Sainte Jeanne de Chantal

Part 4

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Il faudrait, pour commenter une telle page, où l’amitié la plus tendre et la plus chastement spirituelle s’enveloppe de tant de pudeur et la ferveur religieuse de tant de poésie, une plume aussi ingénieusement délicate que celle du saint évêque de Genève. Et l’on conçoit que Mme de Chantal ait pu dire: «Je l’avais en telle vénération que, quand je recevais de ses lettres, je les ouvrais et les lisais à genoux, et les baisais par révérence et dévotion, et recevais ce qu’il me disait, comme provenant de l’esprit de Dieu.»

En même temps qu’à Mme de Chantal, il écrivait à son frère, l’archevêque de Bourges, qui lui avait demandé des conseils sur la prédication, à son père, le président Frémyot qui lui demandait des conseils de direction. «Je vous supplie, disait-il à ce dernier, d’ôter le plus de vos affections de ce monde que vous pouvez, et, à mesure que vous les arracherez, de les transplanter au Ciel.» Voulait-il déjà préparer le vieillard aux séparations qui allaient suivre et que déjà il prévoyait? En tout cas, M. Frémyot devait plus tard se rappeler ces pressantes exhortations.

Ainsi intimement associée à la vie intérieure de François de Sales, Mme de Chantal n’a pourtant pas, du premier coup, trouvé la paix de l’âme à laquelle elle aspire. Elle se demande encore si le choix qu’elle a fait de son saint directeur est le bon. Ses tentations, surtout contre la foi et contre l’Église, redoublent. Éprise de perfection comme elle l’est, mais trop ardente, trop impatiente, elle voudrait brûler les étapes et s’élever sans coup férir, d’un premier élan, jusqu’au sommet de la vie mystique. Et elle retombe sur elle-même: elle a des défaillances, des chutes dans le noir, des aridités, des sécheresses, des amertumes; les sources de la sensibilité religieuse semblent taries en elle. Elle souffre, elle dépérit, même physiquement, et elle s’applique à la lettre la divine parole: «Mon âme est triste jusqu’à la mort.» Dans cette nouvelle crise, l’évêque de Genève la soutient, l’éclaire de ses conseils, de son expérience, de sa tendresse fraternelle. Il la rassure, la calme, lui prêche la patience, qui «est d’autant plus parfaite qu’elle est moins mêlée d’inquiétude et d’empressement»; il lui indique les meilleurs moyens de repousser l’assaut de «l’ennemi»; il la conjure d’«acquiescer entièrement» à la volonté de Dieu: «il veut que vous le serviez sans goût, sans sentiment, avec des répugnances et convulsions d’esprit»; il lui prodigue les témoignages de la plus touchante affection. «Et courage, _ma chère âme_, s’écrie-t-il... Voyez-vous, _ma fille, mon âme_,... ne craignez nullement, je vous supplie, de me donner aucune peine; car je proteste que ce m’est une extrême consolation d’être pressé de vous rendre quelque service...» Enfin, ils décidèrent de se revoir encore, à Sales cette fois, aux fêtes de la Pentecôte de 1605.

Mme de Chantal y arrive le 21 mai. Elle avait obtenu «assez difficilement» de son père et de son beau-père «la permission» de faire ce voyage. Le saint était allé au-devant d’elle, et dans une grange où, trois heures durant, il s’était arrêté pour l’attendre, «il avait eu de hautes pensées sur sa venue». Il lui fit faire une confession générale, lui fit renouveler ses vœux. Il était «ravi de joie» des dispositions où il la voyait. A la fin, ce dialogue s’engagea entre eux, que la mère de Chaugy nous a heureusement conservé: «C’est donc tout de bon que vous voulez servir à Jésus-Christ?--Tout de bon, dit-elle.--Donc, vous vous dédiez toute au pur amour.--Toute, répliqua-t-elle, afin qu’il me consume et qu’il me transforme en soi.--Est-ce sans réserve que vous vous y consacrez?--Oui, sans réserve, je m’y consacre.--Méprisez-vous donc tout le monde comme fiente et ordure, pour avoir Jésus-Christ et sa bonne grâce?--Je le méprise, dit-elle, de toute mon âme; et il m’est en horreur.--Pour conclusion, ma fille, vous ne voulez donc que Dieu?--Non, répliqua-t-elle, je ne veux que lui, pour le temps et l’éternité.»

Ces quelques jours passés dans une entière intimité d’âme furent, pour l’un et pour l’autre, «de grandes bénédictions». Souvent Jeanne de Chantal avait eu le vif désir de se faire religieuse. «O mon Dieu, mon Père, disait-elle, hé! ne m’arracherez-vous point au monde et à moi-même?» L’évêque de Genève calmait de son mieux cette ferveur. Manifestement, il avait des vues, et depuis longtemps, sur sa fille spirituelle. Mais, suivant son habitude, il les laissait mûrir et se préciser; il avait horreur d’agir avec précipitation; une vocation ne lui paraissait sérieuse que si elle subissait victorieusement l’épreuve du temps. «Il y a quelques années, déclara-t-il un jour à sa pénitente, que Dieu m’a communiqué quelque chose pour une manière de vie; mais je ne vous le veux dire d’un an.» Il ne s’expliqua pas davantage, et elle s’abstint toujours de l’interroger. Mais un autre jour qu’elle exprimait vivement son ardent désir de quitter le monde, il lui fit une réponse tardive, grave et sérieuse: «Oui, dit-il, un jour vous quitterez toutes choses, vous viendrez à moi, et je vous mettrai dans un total dépouillement et nudité de tout pour Dieu.» Mais il n’estimait pas le moment venu. «Il me renvoya, disait-elle plus tard, avec cette recommandation, de ne penser qu’à demeurer dans ma condition viduale.» Et elle, toujours docile, se soumettait entièrement à cette auguste volonté.

Non content de lui tracer tout un programme de vie, il ne perdait pas une occasion de la mortifier dans ses goûts et dans ses habitudes. Elle n’aimait pas de certains mets: olives, limaces fricassées; il lui en servait, «de quoi son estomac se souleva». Ayant appris qu’elle appelait sa femme de chambre de grand matin, quand elle se levait pour faire son oraison, il l’en blâma sévèrement, ne voulant pas que sa dévotion fût importune à personne. Et elle suivit si bien ses avis que ses domestiques disaient d’elle: «Le premier conducteur de Madame ne la faisait prier que trois fois le jour, et nous en étions tous ennuyés; mais Monseigneur de Genève la fait prier à toutes les heures du jour, et cela n’incommode personne.»

Après dix jours de grandes joies spirituelles passés au château de Sales, elle revint à Monthelon où bien des tracas d’affaires l’attendaient. Elle partageait à peu près également son temps entre son père et son beau-père. Dès lors, «on vit reluire en elle une sainte liberté d’esprit toute nouvelle, accompagnée de grandes suavités». Conformément aux prescriptions de l’évêque de Genève, elle régla sa vie avec un soin minutieux. Levée à cinq heures du matin, et l’été même, plus tôt encore, au premier coup de son réveil, sans le secours de personne, elle allumait sa chandelle, quand il le fallait, entrait dans son oratoire et faisait une heure d’oraison mentale, puis ses prières quotidiennes. Après quoi, elle se peignait et s’habillait seule et sans feu, quelque froid qu’il fît. Quand ses enfants étaient levés, elle présidait à leurs prières, à leurs exercices de piété. Puis elle allait donner le bonjour à son beau-père et l’aider à s’habiller, «quand il le voulait souffrir, car il n’en était pas toujours d’humeur». Tous les jours elle entendait la messe. A table, elle veillait à ce que les conversations fussent toujours édifiantes. Après le repas, elle se faisait apporter son ouvrage. Tous les jours, elle apprenait à lire à ses enfants, à ceux de la maîtresse-servante, leur faisait le catéchisme, lisait elle-même une demi-heure. Avant le souper, une méditation pieuse, le chapelet; après, «quand il n’y avait pas compagnie, et que son beau-père l’agréait», devant toute la famille réunie, elle lisait «quelque bonne instruction». Puis elle se retirait dans sa chambre avec ses enfants et «sa petite suite», présidait aux prières en commun, donnait de l’eau bénite, et la bénédiction à ses enfants, les faisait coucher, et, avant de se coucher elle-même, restait encore une demi-heure en prières, et lisait quelques-uns des avis de son saint directeur et le «point de méditation» du lendemain. Dieu humanisé, tel était l’objet perpétuel de sa méditation pieuse: elle faisait de l’exposition des Évangiles, par un certain Père Ludolphe, sa lecture quotidienne. «Sa plus chère récréation, nous dit-on, était de chanter des chansons spirituelles: surtout elle aimait les Psaumes de David mis en vers par M. Philippe Desportes, abbé de Tiron. Elle avait toujours ce livre avec elle, même quand elle allait par les champs; _elle le faisait pendre dans un petit sac à l’arçon de sa selle, afin de chanter et louer Dieu le long du chemin_.»

A ces pieuses pratiques elle joignait toute sorte de mortifications corporelles et spirituelles. Elle se servait elle-même, et ses femmes de chambre ne pouvaient l’empêcher de faire son lit et de balayer son cabinet. Se souvenant sans doute des premières observations de François de Sales, elle bannit de sa mise toute coquetterie. «Elle prit une coiffure sans façon, des nages noires; un bandeau de crêpe et une coiffe de taffetas noir; son collet fort petit, _joignant au cou_, de toile épaisse sans empois, et _des manchettes basses_, larges de deux doigts; sa robe d’étamine si simple, qu’elle ne voulut pas seulement y souffrir un galon; sa jupe de sergette noire, et ne voulut jamais user de bas de soie.» Enfin, suprême sacrifice, et qui dut lui coûter: elle avait de très beaux cheveux, et elle les avait autrefois frisés et poudrés: «_elle y avait de l’attache_»; pour se punir de cette vanité, elle les coupa et les jeta au feu. L’évêque de Genève n’aurait guère pu reconnaître cette élégante et jolie veuve _claire-brune_, qui avait naguère attiré son attention.

A cause de sa délicate complexion, on lui interdisait les grands jeûnes. Elle s’ingéniait à se faire servir et elle mangeait de préférence les mets qu’elle n’aimait pas, «tournant son goût à toutes mains», et sans qu’on s’en aperçût autour d’elle, elle faisait réserver pour ses pauvres les viandes délicates ou recherchées qui garnissaient son assiette. Elle jeûnait le vendredi et le samedi; elle faisait un fréquent usage de la discipline et de la ceinture. Elle qui eût été aisément si vive et si autoritaire, elle se domptait au point de n’être que douceur. La maîtresse-servante, qui la jalousait sans doute, et que tant de perfection chrétienne devait irriter et exaspérer au dernier degré, multipliait les «aigreurs» à son égard et «lui faisait mille niches»: la pauvre baronne souffrait ces mauvais procédés avec une patience inaltérable, rendait le bien pour le mal, prenant même contre ceux qui la détestaient la défense de l’odieuse créature, acceptant cette croix et s’efforçant d’en tirer moralement profit.

Sa charité pour les pauvres, les malades, les infirmes était inépuisable. Il faut lire dans les _Mémoires_ de la mère de Chaugy le détail, émouvant comme les plus belles pages de la vie des saints, de cette prodigieuse activité charitable. Les plaies les plus affreuses, les maladies les plus repoussantes, les soins les plus répugnants, rien ne rebute cette humble héroïne du devoir chrétien. De ses mains délicates, elle lave, elle panse, «ôtant le pus et la chair pourrie, faisant quelquefois cette charité à genoux». «Des personnes qui étaient alors à son service nous ont assuré qu’elles lui avaient vu souvent baiser les plaies des pauvres, et appliquer ses bénites lèvres sur des plaies si horribles qu’elles frémissaient d’y appliquer leurs regards. _Tous les jours_ elle allait faire le lit et nettoyer les immondices des malades du village... Tous les dimanches et fêtes, un peu après le dîner, elle prenait congé de son beau-père, et allait à pied, avec deux de ses servantes, par les maisons de la paroisse, visiter les malades», lisant et chantant les Psaumes traduits par Desportes. C’est elle qui se réservait le soin de laver et d’ensevelir tous les morts de la paroisse. C’est elle-même qui prenait les haillons des misérables qui venaient à elle, qui les faisait bouillir dans l’eau pour en ôter la vermine, qui les recousait et les rapiéçait. On ne pouvait lui causer de plus grande joie que de lui amener des malheureux abandonnés sur les grands chemins.

Un jour, on lui amène un pauvre garçon «tout ladre» (lépreux) et atteint de «haute rache» (teigne). Elle le met dans un lit, le tond, le nettoie, va elle-même brûler ses cheveux, lui donne à manger, plusieurs mois durant, lui prodigue les soins les plus minutieux, «ne se bouchant jamais le nez», l’instruisant, le veillant, vers la fin, des nuits entières, et quand il meurt, très chrétiennement, l’embrassant et le bénissant avec de douces paroles, puis le lavant et l’ensevelissant, en dépit des paroles de blâme que lui adresse son entourage.

Un autre jour, c’est une pauvre femme, délaissée de son mari, et dont un cancer ronge le visage: «c’était une chose effroyable à voir et insupportable à sentir». Trois fois par jour, pendant près de trois ans et demi, Mme de Chantal va la panser. De tous côtés on essaie de la détourner de ce charitable office. Son père lui écrit: «En vertu de toute l’autorité et le pouvoir qu’un père a sur sa fille, je vous défends de ne plus toucher cette femme chancreuse; que si vous ne vous souciez pas de vous-même, ayez pitié de ces quatre beaux enfants que Dieu vous a laissés et desquels il vous fera rendre compte.» Elle obéit, mais elle continue à préparer les pansements et à les porter à la malheureuse, «s’abstenant seulement de la toucher». Au moment de la mort, elle s’ingénie à la faire communier, et elle lui procure une fin douce et chrétienne.--Dans tout le pays sa charité l’a rendue célèbre. On vient à elle de toutes parts; on ne l’appelle plus, d’un beau nom qui s’est perpétué, que _notre bonne Dame_.

Pendant l’été de 1606, elle se trouvait à Bourbilly pour présider à ses vendanges. Une violente épidémie de dysenterie s’étant déclarée dans la région, elle se consacre entièrement au service des malades. Tous les matins, avant l’aurore, elle a déjà fait son heure d’oraison mentale, et elle va porter des remèdes dans le village, et, en dépit de ses «répugnances», «nettoyer les immondices». Après quoi, elle entend la messe, prend un peu de repos et de nourriture, et se remet en route pour porter des secours aux maisons plus éloignées. Le soir venu, nouvelle visite aux malades du village: puis on lui rend compte de tout ce qui s’est fait dans la journée: elle a l’œil à tout, «et jamais ses dévotions ne la rendirent moins vigilante à conserver et accroître les biens de ses enfants». Le soir, retirée dans son oratoire, on vient souvent l’appeler pour assister des moribonds, et elle passe une partie de la nuit à genoux auprès d’eux, priant pour eux ou les exhortant. En sept semaines, il ne se passe pas un jour qu’elle n’eût à laver et à ensevelir deux et parfois trois ou quatre cadavres. Enfin, à bout de forces, elle tomba elle-même gravement malade. On la crut et elle se crut perdue: «Dans cette pensée, elle se força d’écrire à son beau-père pour lui demander pardon et lui recommander ses orphelins.» Ce fut partout un émoi et une désolation indicibles: tout le monde l’aimait et la vénérait comme une sainte. Une nuit, elle eut l’idée de faire un vœu à la Sainte Vierge: la guérison fut si prompte que, le lendemain matin, ayant mis rapidement ordre à ses affaires, elle put monter à cheval et repartir au grand trot pour Monthelon, où son beau-père et ses enfants se lamentaient et où elle fut reçue «avec une grande jubilation, et comme une personne ressuscitée». Elle ramenait avec elle une pauvresse et son enfant ramassés sur la route: le vieux baron l’autorisa à les garder à la maison.

Il semble que ce fut peu après son retour de Sales que, dans son ardent désir d’être toute à Dieu et de mettre entre le monde et elle une barrière définitive et infranchissable, elle eut l’idée, que blâma plus tard le pieux évêque, de s’infliger une mortification suprême. Un jour, devant son crucifix, avec un fer rouge, elle se grava sur la poitrine le nom de _Jésus_, «et cela si profondément, qu’elle ne pouvait étancher le sang qui sortait de cette plaie». De son sang, elle écrivit de «nouveaux vœux et promesses à Dieu». Elle était désormais, s’il en était besoin, bien protégée contre elle-même.

De plus en plus elle aspirait à la vie religieuse. Saint François de Sales ne voulait pas encore se prononcer; il inclinait même au _non_. «Et qu’ai-je appris jusques à présent? disait-il. Qu’un jour, ma fille, vous devez tout quitter; c’est-à-dire, afin que vous n’entendiez pas autrement que moi, j’ai appris que je vous dois un jour conseiller de tout quitter. Je dis tout; mais que ce soit pour entrer en religion, c’est grand cas, il ne m’est encore point arrivé d’en être d’avis.» Dieu sans doute l’éclairerait un jour. Pour l’instant, il conseille la résignation, le calme, la soumission au devoir présent. Mais il suit, il encourage, il soutient dans son ascension cette âme éprise de perfection, qu’il admire et qu’il aime de plus en plus. Affection «blanche plus que la neige, pure plus que le soleil», profonde pourtant, et qui, pour s’exprimer, prodigue les effusions les plus tendres, les mots les plus caressants: «Non, il ne sera jamais possible que chose aucune me sépare de votre âme; le lien est trop fort. La mort même n’aura point de pouvoir pour le dissoudre, puisqu’il est d’une étoffe qui dure éternellement.» «Ma chère fille, ma très chère fille, à qui je suis ce que sa divine Majesté veut que je sois et qui ne se peut dire...» «Que mon âme aime la vôtre!» Mme de Chantal ayant détruit, par humilité, et peut-être aussi par un sentiment bien naturel de pudeur féminine, la plupart de ses lettres à l’évêque de Genève, nous nous représentons moins exactement son affection pour lui; mais nous la devinons et, à travers les lettres du saint, nous en percevons l’écho. Elle file une pièce de serge qu’elle fait teindre en violet et qu’elle lui envoie pour ses étrennes, afin qu’il s’en fasse faire une soutane; elle se préoccupe de sa santé, et en termes qui durent être très pressants, puisqu’il lui promet de se ménager; elle souhaite de mourir avant lui. Elle accepte tout de lui avec une docilité admirable, sans doute parce qu’elle voit en lui l’agent de transmission de la volonté divine, mais aussi, comme eût dit Montaigne, «parce que c’était lui, parce que c’était moi». Et lui, cet «amoureux des âmes», il est si sûr de cette âme-là, qu’il lui confie tout, ses travaux «sans mesure», ses fatigues, ses lassitudes physiques et morales, ses peines et ses joies de convertisseur, et même, sinon ses succès, tout au moins ses intimes émotions de prédicateur. Et il s’étonne lui-même de ces confidences: «A quel propos dis-je ceci? Je ne sais, sinon que je n’ai pu m’empêcher de vous le dire.» Et encore: «O mon Dieu, à qui dirais-je ces choses, sinon à ma chère fille?» Un jour, il a été «dix semaines entières» sans recevoir «un seul brin de ses nouvelles»: il s’alarme, et «sa belle patience perd presque contenance dedans son cœur». Enfin, un paquet de lettres arrive: «Oh! qu’il fut le bienvenu, et que je le caressai!» Car «sa conscience se tiendrait pour fort coupable, si elle ne correspondait au cœur d’une _fille si uniquement aimée_».

Et cette âme lui est si chère qu’il rêve de la voir s’élever au plus haut sommet de la perfection chrétienne. Elle était toujours charmante, et plus d’un songeait pour elle au remariage. Le saint l’apprend, et il s’inquiète, sans doute à tort, et il gronde un peu: «Eh bien! il s’est passé _un peu de vanité, un peu de complaisance_, un peu de je ne sais quoi: or, cela n’est rien. Ferme, courage; nos colonnes sont, ce me semble, bien fondées; un peu de vent ne les aura pas ébranlées. C’est bien dit, ma fille, _il faut couper court et trancher net en ces occasions, il ne faut point amuser les chalands_; puisque nous n’avons point la marchandise qu’ils demandent, il le leur faut dire détroussément, afin qu’ils aillent ailleurs. Et vraiment ce sont des braves gens: ne voient-ils pas que nous avons ôté l’enseigne et que nous avons rompu le trafic que nous pouvions avoir avec le monde? Il est vrai, notre corps n’est plus nôtre...» Conseils peut-être superflus: Mme de Chantal ne songeait guère, semble-t-il, à se remarier et à «amuser les chalands». Mais la pensée de son mari lui était toujours présente, et elle n’avait pu se résoudre à revoir le meurtrier involontaire. Le saint évêque lui conseille de ne pas rechercher l’occasion d’une rencontre; mais si cette occasion se présente, il «veut» qu’elle «y porte un cœur doux, gracieux et compatissant»; il sait bien que ce cœur «se remuera et renversera», que «son sang bouillonnera». Mais il la croit capable de cette nécessaire victoire sur elle-même. Il faut «aimer toutes choses. Oui, ajoute-t-il, la mort même de votre mari; oui, celle de vos père, enfants et plus proches; oui, la vôtre, en la mort et en l’amour de notre doux Sauveur.» Jeanne de Chantal obéit à la lettre: et elle poussa l’héroïsme chrétien jusqu’à être la marraine d’un enfant du malheureux Louis d’Anzely, et cela, sur l’ordre exprès de François de Sales. Celui-ci n’était pas de ceux qui, comme l’a dit si joliment l’abbé Bremond, «abaissent le Thabor». Il savait rudoyer à l’occasion: «Ne soyez pas si jalouse de votre esprit, écrivait-il un jour. Eh bien! sur des nouvelles scabreuses il ressent du trouble? Ce n’est pas grande merveille qu’un esprit _d’une pauvre petite veuve soit faible et misérable_. Mais que voudriez-vous qu’il fût? Quelque esprit clairvoyant, fort, constant et subsistant? Agréez que votre esprit soit assortissant à votre condition: _un esprit de veuve, c’est-à-dire vil et abject de toute abjection, hormis celle de l’offense de Dieu_.» Il est vrai qu’il s’empresse bien vite d’ajouter: «_Suis-je point trop dur, ma fille?_» Et ce mot, où l’on sent passer comme un frémissement d’humanité et de délicate tendresse, faisait sans doute tout accepter.

Cependant, de part et d’autre, la grâce agissait; les idées se précisaient; les vocations s’affermissaient. Définitivement éclairé d’en haut, le saint jugea le moment venu de «prendre une résolution finale»; mais auparavant, il estima «qu’il fallait encore se voir». Et au mois de mai 1607, Mme de Chantal se mit en route pour Annecy, la «petite villette» du bon prélat, «sans aucun désir que d’embrasser fidèlement ce que Dieu lui ordonnerait par son entremise». «J’arrivai, a-t-elle raconté, vers ce saint Père quatre ou cinq jours avant la Pentecôte, pendant lequel temps il me parla beaucoup, me fit rendre compte de tout ce qui s’était passé et se passait en mon âme, sans rien me déclarer de ses desseins, mais seulement me disait de bien prier Dieu, et me remettre entièrement entre ses bénites mains; ce que je tâchais de faire incessamment.»