Sainte Thérèse

Part 16

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Elle avoue qu’elle ne sait pas comment cela peut se faire. Elle laisse à son confesseur ou aux théologiens la tâche d’expliquer le mode de ces visions. Elle se bornera, quant à elle, à rapporter ce qu’elle a «expérimenté», ce qu’elle a vu: «En certaines circonstances, dit-elle, ce que je voyais ne me semblait être qu’une image; mais, en beaucoup d’autres, il m’était évident que c’était le Christ lui-même: cela dépendait du degré de clarté où il daignait se montrer à moi. Certaines fois, c’était si confus, que cela me paraissait une image, mais non comme les portraits d’ici-bas, si parfaits soient-ils... Car, si c’était une image, c’était une image vivante. Ce n’est pas un homme mort, c’est le Christ vivant. Il nous fait comprendre qu’Il est à la fois Dieu et homme, non comme Il était dans le sépulcre, mais comme Il en sortit après sa résurrection. Et Il vient, parfois, avec une si grande majesté que l’on ne peut pas douter que ce ne soit le Seigneur lui-même, spécialement quand on vient de communier: car nous savons déjà qu’Il est là, comme la foi nous le dit. Il apparaît tellement maître de cette auberge de l’âme que l’âme, semble-t-il, se dissout tout entière pour se fondre dans le Christ. O mon Jésus, qui pourrait faire comprendre la majesté avec laquelle Vous vous montrez! Et combien Vous êtes Seigneur du monde entier et des cieux et de mille autres mondes, de mondes et de cieux innombrables que Vous pourriez créer! L’âme comprend, par la majesté où Vous apparaissez, que tout cela n’est rien en comparaison de ce que Vous êtes seigneur de tout cela!...»

Mais, somme toute, l’imagination ne pourrait-elle pas se représenter ainsi la personne du Christ? Pour écarter ce retour d’une objection persistante, Thérèse se sert d’une comparaison fort ingénieuse: Admettons, dit-elle, que l’imagination puisse, jusqu’à un certain point, se représenter Notre-Seigneur (non pas une image banale du Christ, mais le Christ vivant,--en gloire et en majesté,--tel qu’elle vient de nous le décrire), l’âme serait pareille à une personne qui essaie de dormir et qui, malgré tous ses efforts, et quoiqu’elle ait même, à de certains moments l’illusion de dormir, reste néanmoins éveillée. En effet, nos efforts pour nous halluciner nous-mêmes, n’aboutissent qu’à nous rendre plus évidente la réalité de notre hallucination. Si cette hallucination est involontaire, elle produit encore une grande fatigue physique et elle n’influence que faiblement ou passagèrement notre volonté. Qu’on songe à l’accablement douloureux qui suit le cauchemar: «L’âme, conclut la voyante, en est affaiblie. Au lieu de nourriture et de forces, elle ne trouve que lassitude et dégoût. Dans la vision véritable, au contraire, il lui reste des richesses qui défient toute louange. Au corps lui-même elle donne la santé et il en demeure réconforté.»

Pendant deux ans et demi, environ, la Sainte, d’après son propre témoignage, eut «presque continuellement» des visions de ce genre, visions totales ou partielles de l’Humanité du Christ. Et elle ajoute: «Tandis qu’Il me parlait et que je considérais cette grande beauté, et la suavité avec laquelle Il prononce ces paroles, de cette bouche si belle et qui est divine (quelquefois avec sévérité), j’avais un désir extrême de connaître la couleur de ses yeux ou leur grandeur, afin de pouvoir le dire. Jamais je n’ai mérité de les voir. C’est assez que j’essaie: la vision se perd complètement. Cependant, quelquefois, je vois qu’Il me regarde avec compassion. Mais ce regard a une telle force que l’âme ne peut le supporter et elle est saisie par un ravissement si soudain que, pour mieux en jouir, elle perd cette vision de beauté. Ainsi, il est inutile de vouloir, ou de ne pas vouloir. Il est évident que le Seigneur ne veut de nous qu’humilité et confusion. Nous n’avons qu’à prendre ce qu’Il nous donne et à louer Celui qui donne... «Humilité et confusion», voilà donc à quoi se réduisent les sentiments exaltés que suscite, dans l’âme de la voyante, cette ineffable beauté de l’Homme-Dieu. Répétons-le encore: nulle trace de sensualité, de délectation morose dans ces extases décrites d’une façon si brève et si saisissante. Thérèse a soin de bien spécifier que la vision véritable se reconnaît à son caractère de pureté et de chasteté absolues. Il faut rapprocher ce passage d’un autre non moins significatif, où elle nous dit que, dans ses premières oraisons mentales, lorsqu’elle évoquait l’image du Christ, au Jardin des Oliviers, le visage ruisselant d’une sueur de sang, elle aurait voulu étancher cette sueur pitoyable. Mais elle n’osait pas se déterminer à ce geste, même mentalement, _par le sentiment qu’elle avait de la grandeur de ses péchés_. Je le demande: jamais amoureuse a-t-elle éprouvé de ces scrupules? La femme, qui nous fait cette confession, n’apportait aux pieds du Christ que «le cœur contrit et humilié» dont parle l’Écriture. Elle vient de nous le dire: «Humilité et confusion, voilà tout ce que le Seigneur veut de nous!...»

Elle le voyait surtout en gloire, tel qu’après Sa résurrection. Ce joyeux et lumineux génie se détournait instinctivement des spectacles d’horreur, comme des lieux et des êtres de ténèbres. C’était toujours en cet état de gloire qu’elle L’apercevait dans l’hostie, au moment de la communion. Néanmoins, elle reconnaît que, dans ses heures d’angoisse et dans ses tribulations, elle a vu Notre-Seigneur lui montrer Ses plaies, pour l’aider à souffrir et la réconforter. Il lui est donc apparu avec les stigmates de Sa Passion, et aussi en croix. «Je L’ai vu, dit-elle, au Jardin, rarement couronné d’épines. Enfin je L’ai vu portant sa croix. S’Il m’apparaissait ainsi, c’était à cause des besoins de mon âme ou de celles d’autres personnes. _Mais toujours sa chair était glorifiée._» Ce dernier détail est de la plus haute importance. Quand Thérèse voit le Christ en vision imaginaire, ce n’est pas un homme de chair qu’elle contemple, c’est un corps glorieux.

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Ces apparitions et ces révélations furent assurément très fréquentes pendant les deux années et demie dont elle nous parle. Mais on peut affirmer qu’elles ne cessèrent jamais complètement et que Thérèse en fut, dès lors, favorisée pendant toute sa vie. Elle a consigné un certain nombre de ces grâces dans ses _Relations_, simples notes adressées à ses confesseurs ou à quelques personnes spirituelles. En voici quelques-unes, qui se distinguent par l’extraordinaire puissance de l’accent, la profondeur de l’émotion ou de l’intuition, une tranquille et sainte audace dans les plus déconcertantes affirmations... «Une nuit (c’était à Séville, au moment où elle venait d’être déférée à l’Inquisition), me trouvant un peu recueillie, je considérais combien présent m’avait été jusqu’ici Notre-Seigneur, qui me paraissait véritablement être Dieu vivant. J’étais en cette pensée, lorsqu’Il me dit,--et il me parut que c’était au plus profond de moi, comme du côté du cœur,--par vision intellectuelle: «Je suis là, mais je veux que tu voies le peu que tu peux sans moi!...» Instantanément, je repris confiance et toutes mes craintes me quittèrent. Et, la même nuit, à Matines, le Seigneur encore, dans une vision intellectuelle, si puissante qu’elle paraissait presque imaginaire, se posa dans mes bras, à la manière dont on représente la «Cinquième Angoisse». (C’est-à-dire l’angoisse de la Vierge tenant dans ses bras le cadavre de son Fils). Cette vision m’épouvanta, parce qu’elle était très nette et si proche de moi que je me demandais si ce n’était pas une illusion. Mais Il me dit: «_Ne t’effraie pas de cela, car l’union de mon Père avec ton âme est incomparablement plus grande!_». Cette vision a duré jusqu’à ce moment. Ce que j’ai dit de Notre-Seigneur m’a duré plus d’un mois...»

Voici une autre apparition d’un caractère peut-être plus audacieux encore dans sa divine familiarité: «Ce jour-là, après la communion, il me sembla que je vis très clairement Notre-Seigneur s’asseoir près de moi. Il se mit à me consoler avec la plus grande bonté et me dit entre autres choses: Me voici près de toi, ma fille, c’est Moi! Montre-moi tes mains!» Il me sembla qu’Il me les prenait et qu’il les portait à son côté,--et il me dit: «_Regarde mes plaies! Tu n’es pas sans Moi: la vie est courte et passe promptement._» Par certaines de ses paroles, je compris que, depuis son Ascension dans les cieux, Il n’est plus jamais descendu sur la terre, si ce n’est dans le Très Saint Sacrement, et qu’Il ne s’est communiqué à personne. Il me dit qu’à sa Résurrection, Il avait visité Notre-Dame, parce qu’elle était alors dans une grande détresse,--et que sa douleur l’absorbait et la terrassait tellement qu’elle n’avait pas encore pu revenir à elle, pour jouir de cette joie de la Résurrection. Par là je compris cet autre transpercement que j’avais souffert[5], mais qui était si différent. Ah! que dut être celui de la Vierge!... Et Notre-Seigneur me dit qu’Il était resté longtemps avec elle, et qu’il avait même fallu qu’Il la consolât!...»

[5] C’est une allusion au miracle de la Transverbération, dont nous allons bientôt parler.

Et ceci qui dépasse tout par l’ardeur de la soif et de l’ivresse mystiques! «Le dimanche des Rameaux, comme je venais de communier, je fus prise d’une grande extase, de sorte que je ne pouvais avaler la Sainte Forme. Je l’avais encore dans la bouche, lorsqu’il me sembla, une fois revenue à moi, que toute ma bouche était remplie de sang, que mon visage et mon corps tout entier en étaient couverts, comme si le Seigneur venait de le répandre. Il me sembla que ce sang était chaud et que la suavité que j’éprouvais alors était excessive. Et le Seigneur me dit: «_Ma fille, je veux que mon sang te profite. Ne crains pas que ma miséricorde vienne à te manquer. J’ai répandu mon sang au milieu des plus grandes douleurs, et tu en jouis au milieu des délices comme tu le vois. Je te paie bien le plaisir que tu m’as fait à pareil jour._ Il ajouta les dernières paroles, parce que, depuis plus de trente ans, je communiais, ce jour-là, si je le pouvais, et je m’appliquais à bien préparer mon âme pour y héberger le Seigneur...»

Peut-on rien imaginer de plus brûlant et, en même temps, de plus hardi dans la familiarité du divin! Il faut être des saintes (par exemple sainte Catherine de Sienne, avant sainte Thérèse), pour oser se baigner ainsi dans le Sang Eucharistique! Et pourtant cette hardiesse n’est qu’apparente. Ce que les esprits prévenus peuvent considérer comme une débauche de folle imagination n’est que l’illustration sensible d’un dogme que tout chrétien doit admettre et dont il peut se faire l’application personnelle: «J’ai versé telle goutte de sang pour toi!» dit le Christ à Pascal, dans le fameux _Mystère de Jésus_. En réalité, chaque chrétien, en particulier, a droit à tout le Sang du Christ. La Faute étant commune à tous, la Rédemption est aussi commune à tous. Sainte Thérèse ne réclame donc, ici, aucun privilège spécial. Elle ne se targue point d’une faveur qui serait refusée aux autres. La grâce insigne qu’elle reçoit, c’est l’affirmation, ou plutôt la confirmation sensible et particulière d’une vérité admise et crue de tous. Ce bain de Sang sacré, qui pourrait émouvoir dans une âme moins angélique que la sienne, une sentimentalité et même une sensualité équivoques, n’est pour elle que la promesse infiniment tendre, par la bouche du Sauveur, de son salut éternel. Qu’on relise, ligne par ligne, ces confessions candides, terrassantes de candeur et de sincérité, ces notes intimes, dont nous avons serré le texte d’aussi près que possible, on n’y trouvera pas un mot qui ne respire la plus chaste spiritualité. Quand le Christ lui prend la main et qu’Il l’approche de son côté pour lui faire toucher sa plaie, elle ne voit dans ce geste que le rappel de ce qu’Il a souffert pour les hommes et de la nécessité pour elle-même, après tant de tribulations, de souffrir encore, à l’exemple de son Seigneur. Mais ces souffrances ne dureront pas toujours: «Regarde mes plaies!... La vie est courte et passe promptement!» Et, plus haut, lorsqu’elle reçoit, dans ses bras, le Cadavre divin, comme la Vierge de la Cinquième Angoisse, elle s’épouvante de ce contact sacré. Quoi! La chair divine du Christ si proche de la sienne!... Mais, tout de suite, la Parole sublime qui la rassure: «Ne t’effraie pas de cela! Car l’union de mon Père avec ton âme est incomparablement plus grande!» Par ces seuls mots, la pensée de Thérèse est illuminée jusque dans ses intimes profondeurs: «Est-il possible, Seigneur, que la pécheresse que je suis tienne dans ses bras votre chair adorable?» Et le Christ de répondre: «L’union de mon Père avec ton âme est incomparablement plus grande!» C’est-à-dire: «Puisque ton âme est unie à mon Père, tes mains peuvent bien toucher ma Très Sainte Humanité. Par elle, tu commences une union qui s’achève en Dieu!...»

Ce n’est là, d’ailleurs, qu’une vision entre mille, au moins égales en splendeur et en signification mystiques. Et qu’on ne croie pas que j’exagère. Ce chiffre, pris au pied de la lettre, est très probablement encore inférieur à la réalité. Thérèse a vécu réellement dans l’intimité du Christ. A partir du moment où nous sommes arrivés, pendant les vingt-cinq dernières années de sa vie, il ne s’est peut-être pas passé un seul jour où elle n’ait entendu Sa voix et où elle ne L’ait senti à côté d’elle. C’était l’Ami de tous les instants, Celui à qui l’on confie ses peines, Celui qui console, qui aide et qui guérit. Elle raconte qu’un soir, comme elle ne pouvait pas manger, à cause de ses vomissements quotidiens, elle mit du pain devant elle, sans se décider à le couper, ni même à y toucher. Tout à coup, le Christ lui apparut,--et il lui sembla qu’Il rompait un morceau de pain et qu’Il l’approchait de sa bouche, et qu’Il lui disait: «Mange, ma fille! Et fais passer ce pain comme tu pourras! J’ai chagrin de ce que tu souffres. Mais en ce moment, il convient que tu souffres!...»--Quand on lit cette scène d’une divine tendresse et qu’on essaie de se la représenter, il est impossible de ne pas se rappeler que Thérèse est une Espagnole et une grande dame. Au sentiment tendre qui déborde de cette confession, se mêle une sorte de galanterie sacrée. En ce temps-là,--et aujourd’hui encore,--quand l’hôte espagnol veut faire honneur à son invité, il détache délicatement un morceau d’un mets ou d’un fruit et, avec un geste gracieux, il le tend vers sa bouche... Mais le Christ a toute espèce d’attentions pour celle qu’Il appellera bientôt son épouse. Aux cadeaux spirituels dont Il la comble, Il joint de véritables présents, des joyaux dont elle est seule à percevoir l’éclat, sans doute de même nature que le resplendissement des corps glorieux: «Un jour, dit-elle, que je tenais à la main la croix de mon rosaire, Notre-Seigneur la prit dans la sienne, et, quand Il me la rendit, elle était faite de quatre grandes pierres précieuses, beaucoup plus belles que des diamants, sans comparaison aucune. Mais il n’y en a pas de possible: le diamant paraît quelque chose de faux et d’inférieur à côté de ces pierres surnaturelles. Les cinq plaies y étaient merveilleusement gravées. Et Il me dit que je la verrais ainsi désormais. Et, en effet, il en fut ainsi: je ne voyais plus le bois dont cette croix était faite, mais les pierres précieuses. _Personne autre que moi ne les voyait..._» Pour Thérèse, il y avait une sorte de parenté spirituelle entre les splendeurs des gemmes et les splendeurs célestes. C’est pourquoi, sans doute, elle a toujours beaucoup aimé les pierreries. Le goût féminin pour la parure est évidemment à l’origine de cette prédilection. Ce goût persista peut-être chez elle jusqu’à la fin, mais transformé et sublimé. Elle méprisait les joyaux en eux-mêmes et ne daignait les remarquer, à l’occasion, que parce qu’ils lui rappelaient la gloire des choses du Ciel.

Un de ses confesseurs nous rapporte, à ce propos, cette anecdote charmante: «Elle reçut un jour, à Burgos, la visite d’une dame nouvellement mariée, belle et richement parée. Entre autres ornements, cette dame portait des perles très fines, ainsi que deux ou trois diamants de grand prix, qui étaient bien disposés et la paraient admirablement. Dès que cette dame fut sortie, la Mère m’interpella en ces termes: «Dites-moi, Père Pierre, avez-vous vu doña _Fulana_?--Oui, ma Mère! Pourquoi me demandez-vous cela?--_Ne vous semble-t-il pas qu’elle est belle, qu’elle a l’air agréable et que ses perles sont jolies?_--Je n’ai pas fait attention à tout cela, mais tout le monde dit qu’elle est belle et bien parée.» La Sainte se mit à sourire et ajouta: «Ces diamants seraient bien mieux à orner mon Enfant-Jésus? Pour moi, toutes les choses de la terre me paraissent fort laides.» Cette conclusion, c’est celle qui ressort d’une autre anecdote, antérieure à celle-ci, plus gracieuse encore peut-être, et qui nous est contée par la Sainte elle-même. Elle se trouvait alors à Tolède, chez une très grande dame, doña Louise de la Cerda, la propre sœur du duc de Medina-Celi: «Durant mon séjour chez cette dame, nous dit-elle, je fus une fois saisie de ce grand mal de cœur auquel j’étais si sujette. Comme cette dame est d’une admirable charité, elle me fit apporter des joyaux d’or, des pierreries de grand prix et, en particulier, un diamant qu’elle estimait beaucoup, pensant que cette vue me mettrait en joie. Mais, moi, je riais en moi-même et j’avais pitié de voir ce qu’estiment les hommes, en me souvenant de ce que le Seigneur nous garde en réserve...» Oui, sans doute, la Sainte méprise pieusement les joyaux de la grande dame. Mais pourquoi celle-ci pensait-elle lui faire plaisir en les lui montrant? Quelle charmante idée,--et bien féminine encore,--que d’apporter des pierreries à sainte Thérèse pour dissiper son mal de cœur!... Assurément, Louise de la Cerda, qui était une personne de haute spiritualité, savait que les beautés matérielles ne sont, aux âmes mystiques, que des échelons pour gravir jusqu’aux spirituelles...

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Toutes ces visions,--imaginaires ou intellectuelles, ont le Christ pour objet. Ce ne sont pas les seules, tant s’en faut, qu’ait eues sainte Thérèse. Les deux autres Personnes divines, la Vierge et les Saints, les Anges eux-mêmes se sont manifestés à elle. Chacune de ces apparitions, des plus insistantes aux plus fugitives, est comme baignée de grâce et de lumière. Pour les âmes croyantes, il s’en dégage, avec une haute signification mystique, une poésie à la fois suave et éblouissante,--témoin cette vision, dont elle fut favorisée, étant prieure de l’Incarnation, dans l’église même du couvent: «La veille de la Saint-Sébastien, nous dit-elle, comme on commençait à chanter le _Salve_, je vis la Mère de Dieu, entourée d’une grande multitude d’anges, descendre vers la stalle de la prieure, où se trouvait une statue de Notre-Dame et occuper elle-même cette place. A ce qu’il me paraît, ce n’est pas la statue que je vis alors, mais cette Notre-Dame que je dis. Il me sembla qu’elle ressemblait un peu à cette Vierge que me donna la Comtesse[6]. Mais je n’eus pas le temps de déterminer cette ressemblance. J’entrai aussitôt en extase. Je vis alors, au-dessus de la corniche des stalles du chœur et au-dessus des prie-Dieu qui sont devant, un grand nombre d’anges. Ils ne m’apparurent pas néanmoins sous une forme sensible, parce que la vision était intellectuelle. Je demeurai ainsi tout le temps que dura le chant du _Salve_...»

[6] C’est un tableau représentant la Vierge qui fut donné à la Sainte par doña Maria de Velasco y Aragon, comtesse d’Osorno, tableau que l’on vénère aujourd’hui au couvent de Saint-Joseph d’Avila.

Elle vit aussi des religieux lui apparaître en état de grâce, ou même en gloire, soit après leur mort, soit de leur vivant, par une vue prophétique. Ainsi pour le Père Gratien, son disciple bien-aimé, qu’elle appelle, dans le langage conventionnel de sa correspondance, son _Élisée_: «Un jour, dit-elle, que j’étais très recueillie et que je recommandais Élisée à Dieu, j’entendis: «_C’est mon véritable fils: je ne manquerai pas de l’aider_», ou une autre parole de cette sorte, car je ne me la rappelle pas exactement. La veille de Saint-Laurent, au sortir de la communion, mon esprit était tellement distrait et troublé que je ne pouvais me recueillir. Je commençai à porter envie à ceux qui habitent les déserts, persuadée que, n’entendant et ne voyant rien à l’extérieur, ils devaient être exempts de ces distractions, j’entendis alors ces paroles: «Tu te trompes beaucoup, ma fille! Les tentations du démon y sont au contraire plus fortes qu’ailleurs: prends patience! Tant que dure la vie, on ne saurait échapper à ces épreuves.» Je réfléchissais à ces paroles, quand, tout à coup, il me vint un recueillement intérieur, accompagné d’une lumière si grande, que je me croyais dans un autre monde. Mon esprit se trouva au dedans de lui-même comme au milieu d’un bosquet et jardin très délicieux. Je pensai aussitôt à ce que dit le livre des Cantiques: _Veniat dilectas meus in hortum suum._ J’y vis mon Élisée: il n’était nullement noir, à coup sûr, mais d’une ravissante beauté. Il portait sur la tête une sorte de guirlande de pierres très précieuses. Des vierges, en grand nombre, le précédaient. Elles tenaient à la main des palmes et chantaient toutes des cantiques à la louange de Dieu. Je ne m’appliquai qu’à ouvrir les yeux pour distraire mon attention, sans y réussir. Il me semblait même qu’il y avait un concert d’anges et d’oiselets. Mon âme en goûtait la suavité, sans les entendre, car elle était tout entière plongée dans la joie. Comme je m’étonnais de ne voir là aucun autre homme, il me fut dit: «Celui-ci a mérité d’être au milieu de vous-autres (les vierges) et cette fête que tu vois aura lieu le jour qu’il fixera en l’honneur de ma Mère. Hâte-toi, si tu veux arriver là où il est.» Cette vision, à laquelle je ne pouvais faire diversion, tant était excessive la joie de mon âme, dura plus d’une heure et demie, chose qui ne m’arrive pas pour les autres visions. Je retirai de là un amour plus grand pour Élisée, et je me rappelle souvent avec quelle beauté il m’apparut. J’ai craint que ce ne fût là une tentation. En tout cas, ce ne pouvait être une imagination...»

Pour bien comprendre la plupart de ces visions et révélations, il faudrait tenir compte des circonstances très particulières au milieu desquelles elles se sont produites. En ce qui concerne la dernière,--et pour expliquer l’amour exalté que la Sainte porte à son disciple de prédilection, le Père Gratien,--il importe de rappeler que ce Père, qui était l’agent le plus énergique et le plus qualifié de sa réforme, subissait alors une furieuse persécution de la part des Carmes mitigés et de toute espèce d’ennemis occultes;--que cette réforme était, aux yeux de la Sainte, une chose capitale, peut-être une question de vie ou de mort pour le catholicisme menacé par les protestants,--et qu’enfin sainte Thérèse n’a jamais cessé de cultiver les amitiés mystiques comme un moyen, pour les âmes ferventes, de s’entraîner mutuellement et de s’élever de concert vers Dieu.