Part 8
On peut dire que sainte Thérèse a été toute sa vie une malade, ou plus exactement une souffrante. Jusqu’à l’approche de ses derniers jours, ses lettres sont pleines d’allusions au mauvais état de sa santé. Sans grande confiance dans les médecins, elle suit néanmoins leurs prescriptions. Elle se soigne elle-même, se médicamente fréquemment. Elle prend des pilules, des médecines, et toute espèce de petits remèdes: des boules de gomme aromatisées pour ses rhumes, de la fleur d’oranger pour ses maux de tête. Elle subit fréquemment des saignées «larges et plantureuses». Elle a des crachements de sang et des rhumatismes. Comment concilier ces faits avec les assertions de ses biographes, notamment du P. de Ribéra, qui nous la représentent comme une créature saine et de tempérament robuste? On n’a pas oublié le portrait qu’en a tracé ce Père: «Le teint de roses et de lis», la corpulence, le visage rond et plein, l’expression souriante, l’allégresse qui semblait émaner de tout son être? Il y avait, en cette patricienne, une réelle vigueur physique, qui lui permettait d’affronter les pires fatigues comme de résister aux pires maladies. Elle a passé les dernières années de son existence à voyager,--et quels voyages! Par quels chemins et quels moyens primitifs de locomotion, dans quelles conditions déplorables d’hygiène! Elle a néanmoins triomphé de tout.
Il faut bien conclure de là qu’elle était foncièrement robuste. Mais cette forte constitution a été éprouvée jusqu’au bout par des crises terribles et des souffrances presque continuelles, au caractère complexe et mystérieux. Ce qui semble dominer son état, ce sont des troubles nerveux avec répercussion sur le cœur, sur l’estomac et les entrailles. Or ces troubles sont consécutifs à des crises morales. Ou bien, plus tard, ils seront concomitants de ses extases, de ses ravissements et de ses visions. Ils apparaîtront, en quelque sorte, comme la rançon des grâces inouïes que Dieu lui accorde. Notons enfin que la maladie la plus grave que la Sainte ait subie, celle dont elle faillit mourir, a précédé de près de vingt ans ses grands états mystiques. Elle était guérie depuis longtemps, quand elle connut ces états: de sorte qu’on ne peut raisonnablement pas y voir l’envers d’états pathologiques singuliers. Il importe d’insister sur ces faits, parce que les psychiâtres qui prétendent nous expliquer scientifiquement le cas de sainte Thérèse, avec leur manque habituel de méthode et d’esprit critique, arrivent à tout embrouiller, en mettant tous les faits sur le même plan et en ne tenant aucun compte des dates: pour eux sainte Thérèse était tout simplement une malade,--une malade atteinte de troubles nerveux, et c’est ce qui explique ses états mystiques. Redisons donc qu’elle était guérie depuis longtemps, lorsqu’elle eut ses visions; que les troubles physiques,--d’ailleurs très passagers et suivis de réactions salutaires,--qui accompagnèrent ces visions, en paraissent bien plutôt la conséquence que la cause,--et qu’enfin toutes les maladies graves dont elle eut à souffrir dans sa jeunesse furent très vraisemblablement provoquées par de violentes crises morales, dont la Sainte elle-même a mis en lumière l’importance et l’influence profonde sur sa vie intérieure et sa destinée entière.
Avant la grande secousse de Becedas, elle avait eu deux premières attaques des plus sérieuses: la première, au couvent des Augustines, après sa vie dissipée et l’intrigue innocente avec son cousin, dans tout le désarroi de sa conscience épouvantée par la vocation religieuse. La seconde, au couvent de l’Incarnation, pendant son année de noviciat, après les luttes intimes et les angoisses d’âme que nous avons essayé de raconter. Jusque là, elle ne nous parle guère que d’évanouissements et de maux de cœur,--ceux-ci, il est vrai, si étranges et si violents que, dans son entourage, on en était effrayé. Il s’y ajoutait aussi, nous dit-elle, beaucoup d’autres maux, sur lesquels elle ne s’explique pas davantage. Mais, avec tout cela, elle vivait à peu près de la vie commune. Elle vaquait peut-être aux soins du ménage, chez son père ou chez sa sœur, en tout cas s’adonnait aux exercices de piété, faisait des lectures, causait et discutait avec son directeur ou son amie Jeanne Suarez. Enfin elle voyageait, probablement à cheval ou à mulet: ce qui indique une assez belle capacité de résistance. En d’autres termes, elle était souffrante, mais non pas précisément dans un état critique.
A Becedas, ce fut terrible. Son mal ne tarda point à empirer, très certainement exaspéré par le traitement absurde de la rebouteuse qui avait promis de la guérir. Thérèse fut-elle soumise à des massages maladroits et torturants? Lui fit-on absorber, en quantité immodérée, des eaux minérales qui lui étaient contraires? Tout ce que nous savons de cette cure, c’est que, pendant un mois, elle fut purgée tous les jours. On juge de son épuisement après un pareil régime: «Au bout de deux mois, dit-elle, que j’étais soumise à ces médecines, je me trouvais à peu près mourante, et la rigueur de ces douleurs cardiaques, que j’étais venue précisément soigner, avait singulièrement augmenté. A de certains moments, il me semblait qu’on m’arrachait le cœur avec des dents aiguës, _au point qu’on craignait que ce ne fût la rage_. Dans mon extrême faiblesse, car je ne pouvais rien absorber, si ce n’est un peu de boisson, tant mon dégoût était grand,--une fièvre continue, un abattement complet, à cause de ces médecines quotidiennes qu’on m’avait fait prendre. Un feu intérieur me dévorait. Mes nerfs se mirent à se contracter, avec des douleurs si insupportables que, ni jour ni nuit, je n’avais un instant de repos. _Par-dessus tout cela, une tristesse profonde..._»
C’est alors que son père, désespéré, se décida à la ramener à Avila, et que les médecins, qui ne comprenaient rien à cette maladie, déclarèrent qu’il n’y avait rien à faire et abandonnèrent la malade. Seulement, comme il sied toujours, pour l’honneur de la corporation de donner une explication quelconque de tous les cas possibles, ils prononcèrent que Thérèse se mourait d’étisie.
Mais elle ne mourut pas. En proie aux plus atroces souffrances, elle continua à vivre à la barbe des médecins. Cela dura trois longs mois,--jusqu’à l’Assomption de l’année 1537. Il faut croire que ses tourments lui laissaient quelque répit, puisqu’elle put alors méditer sur certains passages du Livre de Job, qu’elle avait lus autrefois dans les _Moralia_ de saint Grégoire. Il semble bien qu’elle avait l’esprit assez libre pour prier beaucoup vocalement et peut-être pour continuer l’oraison.
Le jour de l’Assomption, comme elle se préparait à se confesser,--et à faire une confession très détaillée, _muy à menudo_,--ce qui, encore une fois, nous prouve non seulement qu’elle ne se sentait pas à toute extrémité, mais qu’elle avait sa pleine connaissance,--une crise épileptiforme (à ce que croient les médecins d’aujourd’hui) la terrassa tout à coup. Pendant quatre jours, elle fut complètement privée de sentiment et offrant à ce point les apparences de la mort que, déjà, on faisait creuser sa fosse à l’Incarnation et que des cierges étaient allumés à son chevet. Elle-même nous dit, avec ce sens si vif du détail caractéristique et pittoresque qu’elle eut toute sa vie,--que lorsqu’elle reprit ses sens, elle trouva dans le creux de ses yeux de petits grains de cire tombés des cierges funéraires. Sans la présence--et aussi la présence d’esprit--de son père, qui sut lui prendre le pouls mieux que les médecins, on l’enterrait vivante. La fosse était prête, une délégation de carmélites venues du couvent, réclamait le corps. Le malheureux père dut à plusieurs reprises s’opposer à cette hâte barbare. Pour comble de malheur, le frère de la Sainte, Laurent de Cepeda, qui la veillait, pendant une de ces quatre nuits d’évanouissement, finit par s’endormir et ainsi ne s’aperçut pas que la mèche d’un cierge consumé allait mettre le feu aux draps et aux oreillers du lit. Pourtant, la fumée le réveilla assez à temps pour qu’on pût éteindre ce commencement d’incendie. Autrement, c’était bien la mort, cette fois,--et quelle mort!--pour la pauvre suppliciée...
Elle ressuscita, mais dans un état lamentable... «De ces quatre jours de crise, nous dit-elle, il me resta des tourments insupportables que Dieu seul peut connaître. Ma langue était en lambeaux à force de l’avoir mordue. Le gosier rétréci, rien n’y avait passé et cela me mettait dans une faiblesse qui m’ôtait la respiration; l’eau même n’y pouvait passer. Il me semblait que tout mon corps était disloqué et ma tête dans un désordre extrême. J’étais toute recroquevillée sur moi-même comme un peloton: voilà ce que j’étais devenue après ces jours de torture, ne pouvant remuer par moi-même ni bras, ni pied, ni main, ni tête, absolument comme si j’étais morte. Tout ce que je pouvais faire, je crois, c’était de remuer un doigt de ma main droite. On ne savait comment m’approcher, parce que j’avais tout le corps si douloureux que je ne pouvais le supporter. Il fallait me remuer à l’aide d’un drap que deux personnes tenaient chacune par un bout. Je demeurai ainsi jusqu’à Pâques fleuries...»
Ainsi, ce furent huit longs mois de convalescence, pendant lesquels elle éprouva encore, par intervalles, d’intolérables souffrances: elle avait la fièvre et un dégoût opiniâtre de la nourriture. Quand elle se sentit un peu mieux, elle demanda tout de suite à revenir au couvent. Mais elle ne devait pas songer à reprendre de sitôt la vie commune. Pendant longtemps, elle ne quitta pas l’infirmerie.
Telle fut cette maladie bizarre, la plus grave de toutes celles que Thérèse eut à subir. Autant que nous en pouvons juger d’après la description qu’elle nous en donne, ce fut un cas singulier, aux manifestations très complexes, qu’on peut bien rapprocher de phénomènes morbides analogues, mais non absolument identiques et qui n’en reste pas moins très rare. Les médecins d’aujourd’hui peuvent ergoter là-dessus: ils n’en savent pas plus sur le cas de sainte Thérèse que leurs redoutables confrères du XVIe siècle. Établir un diagnostic sur des textes,--et des textes, sans doute très précis, mais dénués de tout caractère scientifique, comme ceux que nous avons cités, c’est se livrer à un exercice purement littéraire. Les uns nous parlent d’hystérie ou de névropathie, toutes expressions vagues, qui ne servent qu’à masquer une ignorance réelle, comme le jargon pédant des médecins de Molière: les vapeurs, les humeurs peccantes, les influences malignes issues de la rate, ou du marais du pancréas... C’est se moquer, en vérité. Les autres nous affirment que Thérèse souffrait d’une gastrite suraiguë, ou d’«une chlorose grave, compliquée d’une intoxication médicale», ou encore de fièvres paludéennes. Tout cela est bien possible, mais chacune de ces maladies n’est qu’un aspect d’un état pathologique,--nous ne saurions trop le redire,--très complexe et très rare. Qu’il y ait eu de la gastrite, de la chlorose, de l’intoxication médicale, de la fièvre paludéenne dans son cas, admettons-le. Mais, en même temps, elle avait des maux de cœur si violents, qu’on en était «épouvanté», des contractions nerveuses qui lui mettaient le corps en boule, de la paralysie, des attaques épileptiformes ou cataleptiques...
Oui, il est facile d’opposer à ce cas des cas analogues: en a-t-on constaté d’aussi complexes? Cette maladie demeure quelque chose de singulier, d’anormal et qui, selon toute vraisemblance, est à jamais inexplicable, parce qu’elle procède surtout de causes morales. Tous les accès dont Thérèse a souffert ont été précédés, sinon déterminés, par de violents états psychologiques. Pour ma part, j’incline à voir, surtout dans cette dernière crise hyperaiguë, une sorte de _mal sacré_, qui servit à Thérèse de préparation et d’introduction à la vie de haute spiritualité qu’elle allait mener plus tard. Elle-même en juge ainsi. Elle considère cette maladie dont elle a manqué mourir comme une épreuve providentielle destinée à la détacher complètement des choses sensibles. Rappelons-nous, d’ailleurs, qu’elle avait demandé à Dieu de la faire mourir comme cette religieuse, atteinte de péritonite, dont les plaies hideuses l’avaient si fortement frappée. Il est certain que cette maladie crucifiante,--et il suffit de se reporter à ses propres confessions pour constater que ces mots ne sont nullement exagérés,--cette maladie lui révéla l’importance capitale de la douleur dans l’ascétisme, son rôle hors de pair comme moyen de purification et de libération spirituelle: dès cette époque, elle entrevit sans doute qu’il y a une volupté suprême dans la souffrance librement acceptée pour une fin transcendante.
A en parler humainement, il est non moins certain que sa sensibilité sortit extraordinairement affinée de cette terrible épreuve physique. On peut expliquer par là, si l’on veut, ses visions et ses extases. Mais ce n’est qu’une partie de l’explication, dont l’essentiel a ses racines dans le surnaturel. Nous pouvons parfaitement admettre que la sensibilité d’une mystique et d’une voyante doit avoir une acuité, une délicatesse et, avec cela, une justesse dont les âmes ordinaires sont privées.
Et pourtant les visions, les «grandes grâces» dont Thérèse fut favorisée n’ont commencé que beaucoup plus tard, comme si cette âme élue voulait nous montrer que, pour mériter ces grâces, les souffrances matérielles de la maladie ne suffisent pas,--et qu’il y faut encore un long entraînement par toutes les pratiques de l’ascèse et l’exercice de vertus péniblement acquises. Ajoutons, d’ailleurs, qu’elle ne fut jamais complètement guérie et que le reste de sa vie n’a été qu’une longue souffrance, coupée par de courts intervalles de rémission.
Quand elle fut rentrée à l’Incarnation, elle resta, huit mois encore, dans un état de faiblesse extrême. Elle était à demi paralysée, percluse dans tous ses membres. Quand elle commença, non pas à marcher, mais à pouvoir se traîner sur ses mains, elle remercia Dieu. Puis, peu à peu, elle se remit à vivre d’une vie en apparence absolument normale. Mais son estomac, toujours débile, continuait à rejeter les aliments. Elle ne peut rien prendre que l’après-midi, quelquefois le soir. Et elle est obligée, avant de se coucher, de se faire vomir elle-même à l’aide d’une plume ou par tout autre moyen,--sinon c’est une souffrance qui l’empêche de dormir. Ce vomissement quotidien finit par devenir, pour elle, une sorte de fonction naturelle. Avec cela, elle a toujours ses maux de cœur, ses fièvres et un reste de paralysie. Ce fut ainsi jusqu’au moment où elle entra résolument dans les voies mystiques. Les grâces d’union, les extases et les ravissements furent, pour sainte Thérèse, le commencement de la guérison. Sans doute, elle ne revint jamais complètement à la santé. Mais elle eut, à partir de cette époque, toute la santé compatible avec un organisme soumis à de tels état d’âme. En réalité, quand une sainte cesse de souffrir dans son corps, c’est pour endurer de pires souffrances spirituelles.
Et ainsi personne n’aura réalisé plus complètement que Thérèse d’Avila cette idée pascalienne: que «la maladie est l’état naturel du chrétien». Essentiellement, le chrétien est un inadapté, dans son âme comme dans son corps. La vraie vie chrétienne est la négation de celle du monde. Pas plus que l’âme, le corps, même naturellement bien portant, ne doit s’adapter et s’accommoder aux exigences ni aux agréments de la vie d’en bas. Le corps d’un saint est un organisme très particulier, façonné et affiné en vue de fins mystérieuses... Thérèse le sait bien. Elle sait qu’elle n’est pas plus de ce monde par la chair que par l’esprit. Sa pensée favorite: «ou souffrir, ou mourir» a engendré celle de Pascal. Mourir, c’est l’affranchissement. Souffrir, c’est se rendre capable de le mériter.
IV
L’ADAPTATION A LA VIE MONASTIQUE
Thérèse est donc revenue à l’Incarnation. Son pauvre corps est exténué et comme anéanti. Sa tête est vide. Elle est incapable d’ordonner ses idées et de gouverner sa vie selon l’idéal qu’elle s’est fixé avant d’entrer au couvent. Tout ce qu’elle peut faire, c’est souffrir, résister, de toutes ses forces physiques et de toute sa constance d’âme, aux atroces souffrances de sa maladie, qui lui laisse maintenant quelque répit, mais dont elle est loin d’être complètement guérie. Elle a toujours ses fièvres, ses maux de cœur, ses vomissements, et elle est aux trois quarts paralysée. Dans ce triste état, elle ne peut que demander à Dieu le bon usage de la douleur. Elle arrive même à s’y complaire et, déjà, elle goûte la volupté de la souffrance comme moyen de purification et comme offrande d’amour: par là, elle s’unit aux souffrances du Bien-Aimé... Ah! qu’il lui donne la grâce de souffrir encore et encore pour Lui!...
La grâce suprême serait de mourir. Mais elle voit bien qu’elle ne doit pas mourir de son mal. Alors, s’il en est ainsi, il faut qu’elle guérisse, d’abord pour souffrir plus courageusement et aussi pour ne pas manquer ce pourquoi elle s’est enfermée dans ce monastère: le bonheur,--le bonheur qui doit durer toujours,--et l’amour qui en est la cause. L’union avec Dieu, l’oraison qui, par degrés, y conduit,--voilà ce à quoi elle aspire: «Toute mon angoisse, dit-elle, était de guérir, afin de me livrer à l’oraison dans la solitude.» Comme tous les vrais ascètes, elle avait un besoin physique de solitude et de silence. Or, à l’infirmerie, au milieu des autres malades, dans le bruit des conversations, des allées et venues, il lui était impossible de se recueillir et de pratiquer les règles d’ascèse que lui avait enseignées le _Troisième Abécédaire_. L’infirmerie dut être pour elle un véritable purgatoire, une prison où elle n’osait plus espérer sa délivrance. Accablée d’infirmités comme elle était, quand pourrait-elle en sortir? Les médecins ne savaient que la saigner, en la déclarant incurable. En désespoir de cause, se voyant «abandonnée des médecins de la terre», elle résolut de s’adresser à ceux du ciel. Elle fit dire des messes, recourut à des dévotions et à des prières «très approuvées», c’est-à-dire très raisonnables et très orthodoxes: car elle s’affirme ennemie des dévotions superstitieuses à quoi les femmes, avoue-t-elle, sont particulièrement sujettes. Elle guérit à la fin,--après trois longues années de souffrance,--et elle proclame que cette guérison elle la dut à l’intervention du grand saint dont elle allait faire désormais son protecteur et, si l’on ose dire, son conseiller: saint Joseph...
Pendant tout le temps de cette interminable convalescence, elle avait édifié le couvent par sa piété. Elle se confessait fréquemment, et dans le plus petit détail. Elle donnait l’exemple d’une scrupuleuse charité, au point que les absents se savaient en sécurité près d’elle et que sa réputation de personne charitable et discrète s’était même répandue au dehors. Son unique distraction était la lecture,--mais la lecture de ce qu’elle appelle «les bons livres». Sainte Thérèse a toujours beaucoup aimé la lecture. Nous verrons quel secours elle y puisa dans l’exercice de l’oraison. Aussi est-ce avec l’accent de la plus affectueuse reconnaissance qu’elle nous parle des «bons livres», ces amis sincères qui ne peuvent que nous faire du bien, qui donnent à notre esprit et à notre cœur tout l’aliment dont ils ont besoin. Ces bons livres il ne sert de rien qu’ils soient très nombreux. Si l’un d’eux se préoccupe réellement du bien de l’âme et de sa guérison, il a tout dit: le reste est inutile. On peut trouver toute sa nourriture dans l’_Imitation de Jésus-Christ_, ou dans les _Confessions de saint Augustin_. Bien qu’elle aimât beaucoup la lecture, la Sainte n’a lu, en somme, qu’un petit nombre de livres, mais avec lenteur et avec amour, en extrayant d’eux toute la substance spirituelle dont ils sont pleins... Au milieu de ces pieuses occupations, elle éprouvait, nous dit-elle, une grande crainte d’offenser Dieu, non point par un sentiment servile de terreur, mais par une constante préoccupation de ne point déplaire à l’Aimé. Son cœur se brisait,--ce sont ses propres expressions,--à la pensée qu’elle répondait si mal à un tel amour...
Et puis, elle guérit,--et, contrairement à ce qu’elle avait espéré, ce ne fut point pour s’engager plus vaillamment dans la voie de perfection. Sa piété resta la même extérieurement, mais elle ne gagna point en vertu. Elle reprit goût à la vie,--une vie qui lui paraissait toute neuve et qui, dans ce couvent à la règle un peu lâche, comportait une foule d’innocentes satisfactions, sans parler de certaines facilités, lesquelles pouvaient devenir dangereuses. Pour bien comprendre les dispositions de Thérèse à ce moment de son existence, il faut se représenter celles d’une convalescente, qui a passé de longs mois et même des années parmi les remèdes et les médecins, emprisonnée dans une infirmerie, avec la terreur de rester infirme jusqu’à la fin de ses jours. Et voici qu’elle peut vivre de la vie de tout le monde! Elle peut, enfin, être une véritable religieuse, remplir tous les devoirs, pratiquer tous les exercices de sa condition, prendre part à tous les divertissements que tolérait la règle. Zélée pour tout ce qui touchait au culte, assidue au chœur, elle l’était non moins au parloir. Les conversations, les relations mondaines, les amitiés particulières lui ménageaient de très grands plaisirs. Elle finit par s’y donner d’un tel cœur qu’elle put se croire ramenée aux années de dissipation, qu’elle avait traversées, dans son adolescence, avant d’être pensionnaire chez les Augustines. Ce goût du «divertissement» allait même si loin qu’elle en vint à abandonner l’oraison. Il faut connaître l’extrême délicatesse de sa conscience pour s’expliquer ses remords et les reproches dont elle s’accable: c’était une véritable trahison. Elle renonçait au commerce intime avec l’Aimé, ou, du moins, avec l’Ami de tous les instants. Elle ne se jugeait plus digne de Lui. Et, dans cette fausse humilité, elle voit un piège du démon qui, par toute espèce d’insinuations sophistiques, essayait de la détourner de Dieu.
Dès ce moment même, malgré les défaites dont elle se payait, elle ressentait vivement l’indignité de sa trahison. Elle en était toute troublée. Et cependant personne,--à commencer par son confesseur,--ne la croyait coupable. Si elle ne vivait pas absolument comme toutes les autres religieuses, elle ne faisait rien que de permis. Ses supérieures n’avaient qu’à se louer de sa conduite, et même elle nous laisse entendre qu’on l’admirait: «On me voyait, dit-elle, si jeune encore _et malgré tant d’occasions_, me retirer dans la solitude pour y prier longuement et pour y faire de longues lectures. Je ne parlais que de Dieu. Je faisais peindre son image partout. J’avais un oratoire et je prenais soin d’y mettre tout ce qui peut exciter la dévotion. Jamais de médisance, ni rien de pareil. Toutes les apparences de la vertu. Et, dans ma vanité, je me savais estimée pour les choses qui, d’habitude, obtiennent l’estime du monde. C’est pourquoi on m’accordait autant et plus de liberté qu’aux très anciennes religieuses et l’on n’avait aucune inquiétude à mon sujet...»
Ces paroles voilées sont toutes chargées d’un sens qu’il nous faut essayer de préciser. Pour quel motif aurait-on eu des «inquiétudes»? Et qu’est-ce que ces «libertés» et ces «occasions» dont on nous parle?