Part 20
C’est surtout à l’intérieur de la Péninsule que le danger islamique était redoutable et continuel. Et c’est là une chose que les Modernes ne comprennent plus. Admettons que la barbarie et le fanatisme aient été pareils chez les Maures et chez les Espagnols,--ce qui n’est pas vrai: l’Espagnol était alors le représentant de la civilisation,--il fallait que l’un des deux cédât la place à l’autre. Rappelons-nous, en effet, que, même après la prise de Grenade par les Rois Catholiques, les Maures ne cessèrent pas, pendant près d’un siècle, d’habiter l’Espagne, surtout les provinces méridionales. Mais il y en avait aussi en Castille et un peu partout. La trahison était installée au cœur du pays, ces Musulmans entretenant des relations plus ou moins clandestines avec leurs frères d’Afrique et ne cherchant qu’une occasion propice pour leur livrer les villes, ou les régions, où ils se trouvaient en majorité. Cela étant, on ne comprend pas les lamentations des historiens occidentaux qui déplorent l’expulsion violente ou même l’extermination des Maures espagnols: il y avait là, pour l’Espagne, une question vitale. Et rien n’est plus sot que de croire à une baisse de la culture, à un échec de la civilisation par le rejet de ces Africains à leur barbarie natale. Bien loin d’apporter la civilisation en Espagne,--et laquelle, grands dieux?--ce sont eux, ces hordes faméliques, venues des montagnes de l’Atlas et grossies par une foule d’aventuriers levantins et orientaux,--qui ont recueilli, en Andalousie, les restes de la civilisation latine expirante et qui n’ont paru la ranimer un instant que par l’aide et le génie du peuple vaincu, chez qui ils s’étaient implantés en parasites. Du jour où ils furent séparés de la latinité, c’en fut fait de leurs arts et de leurs sciences,--qui ne sont qu’un démarquage grossier de la science et de la pensée gréco-latines. Au Maroc, ce sont les «Andalous» qui ont tout fait. Dès que le Maroc fut coupé de l’Andalousie, il n’a plus rien produit d’original. On ne s’explique pas cette humiliante erreur des nôtres de leur attribuer une civilisation dont ils n’ont été que les stériles usufruitiers. Redisons-le encore une fois, puisque le préjugé contraire ne veut absolument pas capituler: les Maures n’ont apporté en Espagne ni des méthodes de culture, ni des procédés d’irrigation,--ni les seguias, ni les norias, ni les thermes: tout cela était connu et pratiqué en Espagne dès l’époque romaine et même carthaginoise. Si les catholiques, du temps de Charles-Quint ou de Philippe II, se sont acharnés à fermer ou à détruire les bains maures, ce n’est nullement par amour de l’ordure, c’est parce que ces bains étaient des lieux de réunion tout trouvés pour les conciliabules des Musulmans mal convertis et que ceux-ci pouvaient s’y livrer, loin de toute surveillance, aux ablutions rituelles prescrites par le Coran.
En réalité, l’histoire de la domination des Maures en Espagne n’est qu’un long et monotone tissu d’horreurs et d’atrocités. Les Espagnols ont pu être cruels dans leur répression: ils avaient affaire à un ennemi sauvage et passé maître dans l’art de raffiner ignoblement sa vengeance. Évidemment, rien ne les excuse d’avoir été, trop souvent, ignobles à leur tour. Mais quoi? Ils avaient devant eux les alliés de leurs pires ennemis,--d’ennemis sans cesse aux aguets et prêts à profiter de leurs moindres défaillances pour essayer de reprendre pied dans le pays. Il fallait que cela cessât, une bonne fois,--que l’Espagnol achevât la reconquête de sa patrie, avec son unité nationale.
Sans doute, les Maures d’Afrique ne pouvaient pas grand’chose sans les Turcs,--et les Turcs, livrés à eux-mêmes, sans le secours des organisateurs et des chefs européens, ne pouvaient pas non plus aller bien loin. Néanmoins, les corsaires barbaresques étaient toujours capables de porter le trouble et la dévastation dans les provinces méridionales et orientales de l’Espagne, où, d’ailleurs, des populations entières de Morisques, avides de reconquérir leur liberté, les acclamaient comme des libérateurs. Ils ne s’en privaient pas. Pendant des siècles, ils ont razzié et ravagé les côtes espagnoles, comme celles de Sicile et de Calabre, de Ligurie et de Provence. Nulle sécurité dans ces parages: c’étaient des descentes continuelles, les habitants des villages et des petits ports côtiers, des villes fortes elles-mêmes, emmenés en captivité. L’audace de ces pirates était inouïe: ils venaient revendre aux Espagnols les esclaves qu’ils avaient faits chez eux. Il y a, dans la vie de saint Louis Bertrand, un épisode qui nous met réellement sous les yeux ce qu’était le péril de la mer à cette époque.
Le saint, alors maître des novices, se trouvait au couvent des Dominicains de Valence. Soudain, le bruit se répand en ville que des galères barbaresques ont jeté l’ancre au Grao, le port de Valence: «Le but des corsaires, nous dit le biographe du saint, était de proposer aux habitants la mise en liberté, moyennant rançon, de nombreux chrétiens capturés sur les côtes d’Espagne. En attendant qu’on eût réuni la somme réclamée, leur capitaine, entouré de sa garde, eut l’insolence de se promener dans la ville. Les Valenciens durent subir cette humiliation. Sans doute les autorités craignirent, en les molestant, d’exposer la vie des captifs entassés sur les galères. C’était un jour de fête religieuse, et tout le monde s’indigna de cette provocation et surtout de cette espèce d’outrage à la religion. Saint Louis, plus que personne, y fut sensible... Or, ce même soir, les novices prenaient leur récréation au jardin du couvent, et le saint leur avait adressé quelques brèves paroles au sujet de la fête du jour, quand, soudain, saisi d’une pieuse colère, il s’écria: «Comment se retenir, mes enfants, quand on pense que ces ennemis du Christ, après tout ce qu’ils ont fait aux Chrétiens, ont osé se pavaner aujourd’hui à travers la ville et, à cette heure même, s’éloignent en triomphe! C’est à nous, mes enfants, de mettre ordre à cela! Tombons à genoux du côté de la mer, et récitons avec ferveur un psaume contre les Maures!» Surexcités par ces paroles toutes brûlantes, les novices tombèrent à genoux et récitèrent le psaume avec le saint. Quelques instants après, les galères turques mettaient à la voile. Mais elles n’étaient pas loin qu’une tempête d’une épouvantable violence s’élevait tout à coup, les enveloppait et les engloutissait...»
Ah! que j’aime donc ce saint énergique qui, devant un désordre scandaleux, n’hésite point à recourir aux alliés les plus violents, pour remettre les choses en place. Cette fois, par miracle, il avait suffi d’un psaume. Mais, en temps ordinaire, ce sont de bonnes troupes de guet et tout un cordon d’ouvrages fortifiés qu’il aurait fallu pour tenir l’ennemi en respect. Au moment où ces événements se passaient à Valence, on s’y souvenait encore de la panique qui, quelques années plus tôt, avait bouleversé la contrée, à la nouvelle que le fameux Barberousse, soutenu par les Turcs, mobilisait, dans le port d’Alger, une flotte entière pour envahir le Midi de l’Espagne. On conçoit que Philippe II ait désiré en finir avec cet ennemi insupportable. Lorsque les Maures andalous se soulevèrent dans les montagnes des Alpujarras, il se décida à réunir une véritable armée sous le commandement de son propre frère, don Juan d’Autriche, et à réduire enfin ces perpétuels révoltés. De part et d’autres, ce furent des atrocités sans nom. Devant un tel débordement de brutalité et de méchanceté humaines, on finit par perdre la notion du juste et de l’injuste, et l’on confond ces deux ennemis acharnés à se torturer et à s’entre-détruire, dans une égale réprobation. Et pourtant, il fallait que l’Espagne et la civilisation occidentales fussent, une bonne fois, délivrées du péril musulman.
Le bruit de ces représailles sanglantes, de ces massacres et de ces déportations se propageait sans nul doute jusqu’à la paisible Avila, où, très probablement, il y avait encore des Maures, ou tout au moins des Morisques. Lorsque sainte Thérèse était petite fille, il y en avait certainement dans le voisinage, puisqu’elle voulut, avec son frère Rodrigue, aller évangéliser ces Infidèles et s’offrir au martyre. A la fin de sa vie, dans une lettre adressée à une carmélite de Séville, elle parle une dernière fois des Musulmans. On disait, à ce moment-là, que les Morisques d’Andalousie avaient pris les armes pour un soulèvement général: «On vient de m’annoncer, dit-elle, que les Morisques du pays où vous êtes voudraient prendre d’assaut Séville...» Et elle ajoute, sur un ton mi-plaisant mi-sérieux: «Vous auriez là une belle occasion d’être martyres. Sachez vous assurer de cela et dites à la Mère sous-prieure de nous l’écrire...» Quoi qu’il en soit, il ne semble pas que, tout en connaissant la gravité de la menace islamique, elle y ait attaché une importance capitale. Elle sait par expérience ce que c’est que le Maure. Ces Musulmans fanatiques ne connaissent que la force. On peut toujours leur opposer une force supérieure. Et puis enfin, après ces ultimes expulsions, ils sont loin de l’Espagne. Il y a la mer entre eux et la Chrétienté,--du moins la Chrétienté occidentale. Au contraire, les Protestants étaient sur toutes les frontières de la monarchie. Et, s’ils n’y pénétraient pas toujours matériellement, ils s’y insinuaient, à petit bruit, par leurs livres et par leurs idées. Ici la force ne servait de rien. Il fallait combattre l’esprit par l’esprit. Thérèse l’écrit en propres termes dans ses exhortations à ses religieuses: «C’est du bras ecclésiastique et non du bras séculier que doit nous venir le secours.»
Ces ennemis subtils, insaisissables, omniprésents, voilà ceux qui la préoccupent par-dessus tout. C’est pour résister à l’invasion protestante que Thérèse se fait réformatrice et fondatrice de monastères. Elle le répète et l’affirme de la façon la plus catégorique dans le _Chemin de perfection_, après l’avoir déjà dit dans son autobiographie: «Ayant appris vers ce même temps (celui de la fondation du couvent de Saint-Joseph, à Avila) les coups portés, en France, à la foi catholique, les ravages que ces malheureux luthériens y avaient déjà faits et les rapides accroissements que prenait, de jour en jour, cette secte désastreuse, j’en eus l’âme navrée de douleur. Dès ce moment, comme si j’eusse pu, ou si j’eusse été quelque chose, je répandais des larmes aux pieds du Seigneur, et je le suppliais de porter remède à un si grand mal. J’aurais donné volontiers mille vies pour sauver une seule de ces âmes que je voyais se perdre en si grand nombre dans ce royaume. Mais, hélas! étant femme et encore bien pauvre de vertu, je me voyais dans l’impossibilité de servir en rien la cause de mon divin Maître. Cependant j’étais sans cesse poursuivie par un désir qui me consume encore: voyant que cet adorable Maître avait tant d’ennemis et si peu d’amis, je souhaitais que, du moins, ceux-ci fussent d’un dévouement à toute épreuve. Ainsi, je résolus de faire le peu qui dépendait de moi, c’est-à-dire de suivre les conseils évangéliques avec toute la perfection dont je serais capable et de porter ce petit nombre de religieuses réunies à Saint-Joseph à embrasser le même genre de vie... Enfin il me semblait qu’en nous occupant tout entières à prier pour les défenseurs de l’Église, pour les prédicateurs et les savants qui combattent pour elle, nous viendrions, selon notre pouvoir, au secours de ce divin Maître si indignement persécuté...» Et, plus loin, elle ajoute: «En portant mes regards sur les grands maux causés par les hérétiques de nos jours et sur _cet incendie que les forces humaines ne sauraient éteindre_, il m’a semblé qu’il ne fallait rien moins à l’Église de Dieu qu’une armée d’élite pour briser l’effort de l’hérésie et arrêter ses progrès.»
Cette armée d’élite, ce sera le Carmel réformé. A l’origine de sa réforme, il y a «une indicible douleur à la vue de tant d’âmes qui se perdent et, en particulier, de ces malheureux luthériens, que le baptême avait rendus membres de l’Église.» Et il y a un grand désir: sauver, régénérer le plus d’âmes qu’elle pourra. Elle sent le péril que l’hérésie fait courir à l’Église. Non seulement, celle-ci découronne le catholicisme, en le mutilant dans ses dogmes et dans sa morale, mais elle le vide peu à peu de son contenu surnaturel. Elle l’embourgeoise et le rapetisse en le ramenant à l’unique mesure de la vie laïque,--en supprimant la vie monastique.
Et d’abord ils nient le dogme de la Présence réelle: le Saint Sacrement, «ce chef-d’œuvre, dit-elle, de la dilection de Dieu pour nous, est l’objet de la haine de ces hérétiques...» En le niant, ils semblent poser des limites à la puissance de Dieu. C’est déjà l’étonnement de Pascal devant le timide rationalisme protestant: «Que je hais cette sottise! s’écrie l’auteur des _Pensées_: si Jésus-Christ est Dieu, quelle difficulté y a-t-il là?» Conséquents avec cet irréalisme, les Protestants, après avoir nié la réalité substantielle du Christ dans l’hostie, proscrivent le culte des images,--et de toutes les images,--c’est-à-dire tout ce qui rappelle l’Humanité du Christ, comme si Jésus n’avait été qu’un pur esprit: ce qui les achemine à nier le Mystère même de l’Incarnation, à oublier que le Fils de l’Homme a eu un corps pareil au nôtre et qu’Il a vécu de notre vie... Cent fois, sainte Thérèse revient sur la nécessité du culte de «la Sainte Humanité» et sur l’utilité des images. Les catholiques qui ont peur de matérialiser leur pensée, en méditant sur l’Humanité du Christ, ou en contemplant ses images, finissent par glisser à l’erreur des Protestants: «Qu’ils sont à plaindre, dit-elle, ces malheureux, qui, par leur faute, se privent d’un si grand bien! Ils se trahissent par là et font voir qu’ils n’aiment pas le divin Maître. S’ils l’aimaient, ils se sentiraient tressaillir de joie à la vue de son portrait, puisque, ici-bas même, l’œil tombe avec bonheur sur le portrait d’un ami...» On allèguera peut-être que, du moment que dans l’oraison, l’âme doit se dépouiller de tout le sensible, il faut qu’elle s’élève également au-dessus de l’Humanité du Christ, qui, à partir d’un certain moment, deviendrait un véritable obstacle au recueillement parfait de l’âme. A cela, la prieure de Saint-Joseph, s’adressant à ses religieuses, répond sans nulle hésitation: «Veuillez m’en croire, mes filles, il est dangereux de mettre ainsi la Très Sainte Humanité de Notre-Seigneur au rang des obstacles. Par ce moyen, le démon pourrait arriver jusqu’à nous faire perdre la dévotion envers le Très Saint Sacrement.»
D’autre part, en proscrivant les reliques des saints et la vénération de ces reliques, les protestants s’attaquent aux corps sanctifiés par l’Esprit-Saint, et, de proche en proche, ils menacent le dogme de la résurrection de la chair. Ils s’en prennent à l’idée même de la sainteté. Bien plus, en détruisant la vie monastique, ils s’en prennent aux conditions mêmes de la sainteté. Sans doute, il y a toujours eu des saints hors du cloître, mais non sans pratiquer une ascèse analogue à celle du cloître. Par leur guerre aux moines et aux religieuses, ces hérétiques ruinent l’idéal complet de la perfection chrétienne: chasteté, pauvreté, obéissance. La dignité éminente de la virginité est méconnue, de même l’efficacité des macérations et des disciplines,--ce que sainte Thérèse appelle: «l’ineffable trésor caché dans la souffrance.» En brûlant les monastères, les protestants s’acharnent à rendre impossible un type supérieur d’humanité,--pour ne pas dire ce qu’il y a de plus parfait dans l’ordre humain. Qu’on songe, en effet, à ce que doit être le moine accompli,--et au long et véritablement héroïque labeur qui l’amène peu à peu à la perfection: maîtrise de ses sens et maîtrise de soi-même (comparés à l’idéal du moine tous les autres hommes sont mal élevés, ils n’ont pas reçu l’éducation véritable, celle qui transforme complètement la nature et qui la rend apte à se transcender elle-même)--avec cela, culture de l’âme, culture de toute une variété de sentiments inconnus du commun, depuis les plus tendres et les plus délicats jusqu’aux plus intenses et aux plus sublimes;--culture de l’esprit enfin, grâce à des méthodes qui lui permettent de pénétrer dans des régions intellectuelles fermées au plus grand nombre. En réalité, le moine parfait est le chef-d’œuvre de l’humanité. C’est pourquoi sainte Thérèse répète ces paroles qu’elle dit avoir recueillies des lèvres mêmes du Christ: «Que deviendrait le monde, s’il n’y avait des religieux?...»
Car la vie du monde n’est possible que par l’effort surhumain de quelques-uns, qui donnent aux hommes l’exemple de mépriser ce pourquoi ils s’entre-tuent, de nier ce qu’ils croient être l’unique raison de vivre et qui les rend si durs les uns aux autres. Ainsi, en s’efforçant de maintenir le christianisme intégral, Thérèse a travaillé, en même temps, dans le sens du _plus humain_. La catholicité de ce temps-là, guidée par le même esprit qui l’animait, entraînée aussi par sa pensée et par son exemple, a sauvé, en fin de compte, les principes de la vieille civilisation latine. Par le culte de l’Humanité du Christ et la vénération des images, elle a conservé la supériorité séculaire de ses arts plastiques. Les pays catholiques sont restés des pays de peintres, de sculpteurs et d’architectes. Par la confession auriculaire et l’habitude de l’examen de conscience, elle a enseigné aux écrivains profanes l’analyse psychologique, et, par l’importance qu’elle attribue aux cas de conscience et aux conflits intérieurs, elle a fourni au drame un nouvel aliment. Les peuples protestants sont, en général, de mauvais psychologues et de médiocres dramaturges. Enfin, par la part prépondérante qu’elle accorde au surnaturel, elle a continué à élever le monde occidental au-dessus de la platitude et de la bassesse pratiques. Elle a contribué à la beauté, à la noblesse, à l’élégance même de la vie.
Assurément sainte Thérèse ne s’est nullement préoccupée de ces choses, quoiqu’elle fût bien loin de les mépriser. Personne n’a été plus assurée que la beauté est un reflet de Dieu,--en tout cas un moyen pour s’élever à Dieu. Elle écrit, dans une de ses lettres, à la prieure des Carmélites de Séville, qui, des fenêtres de leur couvent, s’amusaient à regarder les galères pavoisées sur le Guadalquivir: «Pensez-vous que ce soit peu de chose que d’être dans un monastère d’où vous puissiez voir ces galères dont vous me parlez? Les sœurs de Castille vous portent grande envie: _car cela est d’un grand secours pour louer Notre-Seigneur_.» Petit détail, sans doute, mais qui en dit long sur la sensibilité de la Sainte: la vue d’un beau navire, comme celle d’un beau paysage, la mettait dans un état propice à l’oraison... Quoi qu’il en soit, il est impossible que cette Latine de vieille civilisation ne soit pas entrée dans un grand tremblement, à la nouvelle des atrocités et des destructions sauvages que les guerres religieuses de cette époque multipliaient en France et en Allemagne. Le protestantisme qui incendiait les cathédrales et les couvents, qui brisait les reliquaires et les statues de saints, devait lui apparaître comme un retour honteux à la barbarie. Devinait-elle déjà, avec son sens prophétique, ce qu’allait devenir un monde de plus en plus matériel, de plus en plus coupé du surnaturel, plié uniquement sur les besognes mécaniques de l’industrie, où l’homme est l’esclave des machines et de l’État, livré sans défense à une basse démagogie qu’exploite une poignée de coquins et se détruisant lui-même par la frénésie de ses concupiscences déchaînées!...
Se dresser contre cela, c’était la tâche la plus pressante, celle qui ne souffrait aucun délai. Au sortir de ses extases, elle en voyait la nécessité dans une lumière éclatante. Elle brûlait d’une ardeur incoercible d’apostolat. Elle aurait voulu intéresser le Roi lui-même (qui, d’ailleurs, ne tardera pas à la comprendre) à l’œuvre capitale de sa réforme. Elle s’écriait: «Je sens, pour dire des vérités si salutaires à ceux qui gouvernent, un zèle qui me tue!» Elle n’admet pas qu’on hésite, qu’on s’occupe d’autre chose, que ses religieuses, importunées par de mauvais dévots, consentent à prier, par exemple, pour le succès d’un procès, ou pour une bagatelle semblable: «Eh quoi? dit-elle, toute la Chrétienté est en feu! Ces malheureux hérétiques veulent, pour ainsi dire, condamner une seconde fois Jésus-Christ, puisqu’ils suscitent contre lui mille faux témoins et qu’ils s’efforcent de renverser son Église! Et nous perdrions le temps en des demandes qui, si elles étaient exaucées, ne serviraient peut-être qu’à fermer à une âme la porte du Ciel. Non certes, mes sœurs, ce n’est pas le temps de traiter avec Dieu d’affaires si peu importantes! Et, s’il ne fallait avoir quelque égard pour la faiblesse humaine, qui se réjouit d’être aidée en tous ses besoins et à laquelle il ne faut point refuser cette consolation, quand elle dépend de nous, je serais fort aise que chacun sût que ce n’est point pour de semblables intérêts que l’on doit prier avec tant d’ardeur dans ce monastère...»