Sainte Jeanne de Chantal

Part 6

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Peu après, elle retourna à Monthelon; et là, «sans faire semblant de rien», elle mit ordre à toutes ses affaires et redoubla d’attentions pour se concilier ceux qu’elle présumait devoir s’opposer à ses projets. En même temps, elle faisait prier de toutes parts, et en compagnie de plusieurs personnes dévotes, elle s’entraînait à divers exercices de vie religieuse. Son père et son frère, l’archevêque de Bourges, étaient allés passer leurs vacances à Thôtes; elle s’y rendit, peut-être dans l’espoir de les gagner définitivement à sa cause. «Monseigneur de Bourges, qui l’aimait uniquement, lui dit sans préface que jamais, au grand jamais elle ne devait penser à se retirer d’avec eux.» Le président Frémyot l’entretint plus à loisir et «avec des tendresses paternelles incomparables» lui dit que, toutes réflexions faites, il estimait qu’elle devait «se contenter de la liberté qu’on lui laissait de vivre tant dévotement qu’il lui plairait» dans sa condition viduale. Elle, «sans faire de l’étonnée ni de la pressante», répondait «avec une humble soumission» que, tout en «exposant ses inspirations à ceux qui en devaient juger», elle ne demandait qu’à obéir. Son père «ajustait à son désir» toute sorte de raisons tirées de l’Écriture et lui prodiguait des tendresses sensibles et des paroles affectives plus qu’il n’en avait jamais eu»; elle-même éprouvait «de grandes tendretés d’amour pour son père et pour ses enfants». Mais, redoublant de prières, elle reconnut, «par une lumière surnaturelle», que tout cela n’était que «malice du diable»; et, se redisant sans cesse: «Si je plaisais aux hommes, je ne serais pas servante de Jésus-Christ», elle se sentait, «en sa partie supérieure», prise d’un si ardent désir de Dieu, qu’elle ne parvenait plus à dissimuler. Son père s’en apercevant, pria l’archevêque de Bourges de la «divertir de ses desseins»; mais elle, plus libre avec un frère qu’avec un père, lui déclara qu’elle «ne pouvait pas _trahir son âme_» et donner pour une simple imagination l’inspiration divine; que d’ailleurs elle ne recherchait que la volonté de Dieu, et que, quand cette volonté lui serait dévoilée par l’évêque de Genève, elle s’y soumettrait docilement, quelle qu’elle fût. Monseigneur Frémyot fut très frappé de ce discours; il communiqua ses impressions à son père. Et, d’un commun accord, on ne revint plus sur cette question, et l’on attendit la prochaine arrivée de François de Sales.

Celui-ci, accompagné de son jeune frère, dont il devait bénir le mariage, arriva à Monthelon vers le 10 octobre 1609. Le 13, devant toute la famille réunie, la bénédiction nuptiale fut donnée aux jeunes époux: Marie-Aimée n’avait que douze ans. Ces mariages si précoces entre enfants, qui vivaient ensuite longuement séparés, étaient, comme l’on sait, fréquents alors dans la haute société. A cette fête familiale «on se réjouit modérément, et la présence du saint prélat et de Mme de Chantal inspirèrent tant de respect que, contre l’usage, tout y fut honnête et modeste». Le surlendemain, une longue conférence eut lieu entre le président Frémyot, son fils André et l’évêque de Genève. Pendant ce temps-là, Mme de Chantal priait Dieu «à chaudes larmes» pour qu’il attendrît le cœur de ses proches. La conférence achevée, on la fit appeler, et avec un grand courage, elle alla «comparaître devant ses juges». A toutes les questions qu’on lui posa elle répondit avec une fermeté, une netteté qui remplissaient d’admiration François de Sales, lequel, «se tenant fort recueilli en soi-même», «ne sonnait mot». Elle exposa «l’état auquel elle avait mis le bien de ses enfants, et comme elle les laisserait sans procès, sans brouilleries et sans dettes». Fier de sa fille, le président ne put s’empêcher de dire: «Cette femme a considéré tous les sentiers de sa maison, et n’a point mangé son pain en oisiveté.» Elle retraça toute l’histoire de sa vocation, et elle conclut «que, lorsque, comme elle, ils ne regarderaient que Dieu seul, ils trouveraient des abîmes de raisons pour approuver son dessein». En un mot, elle eut réponse à tout, et il fallut bien «se ranger aux volontés de Dieu».

Restait la grande question de savoir où s’établirait la congrégation nouvelle. M. Frémyot penchait pour Dijon, son fils pour Autun ou Bourges. Mme de Chantal reprit alors la parole et se dit «obligée» d’accompagner à Annecy «sa petite baronne si jeunette»; la liberté dont elle jouirait au début lui permettrait de veiller aux intérêts de tous ses enfants; aussi bien, elle emmènerait ses deux dernières filles et les élèverait auprès d’elle. Ce plan fut agréé. Ce que voyant, François de Sales intervint et, esquissant tout son projet, il affirma que, «pour quelques années», il serait loisible à la fondatrice de l’ordre futur de faire tous les voyages en Bourgogne qu’elle jugerait nécessaires. Cette promesse «ravit d’aise» le président et son fils. Appréciant comme il convenait «l’esprit tout divin» qui animait le saint évêque, «ils donnèrent un absolu consentement à ses propositions, et se séparèrent, bénissant Dieu d’une si sainte entreprise».

Le lendemain, «voulant battre le fer tandis qu’il était chaud», Mme de Chantal demanda qu’on lui fixât la date de sa «retraite». On décida qu’au bout de six semaines ou deux mois «elle pourrait se retirer». Très heureuse de cette décision, elle pria son père d’informer son beau-père. Celui-ci, qui avait plus de quatre-vingts ans, et qui aimait à sa manière cette grave et charmante belle-fille, poussa les hauts cris, versa d’abondantes larmes et ne voulut rien entendre. Très touché et cédant sans doute au désir très humain de se séparer de sa fille le plus tard possible, M. Frémyot vint dire à cette dernière qu’on ne pouvait causer une telle peine au vieux gentilhomme et qu’il lui faudrait «absolument» retarder son départ d’un an ou deux. Mme de Chantal répondit que les ordres de Dieu n’admettaient point de délai, et qu’elle «prendrait soin de gagner son beau-père»: «ce qu’elle fit, nous dit-on, fort sagement et heureusement». A cette ferme et lucide volonté, à cette sagesse illuminée de piété, alliée à tant de tact et de bonne grâce, nul ne savait résister.

Le dimanche suivant, par les soins de Mme de Chantal, tous les gens de la maison et beaucoup du voisinage se confessèrent à l’évêque de Genève et communièrent de sa main. Ce fut lui qui dit la messe paroissiale, et l’allocution qu’il prononça à cette occasion fut si touchante qu’elle détermina une conversion retentissante. Ce même jour, sur le conseil du saint, une jeune fille d’excellente famille, Jeanne-Charlotte de Bréchard, se résolut à «courir même fortune que Mme de Chantal», son amie. Et quelques jours après, tout étant réglé à la satisfaction générale, l’évêque de Genève repartait pour la Savoie, avec son jeune frère. Le président Frémyot, son fils et sa fille les accompagnèrent jusqu’à Beaune. A l’hôpital où il dit la messe, saint François de Sales visita et bénit les malades; et là, «entre les pauvres de Notre-Seigneur», on se sépara.

La réunion définitive, fixée d’abord à Noël, ne put avoir lieu qu’au printemps suivant. A la veille de ce voyage, un double deuil simultané vint frapper au cœur, dans leurs plus chères affections, le saint évêque et «sa fille bien-aimée». Celle-ci perdit assez subitement sa dernière fille, Charlotte, âgée de dix ans, qui annonçait les plus heureuses dispositions, et qu’elle aimait d’une tendresse toute particulière. Nous imaginons aisément la douleur de cette «vraie mère». Quand François de Sales en reçut la nouvelle, il venait lui-même de perdre sa mère: nous avons la lettre très chrétiennement résignée, mais fort humainement douloureuse qu’il écrivit à cette occasion à Mme de Chantal: «Au demourant, encore faut-il vous dire que j’eus le courage de lui donner la dernière bénédiction, lui fermer les yeux et la bouche et lui donner le dernier baiser de paix à l’instant de son trépas. _Après quoi, le cœur m’enfla fort, et pleurai sur cette bonne mère plus que je n’avais fait dès que je suis d’Église_; mais ce fut sans amertume spirituelle, grâces à Dieu.» Quel écho ces paroles durent trouver dans le cœur meurtri de son amie qui voyait disparaître une femme excellente, sur laquelle elle comptait pour servir de seconde mère à sa petite baronne! Raison de plus pour partir avec elle et ne la point quitter.

Le départ de Monthelon fut fixé «au jour des brandons», c’est-à-dire au premier dimanche de carême 1610. Le jeune baron de Thorens était venu chercher sa femme et sa belle-mère. De toutes parts les gens du pays, éplorés, étaient accourus pour dire adieu à «leur bonne dame». Des scènes émouvantes eurent lieu, que la mère de Chaugy nous a vivement décrites. «Les pauvres faisaient un escadron si lamentable, qu’ils arrachaient des larmes des plus assurés, criant à haute voix; aussi, certes, chacun d’eux perdait sa bonne et charitable mère; ceux du logis faisaient des cris si hauts, que des capucins, qui étaient présents, avaient prou à faire aller de part et d’autre, tâcher à les faire taire, afin que l’on se puisse ouïr. Il vint, en ces entrefaites, un enfant d’un pauvre, qui dit de son propre mouvement, et en pleurant bien fort, s’adressant à ceux qui avaient été contraires à cette digne Mère: «La lumière vous est ôtée, parce que vous avez voulu l’éteindre; faites pénitence.» Quand parut le vieux baron de Chantal, l’émotion redoubla: il versait d’abondantes larmes, «il pâmait presque». Sa belle-fille se jeta à ses genoux, lui demandant pardon des mécontentements qu’elle avait pu lui donner, lui recommandant son petit-fils. Le vieillard ne put répondre que par des sanglots. Tout le monde pleurait. Et elle, sereine et douce, dit adieu à tous, «les caressant tous les uns après les autres», avec des paroles d’affection et de piété. «_Spécialement elle embrassa les pauvres_, les conjurant fort de bien prier Notre-Seigneur pour elle.» Après quoi, elle monta en carrosse avec son gendre, ses deux filles et Mlle de Bréchard, accompagnée jusqu’à Autun d’une grande foule, de tous ces humbles qu’elle avait aimés, secourus, soulagés, et qui garderont pieusement et fidèlement son vivant souvenir.

A Autun où elle dîna, elle visita tous les lieux de dévotion de la ville, fit ses adieux au couvent des capucins,--l’un d’entre eux reçut d’elle la mission de préparer son beau-père à la mort,--et à l’hôpital, où elle laissa des aumônes; et deux jours après, elle arrivait à Dijon.

Là, elle resta quelques jours avec les siens, les réconfortant et les consolant par sa présence, visitant tous les sanctuaires de la ville et des environs et y priant longuement. Le 29 mars, jour fixé pour son départ, tous ses proches se réunirent dans la maison du président Frémyot. Celui-ci, de peur d’augmenter l’émotion générale par la vue de ses larmes qu’il ne pouvait pas retenir, s’était retiré dans son cabinet. Mme de Chantal embrassa tous ses parents l’un après l’autre: tous pleuraient amèrement; elle seule ne pleurait pas, mais son visage trahissait sa douleur. Quand vint le tour de son fils, le charmant Celse-Bénigne, âgé de quinze ans, et qu’elle «aimait amoureusement», celui-ci se jeta à ses pieds et lui tint un discours émouvant, auquel elle eut la force de répondre avec toute sa maternelle tendresse. Au moment où elle allait se rendre chez son père, dans un mouvement de gracieux enfantillage, il alla se coucher sur le seuil de la porte, disant que, puisqu’il ne pouvait la retenir, il faudrait qu’elle lui passât sur le corps. La pauvre mère, le cœur prêt à éclater, s’arrêta et versa quelques larmes.--«Madame, eh quoi! lui dit l’importun abbé Robert, les larmes d’un jeune homme pourraient-elles faire brèche à votre constance?» Mais, elle, souriant à travers ses pleurs: «Nullement; mais que voulez-vous? je suis mère!...» Et elle passa. Une grande pitié la saisit quand elle vit venir à elle son père tout en larmes, et elle dut faire appel à tout son courage et à l’assistance divine pour ne pas défaillir. Ils s’entretinrent longuement, pleurant beaucoup, comme s’ils avaient le pressentiment qu’ils ne devaient plus se revoir. Enfin elle se mit à genoux et demanda la bénédiction paternelle. Lui, «levant ses mains, ses yeux et son cœur au ciel», prononça ces paroles: «Il ne m’appartient pas, ô mon Dieu, de trouver à redire à ce que votre Providence a conclu en son décret éternel; j’y acquiesce de tout mon cœur, et consacre de mes propres mains, sur l’autel de votre volonté, cette unique fille, qui m’est aussi chère qu’Isaac était à votre serviteur Abraham.» Puis il releva son enfant, et, chrétien stoïque jusqu’au bout, en lui donnant le dernier baiser de paix, il lui dit: «Allez donc, ma chère fille, où Dieu vous appelle, et arrêtons tous deux le cours de nos justes larmes, pour faire plus d’hommage à la divine volonté, et encore _afin que le monde ne pense point que notre constance soit ébranlée_.»

Après quoi, la pieuse caravane se mit en route. Mme de Chantal se sentait si heureuse qu’au sortir des portes de Dijon, elle chanta, avec Mme de Bréchard, les psaumes de la délivrance. Sur la route, elle s’enquérait des malades et leur prodiguait ses soins, en se recommandant à leurs prières. On passa par Genève, mais sans se faire connaître. Quand l’approche de la petite troupe fut signalée, saint François de Sales et vingt-cinq seigneurs et dames montèrent à cheval et allèrent au-devant de «celle qui venait vraiment au nom de Notre-Seigneur». Émouvante et symbolique coïncidence, la fondatrice de la Visitation faisait son entrée dans Annecy le jour des Rameaux, 4 avril 1610.

CHAPITRE V

LE DÉTACHEMENT DE L’AMOUR DIVIN

Mme de Chantal apportait à saint François de Sales une très belle lettre du président Frémyot. Le grand vieillard s’y peignait tout entier, avec ce mélange mélancolique de tendresse, de virile résignation chrétienne, de dignité fière qui l’apparente de très près aux héros de Corneille. «Monseigneur, y disait-il, ce papier devrait être marqué de plus de larmes que de lettres, puisque ma fille, en laquelle, pour ce monde, j’avais mis la meilleure partie de ma consolation et du repos de ma misérable vieillesse, s’en va et me laisse père sans enfants.» Toutefois, à l’exemple de l’évêque, que la mort de sa mère a trouvé si saintement résigné, «il se résout et conforme à ce qui plaît à Dieu; et puisqu’il veut avoir ma fille, ajoute-t-il, je veux bien montrer que j’aime mieux son contentement avec le repos de sa conscience, que mes propres affections. Elle s’en va donc consacrer à Dieu, _mais c’est à la charge qu’elle n’oubliera pas son père, qui l’a si chèrement et tendrement aimée._» Elle emmène comme gages ses deux filles. «Pour son fils, j’en aurai le soin qu’un bon père doit aux siens; et tant que Dieu aura agréable de me laisser en cette vallée de pleurs et de misères, _je le ferai instituer en tout honneur et vertu_.» Ah! que c’est bien là le langage qui convient au père de Jeanne de Chantal!

Cette vive et généreuse Bourguignonne n’a pas dû être insensible au charme du joli coin de Savoie qui va être le berceau de sa congrégation naissante. Étalée au bord du lac enchanteur, qu’encadrent au loin de hautes roches lumineuses, adossée à de verdoyantes collines, avec son mur d’enceinte, ses multiples canaux, ses rues à arcades, ses maisons à galeries de bois, son vieux et massif château aux puissantes tours crénelées qui la surplombe, la petite ville, résidence du duc de Nemours, avait un aspect mi-italien, mi-français qui lui donnait la physionomie la plus avenante du monde. Mme de Chantal s’attacha vite à son «petit Nessy».

La semaine sainte s’y passa en exercices de piété et en conférences. Les fêtes de Pâques terminées, Mme de Chantal se rendit avec ses filles au château de Thorens pour y procéder à l’installation du jeune ménage. Après quoi, elle revint à Annecy, où François de Sales l’attendait pour lui préparer un «havre de grâce et de consolation». Il aurait voulu «commencer la congrégation» le jour de la Pentecôte. Des difficultés s’étant présentées, on dut ajourner. L’évêque avait acheté moitié à crédit une petite maison bien modeste, presque au bord du lac, dans un faubourg de la ville. Une cour d’un côté; un verger de l’autre, séparé de la maison par une route, mais communiquant avec elle par une galerie en bois, couverte, et qui formait comme un pont au-dessus du chemin. Il était tout heureux de son acquisition, et d’avoir «trouvé une ruche pour ses pauvres abeilles, ou plutôt une cage pour ses petites colombes». Bien vite, on aménagea la maison, et on y dressa un oratoire; le saint, de son côté, jetait les bases d’un règlement spirituel. Mme de Chantal avait renoncé, en faveur de ses enfants, à tous ses biens, même à son douaire, se contentant d’une petite pension viagère que lui servait l’archevêque de Bourges. Elle n’avait gardé que «dix écus qu’elle avait dans sa bourse et qu’elle ne songea pas à en ôter». Enfin, le 6 juin, jour de la sainte Trinité et fête de saint Claude, la «délivrance du monde» fut un fait accompli.

La petite maison du faubourg de la Perrière n’abrita tout d’abord que trois religieuses: Mme de Chantal, Mlle de Bréchard et Mlle Favre. Une humble fille pieuse et bonne, Anne-Jacqueline Coste, servait de tourière. Après une communion fervente, les trois visitandines, en compagnie des filles spirituelles de l’évêque, visitèrent les églises de la ville, puis, vers sept heures du soir, elles allèrent recevoir la bénédiction du saint qui leur adressa quelques paroles émues et remit à la mère de Chantal un abrégé des constitutions de l’ordre, écrit de sa propre main. Bien qu’on eût essayé de tenir secrets le jour et l’heure de cette «retraite», une grande foule s’était assemblée, sur le passage des futures religieuses qui étaient conduites par trois des frères de l’évêque à leur demeure définitive; tout le reste de la noblesse et du peuple suivait. Il fallut fendre toute cette presse pour entrer dans la petite chapelle où s’étaient réunies nombre de dames de la ville qui voulaient embrasser encore une fois celles qui les quittaient. Enfin, la nuit venue, les trois femmes, restées seules, se mirent à genoux pour rendre grâces à Dieu; puis elles s’embrassèrent de tout leur cœur, les deux plus jeunes promettant à leur fondatrice une filiale obéissance et se jurant entre elles «une éternelle et sainte dilection».

Après la prière et «le salut à ses deux chères premières filles», la mère de Chantal leur lut les règlements que l’évêque lui avait remis et qui, depuis, ne quittèrent point sa poche et firent l’objet de ses constantes méditations. Il était assez tard: les trois religieuses firent leur examen, dirent les litanies de la Sainte Vierge, et quittèrent avec une joie indicible leur modeste habit du monde, l’une d’elles, la mère de Bréchard foulant aux pieds avec ferveur certains «attifets» qu’elle avait conservés. Dès ce premier soir, elles commencèrent à observer le grand silence. Jamais Mlle de Bréchard et Mlle Favre n’avaient dormi d’un aussi doux sommeil que cette première nuit de leur retraite. Il en fut tout autrement de la mère de Chantal, qui dormit fort peu cette nuit-là. D’abord le sentiment de la divine présence, la joie profonde et reconnaissante qu’elle éprouvait la tinrent éveillée. Puis, vers deux heures du matin, au moment où elle s’endormait, son «ennemi» qui, la veille, lui avait déjà livré un assaut formidable, revint à la charge, lui représentant toutes les difficultés de sa tâche. Deux heures durant, elle fut en proie aux troubles les plus douloureux. Enfin, Dieu, auquel elle s’abandonnait pleinement, lui rendit, avec «de grandes lumières», «sa sainte, joyeuse et amoureuse paix». Cinq heures sonnèrent: la mère de Chantal se leva la première et alla réveiller «ses deux filles». Chacune se revêtit avec une joie extrême de son habit de noviciat, qui n’était qu’un habit commun, «mais ravalé à l’extrémité de la modestie et humilité chrétienne». Après s’être donné le baiser de paix, elles allèrent dans leur petit chœur faire leur oraison mentale. A la douce joie qu’elles éprouvaient, au courage surhumain dont elles se sentaient animées, elles sentaient bien que la divine Bonté avait répondu à leur appel.

A huit heures, François de Sales vint dire la messe et donner la communion à la communauté naissante. Après la messe, «il leur donna la clôture pour toute cette première année de leur noviciat». Elles quittèrent leur nom de dames, donnèrent à Mme de Chantal le nom de Mère et prirent entre elles le nom de sœur. Elles se mirent aussitôt à étudier le petit Office de la Vierge que, quelques jours après, elles purent dire en public. La mère de Chantal s’exerçait fort péniblement à bien prononcer le latin; elle y avait, paraît-il, une difficulté extrême. Tous les jours, M. de Boisy, frère de François de Sales, et futur évêque de Genève, venait apprendre aux trois visitandines les cérémonies de l’office, tel qu’il s’est depuis perpétué; l’évêque lui-même mit la main aux chants que devaient adopter «ses petites colombes», et qu’il ne trouvait jamais assez simples. On n’avait fait, dans la petite maison de la galerie, aucune espèce de provision: des dons, des aumônes y suppléèrent; un petit baril de vin dura plus d’un an. En dépit des privations, des accidents de santé, les «cloîtrières», comblées de grâces divines, se trouvaient parfaitement heureuses et auraient voulu prolonger indéfiniment l’adorable idylle. Ce temps de noviciat, ce fut vraiment la lune de miel de la congrégation naissante. Saint François de Sales aimait dire que «si on eût voulu dépeindre au naïf la véritable pauvreté évangélique, et le total oubli des choses de la terre, à cela joindre une protection visible de la Providence céleste, il n’y avait qu’à regarder la première naissance de la maison de la Visitation de Sainte-Marie».

Cependant, de divers côtés, de Bourgogne et de Savoie, en particulier, des vocations nouvelles surgissaient. Bientôt la petite maison du faubourg de la Perrière abrita dix novices. La plupart étaient de complexion fort délicate; l’une d’elles même ne devait pas tarder à mourir. On murmurait de ces admissions: «Que voulez-vous? disait l’évêque de Genève, je suis partisan des infirmes.» Il savait bien, le saint évêque, que Jésus-Christ n’était pas venu uniquement pour les privilégiés de la vigueur physique et de la santé.