Part 21
Que faire donc, en ces graves conjonctures? Comment lutter contre l’invasion?... Il faudrait pouvoir se mêler au siècle plus directement et plus intimement que ne le peuvent les ordres religieux. Suivra-t-on, en cela, les protestants qui se laïcisent à outrance? Déjà la Compagnie de Jésus l’a tenté. Ce nouvel ordre de religieux, afin d’agir plus efficacement sur les laïques, s’est rapproché, autant qu’il l’a pu, du clergé séculier. Mais une carmélite, à moins de renier l’esprit même de son institution, ne peut pas aller jusque là!... Eh! bien, soit! la Carmélite, ne pouvant agir au dehors, comme le Jésuite, agira du dedans. Elle agira par la prière,--une prière plus intense et plus persévérante,--plus consciente surtout des nécessités actuelles de l’Église. On priera non seulement pour le salut des âmes,--de toutes les âmes,--mais pour l’efficacité de la prédication, l’augmentation de la vertu chez les clercs et les moines, de la science chez les docteurs: «J’ai toujours, dit la Sainte, aimé les hommes éminents en doctrine...» Afin de mieux prier, de prier dans le silence et le recueillement, d’éviter les allées et venues et les occasions de dissipation, on observera strictement la clôture et l’on ne sera qu’un petit nombre: treize religieuses, au plus, en comptant la prieure. On veillera soigneusement au recrutement de chaque communauté, et, autant que possible, on n’admettra que des sujets de choix: «Mieux vaut, dit Thérèse, quelques religieuses distinguées par l’esprit qu’un grand nombre de médiocres.» Étant si peu nombreuses, on vivra sans trop de dépense, en tout cas dans la plus grande pauvreté possible. L’idéal serait de vivre d’aumônes, comme saint François d’Assise et les Frères mendiants. On échapperait ainsi aux inconvénients de la dotation,--et d’une dotation toujours insuffisante. Mais la réformatrice eut beaucoup de peine, comme nous le verrons, à faire accepter cette idée évangélique, tant par les pouvoirs séculiers que par les autorités ecclésiastiques. Enfin, on se rapprochera le plus qu’on pourra de cet idéal de pauvreté. On habitera d’humbles maisons, où l’on aura tout juste l’indispensable. On fuira le faste de certains monastères: «Gardez-vous, mes filles, dit la Sainte à ses religieuses, de jamais élever de ces bâtiments superbes. Je vous le demande pour l’amour de Dieu et par le précieux Sang de son Fils. Si cela vous arrivait, mon vœu, que je forme en conscience, est qu’ils s’écroulent le jour même où ils seraient achevés. Ce serait très mal, mes filles, de bâtir de grandes maisons avec le bien des pauvres. Je supplie le Seigneur de nous en préserver. Nos maisons doivent être petites et tout y doit respirer la pauvreté... Ceux qui font construire de vastes bâtiments ont leurs raisons pour cela, et, sans doute, ils suivent de saintes intentions. Mais, pour treize pauvres religieuses, le moindre petit coin suffit...»
Et, avec sa bonne humeur habituelle, elle conclut: «Ayez sans cesse présente à l’esprit cette pensée que tout doit finir au jour du Jugement... Or, conviendrait-il que la maison de treize pauvres religieuses fît tant de bruit, en tombant? Les vrais pauvres n’en doivent point faire: ils doivent être gens de petit bruit, s’ils veulent qu’on ait compassion d’eux.»
Là, dans la pauvreté et le retranchement de tout, on travaillera silencieusement pour obtenir les grâces d’oraison. La vie ne sera qu’une longue prière et qu’une longue pénitence. Nous n’avons pas à entrer, ici, dans le détail de la règle imposée à ses religieuses par sainte Thérèse. Cette règle n’est pas la plus sévère des ordres monastiques, mais elle est suffisamment rigoureuse pour faire hésiter, sur le seuil du cloître, les âmes les mieux armées. En tout cas, elle est toute pénétrée d’humanité et de raison. Pas un instant, cette mystique, si détachée des sens et de tout le sensible, n’oublie que nous avons un corps et que nous ne sommes, après tout, que des hommes. Elle a grand soin de la santé de ses religieuses. Il ne faut pas que des macérations excessives les rendent malades. Elles doivent être fortes pour l’oraison. Il faut l’être pour prier et pour souffrir. Certes, elle n’a pas peur des pénitences corporelles. Mais elle s’oppose, de tout son bon sens, aux austérités exagérées. Par exemple, elle blâme fort son frère Laurent qui, devenu d’une dévotion exaltée, vers la fin de sa vie, se disciplinait avec un sombre acharnement. Elle combat l’abus qu’il fait des cilices et des disciplines: «Dieu, lui dit-elle, aime mieux l’ardeur de votre charité que celle de votre pénitence...» De même pour ses religieuses. Si l’une d’elle est malade, si elle a des vapeurs, des visions troubles, des hallucinations qu’elle prend pour des apparitions célestes, que, tout de suite, on la mette à un autre régime: qu’on n’hésite pas à lui faire rompre le jeûne,--et même qu’on lui fasse manger de la viande. Si le mal persiste, qu’on l’envoie à la campagne pour se distraire. La chose essentielle est de se maintenir en joie. Une religieuse doit être gaie. C’est pourquoi sainte Thérèse abomine les mélancoliques. Pour elle, la mélancolie est un défaut rédhibitoire, et elle n’augure rien de bon d’une novice qui en est atteinte. Et c’est pourquoi encore elle ménage à ses religieuses toute espèce de distractions: musique et chant, improvisation de couplets et de cantiques spirituels, processions costumées, au son des flûtes et des tambourins, pour les jours de fêtes. Elle leur recommande enfin la lecture,--la lecture des «bons livres», cela va de soi. Rien, dit-elle, de plus efficace pour soutenir la méditation...
Mais la chose essentielle, à ses yeux, c’est le soin des âmes. Les âmes ont été créées libres par Dieu. Elles ont le droit de s’appartenir et de disposer d’elles-mêmes. Cette liberté des âmes est dans l’essence même du christianisme, et c’est ce qui excite contre lui tant de haines, en particulier celles de tous les ennemis de l’individu et de la liberté, quels qu’ils soient, quiconque en tient pour les doctrines d’oppression et de mort qui font de l’homme un instrument au service de la société ou de l’État. Les carmélites déchaussées seront donc libres dans leurs âmes et dans leurs consciences: notamment elles auront le droit de choisir leur confesseur, fût-ce en dehors de l’ordre des carmes et de tout autre ordre monastique. La Sainte se rappelle ce qu’elle a eu à souffrir de l’incompréhension et de l’hostilité de certains de ses directeurs; c’est pourquoi elle entend épargner cette cruelle épreuve aux jeunes nonnes du Carmel.
Enfin, la plus précieuse de toutes les prérogatives de l’âme est le droit à la solitude: _O beata solitudo!_ Se rappelant aussi combien elle a souffert de la promiscuité qui régnait à l’Incarnation, lorsqu’elle y entra, elle veut que ses carmélites puissent s’isoler et vivre comme des ermites au sein de la communauté. Cette prescription de la Fondatrice a été pieusement observée par ses filles spirituelles. Dans une règle apportée en France par les carmélites espagnoles et qui s’appelle: _Le Papier d’exaction_,--rédigée vraisemblablement pendant les premières années du XVIIe siècle,--je lis ces recommandations adressées aux religieuses: «Elles sauront que, dans cet ordre, l’on fait profession non seulement d’être religieuses, mais aussi d’être ermites, à l’imitation des anciens Pères des déserts, vivant en communauté, comme nous faisons. C’est ce que notre Sainte Mère, sainte Thérèse, dit en paroles expresses dans _Le Chemin de perfection_, et ailleurs elle nous apprend que ce que les carmélites doivent toujours désirer, c’est d’être seules avec le Seul...»
Etre seule avec le Seul! c’est un idéal qui ne se réalise guère qu’aux suprêmes étapes de l’oraison. Bien que sainte Thérèse admette en principe que toute créature est appelée aux plus hautes faveurs mystiques, elle est cependant obligée de reconnaître qu’il n’en est pas ainsi dans la pratique. Qu’importe! dit-elle; que celles qui ne parviennent point à ces hautes demeures ne se découragent pas: «En quelque état que l’on soit, on peut servir Dieu»,--et nommément par les œuvres de charité aussi bien que par le travail manuel. Les contemplatives, d’ailleurs, ne sont point dispensées de ce travail et elles doivent tendre à la vie active. La Sainte répète à plusieurs reprises que Marie est obligée de travailler comme Marthe. Elle-même donnait l’exemple: elle filait et faisait la cuisine.
Ainsi elle se fait humble avec les humbles. Bien plus, elle s’applique à leur mettre constamment sous les yeux la dignité de leur condition. Eux aussi, à leur place, ils travaillent à l’œuvre de perfection, d’où dépend le salut du monde. Car ce monde matériel n’est possible et n’est supportable qu’à la condition d’être suspendu à un monde de charité qui, tout à la fois, le nie et l’exalte.
II
SAINTE THÉRÈSE ET PHILIPPE II
Ce n’était pas tout que de poser devant les yeux du siècle ce haut idéal de vie monastique, de concevoir des plans de réforme et de fondation: l’âme agissante et avide d’apostolat qu’était sainte Thérèse ne pouvait se reposer que dans la réalisation,--et une réalisation aussi prompte et aussi complète que possible. Comme on s’en doute, ce ne fut pas chose facile.
La Carmélite avait d’abord annoncé à ses confidentes et à quelques religieux amis son intention de fonder un couvent sans revenus, où l’on ne vivrait, comme aux premiers temps du Carmel, que de la charité publique. Que la règle primitive des carmes ait comporté cette obligation de stricte pauvreté, la Sainte avoue qu’elle l’ignorait, et, très probablement, personne ne s’en souvenait, ou ne voulait s’en souvenir autour d’elle: de sorte que ce retour à une très ancienne coutume parut une audacieuse et même très dangereuse nouveauté. Enfin, par cette réforme, par l’austérité de sa discipline, par sa clôture plus sévère, par la réduction de ses religieuses à un très petit nombre, elle se séparait de tout son ordre, qui avait fini par adopter une règle mitigée et dont les couvents, on l’a vu, étaient fort peuplés.
Ce fut, contre elle et ses collaborateurs, un déchaînement de haine et de mauvais procédés, dont nous n’avons plus idée. Ses anciennes compagnes, les religieuses de l’Incarnation, crièrent au scandale: la fondation de Thérèse de Ahumada devenait un affront pour elles, comme si leur monastère était si corrompu qu’il fallût absolument le réformer pour qu’on y pût faire son salut. Thérèse, à les en croire, était une orgueilleuse, une ambitieuse, à moins que ce ne fût une folle et une illuminée: on ne parlait de rien moins que de la déférer à l’Inquisition. D’autre part, la municipalité d’Avila s’inquiétait de la création, dans ses murs, d’une nouvelle communauté, qui prétendait vivre d’aumônes. Comme si l’on n’avait pas, déjà, assez de pauvres à nourrir,--sans parler des moines mendiants établis dans la ville! Ceux-ci, à leur tour, ne pouvaient voir que de très mauvais œil des nonnes cloîtrées qui allaient leur faire concurrence, en détournant vers elles les aumônes et les cadeaux. C’est ainsi que, plus tard, à Séville, les franciscains commencèrent par susciter une guerre acharnée aux carmélites, n’hésitant pas à recourir aux pires moyens pour les empêcher de s’installer dans la maison qu’elles venaient d’acheter mystérieusement.
Thérèse dut s’occuper d’abord à désarmer ces hostilités et ces préventions. Les théologiens consultés par elle,--même ceux qui lui étaient le plus dévoués, comme le P. Pierre Ybañez, dominicain du couvent de Santo-Tomas,--se montraient opposés à la fondation d’un couvent sans revenus. Elle ne s’obstina point sur cette idée de pauvreté absolue. L’essentiel, à ses yeux, était la fondation d’un couvent réformé, celui qu’elle voulait établir à Avila, sous l’invocation de saint Joseph. Elle finit par convertir à son projet non seulement quelques dominicains et quelques jésuites, mais le provincial des carmes. Comment résister aux instances pressantes de Thérèse? Ce qu’elle demandait, c’était l’ordre exprès du ciel. Continuellement, elle avait des extases et des révélations, qui la poussaient dans cette voie. Le Christ lui-même parlait par sa bouche. Ainsi, elle sut intéresser à sa cause deux austères et pieux personnages qui, dès cette époque, avaient, dans toute l’Espagne, une grande réputation de sainteté: le dominicain Frère Louis Bertrand et le franciscain Frère Pierre d’Alcantara. Le premier, consulté par elle, ne lui répondit qu’au bout de trois mois, sans doute après avoir mûrement examiné la question et avoir reçu, à ce sujet, des communications surnaturelles. De son monastère de Valence, il écrivit à la carmélite de l’Incarnation les quelques lignes que voici:
«Mère Thérèse, j’ai reçu votre lettre. Et, parce que l’affaire sur laquelle vous me demandez mon avis touche de si près au service du Seigneur, j’ai voulu la Lui recommander dans mes pauvres prières et sacrifices, et c’est pourquoi j’ai tardé à vous répondre. Maintenant, je vous dis, au nom du même Seigneur, de prendre courage pour une telle entreprise, qu’Il vous aidera et vous favorisera. Et je vous donne l’assurance de sa part que cinquante ans ne passeront point que votre ordre ne soit un des plus illustres qu’il y ait dans l’église de Dieu,--lequel vous ait en sa sainte garde. FRÈRE LOUIS BERTRAND.»
La prédiction du dominicain de Valence se réalisa à la lettre,--et les Bollandistes nous assurent que, lors du procès de canonisation de saint Louis Bertrand, il fut tenu compte de cette lettre, comme témoignage de son esprit prophétique.
Saint Pierre d’Alcantara en écrivit une non moins belle à la future sainte Thérèse. Sans hésiter, il lui disait: «L’Esprit-Saint remplit l’âme de Votre Grâce... Je m’étonne qu’elle soumette à l’opinion des doctes une chose qui n’est pas de leur ressort. S’il s’agissait de procès ou de cas de conscience, il serait bon de prendre l’avis de juristes ou de théologiens. Mais, quand il s’agit de vie parfaite, vous n’avez à traiter qu’avec ceux qui la vivent... Et, en ce qui concerne les conseils évangéliques, vous n’avez pas à demander s’il est bien ou mal de les suivre... Si Votre Grâce veut suivre le conseil du Christ de viser à la perfection la plus grande en matière de pauvreté, qu’elle le fasse!...» Et il mettait, paraît-il, cette suscription en tête de ses lettres à la carmélite: «A la très magnifique et très religieuse dame doña Thérèse de Ahumada, dont notre Seigneur veuille faire une sainte!»
Ainsi encouragée et soutenue par des hommes de science et de vertu, elle se lança intrépidement dans son entreprise, tenant tête au clergé et aux religieux, comme à la municipalité et à la population entière de sa ville natale. Avant toutes choses, il lui avait fallu, pour sa fondation, un bref pontifical qui l’y autorisât. Ensuite, acheter clandestinement une petite maison, pour y installer ses douze religieuses, la faire restaurer et aménager, sans trop éveiller l’attention d’une petite ville soupçonneuse et cancanière. A cet effet, elle avait dû trouver de l’argent, des complicités et des appuis. Ce fut une lutte très longue et qui prend sous sa plume, quand elle la raconte, une tournure quasiment épique. Elle y révéla un courage, une obstination et, en outre, des qualités d’organisatrice et un esprit pratique tout à fait extraordinaire chez une femme de cinquante ans, qui avait passé sa vie dans la contemplation. Ces luttes recommencèrent pour chacune de ses autres fondations. Elle se consuma, jusqu’à la veille de sa mort, dans des tracas d’affaires et d’argent, dans des démarches continuelles auprès des autorités séculières ou ecclésiastiques, dans une résistance acharnée et quelquefois héroïque aux intrigues et aux mauvais traitements des carmes mitigés,--se traînant, malade et mourante, par les mauvaises routes de ce temps-là, s’occupant de tout et dans le plus petit détail: du ravitaillement de ses monastères, des arrivages de riz, de légumes ou de poisson, des muletiers, charretiers et messagers, qui faisaient la navette entre ses divers couvents. La question des charrois a une importance considérable dans ses lettres. Un grand bruit de charrettes, de galères et de tartanes accompagne ses glorieux projets de réformation. Avec cela, condamnée à de perpétuels et épuisants voyages, entretenant une correspondance qui lui prenait, souvent, la plus grande partie de ses nuits. Finalement, elle triomphe, mais elle était à bout de souffle: elle n’avait plus qu’à mourir...
A la fin de sa vie, elle avait fondé dix-huit monastères dispersés à travers les Castilles et l’Andalousie. Bientôt, ses carmélites essaimèrent en France et dans tout le reste de l’Europe. La prédiction de saint Louis Bertrand fut réalisée. Mais c’est surtout chez nous, dans la première moitié du XVIIe siècle, que les conquêtes de l’esprit thérésien furent nombreuses et profondes. Saint François de Sales, le cardinal de Bérulle, les solitaires eux-mêmes de Port-Royal en sont tout pénétrés: ce fut, comme on l’a dit, une véritable invasion mystique. On peut affirmer, sans trop forcer les termes, que le mysticisme, alors, devint à la mode, fut même une mode un peu mondaine. Mais, à côté d’excès quelquefois ridicules ou scandaleux, il y eut des résultats sérieux, durables et véritablement dignes de toute admiration. Des familles entières furent gagnées par les écrits thérésiens à la pratique de l’oraison. Après le père ou la mère, qui donnait l’exemple, les fils et les filles, à l’envi les uns des autres, entraient au couvent. Ce fut quelque chose d’unique et, semble-t-il, de miraculeux que cette action posthume et persévérante sur les esprits et les âmes. Thérèse a réellement ajouté à la religion des hommes de son temps.
* * * * *
La preuve la plus démonstrative peut-être de son influence, c’est le cas extraordinaire, étrange,--qui frappe si vivement l’imagination et qui excite en même temps la pensée,--de son grand et fameux contemporain: Philippe II, de sinistre réputation.
Peut-on considérer ce sombre et énigmatique personnage comme un disciple de sainte Thérèse? Oui, sans doute, dans une certaine mesure. Mais il ne faudrait pas aller trop loin. Il y a, entre ces deux natures, trop de différences et trop foncières, pour qu’on essaie de les rapprocher. L’amour, la charité brûlante dont Thérèse débordait manquait à Philippe. Et, d’autre part, si analogue que soit leur rôle dans la contre-réforme, il est évident qu’ils ne se sont point concertés pour une action commune. On a pourtant essayé de rapprocher directement ces deux grands adversaires de l’hérésie protestante. Quelques historiens ont cru pouvoir démontrer qu’il y avait eu, à l’Escorial, une entrevue entre le terrible autocrate et l’humble carmélite. Magnifique tableau d’histoire que cette confrontation de la Sainte et de l’homme en qui la littérature romantique s’est plu à voir un tortionnaire et un bourreau, pâle figure que rien n’illumine sinon le reflet des bûchers de l’Inquisition... Mais il faut en faire notre deuil: le fragment de lettre, sur lequel on s’appuie pour établir ce fait, paraît bien être apocryphe. Ces lignes, fort suspectes, auraient été écrites par sainte Thérèse elle-même à une de ses amies, doña Inès Nieto, femme de don Juan de Albornoz, secrétaire du duc d’Albe, pour lui conter, non sans une pointe de satisfaction vaniteuse, sa prétendue rencontre avec le Roi.
Voici la teneur de ce fragment: «Que Votre Grâce, doña Inès, se figure ce que pouvait éprouver une femmelette comme moi, quand elle s’est vue en présence d’un si grand monarque. J’étais toute troublée, lorsque je commençais à lui parler, parce que ses yeux perçants,--de ces yeux qui vous pénètrent jusqu’à l’âme,--étaient fixés sur moi et paraissaient me blesser comme des flèches. Cela fit que je baissai les miens et lui exposai ma requête en toute brièveté. Quand j’eus fini de l’informer de l’affaire, je tournai de nouveau mes regards vers son visage, qui était, en quelque sorte, changé. Ses yeux étaient plus doux et plus posés. Il me demanda si je désirais quelque chose d’autre. Je lui répondis que c’était tout ce que j’avais à lui demander. Alors, il me dit: «Va en paix! Tout s’arrangera selon tes désirs»: ce qui fut entendu de moi en grande consolation. Je m’agenouillai pour le remercier d’une si grande faveur. Mais il m’ordonna de me relever et, tout en faisant à la pauvre petite religieuse que je suis, son indigne servante, une si gentille révérence, que je n’en ai jamais vu de pareille, il me tendit sa main que je baisai. Et je sortis de là, pleine de jubilation et louant en mon âme la Divine Majesté pour le bien que ce César promettait de me faire...»
Et bien non! cette platitude ne peut pas être de sainte Thérèse! Un des thérésianistes les plus éminents et les plus compétents, le P. Silverio, le récent éditeur des œuvres de la grande mystique, est, paraît-il, de cet avis. Il donne surtout des raisons de style à l’appui de son sentiment. On pourrait en ajouter d’autres, tirées de l’histoire ou du caractère de la Sainte. Est-il vraisemblable que le Roi, qui se piquait de galanterie et qui refusait de se laisser baiser la main par n’importe quel prêtre, l’ait _tendue_ à une femme, une religieuse, une prieure de couvent, qui, dès cette époque, était en renom de sainteté? Mais il y a plus: toutes ces formules d’adulation et de révérence un peu servile à l’égard des puissants sont en contradiction avec tout ce qu’elle a écrit sur ce sujet. Dans son autobiographie, elle a blâmé à maintes reprises la phraséologie courtisanesque, les formules de courtoisie outrée dont on se servait dans la correspondance,--à tel point que Philippe II lui-même crut devoir régler cet abus par une pragmatique spéciale,--elle s’indigne contre l’étiquette de cour qui rend l’abord des rois de la terre si difficile, alors que le Roi du Ciel se donne à tous. Dans cette Espagne raffinée du XVIe siècle, les gens du peuple eux-mêmes exigeaient, comme les grands seigneurs, une politesse compliquée et fleurie. Par plaisanterie, sainte Thérèse demande à une de ses correspondantes si elle doit appeler «Votre Seigneurie» le maître-charretier qui fait les commissions du couvent. Un esprit si dégagé, si libre à l’égard des puissances, voire même un peu frondeur, semble bien incapable d’avoir parlé du Roi comme elle est censée le faire dans la lettre en question. Veut-on savoir ce qu’elle pense des grandeurs du monde, qu’on lise ce passage où elle nous raconte son séjour forcé à Tolède, dans le palais de doña Louise de la Cerda, la sœur du duc de Medina Celi: «Notre-Seigneur, dit-elle, veillait sur moi, et, durant mon séjour chez cette dame, Il me combla de grâces extraordinaires: Il m’accorda une admirable liberté d’esprit et _un profond mépris pour toutes ces vaines grandeurs de la terre_. Plus elles paraissaient imposantes à la vue, plus j’en découvrais le néant. Ainsi, en conversant chaque jour avec des femmes d’une naissance si illustre que j’aurais pu tenir à honneur de les servir, je me sentais _aussi libre que si j’avais été leur égale_...» Et plus loin, toujours à propos de cette hospitalité princière, elle ajoute: «En vérité, j’eus souverainement en horreur le désir d’être grande dame, et je disais au fond de mon cœur: Dieu m’en délivre!... Certes, c’est, selon moi, un des mensonges du monde de qualifier du nom de «seigneur» et de «maître» ces personnes qui sont esclaves en tant de manière...»
Après de telles déclarations, il est bien difficile, il faut l’avouer, d’admettre comme authentique cette lettre où la Sainte se déclare si ravie d’avoir baisé la main et d’avoir obtenu une révérence du Roi,--un peu comme Mme de Sévigné éperdue d’avoir dansé avec Louis XIV.