Sainte Jeanne de Chantal

Part 5

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Le lundi de la Pentecôte, «l’ayant retirée après la sainte messe, avec un visage grave et sérieux, et _une façon de personne tout engloutie en Dieu_, il lui dit: «Eh bien! ma fille, je suis résolu de ce que je veux faire de vous.--Et moi, dit-elle, Monseigneur et mon Père, je suis résolue d’obéir.» Sur cela, elle se mit à genoux. Le Bienheureux l’y laissa, et se tint debout à deux pas d’elle: «Oui-dà, lui répondit-il; or sus, il faut entrer à Sainte-Claire.--Mon Père, dit-elle, je suis toute prête.--Non, dit-il, vous n’êtes pas assez robuste, il faut être sœur de l’hôpital de Beaune.--Tout ce qu’il vous plaira.--Ce n’est pas encore ce que je veux, dit-il, il faut être carmélite.--Je suis prête d’obéir», répondit-elle. Ensuite, il lui proposa diverses autres conditions pour l’éprouver, et il trouva que c’était une cire amollie par la chaleur divine, et disposée à recevoir toutes les formes d’une vie religieuse telle qu’il lui plairait de lui imposer. Enfin, il lui dit que ce n’était point en toutes ces manières de vie, dont il lui avait parlé, que Dieu la voulait, et là-dessus lui déclara très amplement le dessein qu’il avait de notre cher Institut. «A cette proposition, dit notre Bienheureuse Mère, _je sentis soudain une grande correspondance intérieure_, avec une douce satisfaction et lumière, qui m’assurait que cela était la volonté de Dieu, ce que je n’avais point senti aux autres propositions, quoique mon âme y fût entièrement soumise.»

La belle scène! Et comme, à travers la directe et vivante prose de la mère de Chaugy, on voit nettement se dresser devant les yeux de notre âme, dans la vérité simple et grave de leur attitude morale, les deux saints personnages! Elle, à genoux, abîmée dans sa prière, dépouillée de toute volonté particulière, cire molle entre les mains de Dieu et de son bien-aimé directeur. Et lui, debout, à deux pas d’elle, le regard éperdu, le visage éclairé par l’émotion intérieure, de sa voix basse, douce et lente, il la soumet à une dernière épreuve. Puis, quand il la voit pleinement soumise, prête à tout pour suivre la volonté divine, il lui dévoile tout son dessein. Il a bien compris, l’admirable manieur d’âmes, qu’une personnalité de cette envergure n’est pas faite pour s’asservir à une règle qu’elle n’a pas établie. «C’est merveille, ma fille, lui écrivait-il un jour, comme mon esprit est ferme en cet avis de ne point semer au champ de notre voisin, pendant que le nôtre en a besoin.» Quand on est une Jeanne de Chantal, on n’entre pas dans un ordre fondé par une autre, fût-ce par une sainte Thérèse; on en fonde un soi-même, qui portera notre marque et qui conviendra aux âmes qui nous ressemblent.

La décision prise, il restait à la mettre à exécution. Si fermement attaché qu’il y fût, François de Sales y voyait toute sorte de difficultés. «Je n’y vois goutte pour les démêler, disait-il; mais je m’assure que la divine Providence le fera par des moyens inconnus aux créatures.» Comment faire, notamment, pour «arracher d’entre ses proches», un père et un beau-père fort âgés, et quatre enfants encore bien jeunes, une mère et une fille aussi tendrement aimée, aussi scrupuleuse à remplir tous ses devoirs que l’était Jeanne de Chantal? Et comment enfin installer, pour ses débuts, à Annecy même, sous la main de son fondateur, la congrégation nouvelle? La pieuse baronne partageait à cet égard toutes les perplexités de l’évêque; et tous deux pensaient qu’il leur faudrait bien attendre au moins six ou sept ans pour réaliser leur dessein.

«La céleste Providence» en décida autrement. La mère de François de Sales, Mme de Boisy, qui «avait une âme généreuse et noble, mais pure, innocente et simple», aimait très tendrement Mme de Chantal: elle rêvait d’un mariage entre la fille aînée de la baronne, Marie-Aimée, et son propre fils, le jeune baron de Thorens. Interprétant suivant son intime désir un mot aimable, mais sans conséquence, échappé à la charmante veuve, elle persécuta l’évêque, pour que celui-ci, en dépit de sa «répugnance», mît sans tarder «le discours sur le tapis». Grand fut l’étonnement de Mme de Chantal qui, tout de suite, entrevit «des difficultés impossibles à vaincre pour ce mariage», prévoyant «combien il fâcherait aux deux grands-pères de cette petite de la voir sortir de France». Était-ce là l’unique raison de sa prudente réserve? Les de Sales étaient peu fortunés, de petite, quoique ancienne noblesse, et les deux grands-pères, et Jeanne de Chantal elle-même pouvaient trouver que Bernard de Sales était pour une Rabutin-Chantal un médiocre parti. La bonne Mme de Boisy était très pressante. Droite et adroite comme toujours, Mme de Chantal, sans désobliger personne, sut se dérober aux formels engagements.

Quand elle regagna la Bourgogne, il était convenu qu’elle prendrait avec elle la plus jeune sœur de l’évêque de Genève, Jeanne de Sales qui, pensionnaire depuis deux ans à l’abbaye du Puy d’Orbe, ne se sentait pas attirée par la vie religieuse. Peu après son arrivée à Thôtes, chez le président Frémyot, Jeanne de Sales tombait malade et mourait entre les bras de Mme de Chantal, à qui elle était «infiniment chère», et dont la désolation fut extrême: la future sainte était allée jusqu’à offrir à Dieu sa propre vie et celle de quelqu’un de ses enfants en échange de celle de la petite morte, ce dont François de Sales, tout affligé qu’il fût et meurtri dans son «cœur de chair», car il s’avouait «tant homme que rien plus», ne laissa pas de la blâmer affectueusement. «Je vous vois _avec votre cœur vigoureux, qui aime et qui veut puissamment_, lui écrivait-il à ce sujet, et je lui en sais bon gré, car ces cœurs à demi morts, à quoi sont-ils bons?» Mais il croyait devoir calmer, pacifier, assagir cette âme naturellement excessive. Ses saintes exhortations portaient leur fruit. Au reçu de sa lettre, Mme de Chantal écrivait sur son livret ces belles paroles, qu’elle relisait tous les jours, soir et matin: «O Seigneur Jésus! je ne veux plus de choix! touchez quelle corde de mon luth qu’il vous plaira, à jamais et pour jamais il ne sonnera que cette seule harmonie. Oui, volonté soit faite sur père, sur enfants, sur toutes choses et sur moi-même.»

Un sacrifice moins rude que ceux qu’elle avait si généreusement offerts allait lui être demandé. Devant le cadavre de cette enfant de quinze ans qui venait d’expirer, elle avait, «à la chaude», fait le vœu de donner à la maison de Sales une de ses filles en échange. Sur-le-champ elle se sentit consolée, et en même temps,--car chez elle le sens pratique ne perd jamais ses droits,--elle vit là «le moyen que la Providence avait choisi pour faciliter sa retraite en Savoie et lui servir de planche et de prétexte». Peu après, elle s’en ouvrit donc à son père. Celui-ci, fort surpris, fit d’abord beaucoup d’objections; mais elle «tint si ferme sur le point de sa conscience qui était engagée», qu’il finit par consentir, et même, sur la prière de sa fille, par écrire à l’évêque de Genève pour lui dire toute sa profonde satisfaction de cette alliance. «Mais il faut que je confesse, Monseigneur, ajoutait-il, que jamais d’autres forces que celles que Dieu a données à la baronne de Chantal, ma fille, n’eussent su tirer cette petite de dessus mes genoux, d’entre mes bras, ni de devant mes yeux.» La fine baronne était arrivée à ses fins.

Il lui restait à faire le siège des parents du côté paternel qui, ne connaissant pas François de Sales, ne pouvaient admettre qu’on se mariât hors de France et si loin. A force d’adresse et de patience, elle obtint leur agrément. Moins de deux mois après, nous le voyons par une habile et charmante lettre de l’évêque de Genève au vieux baron de Chantal, celui-ci était conquis. On ne résistait pas à l’admirable femme. A Annecy, tout le monde était ravi de ce projet d’union. «Ma mère ne pense qu’à cela, toute la fraternité y conspire», écrivait «notre bon et saint évêque», comme l’appelait, à la grande confusion de l’intéressé, Mme de Chantal; lui-même se déclarait tout prêt à reporter sur «cette autre encore plus petite sœur»,--Marie-Aimée n’avait que dix ans,--toute «l’amitié non seulement fraternelle, mais encore paternelle» qu’il portait à la chère disparue; et ses lettres sont pleines de mots très délicatement tendres à l’adresse de «notre Marie-Aimée et très aimée». Évidemment, il se félicite, humainement et mystiquement, de ce nouveau lien qui va l’unir à «sa fille, sa fille très chère et très aimée»: comme elle, dans toute cette suite d’événements, il adore «la sainte main» de la Providence.

L’année suivante, vers la fin d’août 1608, François de Sales, accompagné de son frère, le jeune baron de Thorens, se rend en Bourgogne pour présenter aux deux familles le futur mari de la petite Marie-Aimée. Sa bonne grâce, sa sagesse enchantèrent tout le monde, et le vieux gentilhomme ne fut pas le moins «ravi de joie». Le président Frémyot dut revoir avec grand plaisir le saint personnage dont il appréciait tout le mérite, et qui, après sa petite-fille,--il l’ignorait encore,--allait lui enlever sa fille. Quelques mois plus tard, au début de janvier 1609, le contrat fut signé à Thôtes, dans la maison de campagne du président, à la grande satisfaction générale, et à celle de Mme de Chantal en particulier. Mais «l’insolente coquine» qui régnait à Monthelon ne désarmait pas: furieuse d’un mariage qui contrariait ses visées personnelles, elle indisposa le vieux baron contre sa belle-fille; et celle-ci, pour se défendre auprès de son propre père des faux rapports qui lui avaient été adressés, dut «lui découvrir quelque chose de ce qu’elle souffrait là-dedans depuis environ sept ans». M. Frémyot, qui ne se doutait de rien, et à qui sa fille «n’avait jamais donné le moindre signe de sa longue souffrance», bouleversé par ces révélations, ne put dormir de la nuit et le lendemain, dès l’aube, il envoyait à sa fille une lettre très tendre où, lui reprochant un peu son long et trop vertueux silence, il déclarait «qu’absolument il voulait la tirer de là». Toujours prudente et charitable, mais non moins habile que charitable, Mme de Chantal ne jugea pas opportun d’en venir à cette extrémité; mais elle profita de la situation pour faire agréer son dessein de se rendre avec deux de ses filles à Annecy, afin d’y suivre le carême prêché par l’évêque de Genève et d’y présenter la petite fiancée à sa nouvelle famille.

On partit donc à cheval, et, par les mauvais chemins d’alors, on se mit gaiement en route pour la vieille petite ville savoyarde. La rieuse et vive Françoise, la seconde fille de Mme de Chantal, était de la partie. Partout où elles passaient, les trois charmantes Bourguignonnes faisaient sensation. A Annecy de même. «On les trouvait si aimables, si bien nourries et si modestes, que l’on se pressait dans les églises et dans les maisons pour les voir.» Mme de Boisy raffola vite de sa future belle-fille, et aurait voulu dès lors la garder auprès d’elle. Mme de Chantal, suivant son habitude, conquérait tous les cœurs. Comme pendant son précédent séjour, les dames de la ville s’empressaient auprès d’elle, lui demandaient directions et conseils: tant de grâce, unie à tant de piété, les ravissait; cette vivacité toute française, ce bon goût, ce bon sens, cet esprit de mesure jusque dans les rigueurs de l’ascétisme, tout cela séduisait au plus haut point ces âmes plus lentes de montagnardes. Les pénitentes ou les familières de François de Sales,--une Mme de Charmoisy, une Marie-Jacqueline Favre, combien d’autres encore!--étaient éperdues d’admiration pour cette riche et haute nature où la sainteté se faisait si simple, si cordiale et si humaine. Elles aspiraient à suivre, à imiter de leur mieux cette perfection si finement aimable. Elle, n’usait de son ascendant, de ses beaux dons de séduction que pour prêcher avec une efficace discrétion, et par l’exemple plus que par les discours, la vraie «vie dévote», la charité, la bonne humeur, la modestie dans les propos et dans les toilettes. Pour écrire l’_Introduction_ que François de Sales publiait vers le même temps, il est peu douteux qu’il s’était plus d’une fois inspiré d’elle.

Ces quelques semaines passées à Annecy, sous la direction et comme à l’ombre du saint évêque de Genève furent à Mme de Chantal un délicieux avant-goût de la vie religieuse à laquelle elle aspirait: elle ne manquait aucun de ses sermons, aucune de ses instructions, recueillait ses avis et ses directions pour leur œuvre future, renouvelait ses vœux entre les mains de son «bienheureux Père», et, bien entendu, s’astreignait à toutes les pratiques et exercices de dévotion que sa piété lui suggérait. De retour à Dijon où son père l’accueillit «avec une joie non pareille», et où elle séjourna plusieurs mois, elle édifia tout le monde par l’éclat rayonnant de sa vertu. Le président Frémyot ne se lassait pas d’entendre parler de François de Sales, qu’il «honorait comme un saint». «C’est ma délicieuse suavité lui écrivait-il, de m’entretenir avec ma fille de Chantal, car elle ne nourrit mon âme que du miel céleste qu’elle a cueilli auprès de vous.»

Les deux futurs saints s’écrivaient le plus souvent possible, et, si l’on en juge par les lettres de l’évêque de Genève, avec une tendresse et une confiance croissantes. Sans sortir de son rôle de directeur, et tout en maintenant au premier plan les conseils de spiritualité, François de Sales se laisse aller aux confidences, au plaisir de causer, de se détendre, d’associer à toute sa vie l’amie incomparable que Dieu lui a envoyée: «Vous me venez presque toujours à la traverse en ces exercices divins, lui écrivait-il un jour, sans néanmoins les traverser ni divertir, grâce à ce bon Dieu. Fais-je bien, ma chère fille, de vous dire mes pensées? _Je pense qu’au moins ne fais-je pas mal_, et que vous les prendrez pour telles qu’elles sont.» Une autre fois: «Mon Dieu, ma bonne fille, que vos lettres me consolent et qu’elles me représentent vivement votre cœur et confiance en mon endroit, _mais avec une si pure pureté_, que je suis forcé de croire que cela vient de la même main de Dieu.» Et l’on sent que les mots lui manquent pour exprimer ce qu’il y a véritablement d’unique et de sacré dans cette affection que Dieu lui a mise au cœur: «Courage, courage, Jésus est nôtre: qu’à jamais nos cœurs soient à lui. Il m’a rendu, ma chère fille, et me rend tous les jours plus, ce me semble, au moins _plus sensiblement, plus suavement, du tout en tout et sans réserve, uniquement, inviolablement vôtre_; mais vôtre en lui et par lui, à qui soit honneur et gloire aux siècles des siècles, et à sa sainte Mère.»--A quelques jours de là: «Vous ne sauriez croire combien mon cœur s’affermit en nos résolutions, et comme toutes choses concourent à cet affermissement. Je m’en sens une suavité extraordinaire, comme aussi de l’amour que je vous porte; _car j’aime cet amour incomparablement. Il est fort, impliable et sans réserve, mais doux, facile, tout pur, tout tranquille; bref, si je ne me trompe, tout en Dieu. Pourquoi donc ne l’aimerais-je pas? Mais où vais-je? Si ne rayerai-je pas ces paroles; elles sont trop véritables et hors de danger_. Dieu, qui voit les intimes replis de mon cœur, sait qu’il n’y a rien en ceci que pour lui et selon lui, sans lequel je veux, moyennant sa grâce, n’être rien à personne et que nul ne me soit rien; mais, en lui, je veux non seulement garder, mais je veux nourrir, et bien tendrement, cette unique affection. Mais, je le confesse, mon esprit n’avait pas congé de s’épancher comme cela; _il s’est échappé_; il lui faut pardonner pour cette fois, à la charge qu’il n’en dira plus mot.»

Cette sainte affection, à la différence des affections purement humaines, n’abolit pas les autres tendresses; elle les épure, et les élève, voilà tout. Saint François de Sales a aimé d’autres âmes de femmes, que celle de Jeanne de Chantal, et celle-ci n’a pas été jalouse. Pareillement, l’amitié très tendre qu’elle professe pour l’évêque de Genève n’a nui à aucune de ses autres affections de femme. La mort n’a point effacé l’amour qu’elle portait à son mari; elle parle de lui si souvent qu’elle a peur d’être indiscrète, et il faut que François de Sales la rassure à ce sujet, et lui demande simplement, quand elle parlera du baron de Chantal, de le faire «avec sentiment d’un amour non point affaibli par le temps, mais bien affranchi et épuré par l’amour supérieur».

Cet amour supérieur transfigure si bien tous les sentiments de la commune humanité que le saint évêque de Genève n’éprouve aucun scrupule à exprimer en toute simplicité ceux que lui inspire sa fille spirituelle. «Mon désir de vous aimer et d’être aimé de vous n’a point d’autre mesure que l’éternité», lui écrit-il. Et encore: «A Dieu, ma chère fille, que mon âme aime et chérit incomparablement, absolument, uniquement en Celui qui, pour nous aimer et se rendre notre amour, s’est rendu à la mort.» Quand le voyage à Annecy est décidé: «Mon Dieu, s’écrie-t-il, que vous serez la bienvenue, ma chère fille, et comme il m’est avis que mon âme embrasse la vôtre chèrement!» Un autre jour: «O Dieu, pourquoi vous dis-je tout ceci, sinon parce que mon cœur se met toujours au large et s’épanche sans borne quand il est avec le vôtre?» «Je vous dis tout», lui déclare-t-il encore. «Je voudrais que je ne fisse rien sans que vous le sussiez.» Lui, si humble, un jour qu’il est assez content d’un de ses sermons, il va jusqu’à lui avouer: «Il me semble que j’ai dit de belles choses.» Il est vrai qu’il s’empresse aussitôt d’ajouter avec sa bonhomie charmante: «Fallait-il pas que je vous disse cela? Mais non, ce n’est pas par vantance; oh! ce n’est que par liberté.» Liberté qui s’impose parfois des limites, mais comme à regret. Un jour, il écrit tout naïvement: «Oui, mon âme, ma fille...» A la réflexion, le premier vocatif lui paraît un peu fort, et il efface: «mon âme». Mais il se repent, et il écrit en marge: «_Je raye ce mot non pas de mon cœur, mais du papier._» Ne voyez-vous pas le sourire ému de Mme de Chantal en lisant cette lettre? Nul doute,--et si nous possédions ses lettres détruites, nous le saurions mieux encore,--nul doute qu’elle ne correspondît pleinement à cette pure et touchante tendresse. Quand mourut Mme de Boisy, François de Sales écrit à «sa fille bien-aimée» une fort belle lettre: «Car c’est à vous, à qui je parle, lui disait-il; à vous, à qui j’ai donné la place de cette mère en mon mémorial de la messe, _sans vous ôter celle que vous aviez, car je n’ai su le faire_, tant vous tenez ferme à ce que vous tenez en mon cœur; et par ainsi _vous y êtes la première et la dernière_.» Quel plus éloquent témoignage d’amour tout spirituel aurait-il pu donner?

Pendant les mois qui suivirent son retour d’Annecy, Mme de Chantal avait grandement besoin d’être soutenue et réconfortée par les conseils et la tendre sollicitude du saint évêque de Genève. Le président Frémyot ignorait toujours les engagements sacrés qu’elle avait souscrits. On attendait, pour les lui révéler, une occasion favorable, et, comme il arrive si souvent en pareil cas, on ajournait perpétuellement, dans la crainte du coup qu’on allait lui porter. Lui, de son côté, peut-être pour l’arracher au triste milieu de Monthelon, aurait souhaité que sa fille se remariât. Un beau parti s’était présenté: un grand seigneur, ami du président, veuf, «extrêmement riche», et dont les enfants auraient pu épouser ceux de la baronne. «Cent et cent fois» rebuté, mais soutenu par les deux familles, il ne se décourageait pas. M. Frémyot «s’offensait» de ces refus, que toute la parenté blâmait sans indulgence. La pauvre veuve «souffrait un martyre», auprès duquel les persécutions dont elle avait été l’objet à Monthelon lui «semblaient des roses». Non qu’elle fût tentée de céder; mais faire de la peine à autrui lui était une douleur, et, scrupuleuse comme elle était, elle craignait «que tant de voix charmeresses ne fissent endormir son cœur en quelques complaisances mondaines». «Tant que je pouvais, dit-elle, je me tenais serrée à l’arbre de la Sainte Croix». Son «ferme courage» allait encore être soumis à une autre épreuve.

L’époque fixée pour le mariage de Marie-Aimée et pour l’exode à Annecy approchait, et il était temps de mettre enfin le président au courant de ce qui avait été projeté. Tous les jours, Mme de Chantal se rendait auprès de son père, épiant l’heure propice, et tous les jours elle remettait sa résolution. Enfin, le jour de la saint Jean, voyant M. Frémyot seul, elle se décida. L’idée de la douleur qu’elle allait causer la torturait. Elle se mit à genoux, invoqua du plus profond de son cœur le secours divin, et elle entra dans la chambre paternelle. Faisant venir fort habilement les choses de très loin, elle commença par dire «qu’il lui fâchait fort d’élever ses filles chez son beau-père, parce que cette maison n’était pas conduite comme elle eût désiré». La réponse ne se fit pas attendre. La fille aînée allait se marier et on la confierait à Mme de Boisy. Les deux cadettes étaient d’âge à entrer chez les Ursulines, où elles étudieraient leur vocation. Quant à Celse-Bénigne, le président s’en était déjà chargé, et sous la direction de l’ancien précepteur de son oncle André, le bon abbé Robert, il poursuivait ses études. Alors, prenant son courage à deux mains, et, «avec grand battement de cœur», la baronne déclara: «Monsieur, mon très bon père, ne trouvez pas mauvais si je vous dis que par cette bonne disposition je me vois libre pour suivre la divine vocation de Dieu qui m’appelle, il y a longtemps, à me retirer du monde, et à me consacrer entièrement au divin service.»

A ces mots, le vieillard,--il avait soixante et onze ans,--fondit en larmes. En entendant les «remontrances si paternellement tendres» qu’il lui adressa, Mme de Chantal était au supplice et, sans l’aide de Dieu, elle eût senti son courage faiblir. Pour apaiser cette grande douleur, elle déclara «qu’il n’y avait encore rien de fait», qu’elle avait cru devoir s’ouvrir de cette «inspiration» à son bon père, comme elle s’en était ouverte à Monseigneur de Genève, lequel lui avait dit «qu’elle était d’en haut» et «qu’il fallait prendre garde à la conscience». «A cela, ce bon père se ramassa un peu auprès de Notre-Seigneur», puis il dit: «Il faut confesser que Monseigneur de Genève a l’esprit de Dieu; d’une chose, je vous prie, que vous ne résolviez rien avec lui que je ne lui aie parlé.» Elle promit tout, ajoutant que «n’ayant point d’attache» à ses propres sentiments, elle s’en remettrait à leur décision commune. M. Frémyot fut «ravi d’aise» de l’entendre parler ainsi, «et ils demeurèrent aussi satisfaits que devant». Elle était d’ailleurs tout heureuse du tour qu’avait pris ce premier et décisif entretien.