Part 13
Surprise, elle se récusa; mais le dominicain le prit de haut et, d’un ton de commandement, cria: je vous adjure par le jugement du Dieu vivant de répondre, et tout de suite, à ma demande!
Lydwine, effrayée par cette brutale injonction, pleura; mais, comme malgré ses larmes, ce religieux insistait d’une voix de plus en plus menaçante, elle s’essuya les yeux et répliqua:
--Mon père, pour vous permettre de bien saisir ma pensée, je dois recourir à une comparaison; j’imagine un corps solaire d’où sortent trois rayons qui se réunissent et se fondent en un seul; ils sont larges à leur point de départ, mais ils se rapprochent les uns des autres à mesure qu’ils s’en éloignent et s’amincissent si bien qu’ils finissent par s’aiguiser à leur extrémité, en une seule pointe; cette pointe, elle se dirige vers l’intérieur d’une petite maison; vous voyez déjà par cette image ma pensée, n’est-ce pas? néanmoins, pour plus de clarté, je la développerai, si vous le voulez bien; par le corps solaire, j’entends la Divinité elle-même, par les trois rayons distincts qui s’en échappent les trois Personnes; par leur sortie tendant au même but l’unité de l’opération à laquelle les trois Hypostases concourent; par l’extrémité de la pointe le Verbe; cette pointe qui pénètre dans un intérieur signifie donc l’entrée de Jésus dans le sein de la bienheureuse Vierge Marie où il prit une partie de son sang, de sorte qu’il y eut en Lui, après qu’il se fut revêtu de la chair, deux natures et une seule Personne, la Personne du Fils.
Le dominicain fut frappé de la lucidité de cette explication et il la quitta, convaincu qu’elle était bien, en effet, animée de l’esprit de Dieu.
Après ce frère-prêcheur qui semble avoir été assez mal embouché, ce fut le tour d’un receveur d’impôts, homme vaniteux et cupide; celui-là vint avec l’intention de lui soumettre des questions captieuses et de la réfuter.
Familièrement, il l’aborda et commença:
--Je suppose, Lydwine, que vous ayez le Seigneur présent devant vous sur l’autel en l’hostie renfermée dans la monstrance et qu’en même temps vous voyiez le même Seigneur vous apparaître sous la forme visible qu’il eut sur la terre; auquel des deux rendriez-vous hommage?
Elle se tut et pleura; puis, tandis que ce mécréant se flattait de l’avoir réduite au silence, d’un ton singulièrement imposant, elle dit:
--Des personnes doctes et vénérables m’ont parfois harcelée d’interrogations spécieuses, à l’effet de m’éprouver, mais je ne me souviens pas que l’on m’ait encore adressé une sommation plus choquante que celle de ce percepteur dont l’âme ne vénère que les sacs d’écus.
Des témoins, assis dans la chambre, qui savaient que la sainte ne connaissait ni cet individu, ni sa profession, ni son vice, rougirent pour lui, et partirent, pendant que lui-même fuyait, gêné d’être ainsi démasqué devant des tiers, de son côté, seul.
On abusait, d’ailleurs, plus ou moins poliment de sa patience; sous prétexte qu’elle était de caractère bénin et d’opinion utile, l’on venait pour des vétilles, l’empêcher de souffrir à son aise; et combien qui la dérangeaient de ses méditations, de ses colloques avec les anges, par simple curiosité pour savoir, par exemple, quand aurait lieu l’avènement de l’Antechrist qu’elle disait devoir être certifié, l’année où il naîtrait, par ce signe que, dans son pays d’origine, trois gouttes de sang découleraient de chaque feuille d’arbre; ou bien encore pour la consulter sur des cas oiseux tels que celui-ci, présenté par une femme qui s’était introduite chez elle, afin de lui demander s’il valait mieux qu’elle travaillât ou quelle se tournât les pouces.
Et elle avait la complaisance de se retenir de crier quand elle peinait, pour répéter ce que tout le monde sait, que l’oisiveté est un tremplin de vices, que puisque cette femme s’avérait sans fortune mais habile à tisser la laine, elle devait exercer ce métier et vivre honnêtement avec; seulement, elle ajoutait:
--Au lieu d’entreprendre ce commerce dans l’espoir de gagner de l’argent, il convient de l’entreprendre dans le but d’aider les indigents; donc, chaque fois que vous acquérerez un lot de toisons, vous en réserverez une pour les pauvres du Seigneur ou, si vous le préférez, vous leur conserverez cinq deniers sur le produit de la vente de chacune de vos étoffes, en souvenir des cinq plaies du Sauveur; enfin, vous aurez soin de ne pas exploiter la misère des ouvrières que vous embaucherez; vous les paierez exactement, sans abuser de leur travail, et je vous garantis que Dieu bénira vos efforts.
Cette femme suivit ces avis à la lettre et réalisa d’abord, en demeurant probe, d’enviables gains; mais vint une année où elle dut se débarrasser de ses marchandises à perte et, pour se rattraper de ses méventes, elle trompa son fournisseur de toisons et de laines, en le frustrant d’une pièce d’or. Ce marchand qui décéda, peu après, apparut à Lydwine, lui révéla le dol de sa cliente, et exigea qu’elle employât la somme dérobée à acheter des cierges et à commander des messes pour le repos de son âme. La sainte fit aussitôt quérir la voleuse qui, stupéfiée de se voir reprocher un larcin que tout le monde ignorait, satisfit aux désirs du défunt et s’amenda.
Quelquefois, ces fâcheux, qui l’importunaient avec leurs requêtes, éprouvaient d’amusants mécomptes; le résultat de ses prières n’était pas précisément celui qu’ils espéraient; exemple, ce chanoine qui lui dit:
--Je vous serai obligé d’exorer le Sauveur pour qu’il m’élague de ce qui lui déplaît le plus.
La sainte accepta de prier à cette intention; peu de temps après, ce chanoine, qui était doué d’une voix magnifique, devint aphone. Il consulta les médecins, usa de tous les gargarismes, de tous les électuaires inventés par la pharmacopée de son temps, ce fut en pure perte; il ne s’extrayait de la gorge que des râles étouffés ou des sons rauques; l’un de ses confrères finit par s’écrier, un jour qu’il assistait à une nouvelle réunion d’empiriques: laissez donc cela; vos sédatifs et vos émollients sont inutiles, la voix tonitruante de M. le chanoine est à jamais perdue!
--Et pourquoi cela?
--Parce que j’étais avec lui, lorsqu’il pria Lydwine de lui faire retrancher le défaut qui lui nuisait le plus; or, notre ami tirait un peu vanité de l’ampleur superbe de son chant; le voilà délivré de cette imperfection; l’intercession de la sainte a été exaucée; c’est pour le mieux.
Et il est à croire que cette disgrâce servit à son avancement spirituel, conclut gravement le bon Brugman.
L’on pourrait s’imaginer qu’après des journées passées tout entières à recevoir des visites, des journées qui l’exténuaient, car, au rapport de ses biographes, elle avait le visage en feu, inondé de sueur et tombait en défaillance quand les gens sortaient, Lydwine reprenait haleine et se reposait un peu. Nullement; elle profitait d’un moment libre, entre deux audiences, pour s’occuper alors de ceux que sa voyance lui montrait, menacés de quelque danger. Elle leur dépêchait un messager ou leur écrivait, pour les prévenir. Ainsi agit-elle envers un négociant qu’elle aimait et qu’elle empêcha de s’embarquer avec des camarades sur l’un des navires alors en partance pour la Baltique.
Mais, dit le marchand, ahuri par ce conseil, si je ne pars pas en même temps que mes compagnons, il me faudra effectuer, seul, ce long et ce périlleux voyage!--Et comme, sans s’expliquer davantage, Lydwine insistait pour qu’il l’écoutât,--il obéit assez tristement, car tous ses amis se raillèrent de sa crédulité; cependant, la flottille avait à peine gagné la pleine mer qu’elle fut abordée par des pirates qui la coulèrent bas; et ceux des passagers qui ne se noyèrent point furent emmenés en captivité. Le protégé de la sainte s’aventura, seul, après, et revint de son expédition sans avoir, pendant l’aller et le retour de la traversée, subi la moindre encombre.
Une autre fois, ce don que Dieu lui avait accordé de la double vue lui permit d’assister de chez elle à la scène que voici:
Un soir, un des plus merveilleux soulauds de Schiedam, un nommé Otger, s’attabla dans une des tavernes de la ville avec d’autres ivrognes; ceux-ci, après avoir humé de copieuses rasades, s’avisèrent, avant de rouler sous la table, de déblatérer contre Lydwine. A les entendre, elle festinait en cachette et était, à la fois, une hypocrite et une possédée; bien qu’il eût, ainsi que ses camarades, l’armet échauffé par la boisson, Otger ne put s’empêcher de s’indigner et s’exclama:
--Écoutez, mieux vaudrait nous taire que de calomnier de la sorte une pauvre fille malade, que tout le monde sait être et pieuse et charitable: notre habituelle sottise nous incite à commettre assez de fautes sans encore que nous y ajoutions celle-là!
Cette leçon les irrita et l’un des plus enragés de ces pochards gifla Otger en criant: comment! toi qui es né et nourri dans le péché, tu as l’aplomb de nous morigéner? allons, vaurien, file et au plus vite!
--Je reçois ce soufflet sans me venger, fit Otger subitement dégrisé; je le reçois parce qu’il m’a été donné pour avoir défendu l’honneur d’une sainte; et il partit.
Lydwine suivait, de son lit, cette scène. Elle envoya chercher Jan Walter, le mit au courant de l’incident et lui dit:
--Demain matin, père, vous vous rendrez, dès la première heure, chez ce brave homme et vous lui répéterez ceci: Lydwine vous remercie de la part de Dieu d’avoir été frappé pour elle; et elle me charge aussi de vous attester que vous serez récompensé.
--Mais, demanda Otger au prêtre, comment Lydwine a-t-elle pu apprendre un fait qui s’est passé très tard, hier, dans la nuit, et qui n’a pas eu le temps de s’ébruiter?
--Qu’il vous suffise d’être certain qu’elle l’a appris, répartit Walter; ayez confiance et vous verrez que sa prophétie s’accomplira.
Ce mystère l’obsédant, Otger pensa souvent à la triste existence de la sainte et la compara à la sienne. Honteux de cette vie qui consistait à s’attabler dans des salles enfumées, devant des tables chargées de fioles et de brocs et là, à s’engouffrer des pintes en compagnie de godailleurs dont les divagations augmentaient à mesure que la cervoise et le vin diminuaient dans les pots, il résolut de rompre avec ses anciens amis et de ne plus fréquenter les cabarets. Cette déshabitude lui fut d’abord pénible. Il errait, désœuvré; mais il eut le courage de tenir bon et d’appeler le ciel à son aide; et, secouru par les prières de son amie, il trépassa, après de salutaires épreuves, dans la paix désirée du Seigneur.
Cette faculté que possédait Lydwine de voir à distance avait fini par être admise presque sans conteste, à Schiedam et elle ne contribuait pas peu à lui amener une foule d’intrus qui venaient chez elle, comme l’on va maintenant chez une somnambule.
Nous pouvons encore citer trois cas de ce don de voyance:
Le premier a trait à un duel. La mère de l’un des adversaires se lamentait chez Lydwine, la suppliant de prier pour que son fils ne fût pas tué. Ne craignez rien, répondit la sainte; les deux ennemis s’embrassent; aucun combat n’aura lieu. Et effectivement, la réconciliation se scellait au moment même où elle l’annonçait.
Les deux autres concernent des religieux.
Un matin, un augustin, originaire de Dordrecht et qui avait fait quelques jours avant profession dans un couvent de chanoines réguliers d’Eemstein, entra, en traversant Schiedam, chez elle; elle le salua aussitôt par son nom, lui parla de sa profession comme si elle y avait assisté et alors qu’ébahi, il s’écriait:
--C’est trop fort! Comment me connaissez-vous?
Elle lui répliqua simplement: mais, par le Seigneur, mon frère!
Une autre fois, un bourgeois appelé Wilhelm de Haga voulut avoir des nouvelles de son fils disparu, sans laisser de traces, depuis plusieurs mois. Il avait à peine franchi le seuil de sa chambre, qu’elle le saluait, lui aussi, par son nom et, sans attendre qu’il la questionnât, lui disait:
--Apprenez que, par une insigne faveur du Christ, votre fils Henri a été reçu et va prononcer ses vœux à la Chartreuse de Diest.
Ce bonhomme, abasourdi, eût désiré en connaître plus long et il insista pour être renseigné sur l’origine et la certitude de sa double vue.
--De grâce, fit-elle, cessez vos interrogations; je suis souvent forcée par charité de distribuer à mon prochain les feuilles de mon arbre, mais la racine ne leur appartient pas et doit demeurer dans la terre, cachée; contentez-vous donc de cette feuille que je vous ai, de mon plein gré, offerte et n’en réclamez pas davantage.
Ces deux derniers faits ont été confiés à Thomas A Kempis par le P. Hugo, sous-prieur du monastère de sainte Élisabeth, près Brielle, qui les tenait, lui-même, des intéressés.
L’on se demande comment, vivant dans un pareil tohu-bohu de monde, la pauvre fille pouvait se recueillir et suivre ce chemin de croix qu’elle s’était si strictement tracé. La vérité est peut-être que l’Esprit Saint parlait par sa bouche, alors qu’elle était, elle-même, absorbée en Dieu, loin des assaillants; moins sévère que ses anges que ces visites agaçaient, Notre-Seigneur restait près d’elle.
Peut-être aussi faisait-elle, ainsi que sainte Gertrude qui feignait, en pareil cas, de s’assoupir, pour se recouvrer ne fût-ce qu’une seconde, mais ses réelles heures de tranquillité étaient certainement celles de la nuit. Comme elle ne dormait plus et que son logis était enfin vide de clients, elle était libre alors de s’évader hors d’elle-même, de se serrer doucement contre l’Époux, de prendre à son contact une provision de patience et de courage, pour supporter les douleurs du lendemain.
XI.
Sa chambre était un hôpital d’âmes toujours plein; l’on y accourait de tous les points du Brabant et de la Flandre, de l’Allemagne, de l’Angleterre même; mais si souvent d’inutiles curieux et d’impertinents personnages la persécutaient de leur présence, combien d’infortunés infirmes se pressaient autour de sa couche, combien de gens désemparés par la vie s’agenouillaient à ses pieds!
C’était sans doute là la partie la plus pénible de sa tâche; il fallait consoler ce pauvre monde, ranimer et tonifier l’âme de tous ces malades venus pour demander à une plus malade qu’eux un réconfort.
C’était près de cette suppliciée qui étouffait ses plaintes, un chœur de gémissements entrecoupé parfois par des exclamations d’impatience et par des cris de colère. Poussés à bout par leurs souffrances, des impotents s’élevaient contre ce qu’ils appelaient l’injustice de leur destinée, voulaient connaître pourquoi la main de Dieu s’appesantissait sur eux et non sur les autres, exigeaient que Lydwine leur expliquât l’effrayant mystère de la Douleur et les soulageât.
Ceux-là la torturaient, car ils étaient des désespérés qui se pendaient après elle et ne consentaient pas à lâcher prise. D’aucuns entendaient qu’elle les guérît et quand elle répondait que cela ne dépendait pas d’elle mais du Seigneur, ils s’entêtaient à ne pas la croire et lui reprochaient de manquer de pitié.
Et ce qu’elle en acceptait pourtant des maladies pour les subir à la place de personnes qui ne lui en savaient souvent aucun gré!
Vous vous tuez pour des gens qui ne le méritent guère, lui répétaient ses amis; mais elle répliquait:
--Comptez-vous donc pour peu de chose de conserver autant que possible au Sauveur des âmes que le Démon guette; et d’ailleurs, quel homme a droit d’être rebuté, alors qu’il n’en est pas un seul pour lequel le Fils de la Vierge n’ait versé son sang!
Et elle recevait indistinctement tous les malheureux, se bornant à soupirer, quand ils la quittaient, mécontents: les hommes charnels ne peuvent comprendre combien la vertu se perfectionne dans l’infirmité, combien même, la plupart du temps, elle ne naîtrait pas sans elle.
Gerlac et Thomas A Kempis ne nous renseignent que peu ou plutôt pas du tout sur ces entretiens. Brugman, lui, saisit cette occasion, comme toutes celles qu’il rencontre du reste, pour placer un prêche et attribuer à la sainte une série de rengaines que, manifestement, il invente.
Comment ne point noter, à ce propos, sa rhétorique essoufflée et l’obscure indigence de son latin! Sous prétexte d’être énergique, il nous sert sans relâche des expressions imagées telles que «les coloquintes et les absinthes de la Passion»; sous prétexte d’être pathétique, il apostrophe à tout bout de champ Lydwine et nous interpelle; sous prétexte d’exprimer sa tendresse, il use de tous les diminutifs qu’il peut imaginer. Elle devient, sous sa plume, la petite servante du Christ, la petite femme, la petite pauvresse, la petite plante, la petite rose, la petite agnelle, Lydwinula, la petite Lydwine! Le moindre document exact ferait beaucoup mieux notre affaire que toute cette afféterie de sentiments; mais de cela, il faut se contenter; enfin, en l’absence de conversations saisies sur le vif, il semble cependant possible, étant donné les idées de la sainte, de deviner ce qu’elle répondait à tant de récriminations, à tant de doléances.
A ces femmes qui, en accusant la cruauté du ciel, pleuraient à chaudes larmes sur leurs infirmités ou sur les traverses de leur ménage, elle devait répliquer: lorsque vous êtes en bonne santé ou lorsque votre mari ou vos enfants ne vous tourmentent point, vous ne pratiquez plus. Combien de prêtres, assaillis, pendant des mois, à leur confessionnal, par des troupes de pénitentes consternées, s’en voient, tout à coup, un beau matin, débarrassés! et point n’est besoin de s’enquérir des causes de ces désertions; ces femmes s’éloignent du Sacrement, tout simplement parce que leur sort a changé, parce qu’elles ne sont plus malheureuses; l’étonnante ingratitude de la nature humaine est telle; dans le bonheur, Dieu ne compte plus. Si toutes ses brebis étaient et fortunées et valides, le bercail serait vide; il sied donc que, dans leur intérêt même, le Berger les ramène et il n’a d’autre moyen, pour les rappeler, que de leur dépêcher ses terribles chiens de garde, les maladies et les revers.
A ces hommes qui, navrés du déchet de leur santé ou désolés par des calamités de toute sorte, s’irritaient, reprochaient au Créateur leur malechance, elle devait aussi répondre: vous ne revenez à Jésus que parce que vous êtes maintenant dans l’impuissance de continuer vos ripailles et de pressurer, sous couvert de commerce, votre prochain. Vous ne lui apportez que les ruines de vos corps, que les décombres de vos âmes, que des résidus dont personne ne voudrait. Remerciez-le donc de ne pas les rejeter; vous vous alarmez de souffrir, mais il convient au contraire de vous en aduler; plus vous pâtirez ici-bas et moins vous pâtirez, là-haut; la douleur est une avance d’hoirie sur le Purgatoire; mettez-vous bien dans la tête que la miséricorde du Sauveur est si démesurée qu’elle emploie les plus minimes bobos, les plus minuscules ennuis au paiement des plus inquiétantes de vos dettes; rien, pas même une migraine n’est perdu; si Dieu ne vous frappait pas, vous persisteriez à être, jusqu’à l’heure de votre mort, insolvables; acquittez-vous donc, tandis que vous le pouvez et ne rechignez pas à endurer cette douleur qui est seule apte à refréner vos instincts de luxure, à briser votre orgueil, à amollir la dureté de vos cœurs. Le proverbe «le bonheur rend égoïste» n’est que trop vrai; vous ne commencez à éprouver de la compassion pour les autres que lorsque vous en avez, pour vous-même, besoin; le bien-être et la vigueur vous stérilisent; vous ne produisez des actes vaguement propres que lorsque vous êtes éclopés ou réduits à l’indigence.
Et elle eût pu ajouter, avec l’une de ses futures héritières, la sœur Emmerich: «je vois toujours dans chaque maladie un dessein particulier de Dieu, ou le signe d’une faute personnelle ou d’une faute étrangère que le malade, qu’il le sache ou non, est obligé d’expier--ou bien encore une épreuve c’est-à-dire un capital que le Christ lui assigne et qu’il doit faire valoir par la patience et la résignation à sa volonté sainte.»
Mais combien, parmi ces visiteurs, qu’il fallait convaincre que le Seigneur n’agit pas autrement qu’un chirurgien qui ampute les parties gangrenées et qui torture celui qu’il opère pour le sauver! combien ne se rebellaient et ne s’épandaient point en des serments d’ivrognes, promettant d’être sages, s’ils étaient guéris! combien n’en revenaient pas à leur question oiseuse, à leur enquête obstinée: pourquoi moi et pas tant d’autres qui sont plus coupables? Et elle devait encore leur expliquer que, d’abord, ils n’avaient pas à juger les autres et ignoraient d’ailleurs si plus tard ceux-là ne seraient pas à leur tour durement traités; ensuite que si Dieu comblait toujours les bons de biens et les méchants de maux, il n’y aurait plus ni mérites, ni profit de foi; du moment que la Providence serait visible, la vertu ne serait plus qu’une affaire d’intérêt et la conversion que le résultat d’une crainte servile; ce serait la négation même de la vertu, puisqu’elle ne serait, ni généreuse, ni détachée, ni gratuite; elle deviendrait une couardise blanchie, une sorte de trafic, une succursale du vice, en un mot. A d’autres visiteurs, à des gens qui n’étaient plus atteints, ceux-là, dans leur organisme, dans leurs moyens d’existence et qui l’abordaient, fous de chagrin, parce qu’ils avaient vu mourir un mari, un enfant, une mère, un être qu’ils idolâtraient, à des hommes qui, après les obsèques de leurs femmes, lui confessaient leur hantise de se jeter dans la Meuse, elle devait, après de consolantes paroles, leur demander:
--Voyons, affirmeriez-vous que celle que vous pleurez est avec les élus, dans le Paradis? non, n’est-ce pas; car, sans dénier ses vertus, il est permis de croire qu’elle subit, selon la règle commune, un stage plus ou moins long d’attente, qu’elle séjourne, pour une durée que Dieu seul connaît, dans le Purgatoire.
Ne comprenez-vous pas dès lors que seul, avec vos prières, votre chagrin peut l’en tirer? ce qu’elle n’a pas eu l’heur de souffrir, elle-même, pour s’épurer, ici-bas, vous le souffrirez à sa place; vous vous substituerez à elle et vous achèverez ce qu’elle n’a pu terminer; vous paierez en douleur sa rançon et plus votre douleur sera vive et plus tôt sera soldée la dette contractée par la défunte.
Qui vous dit même que Notre Seigneur, touché par votre bonne volonté et vos suppliques, ne fera pas à votre femme une avance sur votre deuil et qu’il n’antécédera pas sa délivrance?
Et vous serez alors payé, en retour de vos peines; votre femme se fera la complice du temps; elle apaisera l’élancement de vos plaies, elle amortira le regret de son souvenir; elle ne le vous laissera plus qu’à l’état souriant, qu’à l’état lointain et doux; ne parlez donc pas de vous suicider, car en dehors de la perte même de votre âme, ce serait la négation absolue de votre amour; ce serait l’abandon de celle que vous prétendez aimer, au moment où elle se trouve en péril; vous risqueriez de replonger dans les bas-fonds du Purgatoire celle qui montait déjà à sa surface; et quant à vous, vous vous priveriez par ce crime de l’espérance de jamais la revoir.
Et, simplement, elle devait conclure: admirez la bonté du Créateur qui fait, en ce cas, souffrir l’un pour affranchir l’autre. Pensez que l’amour humain qui n’est qu’une parodie du véritable amour exclut Dieu bien souvent, qu’il est une forme de l’égoïsme à deux, car pour les gens qui s’aiment vraiment, le reste du monde n’existe pas; et il est équitable pourtant que cet oubli du Seigneur et que cette indifférence envers le prochain s’expient!