Part 23
«--Oui, Sire, répondit le dessinateur. Je me souviens très bien que Votre Majesté m’ordonna de le garder.
«--Eh bien! voyez où vous l’avez mis, et, avec ce bois, vous ferez mon cercueil!»
Ce cercueil taillé dans le bois de la Croix, c’était comme un symbole de toutes les souffrances que le Roi avait endurées pendant sa vie et de celles, pires que tout, qu’il endurait en ce moment même. Les assistants ne purent s’empêcher d’en faire la remarque.
Le dessinateur se mit à rechercher le bois dans tout le couvent et il finit par le trouver à la porte du réfectoire des pauvres: ceux-ci s’y asseyaient en attendant qu’on les appelât pour manger, et beaucoup d’entre eux mangeaient dessus.
Sitôt le cercueil terminé, on l’apporta dans la chambre du Roi, qui le regarda avec la plus grande fermeté d’âme, comme si le supplice physique de l’ignoble décomposition de son corps ne suffisait pas et qu’il voulût encore y ajouter la secousse morale d’un tel spectacle: ce fut certainement pour lui l’expiation suprême,--une expiation raffinée qu’il s’infligeait volontairement.
Ensuite, il reçut les derniers sacrements. Lorsqu’on dut lui donner l’extrême-onction, il fit appeler son fils, le futur Philippe III, et il lui dit devant tout le monde:
«--Pourquoi pensez-vous que je vous ai fait appeler? Pour que vous voyiez ce saint sacrement et que vous ne soyez pas dans l’ignorance où j’ai été pour ne l’avoir vu, de ma vie, administrer à personne et n’avoir point assisté à la mort de mon père. Et enfin pour que vous considériez que, demain, vous serez en cet état où je suis...»
Ayant fait à son fils quelques recommandations touchant l’obéissance à l’Église et ses devoirs de chef de famille, il ajouta:
«--Voici: je vous laisse ces deux disciplines et ce crucifix qui appartinrent à l’Empereur Charles-Quint, mon père. Ce Christ l’a vu mourir et il me verra mourir, moi aussi. Et je vous le laisserai pour que vous fassiez de même. Ces deux disciplines étaient également à lui. Celle-ci, qui est la plus ensanglantée, c’est celle dont l’Empereur, mon père, se flagellait. Étant meilleur que moi, il en a plus usé que moi. Cette autre, qui est moins tachée de sang, c’est la mienne. Ayant eu mille maux dans ma vie, je m’en suis peu servi. Je vous la laisse comme mon suprême héritage!»
Et après lui avoir dit beaucoup d’autres choses très bonnes et très saintes, il lui donna sa bénédiction et enfin lui remit un papier contenant les préceptes et conseils de saint Louis, roi de France, à son fils[7].
[7] Pour tout ce récit, on a suivi pas à pas la chronique de Sepulveda, qui, s’il ne fut pas témoin oculaire, fut très précisément renseigné par les assistants.
Je ne sais si c’est là une façon royale de mourir, mais c’est, en tout cas, une mort d’une singulière grandeur et qui porte au suprême degré tous les caractères de la piété espagnole. Il est impossible d’être plus intégralement et plus farouchement catholique. Ah! certes non, ce n’est pas là un catholicisme pour petites filles, pour gens du monde, ou pour esthètes! Ce Roi n’avait pas peur d’être le bourreau de son corps, et, comme dit sainte Thérèse, il recherchait, lui aussi, «l’ineffable trésor caché dans la souffrance».
* * * * *
De même que sa politique, ce terrible ascétisme de Philippe II peut prêter sans doute à bien des critiques. On peut contester qu’il ait réalisé son idéal de sainteté, parce que trop de choses, tristement humaines, se sont mêlées à ses préoccupations spirituelles. Mais il y a une de ses œuvres dont on ne peut dire que ceci: c’est qu’il l’a réussie merveilleusement. Il a essayé de traduire sa pensée de roi et de chrétien dans une œuvre jalousement et obstinément poursuivie pendant près de trente ans, à laquelle il a fait collaborer, avec un peuple d’artistes et d’ouvriers, toutes les nations soumises à son empire, celles de l’Ancien comme du Nouveau Monde. Cette œuvre, en quoi il a mis toutes ses dilections, toutes ses complaisances, toute la foi de son âme, qui est en quelque sorte la forme visible et tangible de l’idée catholique et monarchique, telle que l’ont conçue alors les plus hauts esprits,--et le sien en particulier,--c’est l’Escorial... L’Escorial est l’expression en granit de la pensée royale. Versailles, à côté, n’est qu’une fantaisie individuelle et qui paraît frivole. Ou plutôt, Versailles n’exprime que la France monarchique du XVIIe siècle. L’Escorial est plus solide et plus profond: il exprime la monarchie catholique de tous les temps. Il n’a pas d’âge, ni de forme particulière. Il est impersonnel et abstrait comme les monuments hiératiques de l’ancienne Égypte.
Les modernes n’y ont rien compris, surtout les hommes du dernier siècle. Ne comprenant plus le catholicisme,--ne le connaissant pas, d’ailleurs,--qu’auraient-ils bien pu comprendre à l’Escorial? Dominés par toute espèce de préjugés, hantés par les souvenirs de l’Inquisition, ils n’ont vu, dans cet énorme et splendide palais, qu’un sinistre cachot, où tout est lugubre, déprimant, pénitentiel, œuvre d’un maniaque à l’imagination sombre et cruelle. Influencé malgré lui par ces préventions, Théophile Gautier, qui, pourtant, a le coup d’œil si juste, va même jusqu’à nier la beauté du paysage de l’Escorial... Il est magnifique! C’est un des grands paysages du monde... Barrès, plus juste, plus voisin de la vérité, n’y veut considérer qu’une admirable composition de lieu pour une méditation sur la mort. C’est, selon lui, un décor pascalien, un caveau funéraire où l’on n’a d’échappée que sur le ciel. Mais l’Escorial est, par certains côtés, fort terrestre. Cet aspect funèbre se fond dans une foule d’autres, que l’on ne saurait négliger sans fausser la vision de l’ensemble.
En réalité, l’Escorial est un monde, qu’il faut se donner la peine de parcourir dans toute son étendue et dans toute la diversité de ses parties. C’est aussi un hiéroglyphe qui demande à être déchiffré soigneusement et qui propose à l’esprit les énigmes et les interprétations les plus variées.
Et d’abord, il conviendrait d’interroger le fondateur lui-même sur ses intentions. Qu’a-t-il voulu faire expressément, en élevant cet étrange et extraordinaire édifice?... Là-dessus, la charte de fondation, rédigée par les soins de Philippe II, nous renseigne avec une extrême précision. L’Escorial sera d’abord un monument élevé à la plus grande gloire de Dieu, pour le remercier d’avoir préservé l’Espagne de l’hérésie protestante et d’avoir donné la victoire à ses armes. La première de ces victoires, c’est celle de Saint-Quentin remportée le jour de la fête du glorieux martyr saint Laurent. Et ainsi l’Escorial ne sera point à proprement parler un palais: c’est une église consacrée à Dieu, sous l’invocation de saint Laurent. Et, subsidiairement, ce sera un monument triomphal destiné à commémorer les victoires espagnoles. Ce sera, en outre, un monastère,--un couvent exemplaire, où le service divin sera fait avec toute la perfection possible, et dont les religieux, après avoir loué Dieu et vaqué aux occupations prescrites par la règle, n’auront d’autre emploi que de prier pour l’âme du Roi, pour celles de ses prédécesseurs et de ses successeurs. _L’Escorial est une messe des morts perpétuelle_: voilà le fond de la pensée de Philippe. De là, ses longues et minutieuses recommandations pour tout ce qui touche aux offices de funérailles, aux anniversaires et messes de commémoration ou de _requiem_, voire aux répons à insérer dans l’ordinaire de la messe ou des vêpres. Non seulement d’innombrables messes seront dites quotidiennement pour Philippe et pour les siens, mais, «à cause, dit-il, de sa grande dévotion et révérence pour le Saint Sacrement» deux moines devront être constamment agenouillés devant l’ostensoir et prier Dieu pour le repos de l’âme du Roi et de ses défunts. Ce sera une oraison perpétuelle, pour laquelle il faudra une équipe de soixante-quatre religieux, à raison de deux heures par jour et de quatre jours de repos. Qu’on veuille bien réfléchir à cette supplication de tous les instants, à la foi ardente, au désir anxieux de salut que cela suppose. C’est une affaire des plus sérieuses, la plus sérieuse de toutes,--une question tragique: celle du salut d’une âme royale, c’est-à-dire chargée de mille devoirs auxquels échappe le commun des âmes. Nous voilà loin des variations littéraires sur la pensée de la mort!
Ce souci du salut éternel explique le choix de l’Escorial comme lieu de sépulture royale. Où ces morts, illustres et misérables, trouveront-ils plus de secours que dans un monastère institué uniquement pour prier Dieu à leur intention? Où reposeront-ils plus paisiblement que sous la dalle où, chaque jour, on offre le sacrifice précisément pour leur repos?... Service de Dieu, service des morts, c’est pour cela que cent moines sont réunis et qu’on a élevé ce monastère colossal. Mais le fondateur est trop pénétré de l’idée chrétienne de charité pour prétendre absorber uniquement à son bénéfice et à celui des siens l’activité et les pensées de cent moines. Ces religieux cultiveront leurs esprits en même temps qu’ils assureront le service divin avec une exactitude et un zèle exemplaires. L’Escorial sera un centre d’études: ce sera une véritable université, un séminaire, un musée, une bibliothèque. Il résumera l’effort artistique et intellectuel de toute une époque: ce sera une «somme» comme la philosophie de saint Thomas. Et, en même temps, ce sera une maison de charité, une hôtellerie, un hôpital, une infirmerie, un dispensaire et une pharmacie, un vestiaire où l’on habillera les pauvres, un grenier où ils trouveront des réserves de vivres en temps de famine. Ainsi, l’Escorial illustre l’idée chrétienne sous toutes ses faces: des hauteurs de la théologie, de la philosophie, des lettres, des arts, du souci des âmes et des esprits il descend jusqu’au soin des corps. Le mendiant y a place et il y trouve son réconfort comme les princes de l’art, de la pensée et de la science, comme les princes de la terre eux-mêmes, qui n’y revendiquent non plus qu’un petit coin, à l’ombre de Dieu.
Et, en même temps, l’Escorial est l’illustration en granit de l’idée monarchique absolue: c’est Dieu qui règne, qui commande, c’est Dieu qui est vainqueur et qui triomphe à la fin: _Christus regnat, Christus imperat, Christus vincit_... Le Roi n’est que le mandataire de l’unique Monarque. C’est pourquoi, dans l’énorme bâtisse, tout converge vers le centre, vers la Coupole, image de la voûte céleste qui abrite le trône de la Divine Majesté. Et, dans ce sanctuaire, aux chapelles et aux autels sans nombre, tout conduit le regard vers le grand mur abrupt du rétable, qui arrête la vue, qui la barre avec une violence et une rigidité inexorables comme la borne même du mystère. Ainsi, c’est Dieu qui règne ici. A travers ces enfilades de cellules et d’appartements, ces patios, ces kilomètres de cloîtres, de galeries et de corridors, tout mène à Lui. Rien n’a de raison d’être que pour le servir. Le monde entier y concourt avec tous ces moines prosternés dans une perpétuelle oraison: chaque région de la terre a donné ce qu’elle a de plus précieux pour embellir ce palais. L’Escorial est un symbole de la monarchie universelle.
Si sainte Thérèse l’a visité, comme le veut la tradition, peut-être s’en est-elle souvenue, lorsqu’elle a écrit son _Château de l’âme_. Sans doute, les écrivains mystiques antérieurs lui fournissaient le motif de cette allégorie, mais non pas la forme très spéciale qu’elle a su lui imposer. Ce n’est plus le château du moyen âge, le castel féodal avec son donjon resserré dans une étroite enceinte. Ce château massif taillé dans un seul bloc de cristal ou de diamant, «cet immense château au centre duquel se trouve le palais du Roi entouré d’une multitude de diverses demeures»,--il ressemble étrangement à l’ascétique palais de Philippe II.
Celui-ci en a l’austérité et la nudité splendides. C’est la demeure du pur Esprit. Pas de vains ornements. Ce pur Esprit se manifeste par le seul rayonnement de ses attributs. Il pense, Il construit, Il est l’éternel géomètre. Rien qu’avec des lignes, Il crée des merveilles. L’Escorial est une géométrie accablante qui semble emprunter au dogme son poids et sa solidité, et, en même temps, c’est une architecture intellectuelle, dépouillée, autant que possible, de tout élément sensible, pour conduire plus sûrement la pensée vers l’Etre abstrait et qui participe à sa splendeur. Que l’on considère avec attention la façade encadrée de buis et de parterres rectilignes qui domine la terrasse et l’étang, cette immense surface nue, cette fuite fougueuse des lignes que n’alourdit aucun détail décoratif, c’est d’une beauté hautaine et vraiment sans pareille. L’idée du Parfait s’éveille dans l’esprit, de la chose unique et achevée, qui existe, pour ainsi dire, en soi et par soi: ici, une volonté scrupuleuse, éprise de grandeur et de noblesse, a voulu que tout fût parfait: les matériaux, les formes, les œuvres d’art, les cérémonies, les chants, les âmes elles-mêmes. Servir Dieu! Louer Dieu!... _Que Dieu soit exalté_: c’est ce que l’Escorial semble crier par les innombrables ouvertures de ses murailles et par toutes les cloches de ses campaniles, et c’est à cela que se réduit, en somme, l’ascétisme rigoureux et joyeux de sainte Thérèse.
Quand elle nous dit: «Considérez, je vous prie, le spectacle de ce château si resplendissant, cette _perle orientale_, cet arbre de vie planté au milieu des eaux mêmes de la Vie, qui est Dieu...» je ne sais si elle y pensait, mais moi je pense invinciblement à l’Escorial. Cette couleur de perle, c’était celle du monastère, lorsqu’il était encore dans toute sa blancheur de nouveauté. Les anciens tableaux qui le représentent nous montrent un grand palais blanc et or,--doré par les mille pépites jaunes de son granit, égayé par toutes les boules d’or qui resplendissaient sur ses combles et à la pointe de ses tours. Aujourd’hui ses pierres ont pris une teinte grise et mauve et les boules d’or, fondues dans un incendie, n’ont pas été remplacées. Mais il a toujours ses beaux arbres et ses eaux courantes. Il est toujours «l’arbre de vie planté au milieu des eaux». Les réservoirs de l’Escorial, cachés un peu plus haut que les bâtiments, dans un repli de la montagne, grandes surfaces d’ébène où se reflètent de massives et sombres verdures, exhalent, au crépuscule, une mélancolie et une poésie inexprimables. De là, le monastère assis au milieu de sa _huerta_, de ses jardins de parade et de ses potagers, prend un aspect riant d’oasis dans l’immense étendue de la steppe castillane. Philippe II a voulu que ses moines et lui-même pussent prier Dieu dans un lieu agréable, où l’on eût en abondance toutes les choses bonnes et utiles à la vie, un air salubre, des ombrages, des viviers poissonneux, des jardins et des vergers pleins de légumes et de fruits. Minutieusement, il a choisi le site de son monastère, et ce n’est qu’après de longues recherches et maintes comparaisons qu’il se décida pour l’Escorial. «Il prit conseil, dit le Père Siguenza, de diverses personnes dont l’avis pouvait être bon en cette matière,--de _philosophes_, de médecins et d’architectes.» On voit bien, en effet, que de profondes raisons philosophiques ont déterminé Philippe II à jeter son dévolu sur le site de l’Escorial. Mais ce sont encore les raisons d’agrément et d’utilité qui l’emportèrent, et, par-dessus tout, la grandeur et le style de l’extraordinaire paysage. Quand les moines, pour qui ce colossal palais fut bâti, contemplent, du haut des fenêtres de leurs cellules, le paysage de la steppe et le vaste horizon des montagnes, ils peuvent se dire qu’il n’y a pas de félicité terrestre supérieure à celle de servir et de louer Dieu dans un lieu pareil...
L’impression la plus émouvante qu’on en puisse éprouver, c’est, le matin, à l’aube, quand on arrive d’Avila, la pensée encore pleine de sainte Thérèse. Au sortir des sombres défilés, au milieu de toutes ces duretés et de toutes ces aspérités rocheuses,--soudain, par la portière du wagon, on voit surgir une apparition virginale et quasi-miraculeuse: une immense basilique, blanchie et comme purifiée par la lumière naissante, le lourd monastère de Philippe II, devenue une demeure aérienne, toute blanche et mauve, avec les flèches et les dômes de ses campaniles, telle une procession qui s’avance au milieu des croix, des cierges, des bannières, dans une rumeur lointaine de cantiques... Alors, en ce moment, devant ce pénitentiel édifice transfiguré par la lumière céleste, on a le sentiment que le rêve ascétique du constructeur de l’Escorial rejoint le rêve séraphique de la carmélite d’Avila.
III
PAR DELÀ LE TOMBEAU
L’action spirituelle,--et surnaturelle,--de sainte Thérèse ne pouvait cesser avec sa vie terrestre. Après sa mort, son influence n’a fait que s’étendre et s’accroître. On a déjà rappelé, en particulier, tout ce que le XVIIe siècle français a dû à son initiative: cette diffusion incroyable et rapide de la mystique, ce goût de l’oraison, de l’ascétisme, de la vie érémitique.
Mais ce n’est pas seulement sa pensée et son exemple, c’est aussi son corps qui continua d’agir. Les phénomènes singuliers dont il avait été obsédé pendant sa vie firent place à d’autres non moins étranges qui persistèrent longtemps après sa mort. Aux états mystiques succédèrent des états physiques si complètement inexplicables qu’il faut bien les qualifier de miraculeux. Certes l’incorruption et l’odeur de sainteté ne sont point des faits excessivement rares. Les cadavres d’un très grand nombre de saints ont présenté ce double caractère. Mais il semble bien que, chez aucun, ces singularités n’aient été aussi nettement marquées et constatées, ni qu’elles aient eu une durée aussi exceptionnelle. La sainte elle-même semble avoir pressenti ce miracle et avoir écrit, pour le justifier d’avance, la phrase que voici: «C’est afin que l’on voie combien Dieu honore les corps où ont été des âmes justes». Elle écrit cela à propos d’une de ses nièces, Éléonore de Cepeda, religieuse à l’Incarnation, qui, après une vie tout angélique, mourut saintement pendant l’octave de la Fête-Dieu. Au moment où ses compagnes transportaient au chœur la dépouille de la morte, pour l’office des funérailles, Thérèse vit des anges aider les sœurs à porter le cercueil. L’église était jonchée de fleurs pour la procession du Saint Sacrement, qui s’arrêta devant la bière ouverte. Ainsi la pompe funèbre prenait une apparence de triomphe: ces roses et ces lis répandus, ces anges soutenant le cadavre virginal et le Seigneur lui-même, avec l’ostensoir, se penchant sur sa servante... Ainsi s’explique la phrase de la Sainte: «C’est afin que l’on voie combien Dieu honore les corps où ont été des âmes justes». Son corps, lui aussi, fut prodigieusement honoré.
Elle mourut au mois d’octobre de l’année 1582, à l’âge de soixante-sept ans, non pas qu’elle fût plus malade que d’habitude. On sait que sa vie n’avait guère été qu’une longue maladie. Ses dernières lettres paraissent même donner à entendre qu’elle se portait mieux pendant ces derniers mois. Mais elle était à bout de forces, épuisée, usée, d’abord par ses maladies, puis par ses transes mystiques, par ses travaux de fondatrice et aussi par des luttes cruelles qui duraient depuis plus de vingt ans.
La dernière année de sa vie fut signalée par un redoublement d’épreuves. C’est la date de sa dernière fondation, celle du carmel de Burgos, qui fut peut-être la plus pénible de toutes et qui suscita contre elle des hostilités comme elle n’en avait plus rencontré depuis ses fondations d’Avila, de Tolède et de Séville. A la veille de sa mort, on dirait qu’elle n’a plus qu’un désir: se reposer parmi ses chères filles de Saint-Joseph, dans sa ville natale, parmi ces bonnes gens d’Avila, qui ont fini par l’aimer et la vénérer comme leur plus grande gloire. Mais on la sollicite d’entreprendre encore une fondation, ce couvent de Burgos, pour lequel on lui offre une maison toute prête: c’est du moins ce qu’assurait une pieuse personne, une veuve, doña Catalina de Tolosa, qui devait entrer plus tard au Carmel, entraînant à sa suite ses sept enfants, deux fils et cinq filles. Malgré ces belles assurances, la Mère Thérèse hésite. Elle prévoit les difficultés qui l’attendent aussi bien de la part des autorités ecclésiastiques que des magistrats municipaux. L’archevêque de Burgos, excité par un de ses vicaires généraux, n’allait pas tarder à lui être hostile: «Mère Thérèse, disait-il à la réformatrice, nous n’avons, ici, aucun besoin de nous réformer!» Elle ne savait à quoi se résoudre, lorsque, comme toujours, des interventions surnaturelles précipitèrent sa décision. Elle entendit le Christ lui dire ces paroles: «_Que crains-tu? Quand est-ce que je t’ai manqué? Je suis toujours le même!..._»
Alors son voyage fut résolu, en dépit de tout, de l’opposition probable des hommes, de l’inclémence de la saison, de la rage des éléments. On était au cœur de l’hiver,--un hiver particulièrement rigoureux et pluvieux. Un peu partout, les rivières avaient débordé. Les chemins, couverts d’eau, devenaient impraticables. A tout instant, on perdait la piste, ou les véhicules s’embourbaient dans des lacs de boue. Les ponts eux-mêmes étaient submergés. Vingt fois, Thérèse et les nonnes qui l’accompagnaient faillirent être noyées. Elle arriva à Burgos dans un état pitoyable: elle crachait le sang et elle était toute percluse de rhumatismes. Elle fut même, pendant quelque temps, paralysée de la langue.
Comme elle le redoutait, les autorités de la ville, les regidors, certains habitants et l’archevêque lui-même étaient opposés à son projet. On leur fit mille avanies à elle et à ses religieuses. On les obligea à déloger de la maison où elles étaient descendues, et, en attendant l’autorisation problématique de l’archevêque, elles durent s’installer à l’Hôpital de la Conception, dans un grenier ouvert à tous les vents. Un tel gîte n’était pas précisément fait pour guérir la Sainte de ses maladies. Outre ses vomissements habituels, ses crachements de sang, elle avait une plaie à la gorge qui rendait plus douloureux le passage des aliments. Elle s’efforçait de supporter tout cela avec gaîté et bonne humeur. «Un jour, nous conte une de ses compagnes, la Mère Anne de Saint-Barthélemy, elle avait la gorge tellement aride, qu’elle dit qu’elle mangerait volontiers des oranges douces. Le même jour, une dame lui en envoya. On lui en porta quelques-unes qui étaient fort bonnes. Elle les vit, les cacha dans sa manche et déclara qu’elle descendait à la salle commune voir un pauvre malade qui se plaignait beaucoup. Elle fit comme elle le disait, distribua les oranges aux pauvres, et, quand elle rentra, nous la grondâmes de les avoir données. Mais elle nous répondit: «J’aime mieux pour eux que pour moi! Je reviens toute joyeuse de les voir contents!...»
Une autre fois, c’étaient des limons, dont on lui fit cadeau. Elle dit: «Que Dieu soit béni qui m’a envoyé de quoi donner à mes chers pauvres!» Une autre fois encore, comme on pansait les apostumes d’un homme, celui-ci poussait de tels cris que cela devenait un supplice pour les autres malades. Prise de pitié, la Sainte Mère descendit, et le pauvre homme, en la voyant, se tut. Alors, elle lui dit: «Mon fî, pourquoi criez-vous comme cela? N’essaierez-vous pas de supporter votre mal pour l’amour de Dieu!...» Mais l’homme lui répondit: «C’est comme si on m’arrachait l’âme!» La Sainte Mère resta un moment près de lui. Il se tut, dit qu’il ne sentait plus sa douleur. Et, par la suite, même quand on le pansait, on ne l’entendait plus crier... Aussi les pauvres demandaient-ils à l’infirmière de leur amener souvent cette sainte femme. Sa seule vue, disaient-ils, leur faisait du bien et soulageait leurs souffrances. Quand elle dut quitter l’hôpital, ce fut une désolation parmi les malades...
Enfin, après bien des efforts et des luttes, l’archevêque céda: le nouveau monastère fut fondé.