côtés, et, comme la vision n’était pas imaginaire[4] (c’est-à-dire par _image_), je ne voyais pas en quelle forme; mais je sentais très clairement qu’Il était toujours à mon côté droit et qu’Il était témoin de tout ce que je faisais et que, chaque fois que je me recueillais un peu, ou que je n’étais pas très distraite, je ne pouvais ignorer qu’Il était près de moi...»

[4] Les mystiques distinguent trois espèces de visions, qui peuvent quelquefois se réunir dans une même vision complexe: _la vision extérieure_, qui est la perception par l’organe naturel de la vue d’un objet naturellement invisible; _la vision imaginative_, vision tout intérieure ou _imaginaire_, qui est une représentation sensible produite par Dieu, soit pendant la veille, soit pendant le sommeil; _la vision intellectuelle_, qui est la connaissance intuitive et surnaturelle de vérités ou de choses spirituelles, ou bien de choses corporelles, mais abstraites de toutes formes sensibles.

Voilà donc, dans son accablante simplicité, le récit de cette chose prodigieuse! Tout autre que la Sainte eût forcé la voix, accumulé les expressions hyperboliques et dramatisé, d’une façon plus ou moins consciente, cette surnaturelle manifestation, pour nous en donner une idée égale à la commotion qu’elle dut éprouver. Rien de pareil avec Thérèse, soit que l’habitude de ces apparitions en ait peu à peu diminué, à ses yeux, l’étrangeté, soit que, par une grâce spéciale, elle se fût tellement approchée du divin que les plus hautes Présences lui étaient devenues en quelque sorte familières. Son âme purifiée se mouvait, pour ainsi dire, naturellement dans le surnaturel. Remarquons, d’ailleurs, le caractère involontaire et tout passif de cette vision intellectuelle. Bien loin de la provoquer, la Sainte nous dit que, sur l’ordre formel de ses confesseurs, elle y résistait de toutes ses forces. Elle priait, faisait des neuvaines, pour être délivrée de ces manifestations qu’on lui représentait comme des illusions sataniques. Que dis-je? elle s’armait d’un crucifix pour repousser Jésus-Christ lui-même. Et pourtant, bon gré mal gré, elle devait L’écouter et subir sa Présence... On alléguera, sans doute, que cette longue résistance avait fini par produire une véritable obsession de la personne du Christ, et qu’il n’en faut pas davantage pour expliquer les visions de la Carmélite. Mais Thérèse s’attend à l’objection. Tant par déférence à l’égard des théologiens dont elle ne veut pas influencer les décisions, que par défiance d’elle-même, elle se garde de toute assertion tranchante. Notons, en effet, les formules précautionneuses dont elle se sert: «Il me semblait, à ce qu’il me paraissait...» Tout d’abord, elle ne veut rien affirmer, elle discute avec elle-même et avec le lecteur soupçonneux. Mais, finalement, aucune objection ne peut tenir contre la subtilité et la justesse de son analyse, ni surtout contre un sentiment de certitude interne supérieur à tous les doutes.

Cette vision intellectuelle, c’est-à-dire sans images et sans formes sensibles, ne se confondrait-elle pas, en réalité, avec le sentiment de quiétude ou d’union mystique qu’on éprouve dans l’oraison? «Dans cet état, dit sainte Thérèse, l’âme comprend que quelqu’un l’écoute par les effets et sentiments spirituels qu’elle éprouve de grand amour et de foi et autres déterminations jointes à de la tendresse. C’est une grande grâce de Dieu, et celui à qui Il la donne doit en faire le plus grand cas. C’est une oraison d’un genre très élevé, mais ce n’est pas une vision. Dans l’oraison, Dieu nous fait comprendre qu’il est présent par les effets qu’il produit dans l’âme, comme je le dis, et, de cette manière, Sa Majesté veut se rendre sensible à nous. Mais par cette vision, on voit clairement que c’est Jésus-Christ qui est là, _Jésus-Christ fils de la Vierge_...»

C’est à cette claire vision qu’elle fait appel, en définitive, comme au critère suprême. Son confesseur lui ayant demandé comment elle pouvait savoir que c’était Jésus-Christ, elle lui répondit qu’elle ne savait pas comment. «Néanmoins, dit-elle, je ne pouvais m’empêcher de comprendre qu’Il était près de moi,--et _je le voyais clairement_, et je le sentais, et que le recueillement de mon âme était plus profond et plus continu que dans l’oraison de quiétude et que les effets en étaient bien supérieurs à ceux que j’éprouvais d’habitude,--et que c’était une chose très claire...»--Le confesseur lui demanda encore: «Qui vous a dit que c’était Jésus-Christ?--Lui-même, plusieurs fois, répondit-elle. Mais, avant qu’Il me l’eût dit, la notion que c’était Lui était déjà imprimée dans mon entendement, et, avant cela, Il me le disait et je ne le voyais pas. Si une personne que je n’eusse jamais vue, ayant seulement entendu parler d’elle, venait causer avec moi aveugle ou plongée dans une grande obscurité, et si elle me disait que c’est elle, je pourrais le croire, mais non pas l’affirmer aussi catégoriquement que si je l’avais vue de mes yeux. Dans cette vision, oui: sans voir, cette certitude s’imprime avec une évidence si claire qu’il ne paraît pas qu’on en puisse douter. Le Seigneur veut qu’elle soit gravée dans l’entendement de sorte qu’on n’en peut pas plus douter que de ce qu’on voit et même moins, car, pour ce qu’on voit, il nous reste quelquefois le soupçon d’être illusionnés. Dans cette vision, au contraire, bien que tout de suite on ait ce soupçon, on garde, d’autre part, une si grande certitude, que le doute n’a plus de force.»

Ainsi, elle ne passe point par des alternatives de doute et de certitude. D’abord, surprise et effrayée par le prodige, elle craint d’être le jouet d’une illusion. Mais, dans le même moment, elle est obligée de se rendre à l’évidence. Ce sentiment de la Présence divine ne peut même se comparer à celui qu’un aveugle ou une personne plongée dans l’obscurité pourrait avoir d’une autre personne qui serait près d’elle. «Ici, rien de semblable, pas d’obscurité: le Christ se représente à l’âme par une notion plus claire que le soleil. Je ne dis pas qu’on voit soleil, ou clarté, mais une lumière, qui sans être perçue par les jeux matériels, illumine l’entendement, pour que l’âme jouisse d’un si grand Bien...»

Voilà la «vision intellectuelle» nettement définie, avec son double caractère d’abstraction,--abstraction de toute forme sensible,--et de certitude immédiate et concrète: l’adhésion de l’intelligence se produit instantanément sur le vif. Thérèse, ignorante de la terminologie mystique, ne se rendit pas compte d’abord de la faveur qu’elle avait reçue. Plus tard seulement, elle apprit que cette vision est de l’ordre le plus élevé: «C’est ce qui m’a été dit, écrit-elle, par un saint homme, de haute spiritualité, je veux parler du Frère Pierre d’Alcantara.» Et, en effet, ce genre de visions abstraites semble bien exclure toutes les duperies des sens. La Sainte rapproche de cette vision intellectuelle un certain mode d’audition également intellectuelle, ou, en d’autres termes, de parole intérieure, qui, en définitive, semble bien n’être qu’un autre aspect, qu’une autre manière de considérer cette vision. Elle nous a déjà entretenus, plus haut, d’une certaine espèce de Parole intérieure. Cette parole est distincte, on entend nettement chaque mot prononcé par l’interlocuteur invisible qui rend l’âme attentive à ses révélations et à ses enseignements. L’âme, si l’on peut dire, prête l’oreille. La parole, dont il s’agit maintenant, procède de manière différente. L’âme n’a pas besoin de l’écouter. Sans aucun travail d’attention, elle trouve en elle la vérité infuse et, si l’on peut dire, assimilée comme un aliment: elle n’a plus qu’à en jouir. «C’est comme si quelqu’un, sans apprendre, sans même avoir rien fait pour savoir lire, et sans avoir jamais rien étudié, trouvait en lui toute la science parfaitement comprise, ignorant comment et d’où elle lui est venue, puisqu’il n’a jamais travaillé même à connaître l’A b c. Cette dernière comparaison explique, ce me semble, quelque chose de ce don céleste. L’âme se voit, en un instant, savante: pour elle, le mystère de la Très Sainte Trinité et d’autres mystères des plus relevés demeurent si clairs, qu’il n’est pas de théologiens avec lesquels elle n’eût la hardiesse d’entrer en dispute pour la défense de ces grandes vérités. Elle en demeure épouvantée...» Ce langage intuitif et illuminatif est un langage sans paroles, tandis que celui, dont il s’agissait précédemment, formulait des mots bien distincts. Ce verbe intérieur et illuminant, sainte Thérèse l’appelle «le langage du Ciel». C’est celui dont Dieu se sert pour enseigner l’âme,--et, sans doute, c’est celui dont les âmes, affranchies des sens, se servent pour converser entre elles. On voit, d’ailleurs, le rapport étroit qu’il y a entre cette manière d’audition et la vision intellectuelle. Dans les deux cas, l’entendement prononce son adhésion sur une intuition immédiate: l’âme sait que c’est le Christ qui est là, comme elle sait que c’est Lui qui profère ces paroles intérieures, si belles et si sages.

Répétons-le encore: ces subtiles analyses, ces raisonnements, Thérèse ne les fit que beaucoup plus tard. Sur le moment, ce qui dominait en elle, c’était, tout à la fois, l’émerveillement et l’épouvante. Elle croyait fermement ce dont son intelligence et son âme tout entière lui apportaient le témoignage. Mais, comme toujours, on semait le trouble et le doute dans son esprit. Perpétuellement, elle avait peur de se tromper. Et, néanmoins, dit-elle, les visions continuaient, «et le Seigneur me rassurait.»

* * * * *

Il s’agit, ici, des visions intellectuelles, que la Sainte vient de décrire de façon si précise et si complète. Celles, dont il va être question, appartiennent à un autre ordre: ce sont des visions dites «imaginatives» ou «imaginaires», c’est-à-dire qui consistent en images intérieures, ou qui admettent certaines données sensibles. Elles sont considérées par les théoriciens de la mystique, comme étant d’un ordre inférieur. Mais, naturellement, ce sont elles qui frappent le plus l’imagination. C’est par elles que sainte Thérèse a peut-être le plus agi sur les âmes de son temps et de tous les temps. Empressons-nous d’ajouter que ce sont aussi celles qui scandalisent ou déconcertent le plus le lecteur profane, ou incroyant. Pour suivre la Sainte dans cette voie, non seulement un entraînement est nécessaire, mais toute une instruction, tout un «savoir», sans parler de dispositions et de qualités d’âme qui manquent aux non-catholiques, ou aux catholiques superficiels.

Elle, qui est au-dessus de ces timidités, comme de ces ignorances, elle entre sans préambule et sans la moindre hésitation, dans le vif de son prodigieux projet.

«Un jour, dit-elle, que j’étais en oraison, le Seigneur daigna me montrer seulement ses mains: elles étaient d’une si parfaite beauté que je ne saurais rien y ajouter. J’eus une grande frayeur, comme toujours lorsque le Seigneur commence à m’accorder quelque grâce surnaturelle. Quelques jours après, je vis aussi son divin visage,--et ce fut encore une absorption de tout mon être. Je ne pouvais d’abord comprendre pourquoi le Seigneur se montrait ainsi à moi peu à peu, car, depuis, il m’accorda la grâce de le voir tout entier. Depuis, j’ai fini par comprendre que Sa Majesté me conduisait d’une manière conforme à la faiblesse de ma nature...»

Enfin, le Jour de la Saint-Paul, comme elle était à la messe, elle put contempler, tout entière, la Très Sainte Humanité du Christ. Elle la vit dans toute la beauté et toute la gloire de la Résurrection. Et, dans la relation qu’elle en adresse à son confesseur, elle ajoute: «Ce que je vous ai dit de mon mieux je ne le répéterai pas ici. Cela m’a donné un grand mal: _on ne peut parler de ces choses, sans se défaire soi-même_. Je me borne à vous dire que quand il n’y aurait, pour délecter la vue dans le Ciel, que la grande beauté des Corps glorifiés, ce serait une gloire inouïe spécialement de contempler l’Humanité de Jésus-Christ Notre-Seigneur. Si, dès ici-bas, il ne nous montre de Sa Majesté que ce qu’en peut souffrir notre misère, que sera-ce là où nous jouirons entièrement d’un tel Bien?...» Cette beauté des Corps glorieux est telle que l’âme qui les contemple entre dans un trouble extraordinaire. Mais la vision qu’en avait la Sainte était purement imaginaire,--c’est-à-dire une pure image intérieure et non une réalité extérieure, une hallucination perceptible par les sens. «Je ne la vis jamais, dit-elle, ni celle-là, ni aucune autre, avec les yeux de mon corps, _mais avec les yeux de l’âme_.»

Tout d’abord, elle en éprouva comme une déception, non pas au moment même de l’apparition, mais par la suite, lorsqu’elle essayait de raisonner sur ce cas étrange. Elle croyait que ces images intérieures n’étaient que de vains fantasmes, des produits de son imagination. «Mais, dit-elle, le Seigneur mit un tel empressement à me faire cette grâce et à me manifester cette vérité que, bien vite, je cessai de douter si c’était une illusion, et, depuis, je vis très clairement ma sottise. Car, même si j’avais passé de longues années à essayer de me figurer par l’imagination une telle beauté, je ne l’aurais jamais pu, je n’aurais jamais su, parce que la seule blancheur, le seul resplendissement de cette beauté excède tout ce que l’on peut imaginer ici-bas. Ce n’est pas un resplendissement qui éblouit, mais une blancheur suave et une splendeur infuse, qui est un délice infini pour la vue et qui ne la fatigue pas, de même que la clarté qui nous fait voir une beauté si divine. C’est une lumière si différente de celle d’ici-bas que la clarté du soleil que nous voyons paraît sans éclat en comparaison de cette clarté et de cette lumière qui se représente à la vue: quand une fois on l’a perçue, on voudrait ne plus ouvrir les yeux... Non point qu’on voie quelque chose de semblable au soleil, ni que cette lumière rappelle celle du soleil. Pour tout dire, c’est elle qui paraît être une lumière naturelle, tandis que l’autre est une chose artificielle. C’est une lumière qui n’a pas de nuit et qui, parce qu’elle est toujours lumière, n’est troublée par rien. Enfin elle est de telle sorte que, malgré tous les efforts d’esprit répétés pendant une vie entière, il serait impossible de s’imaginer comme elle est. Dieu la met si soudainement devant nos yeux qu’on n’aurait pas le temps de les ouvrir si cela était nécessaire. Mais peu importe qu’ils soient ouverts ou fermés. Si le Seigneur le veut, nous voyons malgré nous. Il n’y a pas de distraction qui soit capable de l’empêcher, ni résistance, ni soin, ni précaution. _Cela, je l’ai bien expérimenté_, comme je vais le dire...»