Part 14
A d’autres, à des malades, à des incurables surtout qui s’écriaient: vous avez guéri une telle, ô ma bonne Lydwine, guérissez-moi! elle répliquait: mais je ne suis rien, mais ce n’est pas moi qui guéris, mais je ne peux pas!--et elle pleurait de les voir si acharnés et si tristes.--Elle les suppliait, à son tour, de se résigner, elle soupirait: rentrez en vous-même et réfléchissez; ne maudissez pas cette douleur qui vous désespère, car elle est la charrue dont le diligent Laboureur use pour défoncer les terres de vos âmes et y semer le grain; dites-vous que, plus tard, les anges engrangeront pour vous dans les celliers du ciel des moissons qu’ils n’auraient jamais récoltées si le soc des souffrances n’avait déchiré votre pauvre sol! Les Rogations des infirmes sont les plus agréables qui soient à Dieu!
La Douleur! à des prêtres, à des hommes plus experts dans les voies du Seigneur et démâtés, eux aussi pourtant, par la bourrasque, elle devait rappeler que ces mots Douleur et Amour sont presque des synonymes, que la cause du mystère de l’Incarnation et du mystère de la Croix est non seulement l’amour de Jésus pour nous et son désir de nous racheter, mais aussi l’amour indicible qu’il porte, en sa qualité de Fils, au Père.
Ne pouvant, ainsi qu’un fidèle sujet, lui donner une marque déférente de cet amour, ne pouvant le glorifier en tant que son supérieur et son maître, puisqu’il est en tout son égal, il résolut de s’abaisser, en s’incarnant, si bien que, tout en demeurant son égal par sa nature divine, il ne l’est plus par sa nature humaine et il lui est dès lors possible de lui rendre des hommages infinis, de lui témoigner sa dilection et son respect, par voie d’anéantissement, de souffrances et de mort.
Si la Douleur n’est pas l’exact synonyme de l’Amour, elle en est, en tout cas, le moyen et le signe; la seule preuve que l’on puisse administrer à quelqu’un de son affection, c’est de souffrir lorsqu’il le faut, à sa place, car les caresses sont faciles et ne démontrent rien; dès lors, celui qui aime son Dieu doit souhaiter de peiner pour Lui.
Tel devait être le langage de la sainte; elle répétait certainement aussi aux âmes plus spécialement désignées pour l’œuvre réparatrice des holocaustes, les leçons qu’elle-même avait apprises de Jan Pot, leur avouait qu’à ce degré d’altitude, les sensations s’égarent, que la souffrance se volatilise aux flammes de l’amour, qu’on la convoite, qu’on l’appelle pour entretenir le bûcher permanent du sacrifice, que Dieu, à son tour, le modère et l’attise ce bûcher, pour tenir l’âme en haleine, qu’il alterne les allégresses et les navrements, que les grâces sont les avant-coureurs des épreuves et que les tribulations ne précèdent que de bien peu les liesses; et elle certifiait sans doute encore que pour les amoureux du Sauveur, la souffrance proprement dite n’existe plus, qu’elle n’est plus, en tout cas, qu’une sorte de compromis entre deux sensations extrêmes, dont l’une même s’efface, cède le pas à l’autre, à celle de la jubilation et du ravissement.
Et cette vérité dont elle était le vivant exemple, elle a été et elle sera exacte dans tous les temps. Il n’est point de saints qui, depuis la mort de Lydwine, ne la confirment.
Écoutez-les formuler leurs vœux:
Toujours souffrir et mourir, s’écrie sainte Térèse; toujours souffrir et ne pas mourir, rectifie sainte Madeleine de Pazzi; encore plus, Seigneur, encore plus! s’exclame saint François Xavier, agonisant de douleurs sur les rives de la Chine; je souhaite d’être brisée par les souffrances afin de prouver à Dieu mon amour, déclare une carmélite du XVIIe siècle, la vénérable Marie de la Trinité; le désir de souffrir est un vrai supplice, ajoute, de nos jours, une grande servante de Dieu, la Mère Marie Du Bourg et elle confie familièrement aux filles de son monastère que si «l’on vendait des douleurs au marché, elle irait vite en chercher.»
Lydwine pouvait donc assurer que l’antidote certain de la souffrance, c’était l’amour; mais, répondaient les pauvres gens, je n’aime pas!--Eh! qu’en savez-vous? répliquait la sainte; est-ce que, la plupart du temps, cet état de sécheresse, cette torpeur, ce dégoût même de la prière, issus de la lassitude de vos maux, ne sont pas l’œuvre du Seigneur qui vous éprouve? Ce n’est pas votre faute à vous, si vous êtes ainsi; ne vous découragez donc point; priez quand même vous ne comprendriez pas un mot des oraisons que vous débitez; harassez Jésus, répétez-lui sans cesse: aidez-moi à vous aimer!--Vous vous désolez de ne pas sentir encore l’amour s’irruer en vous? Eh! mais, pleurer parce qu’on n’aime pas, c’est déjà aimer!
Et elle qui parlait de la sorte ne parvenait pas toujours, elle-même, à se consoler.
Si sainte qu’elle fût, elle n’était pas arrivée au degré de maturité où Dieu la voulait. Il exigeait d’elle plus qu’il n’eût exigé de toute autre; sa tâche, dont elle ne mesurait pas l’énormité, nécessitait l’emploi d’exceptionnelles vertus et d’extraordinaires peines; elle était entre les mains du Christ un contre-poids qu’il utilisait pour contrebalancer les crimes de l’Europe et les désordres de l’Église; elle était une victime réparatrice des vivants et aussi des morts et l’Époux la pressurait, la décantait, la filtrait jusqu’à sa dernière goutte. Il la lui fallait résolument dépouillée, sans dépendance d’elle-même, seule; et des sentiments humains qu’il tolérait chez les autres, l’irritaient chez elle.
Il avait admis qu’elle déplorât la mort du vieux Pierre, son père, lorsqu’il trépassa, en un mois de décembre, la veille de la fête de la Conception de la bienheureuse Vierge. Il amortit la pesanteur de ce coup, en la prévenant à l’avance et Lydwine avertit à son tour Jan Walter, en le priant de ne pas aller dire, ce jour-là, la messe à Ouderschie, comme il en avait l’intention, afin de pouvoir assister le vieillard à ses derniers moments.
Il consentit encore à ce qu’elle ne fût point victime d’une illusion diabolique qui l’obsédait, car elle voyait son père, après son décès, tourmenté par des démons et il lui dépêcha un ange pour l’aviser que le brave homme était, ainsi qu’il l’avait mérité, dans le Paradis, avec les Justes; mais il fut moins attentionné, moins patient quand, quelques années plus tard, en 1423, son frère Wilhelm qu’elle aimait tendrement, mourut.
Il commença par la récompenser de sa probité et de son désintéressement. Wilhelm ne laissait en guise d’héritage à ses deux enfants Pétronille et Baudouin, que des dettes. Il était difficile qu’il en fût autrement d’ailleurs. Wilhelm avait succédé à son père dans la petite place de veilleur de nuit de la ville et il devait, avec son modique salaire, élever ses enfants, soutenir Lydwine et son père; il est également possible que la mégère qu’il avait épousée--et qui décéda sans doute avant lui, car les historiens ne nous en parlent plus,--ait été dépensière et ait réservé pour ses fantaisies le plus gros de son gain. Toujours est-il que Lydwine vendit les quelques objets de famille que son frère avait conservés à titre de souvenirs et en remit l’argent dans une bourse à un sieur Nicolas, son cousin, qui habitait avec elle, en le priant de désintéresser les créanciers.
Qu’était entre parenthèses ce Nicolas dont nous avons cité, une fois, le nom, à propos de l’indiscrétion du confesseur de la sainte, caché dans sa demeure, pour surprendre son ange? nous l’ignorons; nous savons seulement que Nicolas s’acquitta de la commission et restitua, à son retour, la bourse vide à Lydwine qui la renversa sur son lit et en tira huit livres, monnaie du pays; or, cette somme était juste celle qu’elle y avait serrée, pour solder les dettes.
Elle recommanda à son parent de ne pas ébruiter ce miracle et décida que cette bourse s’appellerait la bourse de Jésus; et la sainte subvint dorénavant avec l’argent qu’elle contenait et qui ne s’épuisa plus aux besoins de ses pauvres; le jour même de sa mort, cette bourse était encore à moitié pleine.
Mais si Dieu lui fit sentir, à cette occasion, qu’il était content d’elle et la débarrassa pour l’avenir du souci de chercher les subsides nécessaires pour alimenter les indigents, il se fâcha et la punit, en la privant de ses extases habituelles, lorsque, perdant toute mesure, après le trépas de son frère, elle tomba dans un état de prostration et ne cessa de pleurer.
Il estima que ces excès de tristesse refoulaient en elle les appas divins et l’alourdissaient et l’empêchaient de gravir sur le sommet de la voie mystique les derniers sentiers qui Le séparaient d’elle.
Tous les historiens de Lydwine nous narrent à ce sujet, ce curieux épisode:
Longtemps avant la disparition de Wilhelm, Gérard, un jeune homme du diocèse de Cologne, qui ardait du désir de vivre de l’existence des anciens ermites, la visita pour connaître d’une façon sûre si cette hantise qu’il ne parvenait pas à dominer, n’était point une folie de son imagination ou une tentation contre Dieu sommé de le nourrir par miracle dans une solitude inculte. Lydwine dissipa ses doutes sur sa vocation d’anachorète et prophétiquement lui dit:
--Les trois premiers jours de votre arrivée dans le désert, vous pâtirez de la faim, mais ne vous rebutez pas, car le troisième jour, avant le coucher du soleil, le Seigneur pourvoira à notre nourriture.
Confiant en cette promesse, il partit avec deux compagnons; mais dès qu’ils eurent abordé les plaines de l’Égypte, ceux-ci, épouvantés par la mer de sables qui s’étendait à perte de vue devant eux, rebroussèrent chemin et retournèrent, désabusés, chez eux.
Gérard, plus intrépide, s’enfonça dans les régions isolées du Nil et découvrit, au centre d’un site aride, un grand arbre dans les branches duquel était perchée, ainsi qu’un nid, une cellule formée avec des rameaux et des nattes; et elle était assez élevée pour que les loups et les autres bêtes sauvages ne pussent l’escalader.
Il s’y installa et, après avoir jeûné, faute d’aliments, pendant deux jours, il fut, selon la prédiction de la sainte, ravitaillé, le troisième, par le Créateur qui lui envoya, comme jadis aux Hébreux, des flocons de manne.
Il vivait, fondu en Dieu, dans cette hutte aérienne et avait atteint les plus hautes cimes de la contemplation, quand un évêque anglais qui revenait d’un voyage en Palestine et d’un pèlerinage au mont Sinaï où il était allé vénérer les reliques de sainte Catherine d’Alexandrie, vierge et martyre, s’aventura avec ses gens dans ces parages.
Surpris d’apercevoir un arbre isolé dans un paysage dénué de végétation, il s’approcha et discernant la cabane logée dans les branches il s’écria:
--Si c’est un serviteur du Christ qui habite ici, je le prie pour l’amour de Jésus, de me répondre.
A cet appel, au nom de Jésus, un être gras, énorme, vêtu de guenilles et effroyablement sale, sortit du lacis des nattes.
L’évêque, déconcerté, regardait cette masse qui ressemblait plus à une colossale bonbonne dont le goulot serait surmonté en guise de bouchon par une vessie de saindoux qu’à un corps et à un visage d’homme. Il commençait à être pris de peur quand la boule de cette face s’irradia en un sourire lumineux d’ange.
--Dites-moi, père abbé, fit le prélat rassuré par ce sourire, depuis combien de temps demeurez-vous dans cet arbre?
--Depuis dix-sept ans, répondit l’ermite.
--Quel âge aviez-vous lorsque vous avez fui le monde?
--Dix-neuf ans.
--Et, reprit l’Anglais, avec quoi vous sustentez-vous? je ne découvre pas trace d’herbes et de racines autour de votre laure et cependant votre obésité est sans égale!
--Celui qui a nourri les enfants d’Israël dans le désert veille à ce que je ne manque de rien, répliqua Gérard.
L’évêque crut qu’il ne s’agissait que de nutriments tout spirituels et il lui demanda s’il connaissait une autre créature humaine qui vivait également sans manger.
--Oui, en Hollande, dans une petite ville appelée Schiedam, une vierge fort infirme vit depuis des années à jeun; cette vierge s’est élevée à un si haut point de perfection qu’elle me précède de très loin; nous conversons cependant, de longue date, ensemble dans la lumière incréée; une chose m’étonne, pour l’instant; depuis quelques jours, elle ne s’évade plus de la terre et je ne perçois plus, en extase, sa présence; et elle n’est pas morte pourtant! Je crois deviner néanmoins, poursuivit Gérard, après un silence, qu’elle s’afflige plus qu’il ne conviendrait de la perte de l’un de ses proches, Dieu le permettant ainsi pour l’humilier; je pense que c’est à cause de l’intempérance de ses larmes que le Seigneur la prive momentanément de ses grâces; au reste, lorsque vous retournerez en Europe, si vous passez par les Pays-Bas, allez la voir et posez-lui, de ma part, ces trois questions:
Depuis combien de temps votre ami Gérard s’est-il retiré dans sa thébaïde?
Quel âge avait-il lorsqu’il adopta ce genre d’existence?
Pourquoi ne vous rencontre-t-il plus comme autrefois?
Il n’en fallut pas davantage pour déterminer l’évêque à se rendre, avant de regagner l’Angleterre, en Hollande. A peine débarqué, il courut à Schiedam et se fit conduire par l’hôtelier du bourg chez Lydwine.
Il lui raconta son entretien avec Gérard et la pria de répondre à ses trois questions.
Elle se déroba d’abord, disant par humilité: comment puis-je le savoir, c’est Dieu qui le sait.
Mais le prélat insista, se fâcha presque et elle finit alors par avouer que Gérard résidait depuis dix-sept ans dans son arbre, que lorsqu’il avait conçu le projet de vivre de l’existence des pères du désert, il avait dix-sept ans, mais n’avait pu réaliser son dessein que deux années après, c’est-à-dire à l’âge de dix-neuf ans.
Puis elle se tut
--Vous ne répondez pas à la troisième question? reprit l’évêque.
Alors elle soupira:
--Hélas! Monseigneur, je suis obligée de séjourner au milieu de séculiers et, bon gré, mal gré, je suis mêlée aux affaires du monde et c’est à mon détriment; je suis salie par cette poussière que répandent autour d’eux les gens du siècle; aussi n’avançai-je que très péniblement dans les chemins de Dieu; mon frère Gérard n’est pas, heureusement pour lui, dans le même cas. Il habite seul avec les anges; aucun être terrestre ne le dérange et il peut s’adonner en toute liberté aux spéculations du Ciel; il est donc bien naturel qu’il me dépasse dans la voie sublime de la vie contemplative et que je ne puisse toujours l’y suivre.
J’ajouterai encore que si je suis si en retard, si lente à le rejoindre, c’est par ma faute; j’ai trop pleuré la mort de mon frère Wilhelm et Dieu m’a fait reculer de bien des pas.
L’évêque, après qu’il eut ainsi vérifié l’exactitude des renseignements que lui avait fournis l’ermite, bénit Lydwine et se recommanda à ses prières.
Quand il fut parti, elle causa à ses familiers de Gérard; elle leur apprit que son embonpoint, dû aux qualités nutritives de la manne, était tel que des rouleaux de chairs descendaient de son cou et coulaient en cascades sur son dos; il ne pouvait ni se coucher, ni s’asseoir, et il était forcé de se tenir constamment agenouillé ou debout dans son arbre; et lorsqu’il trépassa, en l’an de l’Incarnation 1426, le 2 octobre, elle fut prévenue de son décès par son ange qui l’emmena avec lui, pour rendre les derniers devoirs au défunt.
Elle vit ensuite son âme séparée de son corps et portée par de célestes esprits dans le Paradis; là, ils la baignèrent dans une fontaine dont l’eau était si pure que l’on en apercevait le fond, à un mille au moins de profondeur.
XII.
Le mécontentement de Jésus contre sa pauvre servante ne dura guère et il entérina sa réconciliation par des miracles. L’ange de Lydwine la fréquenta de nouveau et ce furent encore des promenades dans les églises et dans le Paradis; pendant que son âme voyageait, son corps demeurait insensible; l’extase l’anesthésiait à un tel point qu’elle fut atrocement brûlée, un jour, sans s’en apercevoir.
Les incendies apparaissent, à trois reprises différentes, dans la vie de la sainte; ainsi qu’on l’a vu plus haut, par la faute de son frère, le feu grilla, un matin, la paille de son lit. Il consuma, une fois encore, sa couche.
Une après-midi d’hiver, les femmes qui la servaient ne sachant comment la réchauffer, puisqu’à cause de ses yeux l’âtre devait rester mort, imaginèrent de glisser sous sa couverture un vase rempli de braises qu’elles fermèrent avec un couvercle.
Lydwine était, à ce moment, ravie hors du monde; elles sortirent, pour vaquer à leurs affaires, mais lorsque peu de temps après, elles revinrent, elles odorèrent un fumet de chair grillée et se précipitèrent sur le lit qu’elles découvrirent; le couvercle s’était défait et les charbons étaient en train de carboniser l’une des côtes de la sainte.
A cet instant, son ravissement cessa.
--O Lydwine, s’écrièrent ses amies, quelle affreuse plaie! ne la sentez-vous pas?
--Si, fit-elle, je la sens maintenant, mais je ne souffrais nullement tandis que j’étais avec le Seigneur.
Les braves femmes pleuraient, en se reprochant leur imprudence.
--Ne vous lamentez pas, murmura-t-elle, et bénissez le Sauveur qui m’a si bien absorbée en Lui que je ne me suis même pas doutée que des braises me calcinaient le flanc.
En l’an 1428, un incendie menaça d’être pour elle plus terrible. Peu de semaines avant qu’il n’éclatât, Lydwine s’était exclamée à plusieurs reprises: la colère de Dieu est sur Schiedam! Et, tout en larmes, elle avouait à ses intimes qu’elle s’était offerte comme victime au Christ qui avait refusé d’accepter son sacrifice.
Que va-t-il advenir? lui demanda-t-on.
--Un incendie détruira Schiedam; l’iniquité de cette ville est mûre et l’heure de sa moisson est proche; je ne puis, hélas! désarmer le ressentiment du Juste.
Et s’adressant à Catherine Simon, elle ajouta:
--Je sais, ma chère sœur, que vous avez en réserve un certain nombre de planches qui n’ont pas été utilisées dans la construction de la maison que l’on vous bâtit; donnez l’ordre qu’on les transfère, sans retard, derrière le jardin, ici; nous les emploierons à édifier un hangar où les sinistrés déposeront les objets qu’ils auront pu sauver du désastre.
Catherine lui obéit; Lydwine la remercia; puis, la veille du jour où le feu devait se déclarer, elle lui dit:
--Rappelez-vous votre vœu d’aller en pèlerinage à Notre-Dame de Bois-le-Duc; réalisez, demain, cette promesse; partez et revenez au plus vite.
--Mais, s’écria Catherine, vous m’avez annoncé que l’incendie de Schiedam aurait lieu demain; ce n’est vraiment pas le moment pour moi de m’absenter, car si je m’en vais, je suis certaine de perdre tout ce que je possède!
--Écoutez ce que je vous dis, répartit Lydwine; le Seigneur ne connaît-il pas mieux que vous ce qui doit vous être profitable?
Et la veuve Simon qui ne savait pas ne point obtempérer aux injonctions de la sainte, s’en fut à Bois-le-Duc.
Le lendemain était un samedi de juillet, fête de saint Frédéric, évêque et martyr et de saint Arnulphe, confesseur; c’était la veille du jour où les marins de Schiedam prenaient la mer pour commencer la pêche du hareng. Suivant un vieil usage, ils se réunirent pour célébrer leur départ, par un banquet. Lorsque le repas qui fut long et copieusement arrosé de cervoises et de bières, fut terminé, les cuisiniers laissèrent un fourneau qu’ils croyaient éteint près d’une cloison de roseaux; vers les onze heures du soir, des étincelles en jaillirent qui embrasèrent la cloison et le feu gagna de proche en proche et se propagea par toute la ville; il sautait d’une maison à l’autre et comme la plupart étaient en bois, elles flambaient ainsi que des lattes, sans même que l’on pût les secourir. Fouetté par le vent du large il franchissait les espaces vides, rasait, en passant, les jardins et allumait les arbres, dardant dans des tourbillons de fumée les déchiquetures de ses flammes qui aussitôt qu’elles avaient atteint une bicoque ne la lâchaient plus. Elles pesaient sur les croisées qu’elles évidaient et crevaient les portes; l’on ne voyait plus alors dans une carcasse qui craquait que des solives rouges; elles se tordaient, se dressaient, à un moment, échevelées de même que des torches, puis retombaient, en une pluie de charbons, en se cassant; et dans une détonation, la maison se décoiffait et il en fusait une gerbe de flammes qui embrasait la nuit. Il pleuvait des braises et il grêlait du feu; l’on n’entendait que le ronflement des brasiers, le fracas des poutres qui s’écroulaient, les explosions des barriques dont les cercles cédaient, les cris de terreur de la foule qui fuyait devant ces serpents et ces ailes de feu qui rampaient et volaient de toutes parts.
Il en fut ainsi du commencement à la fin de la nuit; le lendemain matin, l’église paroissiale, un couvent de religieuses qui y attenait et la majeure partie des rues de Schiedam n’étaient plus qu’un monceau de décombres; et le feu ne s’apaisait pas. En vain, les habitants, ranimés par la clarté du jour, s’efforçaient de circonscrire le foyer de l’incendie; il n’en continuait pas moins ses ravages.
A un moment, une traînée de flammes se dirigea vers la demeure de Lydwine; de braves gens accoururent et voulurent emporter la sainte, mais elle refusa, affirmant qu’elle n’avait rien à craindre. Ils l’abandonnèrent sur sa couche, mais démolirent par précaution la charpente et le plafond de la maison qui étaient en bois et ne laissèrent debout que la pierre des murs. Seulement, comme l’on était au mois de juillet et que le soleil sévissait cruellement, ils durent, voyant les atroces souffrances de Lydwine dont les yeux saignaient à la lumière, jeter une vieille tenture sur les pans de muraille, afin de lui procurer un peu d’ombre. Ce palliatif--qui était bien inutile, du reste, car le feu aurait pu tout aussi bien cinéfier l’étoffe que le bois du plafond et se communiquer à la paille du lit,--n’ayant pas réussi à atténuer les douleurs de la patiente, ils ne surent plus à quel expédient recourir et rétablirent au-dessus d’elle les planches qu’ils avaient détachées et partirent.
Lydwine resta seule pendant toute la journée de ce dimanche; elle avait la fièvre et rissolait sous ce soleil de plomb; elle s’arma de patience, pria, invoqua son ange, mais il ne lui répondit pas; quand tomba le soir, elle crut mourir; la chaleur concentrée sous les planches et la fumée des ruines que l’on noyait, l’asphyxiaient. N’y tenant plus, elle chercha un bâton qui lui servait d’habitude à attirer ou à repousser les courtines du lit et aussi à frapper des coups quand elle avait besoin d’appeler, mais elle eut beau promener en tous sens, le seul bras qu’elle avait libre, elle ne le découvrit plus.
Elle était sûre pourtant que le fléau ne l’atteindrait pas, qu’elle ne périrait point, suffoquée ainsi, et la peur fut plus forte que la raison; la nature prit le dessus, le silence de son ange l’accabla, elle défaillit et pleura en songeant qu’elle allait mourir sans l’aide des sacrements, seule, en son coin.
L’énervement issu de la fièvre qui la rongeait accélérait cette panique. A ces détails, l’on peut juger combien, lorsque le Seigneur le veut, les âmes, même les plus avancées dans la voie du sacrifice, errent et vacillent. Au fond, rien n’est plus malaisé que tuer ce que saint Paul nomme «le vieil homme». On l’engourdit, mais, la plupart du temps il ne meurt pas. Un rien le sort de sa léthargie, et le réveille; il semble que le Démon arrose, en secret, les anciennes racines et les empêche de jamais se dessécher; et les premières pousses qu’elles produisent, en silence, dans l’ombre de l’âme, ce sont celles de la vaine gloire, cette ivraie spéciale des êtres privilégiés! Lydwine était bien éloignée de ce sentiment pourtant, et néanmoins Dieu voulut l’humilier, une fois de plus, en permettant qu’elle doutât de l’efficace de ses prières, qu’elle se cabrât devant le péril et se débattît dans des affres purement humaines!