Part 19
Tous les états mystiques qui précèdent peuvent être considérés comme les fiançailles de l’âme avec son créateur. Un moment vient où l’union s’accomplit. Thérèse en fut avertie par la vision que voici: «La seconde année de mon priorat à l’Incarnation, le jour de l’octave de saint Martin, j’étais sur le point de communier, quand le Père Jean de la Croix, qui me donnait la Sainte Hostie, la partagea en deux, pour en donner la moitié à une sœur. Je pensai que ce Père agissait ainsi, non parce qu’il n’y avait pas assez d’hosties, mais parce qu’il voulait me mortifier, car je lui avais dit que j’aimais beaucoup recevoir de grandes hosties: je savais bien que cela importait peu et que le Seigneur est tout entier dans la plus petite partie. Pour me faire comprendre que cela importait peu, en effet, Sa Majesté me dit: «N’aie pas peur ma fille, que personne te sépare jamais de moi!» Et alors le Seigneur m’apparut dans une vision imaginaire, comme d’autres fois, au plus intime de mon âme, et Il me donna sa main droite et me dit: «Vois ce clou! C’est le signe que, à partir d’aujourd’hui, tu seras mon Épouse. Jusqu’à présent, tu ne l’avais pas mérité: à l’avenir, non seulement tu verras en moi ton Créateur, ton Roi et ton Dieu, mais tu auras soin de mon honneur comme ma véritable Épouse: mon honneur est le tien, et ton honneur est le mien.» Cette grâce fut si puissante que j’étais comme ravie hors de moi, et, dans ce transport, je dis au Seigneur: «Ou transformez ma bassesse, ou ne m’accordez pas une telle faveur!» Il me semblait, en effet, qu’elle était excessive pour ma faible nature. Je demeurai ainsi tout le jour profondément ravie. Depuis lors, j’ai éprouvé les effets merveilleux de cette grâce, et, d’un autre côté, je suis plus confuse et plus affligée que jamais, quand je vois combien je suis loin d’y répondre...»
Quelque temps après, elle obtint une confirmation de cette haute faveur: «Étant un jour, dit-elle, au couvent de Veas, Notre-Seigneur me dit que, puisque j’étais son Épouse, je pouvais tout lui demander et qu’il me promettait de m’accorder tout ce que je lui demanderais. Et, en signe de cela, il me donna un bel anneau avec une pierre semblable à l’améthyste et d’une splendeur bien différente de celle d’ici-bas et Il me la mit au doigt. J’écris cela, pleine de confusion, en voyant la bonté de Dieu et, d’autre part, ma vie misérable...»
Toutes ces visions, imaginaires ou intellectuelles, ne sont que des preuves, pour ainsi dire tangibles, de l’union. Le mariage spirituel proprement dit est tout autre chose: «Dans les autres grâces, affirme sainte Thérèse, dont j’ai dit que Dieu favorisait l’âme, les sens et les puissances étaient comme les portes par lesquelles l’âme entrait dans ces demeures... Mais, dans l’accomplissement de ce mariage spirituel, le Divin Maître procède d’une manière fort différente: il apparaît dans le centre de l’âme, non par une vision imaginaire, mais par une vision intellectuelle plus délicate encore que les précédentes et de la même manière que, sans entrer par la porte, il apparut aux apôtres, lorsqu’Il leur adressa ces paroles: _La paix soit avec vous._ Ce que Dieu, dans ce centre, communique à l’âme, en un instant, est un si grand secret, une si haute faveur et transporte l’âme d’un si inexprimable plaisir que je ne sais à quoi le comparer. Tout ce que j’en puis dire, c’est que Notre-Seigneur veut lui faire voir, en cet instant, la grandeur de la gloire qu’il y a dans le Ciel, et cela par un mode sublime, dont n’approche aucune vision ni aucun goût spirituel. Ce que je comprends, c’est que l’esprit de l’âme, comme je l’appelle, devient une même chose avec Dieu. Ce grand Dieu, qui est esprit, afin de montrer combien il nous aime, a ainsi voulu faire connaître à quelques âmes, par une connaissance expérimentale, jusqu’où va cet amour... Malgré sa Majesté infinie, Il daigne s’unir de telle sorte avec sa créature que, comme ceux qui ne peuvent plus se séparer, Il ne veut plus se séparer d’elle.»
* * * * *
Voilà donc le sommet de l’union mystique: c’est le sentiment paisible et permanent d’une union intime avec Dieu, sentiment dont l’âme ne peut être distraite ni par ses occupations ni par les choses extérieures.
Ce qui frappe dans ces états,--visions, révélations, illuminations, extases,--de sainte Thérèse, c’en est d’abord le caractère hautement intellectuel. Pour cette raison, ils ne sauraient être comparés au psychisme inférieur du rêve et de l’hallucination. La Sainte elle-même a prévu les objections qu’on peut lui adresser, les rapprochements tendancieux qu’on peut faire entre ces états et d’autres d’un caractère nettement pathologique. Ici encore, il faut s’émerveiller de la vigueur dialectique de son esprit, de la prudence, de la finesse, de la pénétration de sa critique. Elle fait remarquer la fréquence, pour ne pas dire la continuité de ces visions, qui finissent par devenir, chez elle, des phénomènes en quelque sorte normaux. Et ainsi elle a pu se livrer à des expériences répétées. Elle les a comparées, examinées et critiquées en détail: de là le ton d’assurance qu’elle ose prendre. Elle sait ce qu’elle dit, lorsqu’elle prononce une affirmation. Elle insiste intentionnellement sur ce fait que ses visions imaginaires sont relativement rares: la plupart sont de l’ordre intellectuel, c’est-à-dire sans mélange d’éléments sensibles. Or, dans l’hallucination, le malade est illusionné dans tous ses sens. Il croit à la réalité extérieure de l’image hallucinatoire: il la touche, comme il la voit. Sainte Thérèse n’a jamais eu d’hallucinations proprement dites, et voilà ce qu’il faut souligner fortement. Même dans ses visions imaginaires, elle sait très bien,--et elle ne cesse de le répéter,--que l’image est tout intérieure et n’a aucune réalité physique. Rappelons enfin un autre critère, dont elle-même s’est servie et qui semble bien péremptoire: c’est l’influence bénéfique, nourrissante et exaltante de l’extase, alors que celle de l’hallucination est déprimante, épuisante et stérile. Après ses extases, non seulement Thérèse se trouve augmentée d’âme et d’intelligence, débordante d’énergie et de désir d’action, mais elle, la perpétuelle malade, elle se sent mieux dans son corps. Après ses ravissements, elle entre dans une période plus ou moins longue de santé relative.
Cet accroissement d’être, cette introduction dans l’âme de la voyante de notions et d’idées nouvelles, qui paraissaient entièrement hors de ses prises, étrangères à ses préoccupations, tout cela permet de supposer l’action d’une puissance extérieure et supérieure à celles que nous connaissons. En tout cas, pour un esprit véritablement critique qui a examiné avec soin les états de sainte Thérèse ou de tout autre mystique qualifié, il est impossible de ne pas se poser la question de savoir si ces états n’auraient pas une cause extérieure et objective. Nier à priori cette question et tout expliquer par le subconscient, c’est ne rien expliquer du tout. Le moi humain n’est pas l’unique réalité. Combien il semble plus raisonnable d’admettre que ces états extraordinaires sont dus à une cause que nous ignorons et qu’ils traduisent dans un langage, proportionné à notre intelligence, des réalités que nous ignorons également!
En tout cas, personne ne nous aura donné, comme cette femme extraordinaire, le sentiment de la découverte. Autant et plus que ses frères, les «Américains», elle a conquis des continents inconnus. Mieux encore: elle a pénétré dans des régions fermées à la plupart des hommes, et elle nous en a rapporté des nouvelles, qui, comme le dit le P. Léonce de Grandmaison, sont comparables à «ces documents rapportés par les explorateurs de terres inaccessibles». Même aux incroyants nul n’aura donné, à un pareil degré, le sentiment de l’illumination et de l’éblouissement devant le mystère...
IV
L’IDÉAL DE L’ASCÈTE ET DU SAINT
C’est seulement pendant la dernière période de sa vie, environ dix ans avant sa mort, que Thérèse parvint à cette suprême étape du mariage spirituel. Petit à petit, elle prit conscience des effets de cette union. Habile comme toujours à s’observer et à s’analyser elle-même, elle les a décrits tout au long dans les conclusions de ses _Moradas_.
D’abord, un entier oubli de soi-même. Devenue l’Épouse du Christ, l’âme n’a plus d’autre souci que le service de l’Époux. Travailler pour sa gloire, voilà, désormais, toute sa vie: «Occupe-toi de mes affaires, dit le Seigneur à sa servante: je m’occuperai des tiennes.» Et ainsi elle n’a plus d’autre désir que de pâtir et de souffrir pour Lui. Elle n’aspire plus aux grâces et aux consolations du début, à toutes ces «douceurs» que Dieu accorde à l’âme novice pour l’engager et l’entraîner dans les voies spirituelles. Elle sait, maintenant, que la vraie voie, c’est la voie de douleur,--le Chemin de la Croix. C’est pourquoi elle ne s’effraie plus de souffrir. Les persécutions mêmes lui causent une grande joie. Elle prie pour ses persécuteurs et pour ses ennemis. Au milieu de ses tribulations et de ses épreuves, la certitude d’être constamment unie à Dieu lui suffit, et, d’avance, elle accepte et elle est satisfaite de tout ce qu’il plaît à l’Époux d’ordonner pour elle.
Elle ne souhaite plus de mourir, mais seulement de souffrir. Maintenant elle consentirait à vivre plusieurs existences et même des existences sans fin, uniquement pour se sacrifier, pour que Dieu soit plus aimé, plus loué, mieux servi. Absorbée par le soin du service, elle n’éprouve plus de sécheresse, ni de peines intérieures, Dieu étant toujours présent en elle et, en quelque sorte, sous-entendu dans ses moindres paroles et dans ses moindres actions. Si, par hasard, elle pouvait l’oublier un instant, Dieu se rappellerait aussitôt à sa conscience en excitant, dans la partie la plus tendre de son âme, un vif élan d’amour. Les extases et les ravissements lui sont devenus inutiles. Tous ces mouvements impétueux se font, en elle, de plus en plus rares. On dirait que Dieu l’a fortifiée contre ces troubles profonds qui, autrefois, la bouleversaient jusque dans son corps. A présent, le corps et l’âme sont capables de supporter, sans fléchir, les plus hautes faveurs. L’union mystique apporte à l’Épouse un calme, une sérénité à peu près inaltérables. Cette paix n’est pas absolue, car l’âme peut être encore troublée ou obscurcie par des fautes vénielles. Toutefois, ce ne sont là que des défaillances passagères: ce qui caractérise cet état suprême, c’est le repos merveilleux dont l’âme jouit.
Ce repos est, pour elle, une véritable nouveauté. Elle en avait été privée pendant la majeure partie de sa vie, surtout dans cette période critique, qui va de 1555 à 1561,--la période de persécution et de combat, qui coïncide avec les grandes grâces et les grands ravissements. Nous venons de la suivre jusque-là. On peut dire qu’à cette époque, elle n’a pas encore atteint les derniers sommets de la perfection et qu’il lui reste encore une assez longue route à parcourir pour connaître le calme complet de l’âme. Néanmoins, dès cet instant, elle a clairement conscience de la tâche à accomplir, tant au dedans d’elle-même qu’au dehors. Elle a vu ou entrevu ce que doit être l’idéal monastique. Un type d’ascète et de saint, ou, pour mieux dire, le type même du saint s’est posé devant ses yeux.
Dans la ferveur surexaltée de son amour, elle est, dès maintenant, arrivée au détachement complet par la complète désillusion. Elle connaît l’envers de la toile. Et, dès lors, c’est le renversement absolu des valeurs conventionnelles. Le monde des sens n’existe plus à ses yeux. «Tout est néant, _todo es nada_,» se plaisait-elle à répéter, même dès son enfance et dès sa première jeunesse. Aujourd’hui, elle dit: «Tout est un songe, _todo es un sueño_»: il n’y a de vivants que ceux qui vivent de la vie spirituelle: «Oui, écrit-elle, ce sont ceux-là qui me paraissent les vrais vivants, tandis que ceux qui vivent de la vie de la terre me semblent tellement morts que le monde entier n’offre à mes yeux aucune compagnie. Tout ce que je vois me paraît un songe, tout ce que je perçois par les yeux du corps une dérision: au contraire ce que j’ai vu avec les yeux de l’âme est tout ce que je désire, et, comme je m’en vois bien loin, c’est la mort pour moi.» Ainsi, l’illusion est dissipée, le voile est déchiré, la duperie a fait place à la réalité. Le mouvement de la chute est enrayé et redressé. A la fascination des choses d’En-bas s’est substitué l’amour des choses d’En-haut...
Mais, pour en arriver là, toute une ascèse contraire à la nature, toute une négation violente autant qu’héroïque a été nécessaire. Cette négation si difficile n’a pu s’obtenir que dans certaines conditions: retranchement, solitude, silence. Vivre loin du monde et du bruit,--loin de l’irréel, ou,--ce qui est pire,--du mauvais. De là la nécessité du cloître, de la séparation et de la clôture sévères... Thérèse regarde son couvent de l’Incarnation, et elle en voit tous les défauts: tant de portes ouvertes sur le dehors! tout ce flot de visiteurs profanes! Les nonnes rompant sans cesse la clôture! Le monastère est si pauvre que la communauté ne peut pas nourrir toutes ses religieuses et que beaucoup d’entre elles sont obligées de faire de longs séjours, soit dans leurs familles, soit chez des personnes amies, pour diminuer d’autant la dépense de leur entretien. Comment s’étonner que, dans une maison ainsi ouverte à tout venant, la piété ne soit pas très fervente, ni la règle très observée?... Celles qui veulent vivre d’une vie plus parfaite se voient en butte à l’hostilité des autres. Exposée à cette malignité sournoise, ou à une guerre franchement déclarée, Thérèse finit par perdre patience. Un beau jour, elle forme le projet de quitter cette maison où elle sent que tout lui est contraire: «Je voulus, dit-elle, sortir du monastère où j’étais et m’en aller avec ma dot dans un autre couvent du même ordre. Je savais que l’observance en était plus étroite et qu’on y pratiquait de très grandes austérités. De plus, il était fort éloigné, ce qui me souriait beaucoup par l’espoir d’y vivre inconnue. Mais mon confesseur ne voulut jamais me le permettre...»
Cette interdiction du confesseur est quelque chose de réellement providentiel. En obligeant Thérèse à rester à l’Incarnation, elle va la fortifier dans ses projets de réforme. Pour vivre de la vie pleinement chrétienne, il faut aller jusqu’au bout de la règle ascétique, et, par conséquent, instaurer ou restaurer celle-ci dans toute sa rigueur. Ce n’est pas là une idée très spéciale de nonne hypnotisée par de puériles minuties de dévotion: c’est le souci de manifester aux yeux du monde l’idéal du renoncement chrétien dans toute sa splendeur et dans toute sa logique intransigeante. C’est la Vérité des vérités qu’il importe de proclamer et d’environner d’une lumière persuasive: Le monde est un songe: il n’y a de vrai que l’éternel Amour. Pour le signifier au monde, il faut se séparer de lui, se recueillir dans la contemplation de la vie véritable,--souffrir, aimer la douleur, pour insulter à ce que le monde aime par-dessus tout. Alors, nécessité de revenir à la règle stricte! Nécessité de la clôture, des grilles, des voiles, des disciplines!... Si l’on a bien compris tout cela, on ne trouve plus étrange l’appareil de défense qui entoure les Carmels, surtout certains vieux Carmels espagnols. Ces grilles massives, véritables barreaux de cachots, tout hérissés de longues pointes, ce n’est pas pour arrêter d’hypothétiques ravisseurs, des don Juans déguisés, c’est pour frapper les imaginations, obliger le passant frivole à réfléchir,--c’est pour signifier le retranchement de l’ascète et de la vie religieuse, son hostilité contre un monde illusoire et dépravé. Cette nudité des murs, cette austérité, cette pauvreté de tout, c’est pour symboliser le désert du monde,--ce désert qui oblige l’âme à se retourner vers l’Unique.
Il faut donc se séparer du monde! Et, voici le paradoxe merveilleux: s’en séparer pour être davantage avec lui par la prière et par l’amour. L’âme qui a reçu la révélation du seul Vrai et du seul Aimable, brûle de répandre le bienfait de cette connaissance, d’en faire part aux pauvres hommes égarés. Ainsi l’amour divin, cet amour élevé si haut qu’il semble se perdre dans les nues, retombe en charité sur le monde.
C’est surtout à l’époque où elle eut les grands ravissements dont nous venons de parler, que sainte Thérèse brûlait de sortir de son couvent, non pas pour publier ces hautes faveurs (elle le répète sans cesse: elle est gênée par tout le bruit qui se fait autour de son nom, elle voudrait vivre inconnue), mais pour annoncer les vérités dont elle vient d’avoir la soudaine et irrésistible illumination, et, en même temps, pour propager la notion du Bien véritable. Elle songe à tous ceux qui méprisent ou qui nient ce Bien, qui obscurcissent ou qui diminuent ces vérités,--aux mauvais chrétiens, aux mauvais religieux, dont la vie dément la doctrine et qui sont un scandale pour le monde, aux hérétiques, aux Luthériens et aux Calvinistes, qui, en ce moment même, préparent la ruine de la religion du Christ, en commençant par la découronner de son idéal de perfection monastique, en la mutilant dans son ascèse et dans ses dogmes,--aux pauvres Indiens de l’Amérique, dont ses frères lui parlent dans leurs lettres et qui vivent dans une telle misère de corps et d’âme,--aux Musulmans qui méditent un nouvel assaut contre la Chrétienté: après les Maures vaincus, voici les Turcs qui s’avancent, dont les flottes menacent les villes et les provinces maritimes de l’Espagne...
Elle voudrait sortir de son couvent, partir, comme autrefois, avec son frère Augustin, pour une croisade à travers le monde. Elle voudrait prêcher les tièdes, les hérétiques, les infidèles. Elle voudrait leur apprendre ce qui est vrai et ce qui est bon, la voie du salut, la seule grande chose qui importe. Mais elle est une femme, une pauvre nonne cloîtrée. Elle doit vivre enfermée, solitaire et inconnue... Eh bien! qu’à cela ne tienne! Elle tirera du moins de son état tout ce qu’il peut donner de ferveur spirituelle et d’apostolat. Elle sera une religieuse parfaite, elle formera des religieuses parfaites. Peu importe le nombre. Tout dépend de la qualité des âmes. Il est vain d’être deux cents carmélites réunies, comme à l’Incarnation, si la plupart sont médiocres et sans vertu: «Une seule âme parfaite, dit-elle, vaut mieux qu’une multitude d’âmes vulgaires». On ne sera qu’une élite, mais on offrira un modèle des plus hauts renoncements, des plus hautes vertus chrétiennes. On priera pour les hérétiques, pour tous les ennemis de la foi, on priera pour l’Église, pour les docteurs et les prédicateurs surtout, pour ceux qui sont chargés d’instruire le reste du troupeau. Les prédicateurs ne seront que les truchements des vérités révélées aux âmes solitaires et contemplatives. Ils seront les missionnaires de ces âmes saintes. Les couvents seront des réservoirs de vertu et de vérité. Et ce seront aussi des citadelles bien closes, des forteresses hérissées de défenses, partout dressées contre l’erreur et contre le mal...
Mais cela ne s’accomplira pas sans un long et cruel effort. Tout un travail de réforme et d’organisation est nécessaire. Et ainsi la contemplative est tourmentée du désir de l’action. Elle est impatiente de s’y lancer. Elle cherche, elle guette l’occasion: elle va bientôt la trouver...
CINQUIÈME PARTIE
L’ACTION THÉRÉSIENNE
«Que deviendrait le monde, s’il n’y avait des religieux?...»
(_Vie_, XXXII.)
I
LE GRAND PÉRIL DE LA CATHOLICITÉ
Thérèse est dévorée d’un immense besoin d’action,--et surtout de fuir ce couvent de l’Incarnation où elle se sent contrariée dans les aspirations les plus intimes de son âme et dans tous ses désirs d’apostolat. La contemplation ne suffit pas à l’âme mystique: il faut qu’elle communique l’objet de sa contemplation. Ce monde surnaturel dont elle a entrevu l’éblouissante réalité, dont elle a pu, jusqu’à un certain point, goûter les délices, il faut qu’elle en apprenne le chemin à ceux qui l’ignorent, ou qui s’en croient trop éloignés. L’oraison s’achève en charité. Le contemplatif est un apôtre,--un messager d’en haut. Ce besoin d’action et de prosélytisme s’est fait sentir de tout temps aux âmes illuminées de Dieu. Mais, à l’époque où vivait sainte Thérèse, l’apostolat devait lui apparaître comme une nécessité impérieuse, comme une obligation immédiate et particulière. Jamais peut-être l’Église n’avait été en plus grand danger. L’ennemi était partout,--au dedans comme au dehors.
Débilitée par ses propres vices, par l’ignorance et l’immoralité de ses clercs comme de ses moines, par des abus invétérés et scandaleux, elle semblait s’obstiner dans sa corruption. Elle ne voulait pas guérir de ses maux. De là les peines infinies, les retardements du Concile de Trente à prendre l’initiative d’une réforme des mœurs et de la discipline. C’était là sans doute un très grave péril. Mais le pire était celui du dehors. Sur toutes ses frontières, au Nord et au Sud, à l’Est et à l’Ouest,--du côté de l’Allemagne et des Pays scandinaves, du côté des Flandres et de l’Angleterre, comme du côté des Pays barbaresques, une guerre inexpiable était déclarée au catholicisme. L’Islam et le protestantisme menaçaient de l’encercler et d’achever sa déroute.
Uniquement préoccupés des luttes entre catholiques et protestants, nos historiens oublient trop qu’au XVIe siècle, l’Islam était redevenu un danger terrible pour la Chrétienté et pour l’Europe occidentale. Les Turcs avaient réellement reconstitué l’Empire d’Orient. Ils étaient la grande puissance hégémonique musulmane. Grâce à leurs corsaires, ils terrorisaient les deux rives de la Méditerranée. Cette piraterie, organisée en grand, sous leur pavillon, par des renégats italiens ou grecs, s’était rapidement et prodigieusement développée. Une véritable marine turque avait été créée et mise au service de l’Islam, par l’esprit inventif du Chrétien et de l’Européen,--c’est-à-dire par la traîtrise, la cupidité, la légèreté ou l’aveuglement des nôtres. Car, il ne faut pas se lasser de le répéter: le Turc, pas plus que l’Arabe, n’a jamais rien inventé. Leurs armées, leur marine, leur diplomatie, leurs arts, le matériel de la civilisation, tout cela leur a été mis dans la main par des _rayas_. Ce sont les Kupruli, les Piali, les Mohammed le Faucon, les Dragut, les Barberousse, les Uluch-Ali,--tous renégats italiens ou levantins,--qui ont fait des flottes turques et barbaresques une telle menace pour le commerce et l’existence même de la Chrétienté. Grâce à ces flottes, les Ottomans purent reprendre Chypre aux Vénitiens. Un moment, ils furent sur le point d’enlever Malte. Si don Juan d’Autriche ne les avait pas arrêtés à Lépante, c’était l’Espagne et l’Italie encore une fois ouvertes à l’Islam. Mais ces victoires des Chrétiens ne donnèrent que des résultats instables ou toujours précaires. Tunis fut bientôt repris aux Espagnols, Alger délivré de la surveillance du Fort-l’Empereur, Oran réduit à une situation des plus critiques.