Sainte Thérèse

Part 22

Chapter 223,930 wordsPublic domain

Il n’en est pas moins certain que Thérèse aurait aimé voir le Roi, l’entretenir longuement, lui parler à cœur ouvert. C’est, d’ailleurs, une tradition au monastère de l’Escorial, que sainte Thérèse y aurait été reçue par Philippe II, soit à l’automne de 1577, soit au printemps de 1578. En tout cas, du jour où elle commence son œuvre de fondatrice et de réformatrice, elle a constamment les yeux fixés sur lui. Elle aurait voulu l’intéresser davantage à cette œuvre, l’avoir pour allié dans sa lutte contre les mitigés et sa résistance à l’hérésie protestante. Qu’on feuillette son autobiographie ou sa correspondance, on voit qu’elle songe constamment à celui qu’elle appelle «ce saint roi». Elle n’aurait pas eu peur de faire la leçon à cet homme dur et redoutable, comme elle la faisait à ses religieuses et à ses directeurs eux-mêmes. Elle n’avait peur de rien: «Quand on a vu, dit-elle, la vérité à cette divine lumière de l’extase, on ne craint plus de perdre ni la vie ni l’honneur pour l’amour de Dieu. Quelle précieuse disposition dans des monarques qui plus étroitement tenus que leurs sujets à défendre l’honneur de Dieu, doivent par la piété marcher à la tête des peuples! Pour faire faire un pas à la foi, pour éclairer d’un rayon de lumière ces infortunés hérétiques, ils seraient prêts à sacrifier mille royaumes... O mon Dieu, pourquoi faut-il qu’il ne m’ait pas été donné de proclamer bien haut ces vérités! Voyant mon impuissance, je me tourne vers vous, Seigneur, et je vous conjure de remédier à tant de maux. Vous le savez, ô vous qui sondez mon cœur, je me dessaisirais volontiers des faveurs dont vous m’avez comblée pour les transporter sur la tête des rois. Dès lors, je le sais, ils ne pourraient plus consentir à tant de choses qu’ils autorisent... mon Dieu, éclairez-les sur l’étendue de leurs obligations...»

Tout ce passage est singulièrement révélateur. Il prouve que sainte Thérèse, comme sainte Catherine de Sienne, se fût aisément mêlée de politique, si elle l’avait pu,--dans la mesure évidemment où la politique confine à la religion. Mais enfin elle n’eût pas boudé cette besogne et, si Philippe II l’eût voulu, il l’aurait eue pour conseillère.

Du moins, il s’occupa d’elle, lui aussi. Après un moment d’hésitation et peut-être de scandale, cet homme qu’on a appelé «le Roi prudent» et qui ne se décidait qu’après une minutieuse et longue et quelquefois traînante information, finit par intervenir en sa faveur. Il la soutint contre les gens d’Avila, contre les mitigés et contre le Nonce lui-même. Devina-t-il le retentissement que les doctrines et l’œuvre thérésiennes allaient obtenir dans le monde entier, leur influence sur l’Église, sur le développement des idées et des mœurs, au siècle suivant? Ce serait trop demander à un homme de gouvernement que de s’occuper de ces choses et de prévoir l’avenir de si loin. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il comprit l’importance et l’opportunité de cette réforme du Carmel, qu’il en comprit la grandeur surtout, l’effet salutaire pour les âmes. Son goût de l’ascétisme en fut renforcé. La pensée et l’action spirituelle de sainte Thérèse finirent par le pénétrer. Pendant les dernières années de sa vie, il eut le même confesseur qu’elle, la Père Diego de Yepès, dont il fit plus tard un évêque d’Osuna et qui écrivit sur la vie, les vertus et les miracles de la grande carmélite. C’est sans doute à l’instigation de ce religieux qu’il fit réunir, après la mort de la Sainte, les manuscrits de ses œuvres, qui furent déposés à la bibliothèque de l’Escorial. On peut y admirer encore, à travers une vitrine, ces pages d’une écriture si ferme et si belle, à côté de la petite boîte qui contenait son encrier et ses ustensiles à écrire. Mais ces menus détails et ces coïncidences ne sont rien: l’essentiel, c’est que la pensée thérésienne se soit imposée à Philippe II. La grande rénovatrice de l’ascétisme religieux, à cette époque, en Espagne, c’est sainte Thérèse: il n’y en avait pas d’autre. Philippe savait très précisément par elle-même ce qu’elle voulait faire, ce qu’elle voulait réformer dans les couvents de son ordre. Il s’est déclaré le partisan de cette réforme. Il a tenté de s’y soumettre lui-même, autant qu’il le pouvait, et il y a soumis les moines hiéronymites de l’Escorial,--non pas qu’il leur ait imposé la règle thérésienne, mais il les a obligés à une observance plus stricte de leur propre règle. Pendant la dernière période de sa vie surtout, il a été obsédé par le même idéal ascétique que la Sainte, et il a tenté de le réaliser sur le trône. C’est là le plus éclatant témoignage qu’on puisse apporter en faveur de l’action de sainte Thérèse et qui, peut-être, lui fait le plus d’honneur.

* * * * *

Et c’est là un des cas les plus extraordinaires et les plus curieux de l’histoire: ce roi, qui est l’arbitre de l’Europe et de la Chrétienté, qui possède des royaumes et des continents, dont la nomenclature est à perdre haleine, qui goûte tous les enivrements du pouvoir absolu,--et qui cependant ne veut être qu’un moine, qui aspire, comme saint Louis de France à devenir un saint et qui a poussé si loin ce désir que l’Église a pu songer à le canoniser.

Certes, cela étonne et même scandalise les hommes d’aujourd’hui que quelqu’un ait pu penser à faire de Philippe II un saint. Et il y a évidemment contre lui de très fâcheuses apparences. Il est difficile, actuellement, de juger sa conduite. La ramener à la mesure de nos idées ou de nos préjugés, c’est n’y rien entendre. Il n’y a pas deux morales, assurément, et Philippe II était trop bon chrétien pour admettre le contraire. Seulement les circonstances étaient telles qu’il se voyait souvent obligé non pas de choisir entre le bien et le mal, mais d’opter pour le moindre des maux. Deux ou trois jours avant sa mort, «il confessa qu’il n’avait jamais commis une seule injustice pendant toute sa vie, du moins à son escient. Si, par hasard, il l’avait fait, ce ne pouvait être que par ignorance, ou par la tromperie de ses conseillers. Ses intentions avaient été d’une parfaite droiture, et il n’avait jamais eu en vue que le seul bien...» Mais il ne faut pas oublier qu’il a vécu à une des époques les plus atroces que le monde ait connues. Au milieu des bêtes fauves de son siècle, Philippe II apparaît presque comme un doux, en tout cas un sage qui a horreur de la violence, qui n’y recourt qu’à la dernière extrémité et qui, dans certaines conjonctures difficiles, préfère la ruse à la force, qui se montre constamment soucieux non seulement d’économiser l’argent de ses sujets, mais les vies humaines et,--si paradoxal que cela nous paraisse,--les supplices...

Voici une anecdote qui, pendant un de ses séjours à l’Escorial, défraya la malignité des moines, et qui nous est pieusement et copieusement racontée par l’un d’eux, le Père Jérôme de Sepulveda, auteur d’une chronique des plus curieuses et des plus savoureuses. On me permettra de la citer, parce qu’elle est une preuve entre mille du peu de cas que l’on faisait alors d’une vie humaine, et parce qu’elle montre aussi qu’en matière de supplices, un Pape même n’y regardait pas de si près que le Roi d’Espagne.

«En ce temps-là, écrit Sepulveda, il advint qu’à Rome les Espagnols se mutinèrent, et la cause en fut l’injuste condamnation à mort du docteur Navarro. Ce docteur Navarro est le neveu du grand docteur Navarro, celui qui a écrit la _Somme des cas de conscience_, ouvrage si pratique et si répandu: c’était un jeune homme de grandes espérances et de grand savoir,--enfin un saint. Il briguait un bénéfice à la curie romaine, comme font beaucoup d’autres. Le Pape Sixte-Quint l’aimait et l’estimait beaucoup, parce qu’il était fort lettré et de grandes vertus, et enfin parce qu’il était le neveu d’un homme si éminent... Eh bien, il arriva qu’un jour ce docteur Navarro aperçut de loin le Pape qui sortait de son Sacré Palais et qui s’en allait au dehors avec un grand cortège. Il voulut, lui aussi, accompagner le Pape, qui lui marquait de la faveur et qui le connaissait déjà beaucoup. Et, comme le pauvre homme ignorait l’étiquette qui se pratique en ce cas, pour couper au plus court, il voulut rompre les hallebardiers et passer par leurs rangs, et de cette façon, arriver à se joindre au cortège du Pape. Il n’y eut pas plutôt pénétré qu’un de ces hallebardiers lui donna de sa hallebarde un coup si terrible qu’il le laissa pour mort sur le terrain. Le pauvre docteur Navarro ne reprit pas ses sens si promptement. Quand il revint à lui, la chose urgente était d’aller se faire soigner à son auberge plutôt que d’accompagner le Saint-Père...

«Il se guérit de sa blessure, qui n’était pas trop bonne. Et, quand il fut rétabli, un jour qu’il se promenait dans les rues de Rome, il aperçut le hallebardier qui lui avait fait le coup et il le suivit. Il le vit entrer dans une église et il y entra derrière lui. Il le vit s’agenouiller pour ouïr la messe. Lui, de chercher incontinent un bâton et, comme il n’en trouvait point là, il avisa un goupillon plongé dans un bénitier. Il le prit, le cacha sous son manteau, et le voilà qui court à l’endroit où le hallebardier était en train d’ouïr la messe: «Coquin, lui dit Navarro, effronté que vous êtes, vous rappelez-vous que, l’autre jour, comme je voulais accompagner le Pape et traverser les rangs des hallebardiers, vous me donnâtes un coup de hallebarde qui me laissa à moitié mort sur le terrain? Cela vous paraît bien?... Alors, pour qu’une autre fois vous sachiez comment on doit traiter un honorable ecclésiastique comme moi, attrapez!...» Il tire le goupillon, qui paraissait plutôt un gourdin à donner la bastonnade qu’à donner l’eau bénite, et là, devant tout le monde, il lui administre une bonne volée, à quoi le goupillon était excellent, et, sans que l’homme se pût défendre, il vous l’arrange fort proprement. Le hallebardier ne fait ni une ni deux: il va se plaindre au Pape, comme quoi le docteur Navarro l’avait agressé à l’église, tandis qu’il oyait la messe, devant tout le monde...

«Le Pape, étant un homme colérique, entra dans une fureur violente et il donna l’ordre qu’on pendît Navarro... Incontinent toute la ville de Rome fut en effervescence et l’on sut que le Pape avait donné l’ordre de pendre le docteur. Et il n’y eut cardinal ni grave personnage dans la curie qui ne s’en fût supplier le Saint-Père d’adoucir son courroux contre Navarro et de lui infliger quelque autre châtiment, mais non point la hart. A tous le Pontife en fureur ne faisait que répondre: «Qu’on le pende!» En vain les ambassadeurs des Princes chrétiens firent la même tentative: ils n’eurent pas plus de succès...

«On le tira de sa prison pour le mener au gibet. Il n’y eut personne, dans Rome entière, homme ou femme, qui ne pleurât à voir un spectacle pareil. Mais lui, on le pendit, en dépit de toutes les supplications, et ce fut assurément une grande affliction de voir se balancer à une potence, comme un ordinaire malfaiteur, un prêtre doué de si belles qualités... Il arriva que, peu de jours après, certains bénéfices simples vinrent à vaquer. Et, comme son secrétaire disait au Pape: «Très Saint Père, des bénéfices simples sont vacants à tel endroit. A qui Votre Sainteté veut-elle en accorder la faveur?» Et le Pape de répondre: «Eh bien mais... à Navarro, n’est-ce pas?» Et le secrétaire de répliquer: «Très Saint Père, il n’y a pas quinze jours que Votre Sainteté l’a fait pendre!» Incontinent le Pape se mit à pleurer et à répéter: «Ah! le malheureux! le pauvre malheureux!» D’où l’on peut déduire que, quand le Pape ordonnait de pareils châtiments, il n’était pas maître de lui, ni dans son entier jugement, et que la colère l’aveuglait...»

Le Père Sepulveda, qui raconte cette histoire, n’aimait pas Sixte-Quint: cela se sent. Aussi excuse-t-il assez faiblement le Pontife par ces colères furibondes qui lui faisaient perdre le sens. Pour s’expliquer une sévérité si cruelle, il faut se rappeler que, à cette époque, les Espagnols, par leur morgue, leurs prétentions et leurs brutalités, s’étaient rendus odieux et insupportables à Rome. Ils s’y comportaient comme en pays conquis, pillaient, assassinaient, incendiaient, mettaient la ville à feu et à sang; un châtiment exemplaire s’imposait. D’autre part, Philippe II faisait menacer Sixte-Quint par son ambassadeur de convoquer un concile national pour le déposer, s’il persistait dans son intention de réconcilier Henri IV de France, cet ancien huguenot, avec l’Église catholique. On conçoit que, dans ces moments-là, le Pape n’ait pas été très tendre pour les Espagnols.

Quoi qu’il en soit, Philippe II n’a jamais commis de cruautés inutiles, ou du moins qui ne fussent justifiées devant sa conscience soit par la raison d’État, soit par l’obligation où il était,--et qui, pour lui, passait avant toutes choses,--de défendre les intérêts de l’Église. On ne comprendra rien à sa conduite et on la jugera mal, si l’on ne veut pas considérer en lui ce qu’il a voulu être de toute son âme et par l’ordre impérieux de sa conscience: le mainteneur de la catholicité, en face des forces dissolvantes qui la menaçaient alors: l’Islam d’une part, le protestantisme de l’autre. On l’a mal jugé, même en France, parce que l’intérêt français voulait que, tout en restant catholique, la France fût, à cette époque, l’ennemie de l’Espagne. Au siècle suivant, avec Richelieu, Mazarin et Louis XIV cette inimitié ne fit que s’accroître. Puis, l’hostilité ayant cessé au XVIIIe et au XIXe siècle, il advint que l’opinion protestante triompha en Europe. Les historiens protestants, ou à mentalité protestante, imposèrent leur manière de voir: de sorte que, depuis deux cents ans, on n’a pas mieux compris, chez nous, Philippe II et l’Espagne catholique qu’au XVIe siècle. Aujourd’hui encore les préjugés les plus iniques et les plus absurdes défigurent à nos yeux la physionomie de cet homme qui, après tout, fut un grand roi et un grand chrétien.

Lui-même avait la plus haute idée de son rôle. Il se regardait comme un véritable lieutenant de Dieu sur la terre, une sorte de Pape chargé du temporel. L’autre Pape, celui de Rome, quand des querelles d’intérêt, des dissentiments ou des malentendus passagers ne les dressaient pas l’un contre l’autre, finissait par reconnaître la grandeur méritoire d’une pareille tâche. Dès qu’on apprit la nouvelle de sa mort, Clément VIII, qui se trouvait alors à Ferrare, prononça, en consistoire public, une allocution, où il disait que «toute la vie du Roi n’avait été qu’une guerre perpétuelle contre les hérétiques, et qu’en récompense de cet effort et aussi de ses vertus héroïques, _il croyait que ce Roi jouissait de Dieu; enfin, qu’après les saints canonisés il ne voyait personne à qui l’on pût le comparer_...» Ce défenseur de l’orthodoxie surveillait Rome elle-même, blâmant toute concession de la cour pontificale aux tenants de la réforme protestante, s’irritant de toute compromission ou de toute complaisance. On vient de voir qu’il poussa l’intransigeance et l’audace jusqu’à menacer Sixte-Quint de le faire déposer, parce que le Saint-Père était suspect, à ses yeux, de pactiser avec les huguenots de France.

Mais, si l’on peut discuter sur les tendances et les résultats de sa politique religieuse et même de sa politique en général, il faut bien s’incliner devant la noblesse et l’austérité prodigieuse de sa vie. L’idéal ascétique, à quoi sainte Thérèse rendait, en ce moment même, un tel prestige, il l’a réalisé à la lettre: il fut un moine couronné. Le Père Sepulveda, dans sa chronique de l’Escorial, revient sans cesse sur cette idée que ce roi, dans son royal monastère de Saint-Laurent, ne voulait être qu’un simple religieux parmi les autres: «C’est, dit-il, une chose qui confond, qu’un si grand Prince n’ait pas d’autre plaisir ni d’autre contentement que de se trouver avec ses moines dans sa maison de San Lorenzo, et que d’en sortir ce soit pour lui la mort et un très grand tourment. Et, sans le grand désir qu’il a de s’employer au gouvernement de ses royaumes et de ses États, il ne sortirait jamais d’ici...» Fréquemment, il mangeait au réfectoire avec eux, assistait à leurs offices et à leurs processions, ayant sa stalle dans le chœur,--une stalle que l’on montre encore, ainsi qu’une petite porte dérobée par où il pouvait entrer et sortir presque sans être vu. Le bon et malicieux Sepulveda ne tarit pas en éloges sur ce prince débonnaire, qui vivait, dit-il, «épaule contre épaule» avec ses moines. Quand il fut pour mourir, il demanda qu’on célébrât pour lui le même office que pour un religieux. Et il ne se bornait pas à l’extérieur des pratiques: il voulait être en tout un moine exemplaire. Il exigeait que le service de Dieu fût parfait dans son monastère de San Lorenzo, n’admettant pas la plus légère omission soit dans l’observance de la règle, soit dans le détail de la liturgie, se piquant de connaître sur le bout du doigt son rituel et d’en remontrer en cela non seulement aux religieux les plus avertis mais à la cour de Rome elle-même. Quelquefois, au chœur, il interrompait l’office pour faire remarquer au prieur qu’on avait sauté un verset. Avec cela, il s’appliquait constamment à la vie spirituelle: il était homme d’oraison. «Notre fondateur, écrit le Père Siguenza, un des historiens de l’Escorial, s’exerçait beaucoup à l’oraison vocale et à l’oraison mentale. Il continua ces exercices pendant toute sa vie. Nous le voyions et nous l’entendions dans son oratoire, à des heures extraordinaires, matin et soir, et même au plus secret de la nuit. Ceux qui l’approchaient de plus près peuvent certifier qu’il employait à ce saint exercice bien des heures dans la journée, et qu’il l’emportait en cela sur maints religieux des plus austères...»

Cet homme superbe et distant entendait, tout comme un moine, pratiquer l’humilité. Et, sans doute, il pensait, comme son arrière-petit-fils, Louis XIV, que l’humilité appartient en propre aux rois, parce qu’étant élevés au-dessus de tous les autres hommes, ils ont, plus que quiconque, de quoi s’abaisser. Les hyéronimites de l’Escorial admiraient sa simplicité, lorsqu’il venait, le matin, entendre la première messe dans leur chapelle,--l’humble chapelle provisoire qu’on avait élevée, en attendant l’achèvement de l’altière basilique et du panthéon royal.

«Il arrivait quelquefois du Pardo, dit le Père Siguenza, avec quatre ou cinq cavaliers, pas plus,--il descendait dans la maison du curé et s’asseyait sur un petit banc à trois pieds, fait naturellement d’un tronc d’arbre: je l’ai vu souvent, quand j’allais entendre la messe à la chapelle. Pour y mettre un peu de décence, on entourait ce siège d’un mouchoir français, qui appartenait à Almaguer, le comptable, et qui était si vieux qu’il s’effilochait et qu’on voyait clair au travers. C’est ainsi que le Roi entendait la messe, et il pouvait l’entendre en effet, car le local était si étroit que Frère Antoine de Villacastin, qui servait d’acolyte, touchait, en s’agenouillant, les pieds de Sa Majesté. Ce serviteur de Dieu me jurait, en pleurant, que, souvent, comme il levait les yeux à la dérobée, il avait vu, dans ceux du Roi, courir des larmes, si grandes étaient sa piété et sa tendresse d’âme, à quoi se mêlait une joie de se voir dans une telle pauvreté...»

Ailleurs, le même Père Siguenza nous rapporte de Philippe II cet autre trait d’humilité: «Il advint (ce fut en la vigile de Saint Pierre) que les frères installèrent une clochette pour s’appeler mutuellement et se faire des signes au chœur. La première fois qu’ils la firent sonner, ce fut pour les matines de cette fête, en pleine nuit, à l’heure de prime. Le Roi, qui était descendu dans le pauvre logis du curé et qui était assis sur ce trépied naturel que j’ai dit, entendit la cloche et demanda à Miguel de Antona, «homme de plaisir» qu’il avait avec lui, où était cette clochette qui sonnait. Il répondit que c’était au couvent et qu’on sonnait matines. Immédiatement le Roi se leva et s’y rendit, suivi seulement de cet homme. Il entra à la chapelle, fit sa prière et trouva, sur une banquette, un laboureur qui s’y était assis. Le Roi, très modestement, s’assit sur la banquette, à la place qui restait,--et lui et le laboureur demeurèrent ainsi un bon moment, l’un à côté de l’autre...»

Mais c’est surtout dans sa petite chambre de l’Escorial, véritable cellule de moine, que se révèle ce parti pris d’humilité, de pauvreté et de renoncement. Aucun luxe, à l’exception de quelques images de piété, œuvres, il est vrai, d’artistes en renom,--à quoi se reconnaît le délicat amateur d’art qu’était Philippe II. L’alcôve où il mourut est percée d’une petite fenêtre, par où le moribond pouvait suivre la messe de son lit et voir tout juste le geste du prêtre élevant l’hostie. Ainsi le Roi avait fermé toutes les ouvertures sur le monde, qui ne l’intéressait plus. Il n’existait désormais pour lui que cette petite fenêtre ouverte sur la Réalité unique: l’Hostie! le signe et le gage de sa rédemption, rien d’autre ne le touchait plus!... Ainsi s’achevait par cet acte de foi suprême une vie qui n’avait guère été qu’une longue adoration du Saint Sacrement.

Les livres que l’on a retrouvés dans cette cellule sont presque tous des livres de piété, des livres de mystique appartenant à l’école thérésienne ou s’y rattachant. Et d’abord les œuvres de sainte Thérèse elle-même, dans la première édition publiée à Salamanque en 1588. Puis _Le mépris du monde_, de Frère Louis de Grenade, les œuvres complètes de ce dernier, _L’art de servir Dieu_, par Frère Rodrigo de Solis, augustin, les œuvres du Bienheureux Jean d’Avila... Philippe II avait une vie intérieure des plus intenses, alimentée à la fois par la lecture et la méditation.

Le plus émouvant de toute cette longue vie laborieuse et sans joie, ce furent les derniers moments. Philippe II est mort véritablement comme un saint. L’épreuve dernière fut atroce pour ce grand de la terre: il mourut dans la pourriture, dans une effroyable et nauséabonde décomposition de tout son corps. Il fut littéralement Job sur son fumier. Et cette cruelle agonie, commencée depuis très longtemps, devenue un objet de dégoût pour tous ceux qui l’approchaient, il la supporta avec un courage et une résignation admirables... C’était une âme vraiment royale que Philippe II et qui n’avait pas peur de se colleter avec des idées, des sentiments, ou des sensations, qui feraient s’évanouir d’horreur ou d’effroi les petites âmes d’aujourd’hui.

Quand la gangrène commença à le travailler, il était encore à Madrid. Ses médecins s’opposaient à ce qu’il fît sa villégiature habituelle à l’Escorial. Ses familiers se jetèrent à ses pieds pour l’en dissuader, lui remontrant la fatigue du voyage, l’humidité du lieu, et, en termes prudents, l’extrémité où il se trouvait. Le Roi savait bien qu’il allait mourir. Il répondit: «Cette maison de San Lorenzo est le lieu de ma sépulture: personne n’y portera mes os plus honorablement que moi!...» Et il partit porter lui-même sa dépouille à la tombe qu’il s’était préparée. Le voyage fut atroce. Comme il ne pouvait souffrir les cahots d’un carrosse, on dut le mettre sur un fauteuil que des laquais portèrent en se relayant. On fit ainsi, à pied, par des chemins affreux, dans la poussière et à l’ardeur du soleil, les huit ou dix lieues qui séparent Madrid de l’Escorial. Cela dura plusieurs jours.

Il se coucha, en arrivant, pour ne plus se relever, ne pouvant même pas bouger et souffrant un véritable martyre quand on essayait de soulever ou de remuer ses membres. Il s’ensevelissait peu à peu dans sa propre ordure: c’était un spectacle épouvantable et répugnant... Alors, il fit mander le dessinateur en chef de l’Escorial, Francisco de Mora, et il lui dit:

«--Vous rappelez-vous où vous avez mis, voilà quatorze ans, une grande pièce de bois qui restait de celui qui a servi pour faire le crucifix du maître-autel, et que je vous ai recommandé de tenir en réserve?