Sainte Jeanne de Chantal

Part 3

Chapter 33,785 wordsPublic domain

Elle n’était pas au bout de ses épreuves. Pendant l’été de 1602, elle venait à peine de rentrer à Bourbilly, où ses intérêts l’appelaient, quand elle reçut une lettre de son beau-père, lui enjoignant de venir demeurer auprès de lui, dans son vieux château rustique de Monthelon, menaçant, si on ne lui obéissait pas, de se remarier et de déshériter ses petits-enfants. Le vieux gentilhomme avait soixante-quinze ans. C’était un «homme sévère et chagrin». Orgueilleux et violent, comme tous les Rabutin, entiché de son nom, il était la terreur de tout son entourage. Ses mœurs étaient loin d’être exemplaires. Il avait installé à Monthelon une maîtresse-servante dont il avait eu cinq enfants, et qui faisait la loi au château. C’était une de ces natures grossières, criardes, avides et tracassières dont le contact devrait être insupportable à toute âme bien née. Jeanne de Chantal n’ignorait probablement rien de cette situation. On juge de sa désolation en lisant la lettre du vieux baron. «Joignant son cœur à cette croix», elle accepta pourtant de se rendre à l’impérieux désir de son beau-père, d’abord dans l’intérêt de ses propres enfants, puis, et sans doute en souvenir de son mari et de la sainte belle-mère qu’elle n’avait pas connue, enfin, dans une pensée d’humilité et de mortification personnelle, et avec le désir et l’espoir de faire quelque bien là où Dieu l’appelait, d’amener le rude vieillard à une vie plus régulière et de l’acheminer à une fin vraiment chrétienne. Et elle partit pour Monthelon avec ses quatre enfants, en plein hiver, vers la fin de 1602.

Avant de quitter Bourbilly, où elle avait été si heureuse et où elle ne devait plus revenir qu’en passant, elle avait multiplié dans toute la région les bienfaits et les actes de charité. Elle fit distribuer aux pauvres tous les grains et toutes les provisions qui se trouvaient au château. Quand elle partit, «il y avait un grand nombre de pauvres, tant veuves, orphelins qu’autres, qui pleuraient et gémissaient d’une manière pitoyable, suivant son carrosse, et disant qu’ils perdaient leur bonne mère». Le «purgatoire» vers lequel elle se rendait devait durer sept ans et demi.

Monthelon est à trois lieues d’Autun. Le manoir, simple ferme aujourd’hui, qui faisait soupirer plus tard Mme de Sévigné, a moins grand air que Bourbilly. Au milieu de vastes prairies, des tours rondes, encadrant une galerie qui ouvre sur une cour. La vie qu’allait y mener cette jeune veuve de trente ans, et dont, par avance, elle se promettait peu de joies humaines, dépassera encore ses peu optimistes prévisions. Mal accueillie par la toute-puissante maîtresse, qui n’avait pas dû conseiller et approuver sa venue, elle se heurta bien vite à une hostilité de tous les instants. Médisances, faux rapports, allusions blessantes, aigreurs, reproches, «injures» même, on n’épargna rien pour rendre intolérable à la pauvre baronne le séjour de Monthelon et pour lui aliéner l’affection de son trop crédule et faible beau-père. «Naturellement vive et impérieuse», comme toutes les personnalités supérieures, Jeanne de Chantal eut beaucoup à souffrir de toutes ces misères. En admirable maîtresse de maison qu’elle était, elle vit avec peine le désordre et le gaspillage qui régnaient au château, et elle essaya tout d’abord d’y porter remède. Des scènes pénibles furent sa récompense. Désavouée par son indigne beau-père, elle se résigna au rôle effacé où on voulait la confiner. On assurait sa nourriture et «son petit train»; «le reste de l’entretien se prenait sur les revenus de Bourbilly». «Elle n’eût osé faire donner un verre de vin à un messager» sans la permission de l’autre. Elle poussait l’abnégation jusqu’à supporter que l’on traitât les enfants de cette créature sur le même pied que les siens propres, «leur apprenant à lire, les peignant et les habillant de ses propres mains». Jamais une plainte ni un signe d’impatience. Tout son temps libre, elle le réservait aux pauvres, pour lesquels elle travaillait sans cesse. Dans une chambre écartée, elle avait organisé une abondante pharmacie; et de toutes parts, pauvres et malades accouraient vers elle.

Cette vertu n’allait pas sans révoltes intérieures d’une nature ardente, plus disposée à dominer qu’à s’humilier. La religion pacifiait tout cela, ramenait dans l’âme et sur les traits du visage la douceur et la sérénité. En 1603, Mme de Chantal s’était fait affilier à la congrégation des Franciscains, «afin de participer aux biens qui se font en icelle». Elle avait obtenu de son beau-père que la messe de fondation de Bourbilly fût transférée à Monthelon, et qu’on la lui dît tous les jours. Pendant le carême, elle se levait de grand matin, montait à cheval, et allait entendre le sermon à Autun, puis, à jeun, remontait à cheval, et passant par de petites rues pour n’être ni vue, ni arrêtée, elle repartait au grand trot pour Monthelon, où elle arrivait à l’heure où le vieillard, qui l’aimait à sa manière et tenait à sa présence, avait coutume de se mettre à table. «Elle se contentait, nous dit sa biographe, d’ouïr la parole de Dieu et la cacher en son cœur, pour la réduire en pratique.» Tant de ferveur, de patience, de courage et d’humble résignation n’allait pas tarder à recevoir leur mystique récompense.

CHAPITRE IV

A L’ÉCOLE DE LA SAINTETÉ

Il était d’usage, à Dijon, que le «corps de ville» fît appel à quelque prédicateur réputé pour prêcher le carême et l’avent. Or, le 3 août 1603, sur proposition du maire, on décida de s’adresser pour l’année suivante à «messire François de Sales, prince-évêque de Genève», «personnage de grande doctrine en la théologie», et dont le renom ne faisait que croître. Celui-ci, en dépit de toutes les difficultés qui semblaient se conjurer pour mettre obstacle à ce dessein, se sentit «l’âme tirée par Dieu» et «secrètement forcé» de répondre à cet appel qui semble «l’avoir fort surpris», et, par une lettre charmante qui nous a été conservée, il accepta de venir prêcher à Dijon, non pas l’avent, mais le prochain carême. L’affaire fut conclue, et, au début du mois de mars 1604, M. de Sales s’acheminait vers la vieille cité bourguignonne.

De son côté, M. Frémyot engageait sa fille à venir à Dijon passer le temps du carême et entendre un orateur dont on disait tant de bien. Mme de Chantal fit agréer ce projet à son terrible beau-père et elle se mit en route avec ses enfants pour la maison paternelle, heureuse de s’y retrouver et, à son insu, marchant vers son destin.

Elle n’arriva que le premier vendredi de carême (5 mars 1604), et, le jour même, elle se rendit à la Sainte-Chapelle pour entendre le sermon. Quand François de Sales monta en chaire, elle «connut, au premier regard qu’elle jeta sur lui»,--on devine avec quel émoi!--«que c’était celui-là même que Dieu lui avait montré pour directeur».

L’évêque de Genève avait trente-six ans. Il était grand, d’aspect robuste, le visage plein, allongé par la barbe, la lèvre fine, prête au sourire, le regard pénétrant et bon, le front haut, puissant, largement découvert. Ce qu’aucun de ses portraits n’a pu rendre, c’est, quand il priait, prêchait ou officiait, l’espèce de splendeur diffuse qui irradiait de tout son être. Sa physionomie offrait un singulier mélange de bonhomie et d’autorité, de finesse enjouée et de gravité, de majesté même. Sa voix avait un charme de douceur incomparable. Son débit grave et un peu lent, la simplicité noble de ses gestes, la souriante familiarité, l’accent intime, la flamme secrète de sa parole, tout cela enlevait, conquérait les cœurs. C’était une âme, une âme sainte, une âme «céleste», qui s’adressait à d’autres âmes, plus humbles, et qui peu à peu les élevait jusqu’à elle. A Paris, où, deux années auparavant, il avait prêché plus de cent fois, il avait connu de grands succès, et la chapelle royale n’avait pu contenir tous les auditeurs. A Dijon, il devait retrouver des triomphes analogues: avec une humilité parfaite il en rapportait tout le mérite, comme tout le fruit, à Dieu.

En cette journée mémorable du 5 mars 1604, quel fut le sujet de son discours? Nous l’ignorons,--car les quatre ou cinq brefs sommaires en latin qui nous ont été conservés sont relatifs à d’autres sermons de ce même carême;--mais nous ne pouvons douter que l’impression produite sur Mme de Chantal ne fût très vive. «J’admirais tout ce qu’il faisait et disait, a-t-elle déclaré, et le regardais comme un ange du Seigneur.» «Tous les jours, elle faisait mettre son siège à l’opposite de la chaire du prédicateur, pour le voir et ouïr plus à souhait.» Et lui, tout absorbé qu’il fût par son sermon, avait bien remarqué cette pieuse auditrice, et reconnu en elle «celle que Dieu lui avait autrefois montrée». Voulant savoir qui elle était, il s’adressa au propre frère de la baronne, l’archevêque de Bourges, avec lequel il avait eu, au sujet de biens ecclésiastiques, conférés par le Roi, une contestation, vite apaisée d’ailleurs: «Dites-moi, je vous supplie, demanda-t-il, quelle est cette jeune dame, _claire-brune_, vêtue en veuve, qui se met à mon opposite au sermon, et qui écoute si attentivement la parole de vérité?»

Il n’allait pas tarder à la connaître de plus près. L’évêque de Genève était descendu chez un ami intime du président Frémyot, M. de Villers, avocat du roi. Il vint souvent dîner chez M. Frémyot et chez son fils. Là, et chez d’autres amis communs, il rencontrait Mme de Chantal qui «le suivait partout, tant qu’elle pouvait». Il se plaisait chez les Frémyot, qui tous lui faisaient fête à qui mieux mieux. Il aimait «d’une affection totalement filiale» le président, dont il admirait et consultait «la belle bibliothèque», et qui, de son côté, «ne pouvait assez hautement louer sa sainte, utile et très agréable conversation». Et surtout il se sentait tout particulièrement attiré vers cette âme, qu’il devinait unique, de jeune femme, sur laquelle il avait sans doute déjà des vues, et qu’il étudiait avec sa perspicacité coutumière. Un jour il lui demanda si elle songeait à se remarier, et sur sa réponse négative: «Eh bien! dit-il, il faudrait mettre à bas l’enseigne.» Innocente coquetterie ou simple habitude mondaine, «elle portait encore certaines parures et gentillesses permises aux dames de qualité après leur second deuil». Dès le lendemain, les «gentillesses» disparurent, au grand contentement de l’évêque. Mais le sacrifice, à son gré, n’avait pas été complet. En dînant, il remarqua encore «des petites dentelles de soie à son attifet de crêpe»: «Madame, observa-t-il, si ces dentelles n’étaient pas là, laisseriez-vous d’être propre?» Le soir même, en se déshabillant, elle les décousit elle-même. Un autre jour, «voyant des glands au cordon de son collet», il lui dit: «Madame, votre collet laisserait-il d’être bien attaché, si cette invention n’était pas au bout du cordon?» Sur-le-champ, elle prit ses ciseaux et coupa les glands. L’épreuve, cette fois, était décisive.

Bien qu’elle «mourût d’envie» de se confier à un aussi saint personnage, elle n’osait le faire à cause des engagements que son autre directeur lui avait fait souscrire. Celui-ci, s’étant absenté quelque temps, de peur qu’elle ne lui échappât, avait placé auprès d’elle, comme surveillante, une de ses filles spirituelles qui avait pour mission de ne la point quitter d’une semelle. Le mercredi saint, Mme de Chantal subit «une si furieuse attaque de tentation» qu’elle dut aller chercher quelque calme auprès de M. de Sales. Elle avait réussi à écarter sa surveillante, et tandis qu’elle découvrait son âme à moitié,--car ses scrupules ne l’abandonnaient pas,--son frère, l’archevêque de Bourges, gardait la porte de la salle, pour que personne ne pût entrer. Scène d’un haut comique dans sa gravité, et que la rieuse Jeanne devait plus tard, j’imagine, conter avec un demi-sourire. De cet entretien «elle sortit tellement rassérénée qu’il lui semblait qu’un ange lui avait parlé». La semaine suivante, elle exprima au pieux évêque son grand désir de recevoir les sacrements par lui. Il y fit, «pour l’éprouver», quelque difficulté; mais enfin il y consentit, «et Dieu lui donna dans cette confession de si grands sentiments et lumières pour le bien et la conduite de sa pénitente, et _sentit loger cette âme si intimement dans la sienne_, que lui-même entrait en profonde considération, ainsi qu’il dit par après». Cependant, elle n’osait pas encore se dégager de son jaloux directeur; et François de Sales, toujours prudent et discret, la rassurait, la calmait, s’accommodant d’un partage qui conciliait tout, et où elle crut tout d’abord «trouver son compte».

Partout où il passait, l’évêque de Genève excitait l’admiration et la gratitude universelles par son ardent, son inlassable amour des âmes. Il se faisait tout à tous. A Dijon, non content de confesser et de prêcher le carême à la Sainte-Chapelle, il avait réuni aux Ursulines les dames pieuses de la ville et il leur faisait des instructions familières sur la vie dévote. Mme de Chantal ne manquait point de s’y rendre. Du premier coup, elle l’avait deviné, aimé et vénéré. «_Dès le commencement_ que j’eus l’honneur de le connaître, a-t-elle dit, je l’admirais comme un oracle, _je l’appelais saint du fond de mon cœur_ et le tenais pour tel.» Et ailleurs: «Son maintien si digne et si saint me touchait à ce point que _je ne pouvais retirer mes yeux de dessus lui_. Ses paroles ne m’édifiaient pas moins: il parlait peu, mais d’une manière si sage, si douce, si propre à satisfaire ceux qui le consultaient, que _je n’estimais aucun bonheur comparable à celui d’être auprès de lui_, d’entendre les paroles de sagesse qui sortaient de sa bouche, et pour cela, comme pour voir la sainteté de ses actions, _je me serais estimée trop heureuse d’être la dernière de ses domestiques_.»

Le jeudi saint, le jeune archevêque de Bourges disait sa première messe; l’évêque de Genève l’assistait, et comme tous les autres prêtres, devait communier de sa main. «Il se mit à genoux au bas du marchepied, et se traîna en cette posture jusqu’à l’endroit du milieu de l’autel pour recevoir la sainte communion avec tant de dévotion, qu’il tira les larmes de tout le peuple. Il semblait rayonner de toute la tête, surtout au moment où le jeune Frémyot, le cœur ému et les yeux en larmes, déposa la sainte hostie sur les lèvres du saint évêque.» Mme de Chantal fut témoin du prodige, qu’elle signala à l’une de ses cousines, et l’on juge de son émotion quand, le même jour, ayant déclaré qu’elle comptait se rendre en pèlerinage à Saint-Claude, elle entendit François de Sales lui proposer de s’y retrouver: elle «sentit une grande joie de cette espérance».

Il quitta Dijon le mardi de Quasimodo. Le peuple «qui était fort content de lui» s’assembla en foule dans la cour de l’abbaye de Saint-Étienne, qu’occupait l’archevêque de Bourges et lui prodigua les témoignages les plus touchants de la plus respectueuse gratitude. On ne voulait pas le laisser partir; on sollicitait sa bénédiction; on proposait même de le porter à bras d’hommes jusqu’à Annecy. Le maire et les échevins vinrent le remercier de sa peine et de son zèle, et lui offrirent divers beaux présents, qu’il refusa, «ayant fait vœu contraire». «Je ne veux que vos cœurs», protestait-il. Il les emportait avec lui. «Je ne rencontrai jamais, écrivait-il un peu plus tard, un si bon et si gracieux peuple, ni si doux à recevoir les saintes impressions.» La voiture put enfin s’ébranler. On le reconduisit avec honneur jusqu’à Saint-Jean de Losne.

La veille, il était venu faire ses adieux à la famille du président Frémyot. «Madame, dit-il à Jeanne de Chantal, Dieu me force de vous parler en confiance. Sa bonté me fait cette grâce que, dès que j’ai le visage tourné du côté de l’autel pour célébrer la sainte messe, je n’ai plus de pensées de distraction; _mais depuis quelque temps vous me venez toujours autour de l’esprit, non pas pour me distraire, ains pour me plus attacher à Dieu_; je ne sais ce qu’il me veut faire entendre par là.» Et au premier relais, il lui envoya ce court billet: «Dieu, ce me semble, m’a donné à vous. Je m’en assure toutes les heures plus fort. C’est tout ce que je vous puis dire; recommandez-moi à votre bon ange.» Le pacte d’amitié mystique était scellé entre eux.

La veille de la Pentecôte, Mme de Chantal fut prise d’une mortelle angoisse: pour suivre la volonté de Dieu, devait-elle «se ranger totalement sous la conduite du saint Évêque», ou bien revenir à son ancien directeur? De guerre lasse, elle fait appel à son confesseur, le Père de Villars, recteur des Jésuites, «homme profond en science, et d’une éminente piété et religion», lequel lui affirme «avec des sentiments de Dieu extraordinaires» que sans hésitation possible elle devait accepter la direction de Monseigneur de Genève. Rassurée par ces discours, elle fut bientôt reprise de scrupules. Son premier directeur était revenu: sans la blâmer de ce qu’elle avait fait, et même en l’autorisant à écrire à François de Sales, il insistait sur la nécessité d’un directeur unique et la pressait de renouveler ses vœux. Le saint évêque, comme s’il hésitait un peu à contracter les derniers engagements, à moins que ce ne fût par discrétion, prudence, désir de ne rien brusquer et de mieux connaître la vraie volonté divine, le saint évêque écrivait de fort belles lettres, charmantes et affectueuses, demandant le nom et l’âge des enfants «qu’il tient pour siens devant Dieu», mais se tenant dans les généralités, ne disant ni oui ni non, et se gardant bien de trancher dans le vif. Enfin il déclara qu’il fallait se revoir, d’abord à Thonon, puis à Saint-Claude, où sa mère avait fait vœu de se rendre en pèlerinage. Jeanne de Chantal n’eut que le temps d’aller à Fontaine-lez-Dijon prier saint Bernard, pour lequel elle avait une dévotion particulière et, rassérénée par le souvenir d’une vision qu’elle avait eue naguère, accompagnée de la présidente Brulart et de l’abbesse du Puy d’Orbe, elle partit pour Saint-Claude «avec une grande allégresse intérieure».

Elle arriva le 21 août dans la charmante petite ville qu’encadre de façon si pittoresque tout un cirque de verdoyantes montagnes. François de Sales, de son côté, y arrivait avec sa mère, Mme de Boisy, et sa jeune sœur, Jeanne de Sales. Les salutations et présentations faites, l’évêque laisse les quatre autres femmes ensemble et, prenant Jeanne de Chantal à part, «il lui fait raconter tout ce qui s’était passé en elle, ce qu’elle fit avec une si grande clarté, simplicité et candeur, qu’elle n’oublia rien». Lui écoute attentivement, mais ne répond rien, et ils se séparent. Le lendemain matin, il va la trouver. «Il paraissait tout las et abattu: «Asseyons-nous, lui dit-il, _je suis tout las et n’ai point dormi, j’ai travaillé toute la nuit à votre affaire_. Il est fort vrai que c’est la volonté de Dieu que je me charge de votre conduite spirituelle, et que vous suiviez mes avis.» Un instant de silence; puis, levant les yeux au ciel: «Madame, vous le dirai-je? Il le faut dire, puisque c’est la volonté de Dieu. Tous ces quatre vœux précédents ne valent rien qu’à détruire la paix d’une conscience. Ne vous étonnez pas si j’ai tant retardé à vous donner une résolution: je voulais bien connaître la volonté de Dieu, et qu’il n’y eût rien de fait en cette affaire que ce que sa main ferait.»--«J’écoutais, a dit Jeanne, le saint prélat, comme si une voix du ciel m’eût parlé; _il semblait être dans un ravissement, tant il était recueilli, et allait quérir ses paroles l’une après l’autre, comme ayant peine à parler._» Le même jour, à la messe, tandis qu’elle renouvelait ses vœux d’obéissance, de pauvreté et de chasteté, lui-même, «élevant le très saint sacrement de l’autel, à la vue de la divine Majesté, de la très sainte Vierge Notre-Dame, de son bon ange, et de celui de ladite Jeanne-Françoise Frémyot, sa très chère fille, et de toute la cour céleste», «réitérait et confirmait son vœu solennel de perpétuelle chasteté», et il «promettait de conduire, aider, servir et avancer ladite Jeanne-Françoise Frémyot, sa fille, le plus soigneusement, fidèlement et saintement qu’il saurait en l’amour de Dieu et perfection de son âme». Et il remettait à sa fille spirituelle l’acte écrit qu’enregistraient ces déclarations solennelles. Le même jour, elle commençait sa confession générale, qui fut terminée le 25. Il lui donna une règle de vie; et le 28, elle retournait à Dijon, heureuse d’être enfin affranchie de cette «captivité intérieure» où son âme était tenue jusqu’alors.

Rentrée à Dijon, elle s’empresse d’aller en pèlerinage à l’église de Notre-Dame de l’Étang où, quelques mois auparavant, elle avait accompagné François de Sales, et, «en présence de la glorieuse Vierge Marie», elle y renouvelle ses vœux, et en dresse l’acte qu’elle signe de son sang sur l’autel. Ses troubles étaient revenus: inquiétude au sujet de son premier directeur, «tentations de la foi». Il fallut que l’évêque de Genève lui écrivît une longue et admirable lettre pour la rassurer, la prémunir et la calmer. Ce tendre et ce doux n’est point un directeur «mollet»: il libère, mais il mortifie: «Il sera bon d’appliquer quelquefois cinquante ou soixante coups de discipline, ou trente, selon que vous serez disposée. C’est grand cas comme cette recette s’est trouvée bonne en une âme que je connais... Mais de ce troisième remède, il en faut user modérément, et selon le profit que vous en verrez réussir par l’expérience de quelques jours.» Et il entre dans le détail des exercices de piété, des devoirs quotidiens, des règles à suivre pour l’éducation des enfants. Mais si rigoureuse que puisse, tout au fond, nous paraître sa direction, elle n’est point rude, inhumaine et contraignante; elle est toute parfumée de tendresse. Sa grande règle, qu’il écrit «en grosses lettres» est la suivante: «_Il faut tout faire par amour et rien par force; il faut plus aimer l’obéissance que craindre la désobéissance._» Et pour apaiser tous les scrupules de sa pénitente, écoutez de quel ton il lui parle et l’encourage: «Ma très chère sœur, sachez que dès le commencement que vous conférâtes avec moi de votre intérieur, Dieu me donna un grand amour de votre esprit. Quand vous vous déclarâtes à moi plus particulièrement, ce fut un lien admirable à mon âme _pour chérir de plus en plus la vôtre_, ce qui me fit vous écrire que Dieu m’avait donné à vous, ne croyant pas _qu’il se pût plus rien ajouter à l’affection que je sentais en mon esprit_, et surtout en priant Dieu pour vous... Chaque affection a sa particulière différence d’avec les autres. _Celle que je vous ai a une certaine particularité qui me console infiniment_, et, pour dire tout, qui m’est extrêmement profitable... _Je n’en voulais pas tant dire, mais un mot tire l’autre_, et puis je pense que vous le ménagerez bien.» Et à propos de l’Église qui «ne nous enseigne point de prier pour nous en particulier, mais toujours pour nous et nos frères chrétiens»: «Il ne m’était jamais arrivé, dit-il, sous cette forme de pensée générale, de porter mon esprit à aucune personne particulière: depuis que je suis sorti de Dijon, sous cette parole de _nous_, plusieurs personnes qui se sont recommandées à moi me viennent en mémoire; _mais vous, presque ordinairement la première_, et quand ce n’est pas la première, _qui est rarement, c’est la dernière pour m’y arrêter davantage_. Se peut-il dire que cela? Mais, à l’honneur de Dieu, que ceci ne se communique point à personne; _car j’en dis un petit trop, quoiqu’avec toute vérité et pureté_.»