Part 16
Là, elle fut admise, comme tout naturellement, au milieu d’une nuée de vierges vêtues de blanc, coiffées de fleurs fabuleuses ou couronnées de cercles d’or ponctués de gemmes; toutes tenaient à la main des palmes et dessinaient un demi-cercle au centre duquel Marie siégeait sur un trône étincelant que l’on eût cru sculpté dans des éclairs solidifiés, dans des foudres durcies; et des multitudes d’anges se pressaient derrière elles.
Tous ces purs Esprits, Lydwine les contemplait, sous un aspect humain, mais seuls les contours existaient sous la neige plissée des robes; ces corps glorieux n’étaient emplis que d’une pâle lumière qui fluait des yeux, de la bouche, du front, s’irradiait derrière la nuque en des nimbes d’or; et de cette foule agenouillée, les mains jointes, des adorations s’élevaient éperdues vers la Maternité de la Vierge, des adorations où le verbe liturgique fusait en une flore de flammes d’un feuillage de senteurs et de chants. De grands séraphins brûlaient, détachant de harpes en feu des perles embrasées de sons; d’autres tendaient ces coupes d’or pleines d’essences embaumées qui sont les prières des Justes; d’autres versellaient les psaumes messianiques et chantaient, en des chœurs alternés, de transportantes hymnes; d’autres enfin, près de l’Archange debout, à la droite de l’autel des Parfums, activaient l’ignition des olibans, tissaient avec des fils de fumée bleue les langes chauds dont ils allaient envelopper, en l’encensant, la nudité frileuse de l’Enfant.
En hâte, ils préparaient, car l’instant de la délivrance était proche, la layette nébuleuse des aromes, l’odorant trousseau du Nouveau-né. Lydwine retrouvait dans le ciel les formules d’adoration, les pratiques cérémonielles des offices qu’elle avait, ici-bas, lorsqu’elle était bien portante, connues; l’Église militante avait été, en effet, initiée par l’inspiration de ses apôtres, de ses papes et de ses saints, aux joies liturgiques du Paradis; en une déférente imitation, elle répétait le langage réduit des louanges; mais quelle différence entre ses émanations et ses chants et les accords vertigineux de ces harpes, la puissance et la subtilité de ces fragrances, le zèle fulgurant de ces voix!
Lydwine écoutait et regardait, ravie; et à mesure que l’heure de la Nativité s’avançait, les accents de la psallette des anges, les exhalaisons des encensoirs et des coupes, les vibrations des cordes se faisaient plus implorants et plus doux; et quand l’heure sonna dans les beffrois divins, quand Jésus apparut, radieux, sur les genoux de sa Mère, quand un cri d’allégresse traversa les vapeurs sacrées des thuribules et les rumeurs extasiées des harpes, le lin des chastes tuniques des Vierges s’ouvrit et, en d’intarissables flots, le lait jaillit.
Et la bienheureuse fut traitée de même que ses compagnes; l’Enfant laissait ainsi comprendre, affirme A Kempis, qu’il les associait à l’honneur de la Maternité céleste; il signifiait, de la sorte, dit de son côté Gerlac, que toutes les Vierges étaient aptes à nourrir le Sauveur.
La pauvre Lydwine, elle ne se possédait plus de bonheur maintenant! elle était si loin de sa géhenne mortelle!--Et, déjà cependant la vision s’effaçait; il ne restait plus sur un firmament de nuit que l’immense trajectoire de ce lait qu’éclairaient, par derrière, des milliers d’étoiles.
L’on eût dit d’une autre voie lactée, d’une arche de neige saupoudrée d’une poussière d’astres!
L’entrée dans la chambre de Catherine Simon impatiente de voir se réaliser la promesse de son rêve, ramena Lydwine à elle-même et lorsque son amie lui réclama du lait, elle toucha de sa main gauche la fleur de son sein et le lait qui avait disparu avec son retour ici-bas revint et la veuve en but par trois fois et ne put, pendant plusieurs jours, prendre aucune nourriture. Tout aliment naturel lui semblait d’ailleurs, en comparaison de cet extraordinaire suc, de bouquet plat et de saveur fade: et cette scène se renouvela, d’autres années, à cette même époque de Noël.
Brugman assure que le confesseur Jan Walter obtint la même faveur que Catherine et qu’il but de ce lait; mais Gerlac atteste, au contraire, qu’il ne put joindre en temps opportun sa pénitente et qu’il ne profita point de cette grâce.
Si l’on recense les étonnants miracles dont foisonne cette vie menée en partie double, saturée de souffrances lorsqu’elle se passe sur la terre, débordée de joies lorsqu’elle s’évade dans l’Éden; si l’on récapitule les exceptionnels privilèges dont le Seigneur combla Lydwine; si l’on envisage enfin la somme énorme de ses bienfaits, l’on n’est pas loin de croire qu’à force de se dévouer pour les autres, de prier et de pâtir, la bienheureuse avait atteint la cime de la vie parfaite.
Elle n’en était malheureusement pas pour elle encore là; des échelons n’étaient pas gravis. La terrible remarque sur laquelle saint Jean de la Croix ne cesse d’insister dans la «Montée du Carmel» qu’une attache quelconque, lors même qu’elle ne constituerait que la plus petite des imperfections, obscurcit l’âme et fait obstacle à sa parfaite union avec Dieu, s’appliquait, malgré tout, à elle. Elle s’appartenait encore trop; elle possédait le déchet d’une qualité, la tare d’une vertu; elle était trop liée aux siens, elle les aimait trop.
Il sied de dire, à sa décharge, que, si avancée qu’elle fût dans les voies du Seigneur, il lui était bien difficile de se rendre compte par elle-même des limites qu’il lui était interdit de franchir; à l’âme qui le cherche, le point de repère se montre à peine, car il se dissimule sous les subterfuges les plus avantageux, sous les prétextes les plus vraisemblables.
Dieu ne défend pas, en effet, d’aimer les siens, au contraire;--ce qu’il défend à ceux sur lesquels il a mis l’épreinte de ses serres, à ceux qu’il désire expulser d’eux-mêmes pour qu’ils ne puissent vivre qu’en Lui, c’est cette incontinence de l’affection humaine qui refoule, en les contrecarrant, ses amoureux desseins;--mais la pauvre âme qui, sans défiance, s’abandonne à ces excès les rapporte ou croit les rapporter à son Créateur qu’elle entretient constamment de ceux qu’elle aime; elle le prie pour eux et elle estimerait ne pas remplir son devoir envers Lui et manquer à la charité envers eux si elle n’agissait pas de la sorte. Elle s’imagine en un mot les aimer en Lui et elle les aime autant sinon plus que Lui; son intention est donc bonne quand elle veut imposer à son maître une association d’amitiés, un partage qui ne tend à rien moins qu’à le bannir de ses propres domaines.
Il y a là une erreur que suscite l’Esprit de Malice, car, ainsi que l’exprime, en des termes définitifs, dans son «Traité de la vie spirituelle et de l’oraison», Madame l’abbesse de sainte Cécile de Solesmes, «le Démon aime les violences, tout ce qui est poussé à l’outrance, même dans le Bien».
Et c’est le chef-d’œuvre de son art que de détruire une vertu en l’exaltant!
Or, c’est ce qui advint à Lydwine; elle n’avait pu se dépouiller de cette intempérance de tendresse qui lui avait déjà attiré, lors du décès de son frère, des remontrances. Depuis cette mort, sa dilection s’était accrue pour ses deux petits garde-malades, son neveu et sa nièce, et le Seigneur la frappa, en plein cœur, en lui supprimant Pétronille; cette jeune fille avait alors dix-sept ans et depuis qu’elle avait été blessée par les Picards, en voulant secourir sa tante, elle boitait et languissait, n’avait jamais pu parvenir, malgré les traitements des meilleurs médecins, à se rétablir.
Une nuit, Lydwine, ravie en esprit, aperçut une procession qui sortait de l’église de Schiedam; en une lente théorie, cheminaient sur deux lignes, précédés des cierges et de la croix, les patriarches, les prophètes, les apôtres, les martyrs, les confesseurs, les vierges, les saintes femmes, les personnages du Commun des saints; ils se dirigèrent du sanctuaire vers sa maison, y firent la levée d’un corps exposé à la porte et l’accompagnèrent à l’église.
Et, elle-même, se voyait derrière le convoi, avec trois couronnes; une sur la tête, et une dans chaque main.
Et le rêve s’évanouit.
Lorsqu’elle eut repris ses sens, Lydwine pensa tout d’abord que cette vision la concernait et qu’elle était le présage de sa fin; mais elle fut détrompée par Jésus qui lui révéla que ce simulacre se référait à sa nièce et il lui indiqua, en même temps, le jour et l’heure où Pétronille naîtrait au ciel.
Lydwine sanglotait, accablée; elle réagit pourtant en songeant à l’agonie de celle qu’elle aimait comme une fille et elle s’écria: Ah! Seigneur, accordez-moi au moins dans ma détresse une grâce; cette heure que vous me désignez est une de celles où je dois être rongée par cette fièvre qui se rallume, vous le savez, à des heures fixes; et alors, je ne suis plus bonne à rien, incapable de toute attention, de tout effort; je vous en supplie, réglez autrement la marche de mon mal, afin que je sois en état d’assister ma pauvre Pétronille, lorsque le moment de me séparer d’elle sera venu.
Jésus exauça cette prière et, au grand étonnement de ceux qui soignaient la sainte, l’accès si précis d’habitude fut anticipé de six heures et sa durée fut moins longue que de coutume.
A peine en fut-elle délivrée, que Pétronille entra en agonie et Lydwine qui la voyait toute tremblante put la soutenir et prier avec elle; et elle mourut peu après et alla recevoir les trois couronnes que sa tante portait, en son ravissement; l’une à cause de la virginité de son corps, l’autre à cause de sa chasteté spirituelle, la troisième enfin à cause même de cette blessure que des chenapans de la Picardie lui firent.
Lydwine s’était jusqu’à ce moment roidie contre sa peine; elle avait écouté, navrée, la sentence du Seigneur, mais elle n’avait pas faibli tant qu’il s’était agi de réconforter sa nièce; elle avait refoulé ses larmes et adouci par son apparente fermeté les derniers moments de la petite; mais lorsque celle-ci fut inhumée, sa vaillance tomba; elle succomba à la douleur et ne cessa de pleurer; et, au lieu de s’atténuer avec le temps, son chagrin s’aggrava; elle le cultiva, le nourrit de ses regrets sans cesse présents, se submergea en lui de telle sorte que Jésus, délaissé, se fâcha.
Il ne lui adressa aucun reproche, mais il s’éloigna.
Alors, ce fut ainsi qu’à ses débuts dans la vie purgative, l’angoisse de l’âme prisonnière dans les ténèbres; rien, pas même le pas furtif du geôlier qui rôde dans les alentours, mais un silence absolu dans une nuit noire.
Ce fut l’in-pace de l’âme enchaînée dans un corps perclus; forcément, dans cette solitude, elle dut se replier sur elle-même et se chercher; mais elle ne trouva plus en elle que des ruines d’allégresse, que des décombres déshabitées de joie; une tempête avait tout jeté bas; elle ne put devant ces débris de ses aîtres que se susciter l’amer souvenir du temps où l’Époux daignait les visiter; et ce qu’elle était heureuse alors de servir son Hôte, de s’empresser autour de Lui et comme il payait au centuple ses pauvres soins! ah! ce logis que les anges l’aidaient à préparer pour accueillir le Bien-aimé, il en subsistait quoi maintenant? il avait suffi d’un instant d’inadvertance, d’une minute d’oubli pour que tout croulât!
Elle se tordait de désespoir et, sous la force expansive de la douleur, l’âme se brisa et ce fut affreux.
Cependant, si l’on y réfléchit, cette détresse ne put être la même que celle qu’elle subit lorsqu’elle préluda dans les voies du douaire mystique; elle s’en rapproche certainement, mais elle en diffère par certains points; dans la première qui est évidemment cette «nuit obscure» que saint Jean de la Croix a si merveilleusement décrite, il y a, en outre des sécheresses, des aridités, du chagrin issu des dérélictions et du délaissement intérieur, une sorte de peine du dam; l’on s’imagine, en effet, que cet état durera toujours, que l’abandon du Seigneur est irrémissible; et cela, c’est épouvantable; il faut avoir été tenaillé par cette angoisse dont rien ne peut donner une idée, pour se douter de ce que souffrent dans l’Enfer les damnés.
Or, Lydwine avait vu de trop près le Seigneur pour appréhender une telle infortune; elle se savait assez aimée pour être certaine que son repentir désarmerait le mécontentement de l’Époux; d’autre part, elle n’était pas non plus, comme à ses débuts, dans l’impossibilité de se recueillir et de prier; elle se recolligeait sans goût, elle priait sans ressentir de douceurs sensibles, mais elle pouvait quand même, et sans s’éparpiller, prier; c’était une faible lueur, un rayon bien lointain qui pénétrait dans l’ombre de sa geôle, mais enfin, si pâle qu’elle fût, cette clarté attestait une attention, avérait une pitié, prouvait qu’elle n’était pas complètement répudiée, définitivement omise. Elle était, en somme, dans la situation d’une âme au Purgatoire qui souffre mais attend avec résignation sa délivrance.
Et néanmoins, quelle misérable existence était la sienne! ses tortures corporelles étaient devenues sans contre-poids! aucun relais pour les modérer, aucune halte pour les amortir; littéralement, elles la saccagèrent; la nature, privée de son soutien supernel, livrée à elle-même, éclata en cris déchirants et Lydwine vomit le sang à pleine bouche.
En vain, Jan Walter qui lui était si dévoué tentait de la consoler; elle éprouvait une lassitude des conseils, un dégoût de tout. Effrayée de la voir ainsi déprimée, sa fidèle Catherine, installée à son chevet, s’écria, désespérée, un jour: mais enfin, mon Dieu, que se passe-t-il donc ici?
A ce moment, plus calme, Lydwine répondit:
--C’est à cause de mes péchés que vous me voyez si malheureuse; j’ai perdu par ma faute tout attrait spirituel, même lorsque je communie. Je n’ai plus, ni ravissements, ni lumière prophétique, ni réconfort, rien. Ce Seigneur ne m’a laissé, pour me soulager, que la faculté de pouvoir méditer, ainsi qu’autrefois, sa vie sans m’évaguer; mais je n’y découvre plus aucune aise, il me semble que je suis déportée sur une terre de glace, dans une région inconnue que rien n’éclaire et où je ne suis nourrie qu’avec de la myrrhe et du fiel.
Cette épreuve dura cinq mois; puis, un 2 juillet, fête de la Visitation de la Très-Sainte Vierge, les pans de nuit qui muraient l’âme de la sainte tombèrent; le jour jaillit à flots et Jésus parut.
Ce ne fut qu’un élan et qu’un cri; l’âme se jeta, éperdue, à ses pieds et il la releva et la serra tendrement contre Lui. Elle défaillit de bonheur et, pendant près de dix jours, vécut hors d’elle-même, au-dessus du temps, au-delà des images et loin des formes, immergée, comme absorbée dans l’océan de la divine Essence. Si elle n’eût respiré, ses amis l’auraient cru morte.
Mais ce qui les émerveilla plus que tout, ce fut une odeur nouvelle qui s’échappa de ses stigmates et de ses plaies. Cette senteur si particulière, unique dans les monographies des saintes, cette senteur qu’elle seule exhalait depuis des années et qui était telle qu’une quintessence des aromates de l’Inde et des épices du Levant s’évanouit et fut remplacée par une autre et celle-là rappelait, mais épurée, mais sublimée, le parfum de certaines fleurs coupées fraîches. Brugman raconte, en effet, qu’elle expirait, au plus fort de l’hiver, des effluves tantôt de rose, tantôt de violette et tantôt de lys.
Ces émanations moins rares, nous les retrouvons, avant et après Lydwine, chez d’autres saints. Rose de Viterbe qui vécut au XIIIe siècle dégageait en effet l’odeur de la rose et sainte Catherine de Ricci et sainte Térèse qui vécurent au XVIe fleuraient, l’une la violette et l’autre la violette et le lys, symboles de l’humilité et de la chasteté.
Ce changement eut lieu, alors qu’elle s’était entièrement dépossédée et alors que le terme de ses jours était proche; il semblait que le souffle printanier des floraisons succédant au fumet hivernal des épices conservées et des coques sèches annonçât la fin de son hiver terrestre et l’arrivée de cet éternel printemps dans lequel elle allait, après sa mort, entrer.
Sa chambre embaumait à un tel point que toute la ville défila chez elle pour respirer ce bouquet.
Qu’est cela? nous n’avons jamais rien humé de pareil, s’écriaient les badauds, et Lydwine répondait:
--Dieu seul le sait; quant à moi, je ne suis qu’un pauvre être et il m’a fallu bien des châtiments pour me faire comprendre combien j’étais encore sujette aux infirmités de la nature humaine; louez le Seigneur et priez-le pour moi!
N’est-il pas utile de remarquer, à ce propos, que les hagiologes ne contiennent guère de biographies qui soient plus odorantes que celle de Lydwine? Je n’en connais, pour ma part aucune où la bénévolence divine s’affirme ainsi, à chaque page. Outre que la bienheureuse était une cassolette vivante, toutes les fois que Notre-Seigneur, que sa Mère, que ses anges venaient la visiter, ils laissaient, en partant, des traces fragrantes de leur passage et les personnes même que Lydwine conduisait avec elle dans le Paradis, y étaient saturées de célestes effluences qui leur enivraient l’âme et en guérissaient les maux.
XIV.
De toute la famille de Lydwine qui fut nombreuse, il ne restait plus pour habiter avec elle et la veiller qu’un neveu, âgé de douze ans. Des huit frères qu’elle avait, deux étaient morts, Wilhelm, le père de Pétronille et de Baudouin, et cet autre Baudouin dont le nom nous a été révélé par une vision de la sainte. Les six autres étaient-ils aussi décédés ou résidaient-ils au loin? on l’ignore; en tout cas, aucun ne nous est signalé comme s’étant jamais occupé de sa sœur.
Baudouin, son neveu, était un petit garçon, sage et pieux, que l’on se figure aisément tel que tant d’enfants du peuple en Hollande, un blondin, un peu massif, avec une face ronde, rendue avenante par de bons yeux; il menait, en somme, une assez triste existence car, au lieu de jouer avec les gamins de son âge sur la place, il devait demeurer silencieux, dans une chambre, attentif à contenter les désirs d’une malade. Sa tante voulut lui manifester sa gratitude pour son dévouement et ses soins et elle le fit d’une façon singulière; craignant peut-être qu’il ne fût, quand elle ne serait plus là, tenté par des doutes contre la foi, elle souhaita qu’il ne pût oublier les surprenantes merveilles dont il était le témoin, dans cette maison hantée par Notre-Seigneur, par sa Mère et par les anges, et la grande Douloureuse qu’elle était, pensa que, seule, la souffrance serait assez forte pour frapper l’imagination de l’enfant et y sceller à jamais le souvenir de tant de grâces.
Elle pria, en conséquence, le Sauveur de lui envoyer un accès de fièvre qui ne mît point ses jours en danger, mais qui lui rappelât, par la suite, le temps où il vivait auprès d’elle.
Sa requête fut exaucée.
Un soir, vers la fête de la Nativité de sainte Marie, Lydwine demanda à son neveu qui tenait à la main une cruche de petite bière, de la déposer sur une table, au chevet de son lit. Baudouin obéit et la cruche passa là la nuit. Le lendemain, cette bière s’était changée en un élixir aromatisé avec les fougueuses écorces d’idéales cannelles et les zestes éveillés de fabuleux cédrats. Plusieurs personnes en goûtèrent et cette liqueur les stimula de même qu’un cordial, mais l’enfant, en ayant bu quelques gouttes, fut aussitôt appréhendé par une fièvre qui ne le quitta pas avant la saint-Martin.
Après qu’il eut été rétabli, ce fut le tour de Jan Walter d’être malade; lui, fut féru d’une fièvre intermittente dont les accès correspondaient à ceux de Lydwine, ce que voyant, l’une de ses sœurs, nommée Cécile, s’enquit auprès de la sainte pour savoir combien de jours cette maladie durerait.--Jusqu’au dimanche de Carême, répondit-elle.--Et Walter recouvra, en effet, la santé, à cette époque. Plus tard, il fut encore atteint d’une affection, mais si grave celle-là, que tous ses amis le crurent perdu, tous, sauf Lydwine qui, après avoir harcelé le ciel de suppliques, obtint sa guérison.
Elle éliminait par ses prières les tortures des autres, mais les siennes augmentaient d’autant. Elle approchait de sa fin. En nous racontant l’histoire de son neveu, Gerlac nous laisse entendre qu’elle eut lieu l’année même de sa mort; mais Thomas A Kempis antécède d’une année et la reporte par conséquent à l’an 1432.
Ce qui est certain, c’est que ses moments étaient maintenant comptés et Dieu la paracheva dans sa mission de victime réparatrice, en l’écrasant sous une dernière avalanche de maux. Elle n’avait plus une partie du corps qui fût indolore et cependant il découvrit des places de douleurs presque vides et il les emplit. Il la frappa d’attaques d’épilepsie et elle en eut jusqu’à trois par nuit. Avant la première, elle prévint ses intimes pour qu’ils eussent à la maintenir et à l’empêcher de se briser le crâne contre les murs.
C’est très bien, répliquèrent-ils, mais il serait mieux de détourner ces assauts que vous nous annoncez, en suppliant le Seigneur de vous en préserver; vous avez assez de maladies sans encore y adjoindre celle-là; mais elle les blâma de juger des volontés de Dieu. Bientôt, aux furies du haut-mal vinrent s’ajouter des crises de démence; seulement elles furent très courtes; elles sévirent juste assez pour qu’il fût dit qu’excepté la lèpre, aucune maladie ne lui avait été épargnée; elle fut encore terrassée par un coup d’apoplexie dont elle se releva, mais les névralgies et les rages de dents ne cessèrent plus; un nouvel ulcère lui rongea le sein; enfin, depuis la fête de la Purification jusqu’à Pâques, la gravelle lui suscita des tourments terribles et elle eut de telles contractions de nerfs que ses membres déplacés se mêlèrent; elle devint quelque chose de bizarre, d’informe d’où dégouttaient du sang et des larmes et d’où sortaient des cris.
Elle souffrait le plus impitoyable des martyres, mais elle embrassait maintenant, dans son ensemble, la tâche qu’elle était chargée d’accomplir.
Jésus lui exhibait, en une épouvantable vision, le panorama de son temps.
L’Europe lui apparaissait, convulsée--comme elle-même l’était--sur le lit de son sol et elle cherchait à ramener, d’une main tremblante, sur elle la couverture de ses mers pour cacher son corps qui se décomposait, qui n’était plus qu’un magma de chairs, qu’un limon d’humeurs, qu’une boue de sang; car c’était une pourriture infernale qui lui crevait, à elle, les flancs; c’était une frénésie de sacrilèges et de crimes qui la faisait hurler, ainsi qu’une bête qu’on assassine; c’était la vermine de ses vices qui la dépeçait; c’étaient des chancres de simonie, des cancers de luxure qui la dévoraient vive; et terrifiée, Lydwine regardait sa tête tiarée qui ballottait, rejetée tantôt du côté d’Avignon, tantôt du côté de Rome.
Vois, fit le Christ, et, sur un fond d’incendies, elle aperçut, sous la conduite de fous couronnés, la meute lâchée des peuples. Ils s’égorgeaient et se pillaient sans pitié; plus loin, en des régions qui semblaient paisibles, elle considéra les cloîtres bouleversés par les brigues des mauvais moines, le clergé qui trafiquait de la chair du Christ, qui vendait à l’encan les grâces du Saint-Esprit; elle surprit les hérésies, les sabbats dans les bois, les messes noires.
Elle serait morte de désespoir si, pour la consoler, Dieu ne lui avait aussi montré la contre-partie de ce siècle, l’armée des saints en marche; ils parcouraient sans s’arrêter le monde, réformaient les abbayes, détruisaient le culte de Satan, mataient les peuples et refrénaient les rois, passaient, en dépit de tous les obstacles, dans des tourbillons de crachats et de huées; et tous, qu’ils fussent actifs ou contemplatifs, souffraient, eux aussi, aidaient à acquitter par leurs oraisons et leurs tortures la rançon de tant de maux!
Devant l’immensité de la dette, elle s’estimait si pauvre! qu’étaient ses infirmités et ses afflictions en face de cette marée d’ordures? une goutte d’eau, à peine; et elle suppliait le Seigneur de ne plus la ménager, de se venger sur elle de ce monceau d’offenses!