Sainte Lydwine de Schiedam

Part 15

Chapter 153,879 wordsPublic domain

Mais il ne lui tint pas rigueur de sa faiblesse, comme il lui avait tenu rigueur du chagrin ressenti au décès de son frère, parce que ces transes étaient son œuvre, parce que c’était lui-même qui les imposait à sa pauvre servante; et la preuve est qu’il s’ingénia aussitôt à la secourir.

L’ange, invisible jusqu’alors, se présenta et posa doucement sur la poitrine de Lydwine un morceau de bois de la longueur d’une aune environ. Elle le saisit et le soulevant avec peine, car il était lourd, elle écarta les rideaux et huma voracement un peu d’air. Le lendemain matin, lorsqu’elle considéra de près ce bâton, elle s’aperçut qu’il était non seulement pesant et rugueux mais encore tordu et comme coupé à même d’un tronc; et elle ne put s’empêcher de penser que son ange aurait beaucoup mieux fait de lui retrouver son ancienne baguette que de lui apporter cette incommode gaule; aussi, quand Jan Walter arriva pour savoir comment elle avait passé la nuit, lui confia-t-elle cette branche d’arbre, en le priant de la donner à dégrossir.

Walter visita les menuisiers de la ville, mais leurs outils avaient été brûlés et ils ne pouvaient se charger du travail. De guerre lasse, il s’aboucha avec un tonnelier qui possédait encore une doloire et celui-ci râpa énergiquement le gourdin. Des copeaux embaumés volèrent et sous l’écorce une couleur de cire fraîche apparut.

Ce doit être du cyprès, répondit cet homme à Walter qui l’interrogeait pour connaître de quelle essence d’arbre provenait ce bois; mais, ajouta-t-il, je n’en ai jamais vu de si parfumé et de si dur.

Puis, tandis que des personnes qui assistaient à cette scène, dans son atelier, s’emparaient des rognures à cause de leur odeur, il dit au prêtre:

--Écoutez, je ne puis avec une doloire équarrir proprement votre bâton; gardez-le tel qu’il est, cela vaudra mieux.

Walter, ennuyé de ce contre-temps, repartit en quête d’un autre ouvrier. Il finit par en rencontrer un dont tous les instruments n’avaient pas été détruits et celui-là se mit à l’œuvre; mais il n’eut pas plutôt flairé l’arome du rondin qu’il voulut s’approprier les copeaux, alors que Walter désirait les conserver; et pour en avoir davantage il aurait avec son rabot aminci le bois de telle sorte qu’il n’en serait plus resté, si le prêtre ne le lui avait enlevé des mains et ne s’était enfui avec.

Il demanda à Lydwine, lorsqu’il lui rapporta la baguette, si elle savait le nom de l’arbre qui l’avait produite.

--Dieu le sait, fit-elle, et moi pas; mon frère ange ne me l’a point conté.

Plus tard, à la fête de saint Cyriaque, martyr, c’est-à-dire au commencement du mois d’août, l’ange conduisit Lydwine dans les pourpris de l’Éden. Là, il lui reprocha d’avoir si peu estimé son présent--ce dont elle fut très marrie--et il lui montra l’arbre, un cyprès d’une espèce particulière, et la place même à laquelle il avait coupé la branche; et il lui apprit que cette tige châtierait le Démon et serait pour lui un objet d’épouvante.

Et, en effet, Brugman déclare avoir assisté à ces expériences; il suffisait d’approcher cette verge d’un énergumène pour lui arracher des cris plaintifs et le faire frémir de la tête aux pieds.

Et, un siècle plus tard, Michel d’Esne, l’évêque de Tournai, ajoutait: «Cela est très vrai, comme j’ai non seulement ouï dire, mais vu de mes yeux; car j’ai vu des démoniaques crier, grincer des dents et trembler extrêmement devant une petite pièce de ce bois.»

Dès que l’histoire de ce bâton se fut ébruitée, toute la ville processionna chez la sainte pour le regarder et le fleurer; il continua d’odorer, mais un libertin, amené par la curiosité, chez elle, le toucha et dès lors il cessa d’exhaler son résineux parfum.

La veuve Catherine qui avait terminé son pèlerinage rejoignit sur ces entrefaites la ville et trouva, à la place de son logis, un tas de tisons calcinés et de cendre.

Cette perte la désola; elle arriva, en pleurant, chez Lydwine.

--Vous voyez, s’écria-t-elle, vous voyez que je n’aurais pas dû m’absenter; si je ne vous avais pas écoutée, j’aurais peut-être au moins sauvé quelques-unes de mes pauvres affaires!

Mais la sainte sourit.

--O tête, ô tête, s’exclama-t-elle, il y a longtemps que vous souhaitez d’habiter avec moi; seulement, le sacrifice qui vous coûtait le plus, c’était de vous séparer de cette maison à laquelle vous étiez trop attachée. Maintenant qu’elle n’existe plus, qui vous arrête? Venez vous fixer ici, et, au lieu de gémir, remerciez Dieu qui a précipité les événements de telle sorte qu’il vous dispense de discuter avec vous-même.

Et Catherine s’empressa, en effet, de résider chez la bienheureuse et jusqu’à l’heure de sa mort, elle ne la quitta plus.

Une autre question serait intéressante à résoudre, celle de savoir comment les Schiedamois qui étaient, pour la plupart, des marins ivrognes sans doute et luxurieux, mais pas plus que les matelots des autres plages, avaient pu attirer si résolument sur eux le courroux du Ciel. Si l’on se réfère à leur attitude, alors que feu André, leur ancien curé, affirma avoir jeté l’Eucharistie dans un amas de boue, l’on constate que ces gens avaient la foi et vénéraient le corps du Sauveur, car ils s’indignèrent et voulurent écharper ce triste sacerdote; ils n’étaient donc ni des mécréants, ni des déicides. Comment dès lors justifier ce ressentiment du Christ?

Thomas A Kempis raconte qu’ils avaient bafoué la statue miraculeuse de la Vierge et il cite parmi les délinquants un prêtre et une femme dont la liaison publiquement affichée était un scandale pour le peuple. A quelques détails qu’il précise, il est facile de reconnaître en cet ecclésiastique et en cette gourgandine, ce Joannès de Berst et cette Hasa Goswin dont nous avons déjà parlé; mais en sus de ce délit, l’on peut, je crois, admettre ceci: qu’en raison même de cette faveur qu’elle obtint de posséder dans ses murs une sainte qui rendait par les miracles qu’elle opérait les grâces de la Providence visibles, Schiedam devait être, aux yeux de Jésus, une ville plus religieuse, plus mystique que les autres, une cité modèle et elle ne fut rien de cela; Dieu l’épargna, une fois, sur les instances de sa servante, alors qu’une flotte s’avançait pour la détruire, mais elle ne s’amenda point et le Juge, lassé, sévit; telle est la seule explication qui semble plausible.

Malgré tout, Lydwine ne pouvait s’empêcher de croire que si elle avait été plus pure, elle aurait peut-être été mieux exaucée et cependant elle savait que ses mérites étaient, là-haut, soigneusement comptés.

N’avait-elle pas, quelques années auparavant, un jour qu’elle était en extase, contemplé ce spectacle qui fut montré, d’ailleurs, à beaucoup de saints, de l’Époux tenant une couronne sertie de gemmes? Elle l’examinait et remarquait que certaines montures étaient vides.

--Les pierres qui manquent s’enchâsseront avec le temps, dit Jésus; cette couronne est celle que je te prépare.

Lorsqu’elle fut revenue à elle, elle pensa justement que les fleurons inachevés symbolisaient les douleurs qui lui restaient à subir et elle s’apprêta à les endurer.

Faisant alors un retour sur elle-même, humblement elle se repéra; elle songea qu’elle n’avait jamais offert au Bien-aimé un cœur vraiment affranchi et un esprit dûment désoccupé; elle se reprocha de ne pas s’être assez exilée de ses volontés, de ne s’être jamais entièrement bannie; elle s’avoua ne pas s’être assez soigneusement tamisée de la lie de ce monde et elle supplia Jésus de la mettre en mesure d’expier cette avarice d’elle-même, en l’accablant d’injures et de sévices, en la traitant, ainsi qu’il avait été, Lui-même, traité.

Il la satisfit sur-le-champ.

A ce moment, Philippe, duc de Bourgogne, qui revendiquait, par droit d’héritage, au détriment de sa nièce la comtesse Jacqueline, la possession des Provinces-unies, envahit à la tête d’une armée les Pays-Bas et installa des garnisons dans les places. Le 10 octobre, le jour où l’on célébrait la fête des saints martyrs Géréon et Victor, il entra à Schiedam. Il y fut reçu avec de grands honneurs et invité à un festin auquel furent conviés toutes les autorités de la ville et le curé qui était Jan Angeli, encore vivant à cette époque.

A la fin du repas, quatre Picards qui faisaient partie de la maison du duc demandèrent au curé de les conduire chez cette Lydwine dont on leur avait relaté monts et merveilles.

Il y consentit et les accompagna, eux et leurs serviteurs; mais à peine se furent-ils introduits dans la chambre qu’ils commencèrent à tapager et, comme Jan Angeli les suppliait de se retirer, ils prétendirent qu’il était l’amant de sa pénitente et le poussèrent derrière un petit autel qui avait été dressé dans cette pièce pour y recevoir le corps du Christ, lorsqu’on venait communier la malade.

Il s’y blottit, triste et confus.

On n’y voit goutte, dans cette cambuse! cria l’une de ces brutes. Il alluma une chandelle, arracha les rideaux et les couvertures du lit et le ventre hydropique de la malheureuse bomba, ainsi qu’une outre, lamentable et nu; alors ils se tordirent et crièrent qu’elle était enceinte des œuvres de son confesseur!

La nièce de Lydwine, la petite Pétronille, assistait avec le curé à cette scène; quand on découvrit le corps de sa tante, elle ne put se maîtriser et elle s’élança pour la recouvrir. Ils voulurent l’en empêcher, mais elle leur opposa une telle résistance, qu’ils finirent par l’empoigner et ils la jetèrent contre les marches de l’autel avec tant de violence qu’elle se blessa grièvement à l’aine et aux reins et s’évanouit.

Cette encontre exaspéra ces soudards. Ils qualifièrent Lydwine de paillarde, l’accusèrent d’être mère de quatorze enfants et de se saouler, la nuit! puis, tandis que celui qui tenait le flambeau éclairait la couche et invectivait la martyre, en hurlant: on va te dégonfler, sale bête! les autres enfoncèrent leurs doigts dans la peau tendue du ventre qui creva.

L’eau et le sang jaillirent en abondance par trois trous et le lit fut inondé.

Après qu’ils eurent accompli ce forfait, ils sortirent pour se laver les mains, puis rentrèrent et se remirent à l’injurier.

Lydwine, qui n’avait répondu que par des gémissements à ces tortures, les regarda alors et dit:

--Comment ne craignez-vous pas de toucher au travail de Dieu, comment ne craignez-vous pas le châtiment que sa Justice vous prépare?

Ils haussèrent les épaules et, après une dernière bordée de lazzis et d’outrages, ils s’en furent.

Le curé se précipita aussitôt dehors, pour chercher des secours. Les amies de Lydwine arrivèrent; elles ranimèrent avec un cordial Pétronille qui dut s’aliter et elles pansèrent les blessures de sa tante et changèrent la paille de sa couche devenue semblable à un fumier d’abattoir, tant elle était trempée de sang!

Le lendemain, le duc de Bourgogne qui ignorait cet attentat partit pour Rotterdam; mais à peine son armée eut-elle déguerpi de Schiedam, que la nouvelle du crime courut par toute la ville. Ce ne fut qu’un cri d’indignation contre ces bandits. Les échevins se présentèrent chez la malade pour la consoler et lui annoncèrent qu’ils allaient, eux aussi, s’embarquer pour Rotterdam, afin de réclamer au duc la punition de ses gens.

--N’importunez pas le prince à mon sujet, répliqua Lydwine; Dieu se réserve la vengeance de ce méfait; déjà l’arrêt de ces infortunés est prononcé.

Et, en effet, la répression qui les attendait ne tarda guère. Celui de ces hommes qui portait le flambeau et avait si grossièrement insulté la sainte fut, à l’instant même où il entrait dans le port de Rotterdam, saisi de vertige. Il erra, comme un fou, sur le pont du bateau et tomba et se fracassa le crâne; un autre près de Zierikzée se tordit dans des accès de délire et fut abandonné dans une chaloupe où il mourut; le troisième qui appartenait à l’armée navale fut tué, pendant un combat, par les anglais; le quatrième enfin qui s’attribuait le titre de médecin, fut frappé d’apoplexie près de Sluse et devint aphasique. Son domestique lui rappela alors son crime et l’interrogea pour savoir s’il n’en éprouvait pas quelque remords. Il fit signe que oui et trépassa.

Après son enterrement, ce serviteur qui était un brave et pieux homme vint à Schiedam pour solliciter, au nom de son maître, le pardon de Lydwine; et il lui fut accordé, on peut le croire, aisément.

Cette sinistre aventure désola, pendant des années, la sainte.

Elle pleurait non sur les plaies qu’elle avait reçues, mais sur la perversité de ces vauriens que ses prières ne parvenaient pas à sauver; aussi ne voulait-elle pas qu’on la plaignît de ces sévices.

--Plaignez-vous plutôt, fit-elle, un jour, aux magistrats et baillis de Schiedam qui reparlaient chez elle de cette affaire; plaignez-vous, car je vous vois menacés d’un péril dont vous ne vous doutez point.

Et, en effet, peu de temps après, ils furent inculpés par le duc de Bourgogne de trahison et menacés d’avoir le cou tranché.

Après ces évènements, l’ange du Seigneur aborda Lydwine et lui dit: votre Époux vous a admise, suivant votre désir, aux tortures de la Passion; vous avez été injuriée, couverte d’ignominie, dénudée, et vous avez rendu de l’eau et du sang par vos blessures; soyez heureuse, ma sœur, car la scélératesse de ces Picards va aider à compléter le nombre de pierres qui manquent à votre couronne.

XIII.

Généralement, Dieu dispense à chacun de ses saints une dévotion spéciale qui s’accorde avec la tâche que chacun d’eux est plus particulièrement chargé d’accomplir; la dévotion de cette missionnaire de la Douleur qu’était Lydwine, était naturellement celle du chemin de la Croix; elle la pratiquait, ainsi qu’il fut dit, d’une manière canoniale, divisant en sept étapes, selon le nombre des heures liturgiques, la voie du supplice; mais cette méditation quotidienne de la Passion, cette ardeur à suivre sur le chemin du Calvaire les vestiges du Christ, ne lui faisaient pas oublier cette autre dilection qu’elle avait eue, toute petite, et qui avait grandi avec elle, la dilection de la Vierge.

Ne la rencontrait-elle pas, chaque jour, d’ailleurs, sur la voie du Golgotha, alors qu’elle en gravissait, en pleurant, la pente? Notre Dame des Larmes avait toujours un regard pour elle, quand elle l’apercevait, mêlée au cortège des saintes femmes; mais souvent aussi, Lydwine, repassant les jours de sa vie écoulée, revenant sur la route même de son enfance, pensait à cette Notre-Dame de Liesse dont la statue lui avait si aimablement souri, dans sa chapelle; et le désir de la revoir, sous la forme de ce bois sculpté qui lui rappelait tant de souvenirs, s’implantait en elle. Sans doute, elle l’avait visitée, depuis, en extase, alors que son ange la déposait devant elle, mais ce n’était pas encore cela; elle aurait voulu la contempler, là, près d’elle, la choyer de ce qui lui restait de regard, ne fût-ce qu’une seconde.

Ce souhait lui paraissait si parfaitement inexauçable--car comment présumer qu’on ôterait cette effigie de l’église pour l’amener chez elle?--qu’elle n’osait le formuler; et, d’autre part, elle n’était pas femme à solliciter un miracle pour la satisfaction d’un caprice!

Mais cette convoitise la hantait quand même; elle essayait de la repousser comme une tentation, lorsqu’elle fut avertie que la Vierge allait la contenter.

C’était quelques jours avant l’incendie de Schiedam; et Marie arrangea les choses de la façon la plus simple.

L’église avait été très endommagée par le feu, mais la statue était sauve; en attendant que l’on réparât sa chapelle, il fallait placer son image dans un lieu convenable et l’on eut l’idée de la transférer dans la chambre même de la sainte où elle fut installée sur le petit autel dressé pour recevoir les saintes Espèces, les jours de Réfection; et tant qu’elle demeura là, elle sembla à tous ceux qui l’approchèrent plus belle qu’elle n’était en réalité; elle eut une expression de gaieté et de douceur qu’elle perdit lorsqu’elle fut séparée de Lydwine.

Elle, débordait de joie: mais l’on peut s’imaginer aussi la foule qui fit irruption dans sa chaumine, pour prier la Madone! Comment Lydwine pouvait-elle endurer ce va et vient et ce piétinement incessant de monde, même en étant enfermée derrière les rideaux de son lit, car cette porte, constamment ouverte, introduisait des rais de jour qui lui eussent crevé l’œil comme des flèches, si elle n’avait été abritée par des courtines?--La vérité est que ces oraisons qu’elle entendait bruire autour d’elle, la dédommageaient de cette gêne de n’être plus chez elle et la réjouissaient certainement, parce qu’elle pensait que la Mère les agréait et ce fut pour elle un gros crève-cœur lorsqu’on reporta la statue dans son sanctuaire recrépi à neuf.

La Vierge partit, mais elle chargea l’ange gardien de Lydwine de la lui conduire plus souvent, dans le Paradis.

Elle la traitait alors en enfant qu’on gâte, la questionnait et s’amusait de l’ingénuité de ses réponses.

Une nuit, elle lui dit, d’un ton sérieux:

--Comment se fait-il, ma chère petite, que vous soyez arrivée, ici, dans une tenue si négligée? vous n’avez même pas sur le front un voile!

--Ma chère dame Marie, balbutia Lydwine interdite, mon ange m’a emmenée telle que j’étais; je n’ai, du reste, à la maison, ni robe, ni voile, puisque je suis toujours couchée!

--Eh bien, proposa en souriant la Vierge, voulez-vous que je vous donne ce voile-ci?

Lydwine contemplait ce voile que lui tendait la Mère; elle mourait d’envie de l’accepter; mais elle craignit de déplaire à Jésus, en contentant son propre désir et elle interrogea du regard son ange qui détourna les yeux.

De plus en plus intimidée, elle murmura: mais il me semble, bonne Vierge, que je n’ai pas le droit de manifester une volonté, et elle implora encore d’un coup d’œil son ange; il lui répliqua, cette fois, par ces mots qui ne firent qu’accroître son embarras:

--Si vous souhaitez de posséder ce voile, prenez-le.

Elle savait de moins en moins à quoi se résoudre quand la Madone mit fin, en riant, à sa gêne.

--Allons, dit-elle, je vais le placer moi-même sur votre tête, mais écoutez-moi bien; de retour sur la terre, vous le garderez chez vous pendant sept heures; ce après quoi, vous le confierez à votre confesseur, en le priant de le fixer sur le chef de ma statue, dans l’église paroissiale de Schiedam.

Et, après cette recommandation, Notre-Dame disparut.

Revenue de son extase, Lydwine se tâta le front pour s’assurer qu’elle n’avait pas été le jouet d’une illusion; le voile y était; elle le retira et l’examina. Il paraissait vraiment tissé avec les fils de la Vierge, tant sa trame était fine; sa couleur était d’un vert d’eau très pâle et il exhalait une odeur à la fois pénétrante et ténue, exquise.

Tout en le considérant, Lydwine s’était si bien absorbée dans ses actions de grâce, qu’elle avait absolument perdu la notion du temps; elle s’avisa tout à coup que le terme des heures déterminé par Marie pour conserver ce présent, allait expirer.

Aussitôt et bien que le jour ne fût pas encore éclos, elle fit appeler Jan Walter et lui raconta sa vision.

Il palpait, stupéfié, le voile.

--Mais, s’écria-t-il, vous n’y songez pas, la nuit est très noire, l’église est fermée et je n’en ai pas les clefs; en admettant, du reste, que je puisse y pénétrer, cela ne servirait de rien puisque je ne saurais atteindre dans l’obscurité le sommet de la statue qui domine l’autel et qui est par conséquent très haut; attendons donc, si vous le voulez bien, que l’aube nous éclaire et j’irai.

--Non, non, répartit la sainte; l’ordre que j’ai reçu est formel; ne vous inquiétez pas d’ailleurs de tous ces détails; l’église s’ouvrira, la lanterne que vous avez allumée pour venir ici vous fournira une clarté suffisante pour découvrir, appuyée contre le mur latéral, au nord du sanctuaire, une échelle; une fois monté dessus, rien ne vous sera plus facile que de coiffer la statue; partez donc, je vous en prie, mon père, sans différer.

Walter s’en fut réveiller le sacristain qui lui ouvrit la porte de l’église et il trouva aussitôt l’échelle à la place indiquée par sa pénitente.

--Que voulez-vous faire? demanda le sacristain étonné de lui voir déranger l’échelle.

--Vous ne pouvez le comprendre maintenant, répliqua le prêtre, mais Dieu vous l’expliquera par la suite.

Cet homme pressé de regagner son lit ne prêta que peu d’attention à cette réponse et s’éloigna.

Walter s’acquitta de la commission, puis il s’agenouilla devant la statue et pria; lorsqu’il fut sur le point de se retirer, il voulut admirer une dernière fois la délicate élégance de ce voile, mais il n’y était déjà plus. L’ange l’a aussitôt ravi, racontait plus tard Lydwine à la veuve Simon qui l’interrogeait pour savoir ce qu’il était devenu.

Ces relations de la sainte avec la Madone étaient continuelles; dans ses abominables nuits d’insomnies et de fièvre, alors que la malade se retenait pour ne pas réveiller, en criant, son neveu et sa nièce couchés dans la chambre, elle apercevait soudain, penchée sur son lit, la Vierge qui relevait son oreiller et la bordait; et elle s’apaisait, heureuse, et remerciait, confuse.

Entendait-elle parfois aussi les douces plaintes de la Mère au Fils? Car il est impossible de ne pas se figurer la compassion de Marie devant le cumul de tant de maux! Certes, Celle dont le cœur éclata sous la pression des glaives, savait la nécessité de ces atroces souffrances, mais elle était trop tendre pour ne point avoir pitié du martyre de sa pauvre fille. Et il semble qu’on la voit implorer la miséricorde du Christ qui sourit tristement et lui dit:

--O Mère, rappelez-vous, sur le Calvaire, cette croix qu’en leur satanique orgueil les hommes voulurent créer plus grande que leur Dieu; rappelez-vous qu’elle fut plus haute et plus large que mon corps qui ne l’a pas emplie; les bourreaux ont laissé dans ce cadre de bois dont ils m’entourèrent des vides que, seuls, des monceaux de tortures peuvent combler; et c’est précisément parce qu’il y reste de la place pour souffrir que j’ai donné à mes saints l’irrésistible attrait de l’occuper et d’y achever à leur dépens les tortures de la Passion; puis pensez que si Lydwine n’expiait pas des fautes dont elle est innocente, une multitude de vos autres enfants serait damnée!--Mais cela n’empêche que notre fille a, pour cette nuit, assez souffert; prenez-la donc dans vos bras pour l’endormir aux tourments de la terre!

Et la sainte Vierge dorlotait Lydwine qu’elle remettait, ravie, à son ange pour la promener dans les jardins du ciel.

Une autre fois, pendant une nuit de noël, elle fut brusquement transportée au Paradis et elle y fut, de même que la vénérable Gertrude d’Oosten, cette béguine hollandaise qui l’avait précédée dans la voie des holocaustes, l’objet d’une singulière grâce.

Cette grâce lui avait été annoncée d’avance, mais elle ne l’avait pas révélée à ses intimes. Or, la veuve Catherine Simon qui habitait maintenant avec elle, eut un songe pendant lequel un ange lui décela que son amie recevrait, dans la nuit de la Nativité, un lait mystérieux qu’elle lui permettrait de goûter.

Elle en parla à Lydwine qui, par humilité, répondit évasivement; mais elle revint à la charge et, lassée par le vague de ses répliques, finit par s’exclamer: Savez-vous, ma mie, que c’est un peu fort que d’oser nier ce qu’un ange m’a appris!

Alors, la sainte avoua qu’elle était, elle aussi, prévenue de ce miracle et elle invita Catherine à se préparer par la confession et la prière à la réception de cette faveur.

Et pendant la nuit de la Théophanie, Lydwine, saisie par l’emprise divine, perdit l’usage de ses sens et son âme s’envola dans l’Éden.