Sainte Lydwine de Schiedam

Part 12

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A un moment, une guerre civile éclata à Schiedam. Comme toujours, au lieu de se défendre, les gens pacifiques s’enfuirent; la cité risquait fort d’être saccagée par les vainqueurs et cependant l’un des hommes qu’ils poursuivaient et qui s’était, au début des hostilités, réfugié dans un autre hameau, revint et dit à des amis le suppliant de repartir:

--Je n’ignore pas le danger que je cours, mais je sais aussi que les prières de Lydwine me protégeront moi et la ville.

Ces paroles ayant été rapportées à la sainte, elle soupira humblement: je rends grâce au Seigneur qui inspire aux âmes simples une telle confiance en les prières de sa petite servante.

Et elle parvint en effet,--Dieu seul connaît en échange de quels nouveaux tourments!--à déjouer les brigues et à réconcilier tous ces gens.

Une autre fois, elle dut encore intervenir auprès du Sauveur pour préserver la ville de la destruction qui la menaçait.

Une flotte ennemie qui avait déjà ravagé le littoral des autres provinces parut en face de Schiedam. Lydwine s’offrit en otage à Jésus, le supplia d’assouvir sa colère sur elle et, tandis que tous les habitants s’attendaient à être égorgés, la flotte, malgré ses efforts, malgré le vent qui lui était favorable, reculait au lieu d’avancer et elle finit par disparaître, repoussée, en quelque sorte, par les exorations de la sainte.

Elle était donc le paratonnerre de sa patrie; mais quand elle avait été crucifiée pour tous, elle souhaitait encore de l’être pour chacun; elle allait du plus grand au plus petit, du général au particulier; elle le montra dans une autre circonstance.

Entendant, une matinée, des gémissements dans la rue, elle invita un ecclésiastique assis à son chevet à vérifier qui pleurait ainsi, au dehors. C’est une de vos amies qui est torturée par une rage de dents atroce, dit-il, en rentrant. Lydwine envoya aussitôt ce prêtre la chercher et, du ton le plus naturel, lui proposa d’endurer sa rage de dents, à sa place.

--Vous avez assez d’infirmités, répliqua la brave femme, sans encore vous charger des miennes; priez seulement Notre Seigneur qu’il me délivre de cette crise.

Lydwine pria; son amie fut dégrevée sur-le-champ, mais elle, elle souffrit tellement pendant vingt-quatre heures de la mâchoire, qu’elle en hurlait.

Ce transfèrement d’un mal d’une personne à une autre, par la voie de l’oraison, se complétait par un autre phénomène. De ces calamités corporelles accumulées sur une sainte émanaient de salutaires effluences, des propriétés célestes de guérison. Une vertu sortait d’elle, ainsi qu’il est dit du Christ dans les Évangiles; sa pourriture engendrait la bonne santé pour les autres. C’est ainsi qu’un jour une femme dont l’enfant malade poussait des cris déchirants vint le déposer sur le lit de Lydwine. A peine y fut-il placé que ses maux cessèrent. Elle lui sourit et lui vanta, en des termes qu’il ne pouvait encore saisir, les délices de la chasteté; et il se remémora ces leçons lorsqu’il grandit; il les comprit et dès qu’il eut atteint l’âge de raison, il se fit religieux, en souvenir d’elle.

C’est ainsi encore qu’en Angleterre, un marchand qui n’avait jamais entendu parler de la sainte, se lamentait d’être affligé d’un mal de jambe incurable; une nuit, tandis qu’il se désespérait, il s’endormit et une voix, en songe, lui dit: envoie quelqu’un en Hollande, à Schiedam; il se procurera de l’eau dans laquelle une vierge du nom de Lydwine se sera lavé les mains et, tu l’appliqueras en compresse sur ton mal qui aussitôt s’évanouira.

Il dépêcha, dès son réveil, un messager à la sainte; elle lui donna l’eau qui avait servi à ses ablutions et le marchand, dès qu’il en eut imbibé sa jambe, fut, en effet, guéri.

Il convient de remarquer que, dans tous ces miracles, Lydwine eut seulement recours aux obsécrations, car il est bien probable qu’en confiant un peu d’eau à l’anglais chargé de la rapporter dans son pays, elle pria pour la personne qui devait se lotionner avec; elle était, en somme, plus passive qu’active, c’est-à-dire qu’elle n’agissait pas par elle-même, ainsi que beaucoup d’autres saints qui chassaient les infirmités, avec un signe de croix, un attouchement, une imposition des mains. Elle, s’en remettait à Dieu, le suppliait de l’exaucer; elle jouait le rôle d’une intermédiaire entre les malades et Jésus et c’était tout.

Une seule exception apparaît dans sa biographie à cette règle qu’elle semblait s’être tracée; ce fut le jour où une femme qui lui était chère, la veuve Simon peut-être, fut atteinte d’une fistule.

Lydwine l’incita d’abord à visiter les praticiens les plus renommés du pays. Ils furent tous d’accord pour déclarer qu’aucun espoir d’amélioration n’était possible.--Allons au grand médecin, fit alors la sainte. Elle se mit en prières, puis elle toucha doucement avec son doigt la fistule qui disparut.

Son inlassable charité ne se borna pas à des actes matériels, à des aumônes, à des cures, voire même à la suppléance des misères d’autrui; elle s’exerça aussi dans le domaine spirituel et, là, elle pratiqua, une fois, la substitution mystique à un degré inconnu jusqu’à elle et dont il n’existe pas, je crois, un second exemple, dans les annales postérieures des saints.

Le fait que voici n’est-il pas, en effet, unique? Je me contente de le raconter, tel qu’il figure dans les vies recueillies par les Bollandistes.

Un homme qui était un vrai scélérat fut assailli de remords, mais il n’osait s’adresser à un prêtre pour renverser devant lui, sa vie. Un jour que la grâce le torturait, il arriva chez Lydwine et, malgré sa résistance, il lui fit un aveu complet et détaillé de ses crimes, en la priant de les endosser et de les confesser à sa place.

Et elle accepta cette substitution d’âme et de personne. Elle appela un prêtre auquel elle confessa les turpitudes de cet homme, comme si elle les avait, elle-même, commises et elle accomplit la pénitence que le ministre lui infligea.

Quelque temps après, le sacripant revint.

--Maintenant, dit-il, que vous avez confessé mes péchés, indiquez-moi la pénitence que je dois pratiquer; je vous jure que je l’exécuterai.

--Votre pénitence, c’est moi qui l’ai effectuée, répliqua Lydwine; je vous demande seulement, pour votre mortification, de passer une nuit entière, sans bouger, sur le dos.

Le pécheur sourit, jugeant la coulpe douce et facile; le soir, il s’étendit dans la position désignée et résolut, ainsi qu’il avait été convenu avec la sainte, de ne se tourner, ni sur le côté droit, ni sur le côté gauche; mais il ne put s’endormir et cette immobilité ne tarda pas à lui paraître insupportable. Alors il réfléchit et pensa: je me plains et pourtant mon lit est moelleux et je n’ai pas, ainsi que la pauvre Lydwine, les épaules sur de la paille, à vif; et cependant, elle est innocente, tandis que moi! Le remords qui l’avait tant angoissé l’étreignit à nouveau; il se révisa, pleura ses méfaits, se reprocha sa lâcheté et quand le jour eut commencé de luire, il courut se confesser à un prêtre, cette fois, et ce chenapan fut désormais intègre et cet impie devint pieux.

La tâche de Lydwine était d’autres fois moins pénible; au lieu d’écouter les aveux de débauchés et de gredins, elle recevait les confidences de bonnes et de naïves gens; tel, un ecclésiastique d’une admirable candeur qui l’aborda pour être éclairé sur l’état de son âme et de celles que son ministère l’obligeait à diriger. Lydwine l’accueillit aimablement mais elle refusa de répondre à certaines de ses questions qu’elle estimait indiscrètes; persuadé qu’il lui avait déplu, il fut, en sortant de chez elle à l’église et s’agenouilla, en pleurant, devant l’autel de la Sainte Vierge.

Là, il tomba--ce qui ne lui était jamais arrivé--dans le ravissement et il vit une jeune fille s’avançant à sa rencontre, accompagnée de deux anges qui chantaient le «Salve Regina» et il fut empli d’une telle joie que son âme aurait éclaté, si l’extase n’avait aussitôt pris fin.

Dès qu’il eut ressaisi ses sens, il se précipita chez la bienheureuse.

--Eh bien, fit-elle, lorsqu’il entra, le beau temps succède à la pluie, mon père, n’est-ce pas?

Surpris, il s’écria; c’était donc vous qui marchiez escortée de deux anges, alors que j’étais prosterné dans la chapelle de la Madone!

Elle sourit, mais se tut.

Telle encore une excellente femme qui, tentée par le démon, sombra, après s’être vainement débattue, dans le désespoir; ses amis ne parvenant pas à la remonter l’emmenèrent chez la sainte qui lui dit tout bonnement: tenez-vous en paix et attendez.

Quelques jours après, cette femme, projetée hors d’elle-même, se promena, ainsi qu’en un rêve, avec Lydwine dans un fastueux palais et elle y fut saturée de si impérieux parfums qu’une fois de retour sur la terre, les odeurs même les plus délicates lui paraissaient nauséabondes et que le cœur lui levait; mais ses peines s’étaient évaporées dans le céleste tourbillon de ces senteurs et lorsque l’Esprit de Malice essaya encore de l’investir, elle subit ses assauts, sans fléchir.

Telle enfin une autre femme qui était mariée à une sinistre brute dont les incessantes colères se résolvaient en des dégelées de coups. Patientez, lui répétait Lydwine, alors qu’elle la suppliait d’obtenir par ses prières que ce butor devînt moins rogue; mais les semaines se succédaient et la malheureuse n’en continuait pas moins à être battue comme plâtre, au moindre mot. Lasse de cette existence, elle résolut de se pendre; des amis qui survinrent à temps l’en empêchèrent; alors elle rumina de se noyer dans la Meuse et elle profita d’un moment où son mari était absent et où ses intimes ne la surveillaient pas, pour gagner le fleuve; mais, chemin faisant, elle réfléchit: Lydwine a toujours été si dévouée pour moi que je ne veux pas cependant mourir sans lui dire adieu; et elle se dirigea vers sa maison.

A cet instant, Lydwine, entourée de ses garde malades, s’exclama: allez au plus vite ouvrir la porte à celle qui va frapper, car son cœur se fond d’amertume!

Et dès qu’elle eut pénétré dans la chambre de la sainte, cette malheureuse s’affaissa sur les genoux et sanglota.

--Allons, ma bien chère, fit Lydwine, ne songez plus au suicide et retournez chez vous; le bourreau que vous redoutez s’est changé en le plus affable des époux, je vous l’affirme.

Confiante en cette promesse, la femme, après avoir imploré et reçu la bénédiction de la malade, se rendit chez elle.

Son mari était couché et il dormait; elle se déshabilla, sans bruit, pour ne pas le réveiller et s’assoupit à son tour; le lendemain matin, elle trouva un homme souriant qui ne l’injuriait et ne la cognait plus.--Pourvu que cela dure! pensa-t-elle, mais cela dura.--Ce rustre devenu par miracle si débonnaire, ne dévia plus.

X.

Quelque incommensurable qu’elle fût, la charité de Lydwine n’était pas de celles que l’on pouvait facilement duper. La sainte décortiquait d’un coup d’œil les âmes et elle n’hésitait pas, quand cela lui semblait nécessaire, à les vitupérer; c’est ainsi qu’elle écala une femme de Schiedam qui cachait sous une écorce de fragile dévotion une infrangible astuce; celle-là extorquait des aumônes aux familles charitables de la ville et bombançait avec.

La veuve Catherine Simon la rencontra, un matin, dans la rue et, émue par ses plaintes et sachant qu’il n’y avait plus d’argent chez la sainte, la mena chez Jan Walter qui, leurré à son tour par ses pieuses jérémiades, l’aida; mais, le lendemain, Lydwine, à qui personne n’avait pourtant raconté cette aventure, dit à Catherine:

--Cette créature vous a trompée, ainsi que mon confesseur; soyez dorénavant plus prudente; rappelez-vous cette parole des Écritures: il est des gens qui, sous un aspect d’humilité, cèlent des cœurs pleins de fraude et de malice et gardez-vous surtout de croire à tout esprit.

Elle fouaillait sans pitié les hypocrites qui avaient l’aplomb de vanter leurs vertus devant elle; elle secoua, un jour, d’importance, une intrigante qui se prétendait vierge et affectait des allures outrées de bigote; or, cette femme avait des relations avec un incube.

--Vous êtes vierge, vous! s’exclama la sainte.

--Mais certainement que je le suis.

--Eh bien, ma fille, voulez-vous que je vous dise, vingt-cinq vierges de votre espèce danseraient aisément sur un moulin à poivre, répliqua Lydwine, attestant par cette comparaison d’un acte impossible à réaliser, la duplicité de cette papelarde qui n’insista pas d’ailleurs et sortit, furieuse d’être ainsi démasquée. Une jeune fille, qui assistait à l’exécution, fut choquée de cette sévérité et demanda à Lydwine pourquoi elle traitait si durement cette vierge.

--Ne répétez pas ce mensonge du Diable, s’écria la sainte; cette femme est telle que Dieu la connaît. Quant à sa prétendue piété, il vous est loisible de l’éprouver. Allez chez cette dévergondée et signalez-lui quelques-unes de ses imperfections; si elle vous écoute patiemment et les avoue, c’est moi qui m’abuse; si, au contraire, dès les premiers mots, elle fume de colère, vous serez renseignée.

Cette jeune fille tenta l’expérience, mais elle tomba sur une forcenée qui l’agonit d’injures, dès qu’elle voulut lui parler de ses défauts.

Cette malheureuse mourut quelques mois après qu’elle se fut attiré ces remontrances, et comme Lydwine priait pour elle, vous perdez votre temps, lui assura son ange, elle est dans l’abîme d’où l’on ne s’échappe pas.

Une mésaventure de ce genre advint à un sacerdote qui lui dit, un matin: je vous quitte, car il faut que j’aille célébrer la messe.

--Je vous le défends bien, proféra Lydwine.

--Vous me le défendez! Je serais curieux, par exemple, de savoir pourquoi?

--Avez-vous donc oublié le péché contre le VIe commandement que vous commîtes hier?

Il demeura muet et confus.

La sainte ajouta: mettez ordre à vos affaires, car vous mourrez dans trois jours.

Il geignit de frayeur, la supplia d’intercéder pour que son existence se prolongeât.

--C’est impossible, répliqua-t-elle, car il y a trop longtemps que cela dure et la mesure est comble; tout ce que je puis vous promettre, c’est de prier ardemment pour votre salut.

Ce troisième jour, cet ecclésiastique se leva bien portant et il s’en fut, triomphant et un tantinet narquois, chez la malade.

--Eh bien, fit-il, ai-je la mine d’un homme qui va trépasser aujourd’hui?

--Ne vous fiez pas à des apparences de santé; à telle heure, vous ne serez plus, répartit Lydwine.

Et ce décès eut lieu, en effet, ainsi qu’elle l’avait prédit.

Une autre fois encore, elle déclara à une jeune fille, folle de son corps, qu’il lui fallait au plus vite changer de vie. Celle-ci s’engagea à se corriger et ne tint pas sa parole. Bientôt après, elle enfla; tout le monde la crut enceinte.--C’est une tumeur due à sa corruption, soupira Lydwine; et la malheureuse expira, sans gésine, après de longues souffrances.

Si elle tançait les femmes et les hommes de la classe populaire ou moyenne, elle réprimandait avec une égale franchise, les grands; la noblesse, la richesse la laissaient parfaitement indifférente et elle n’épargnait pas plus les princes que les bourgeois et les prêtres. L’un d’eux, dont le nom ne nous a pas été conservé, vint d’un pays assez lointain pour l’entretenir d’un cas de conscience. Il se perdait en digressions, n’osait aborder carrément le chapitre de ses hontes, tournait, comme on dit vulgairement, autour du pot. Très simplement, elle appuya le doigt sur la plaie et, tenaillé par le remords, il pleura.

--Ah! s’écria-t-elle, vous pleurez, Monseigneur, pour un péché bien moins grave que d’autres dont vous vous êtes également rendu coupable; et ceux-là, vous n’y pensez même pas, tant votre conscience est aveuglée!

Et, brusquement, elle lui écartela l’âme et il en jaillit d’affreux méfaits qu’elle l’invita à confesser, sans aucun retard; il écouta ce conseil et bien il fit; car il fut à peine de retour dans ses États, qu’il mourut.

Parmi ces visiteurs qui se succédaient, du matin au soir, près de son lit, figurait un grand nombre de religieux. Plusieurs des réponses de Lydwine aux interrogations qu’ils lui posaient, ont été notées; celles-ci, entre autres:

Un moine de Cîteaux, ayant été promu à l’épiscopat, trembla de peur et ne voulut point accepter cette charge; avant toutefois de résister à ses supérieurs, il s’en fut consulter la sainte. Il biaisa avec elle, disant:

--Ma chère sœur, un de mes frères, ne se jugeant pas les ressources d’esprit nécessaires, refuse une prélature qu’on lui enjoint de recevoir; l’approuvez-vous?

Lydwine, qui savait très bien qu’il s’agissait de lui, répliqua:

--Je crains fort que les raisons alléguées par ce frère ne soient des subterfuges; en tout cas, il est moine, soumis par conséquent à la règle d’obéissance; s’il ne se décide pas à la suivre, il peut être sûr d’une chose, c’est qu’en cherchant à éviter un péril médiocre, il encourra un danger plus grand.

Le cistercien, mal convaincu, se retira et finalement déclina les honneurs de l’épiscopat; mais ce refus ne lui fut pas propice, car, ainsi qu’il dut l’avouer plus tard, Dieu le fit passer par des tribulations autrement pénibles que celles qu’il avait résolu de fuir.

D’autres religieux arrivaient aussi qui étaient de ces esprits toujours inquiets, mal partout où ils sont et s’imaginant qu’autre part ils seraient mieux; Lydwine avait grand’pitié de ces âmes nomades; elle tâchait de remonter ces malheureux, de les persuader que l’on ne devient pas meilleur, en changeant de place, qu’on emporte son âme avec soi, qu’il n’y a qu’une façon de la lénifier et de la fixer, c’est de l’assujettir à l’obéissance, de la spolier de toute volonté, de la confier humblement à la garde de son abbé et de son directeur; et quelquefois, elle parvenait à les apaiser, à leur faire aimer cette cellule qui, ainsi que le dit l’Imitation, est vraiment douce quand on la quitte peu et engendre un mortel ennui lorsque souvent on s’en éloigne.

D’autres encore la suppliaient de les préserver des tentations ou d’écarter celles d’autrui; tel un chanoine régulier appartenant à un monastère, situé à Schonhovie et distant d’à peu près sept lieues de Schiedam. Celui-là doutait de sa vocation qui, aux yeux de ses maîtres, était certaine. Le prieur, le P. Nicolas Wit essayait vainement de le consoler; mais ni les conseils, ni les objurgations, ni les prières ne le pacifiaient; le moment vint où ce chanoine se détermina à jeter le froc. Le prieur, désespéré de cette résolution et navré du scandale qui allait en résulter, conduisit cet infortuné chez la sainte.

Elle souffrait, à ce moment-là, le martyre et le moindre bruit la rendait quasi folle; elle consentit cependant à voir Nicolas Wit, mais à condition qu’il entrerait seul.

--Mon très cher père, lui dit-elle, je vous prie de m’excuser si je prends, la première, la parole, mais j’y suis contrainte par mes tortures qui ne me permettent pas d’entendre la voix des autres et me forcent, moi-même, à peu parler; le brave religieux que vous avez amené avec vous est durement pressuré par Notre-Seigneur, mais assurez-le que son épreuve sera courte; qu’il ne perde pas courage et, vous, mon père, continuez à l’adjuver de vos prières.

L’étonnement du prieur fut inexprimable. Il ne savait que répondre. Alors la sainte lui dit: adieu, exhortez bien votre frère à la patience et ne m’oubliez pas devant Dieu.

Et le chanoine fut, effectivement, affranchi de ses obsessions, ainsi qu’elle l’avait annoncé.

Elle excellait à balayer les scrupules, à conforter les malheureux désorbités par l’ingénieuse cautèle du Démon.

A Schiedam, une femme était victime de noises de ce genre; elle était agitée de la manie des scrupules et égarée à ce point qu’elle ne vivait plus qu’à l’état de vertige et était prête à succomber au désespoir, à tout instant. Le Diable l’affolait, en lui montrant, pendant son sommeil, un écrit mentionnant certain péché qu’elle avait pourtant confessé.

--Tu as beau avoir reçu l’absolution et avoir accompli la pénitence qui te fut imposée, ce péché-là ne peut être pardonné ni dans ce monde, ni dans l’autre, lui criait-il; de quelque côté que tu te tournes, tu es damnée.

Cette femme se mourait de terreur quand une voix intérieure lui dit: cours chez Lydwine. Elle ne fit qu’un saut chez elle et se rua dans sa maison, comme une bête traquée; elle s’y éplora, en clamant qu’elle était une âme perdue, une réprouvée.

--Cette cédule dont l’Esprit de ténèbres vous menace n’est qu’un mensonge, affirma Lydwine. Je prierai le Seigneur de la supprimer; rassurez-vous donc et n’y songez plus.

Et aussitôt qu’elle fut sortie, Lydwine supplia le ciel de dégager des rets infernaux cette malheureuse; et elle fut, au même moment, ravie en extase, et elle vit la Sainte Vierge arracher des mains de Satan cet écrit et le lacérer.

Elle revint à elle; les morceaux déchirés de ce parchemin jonchaient son lit; son confesseur Walter qu’elle fit quérir les examina et la femme fut exonérée.

Une autre histoire étrange est celle d’un des échevins de Schiedam. Il avait pour directeur un chapelain qui célébrait souvent la messe devant lui, Jan Pot, dit Gerlac; un vicaire de la paroisse, note Brugman qui omet de citer le nom.

Y a-t-il identité entre ce vicaire et Jan Pot? Je ne vois pas de sérieuses raisons qui empêchent de le croire.

Or, ledit échevin était hanté du désir de se pendre. Jan Pot ayant épuisé tous les moyens dont il disposait pour empêcher ce suicide, recourut à la sainte.

--Il s’agit, en l’espèce, d’une tentation diabolique, assura-t-elle; voici de quel expédient il vous sied d’user. Après avoir confessé cet homme, vous lui infligerez, comme pénitence, d’avoir justement à se pendre.

--Et s’il le fait?

--Il s’en gardera bien; le Malin qui l’incite à se brancher, sous prétexte d’humeur noire, ne le laissera jamais se tuer, par obéissance surnaturelle; il hait trop le sacrement pour cela!

Encore qu’il eût grande confiance dans les lumières de Lydwine, Jan Pot partit de chez elle, très démâté.

Il préféra tergiverser avec le monomane, mais l’heure vint où il fallut pourtant se décider. La famille de cet homme devait, à chaque instant, lui arracher la corde dont il voulait se cravater. Poussé à bout, Jan Pot suivit les instructions de Lydwine. Vous vous pendrez en expiation de vos péchés, ordonna-t-il, à l’échevin qui retourna, enchanté, chez lui. Il attacha, en hâte, à une solive du plafond, une corde qu’il se noua autour du cou, grimpa sur un escabeau, et il allait s’élancer dans le vide, lorsque, grinçant des mâchoires, les démons crièrent: «ne te tue pas, malheureux, ne te tue pas!»

En même temps, l’un d’eux cassait le licol tandis qu’un autre empoignait le patient et le jetait entre une énorme malle et le mur; et le coup fut si violent qu’il resta évanoui, comprimé, pendant trois heures, sans pouvoir reculer la malle et se lever; à la fin, ses parents qui le cherchaient partout le découvrirent à moitié écrasé dans cette ruelle et quand ils l’en eurent retiré, il bénit le Seigneur et jura bien qu’il était à jamais guéri de cette démence.

Et Brugman ajoute, un peu effaré par la manière dont Lydwine trancha cette situation, la réflexion chère aux catholiques qu’un rien ébroue: «C’est là une de ces actions que l’on doit admirer mais qu’il faut surtout ne pas imiter.»

Si elle était d’audacieux avis et de hardi conseil, elle était aussi singulièrement humble lorsqu’elle était contrainte de résoudre des problèmes qu’elle ne pouvait connaître. Dieu lui donnait alors la science infuse, l’éclairait de telle sorte qu’elle stupéfiait les théologiens acharnés à la confondre.

L’un d’eux en fit l’essai; c’était un dominicain, professeur de théologie à Utrecht; il s’arrêta à Schiedam et, après quelques feintes, il dit nettement à Lydwine:

--Je veux que vous m’expliquiez la façon dont les Trois Personnes ont opéré dans le sein de la Vierge Marie l’Incarnation du Verbe.