Sainte Jeanne de Chantal

Part 2

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Celle-ci ne s’était point mariée pour prendre sur elle «tout le soin de sa maison». Elle était jeune, aimable et aimée, un peu insouciante peut-être, et, comme il était naturel, elle aurait voulu jouir un peu de sa jeunesse et de la vie. L’administration d’une maison «où il n’y avait pas peu de besogne» n’était point son fait. «_Elle y eut une extrême répugnance_, car elle n’avait jamais su ce que c’était que soucis, sinon par ouï-dire; et _il lui fâchait extrêmement de sacrifier sa liberté innocente_ aux tracas embarrassants du soin d’un ménage.» Mais on ne résiste pas aux tendres et sages exhortations d’un mari dont on veut mériter la confiance. Christophe de Chantal allégua l’exemple de sa propre mère. C’était une sainte femme, ménagère accomplie, qui avait dû avoir quelque mérite à vivre en bonne intelligence avec son violent et capricieux mari: l’héroïsme chrétien avec lequel elle avait supporté et longtemps dissimulé les atroces douleurs d’un cancer au sein semble un chapitre de la vie des martyrs. La jeune femme était une âme de la même famille. Elle «fut si touchée du récit de la vertu de cette belle-mère, que, dans le regret de n’avoir pas joui de sa conduite et de sa douce présence, elle se résolut, dès ce jour-là même, de se rendre son imitatrice, et, sans plus disputer, se chargea des affaires et des soins de la maison».

Et avec cette générosité, cette fermeté de décision qui la caractérisent, elle se met aussitôt à l’œuvre, «ceignant ses reins de force et fortifiant son bras». Tous les matins elle fait dire la messe à la chapelle du château, et, le dimanche, pour l’édification du voisinage, elle se rend à la paroisse, bien qu’elle soit éloignée d’une demi-lieue: elle veille à ce que tous les gens de sa maison assistent, autant que possible, à l’office matinal; la prière du matin et du soir est faite en commun; elle-même se charge des instructions pour les domestiques. Elle proscrit ou brûle tous les «mauvais livres» qu’elle a trouvés à Bourbilly, et fait sa lecture habituelle de la _Vie des Saints_ ou des _Annales de France_. Levée tous les jours de grand matin, elle a vaqué aux soins du ménage, donné ses ordres, envoyé ses gens au travail quand se lève M. de Chantal «qui aime fort à dormir la grasse matinée». Elle a l’œil à tout, visite à cheval les fermes les plus éloignées, dirige et surveille tout, travaux et serviteurs, se fait rendre des comptes minutieux, prêchant d’exemple, jamais inactive, à l’ordinaire cousant ou filant parmi ses domestiques, toujours vêtue de laine, sauf quand quelque visite ou réception lui donnait l’occasion de revêtir ses beaux atours de jeune mariée. Au bout de quelque temps de ce régime, les créanciers étaient payés, le domaine avait repris son ancienne valeur, et la ruche laborieuse redevenait la belle ruche d’autrefois, féconde en miel et en bonnes œuvres.

Cette exemplaire vertu chrétienne n’était point une vertu morose. On recevait, on chassait à Bourbilly. La jeune châtelaine savait se faire obéir, mais elle savait encore mieux se faire aimer. «Elle n’était point crieuse, ni maussade parmi ses domestiques»: en dix-huit ans, «elle n’a presque point changé de serviteurs ni de servantes, excepté deux qu’elle congédia pour ne les pouvoir faire amender». Il n’est pas vrai, comme on se l’imagine dans nos fausses démocraties, que les humbles n’aiment point l’autorité. Le peuple aime à être bien commandé; il déteste l’anarchie et le caprice; il n’a que du mépris pour ceux qui flattent ses bas instincts; il est tout naturellement l’ami d’une règle intelligente et qui se tempère de bonté. Comme tous ceux qui ont l’âme d’un vrai chef, Jeanne de Chantal savait, par sa fermeté, sa netteté d’esprit et sa douceur, se concilier les volontés les plus rebelles. On l’aimait pour son entrain, sa gaîté, sa haute raison souriante et bonne. Rien en elle de compassé, de figé, de tendu. Elle n’avait point, avec l’âge, dépouillé sa grâce mutine d’enfant espiègle «à toute folie», et son profond sentiment du devoir s’accommodait fort bien des vifs élans d’une verve malicieuse et parfois bien ingénieusement spirituelle. Écoutez-la longtemps après conter à ses religieuses, avec un sourire encore amusé, comment elle s’y prenait pour faire lever M. de Chantal: «Lorsqu’il commençait d’être tard, et que j’étais revenue dans la chambre, y faisant assez de bruit pour l’éveiller, afin qu’on dît la messe à la chapelle pour faire après les affaires qui restaient, l’impatience me venait. J’allais tirer les rideaux du lit en lui criant qu’il était tard, qu’il se levât, que le chapelain allait commencer la messe; enfin, je prenais une bougie allumée et la lui mettais sous les yeux et le tourmentais tant qu’enfin je le faisais quitter son sommeil et sortir du lit.»

Une autre fois, en l’absence de son mari, elle reçoit la visite d’un ami de ce dernier, qui depuis longtemps lui faisait la cour. Le soir arrive; l’ami ne s’en va pas et pousse sa pointe. Sans s’effaroucher, la fine baronne s’excuse de ne pouvoir lui tenir compagnie; elle lui dit «qu’il fallait qu’elle allât pour quelque affaire chez une demoiselle sa voisine, qu’elle laissait des gens au logis pour le servir ce soir-là et là-dessus monte à cheval pour aller coucher ailleurs». Grande confusion du galant qui repart aussitôt.--La voyez-vous, à ce souvenir, rire encore sous cape? Je vous dis qu’il y avait en Jeanne de Chantal quelque chose de l’Elmire de Molière. Il n’y a qu’une Française pour être ainsi vertueuse, avec tant d’esprit, de finesse et d’à propos.

Dans cette vie si active et si remplie, les grands devoirs chrétiens de la charité occupent une place privilégiée. Je ne sais rien de plus touchant que l’amour de Mme de Chantal pour les pauvres, sa sollicitude toute maternelle pour les souffrants et les déshérités de la vie. Elle est vraiment la providence de ce coin de terre où Dieu l’a appelée à vivre. Visites multipliées aux malades, soins donnés à tous ceux qui souffrent, soins minutieux et qui ne craignent pas de descendre aux plus répugnants détails, aumônes, distribution de vivres et de remèdes, et ces mille prévenances délicates, ces paroles gracieuses et compatissantes, ces jolis gestes de l’âme qui sont un don de toute la personne, et qui, plus que tout le reste, vont au cœur des humbles, la châtelaine de Bourbilly se dépense sans compter pour soulager les misères autour d’elle. «Il y avait plaisir, disait-on, à être malade, pour avoir les visites de la sainte baronne.» Un soir, on l’appelle auprès d’une femme en couches, dont l’état semble désespéré. Elle accourt, passe une partie de la nuit auprès de la malade, à laquelle elle prodigue ses soins. Enfin, elle consent à se retirer pour prendre un peu de repos. Peu après son départ, un mieux sensible se produit, et l’accouchement a lieu comme par miracle. Transporté de joie, le père, en sortant, aperçoit par terre, à sa porte, à genoux et en prières, la baronne qu’on croyait partie.

En ces temps de guerres civiles, la misère était grande dans les campagnes françaises. Il suffisait d’un hiver rigoureux, d’une mauvaise récolte pour plonger dans la désolation toute une province. En ces occurrences la charité de Mme de Chantal opérait des prodiges. Dans une grande chambre du château où elle avait fait dresser des lits, elle recueillait les malades, les jeunes mères avec leurs nouveau-nés. A leurs familles, aux pauvres honteux elle faisait porter secrètement du pain tous les jours. Elle faisait construire un très vaste «four des pauvres» qu’on chauffait quatre fois par semaine. Chaque jour, à tous ceux qui se présentaient, elle distribuait elle-même du potage et du pain, remplissant les écuelles, puisant dans les corbeilles, renvoyant chacun avec une bonne parole. De six ou sept lieues à la ronde, les pauvres accouraient. On les faisait entrer par une porte et sortir par l’autre. Souvent quelques-uns, leur aumône reçue, faisaient le tour du château, puis revenaient. Elle s’en apercevait, souriait sans doute, mais ne disait rien, songeant qu’elle était elle aussi une mendiante spirituelle, et que Dieu ne la repoussait pas. A deux reprises, la provision de grains étant sur le point d’être épuisée, «elle se confia à Dieu, lequel pourvut à son besoin, et la farine de froment et le peu de seigle furent multipliés six mois durant que la famine continua». Mais elle, par humilité, déclarait «qu’elle avait toujours attribué cette grâce à la grande vertu et dévotion d’une sienne servante, nommée dame Jeanne, aux prières de laquelle elle se confiait grandement».

La vraie charité chrétienne ne va pas sans une extrême indulgence à l’égard des faiblesses humaines. Mme de Chantal s’ingéniait de mille manières à tempérer les sévérités de son mari et presque toujours elle obtenait gain de cause: «Si je suis trop prompt, lui disait-il, vous êtes trop charitable.» Elle faisait sortir la nuit de leur humide prison les paysans que le baron y avait fait enfermer, et les envoyait coucher dans un lit; «et le lendemain, de grand matin, pour ne pas déplaire à son mari, elle remettait le prisonnier dans la prison, et en allant donner le bonjour à M. de Chantal, elle lui demandait si aimablement congé d’ouvrir à ces pauvres gens, et les mettre en liberté, que quasi toujours elle l’obtenait.» Toujours un peu de malice et d’espièglerie mêlées à la plus active bonté.

Les deux époux avaient l’un pour l’autre la plus vive, la plus confiante tendresse. Mme de Chantal s’est reproché plus tard, d’«oublier ses dévotions» quand son mari était auprès d’elle, et de «faire quasi aboutir toutes ses pensées et ses prières pour la conservation et retour de M. de Chantal». Peut-être y a-t-il là quelque excès de scrupule rétrospectif. Il semble bien que, durant tout le temps de son mariage, avec ce parfait équilibre d’âme qu’elle portait en toutes choses, elle ait su fort bien concilier ses devoirs de très pieuse chrétienne et ses devoirs d’épouse, de maîtresse de maison et même de femme du monde, et qu’elle n’ait pas eu à souffrir d’une sorte de conflit intérieur. Mais il paraît certain aussi que, quand Chantal était absent, il se faisait en elle comme une grande recrudescence de piété. «Dès que je ne voyais pas M. de Chantal, disait-elle, je sentais en mon cœur de grands attraits d’être toute à Dieu.» Et le malicieux Bussy écrit de son côté: «Quand M. de Chantal était à l’armée ou à la cour, elle donnait tout à Dieu; quand il retournait auprès d’elle, elle se donnait toute à lui.»

Le baron Christophe était souvent absent. A peine marié depuis trois mois, il avait dû reprendre son service auprès du roi Henri et partager sa vie guerrière. Quand le roi entra à Dijon, il faisait partie de son escorte. Quelques jours après, au combat de Fontaine-Française, sa très brillante conduite lui valut les chaudes félicitations d’Henri IV. Il avait été blessé, mais fut vite rétabli, et il assista, sans doute avec sa femme, à la triomphale entrée du Béarnais victorieux dans la vieille cité bourguignonne et à l’émouvante réception du président Frémyot. Une belle carrière s’ouvrait devant lui. Il la suivit quelque temps, peut-être avec l’espoir de conquérir le bâton de maréchal. Mais en 1600, pour des raisons restées obscures, il prend le parti de se retirer définitivement dans son château de Bourbilly. Comme il était poète, il fit «une chanson d’adieu aux dames de la cour». La mère de Chaugy qui l’a vue nous assure qu’«il protestait au dernier couplet que la seule pensée des vertus de sa chère moitié gravait dans son âme le mépris des vanités et grandeurs de la cour». Peut-être «les tendresses extraordinaires» qu’il avait pour sa femme et une préoccupation religieuse croissante suffisent-elles à expliquer cette retraite prématurée qui dut profondément réjouir Mme de Chantal, toujours tremblante pour la vie d’un époux très cher. Elle ne se doutait pas des tristesses qui allaient suivre.

Si heureuse qu’elle eût été d’ailleurs, la douleur ne lui était point chose étrangère. Peu après son mariage, elle avait perdu presque subitement sa sœur Marguerite qu’elle aimait tendrement, et dont le mari, grièvement blessé à Fontaine-Française, ne tarda pas à la suivre. Ses deux premiers enfants moururent en bas âge, et quand on la connaît un peu, on n’a pas de peine à imaginer son profond chagrin. Quatre autres enfants, un fils et trois filles, lui naquirent, et ses joies maternelles furent une diversion aux soucis que lui causaient les fréquents départs de son mari. Quand celui-ci lui revint, à l’automne de l’année 1600, il était fort malade: il passa cinq ou six mois au lit ou à la chambre. Éplorée, inquiète et faisant pourtant bon visage, sa femme lui prodigua les soins les plus tendres. «Elle passait, nous dit Bussy, les jours au chevet de son lit et les nuits à la chapelle.» Des pensées funèbres se présentaient souvent à l’esprit du malade. «Il voulait qu’ils se fissent une promesse réciproque, que le premier libre par la mort de l’autre consacrât le reste de ses jours au service de Dieu.» Mais elle «ne pouvait ouïr parler de division, et détournait ce propos de mort, dès qu’il était entamé.»

Enfin, ce terrible hiver de famine et de maladie passé, M. de Chantal se rétablit à vue d’œil. La vie ordinaire de réunions et de chasses reprenait son cours. La baronne, heureuse d’avoir son mari tout à elle, revenait à la joie: un quatrième enfant, une fille, lui était née. Elle était encore au lit, n’étant accouchée que depuis quinze jours, quand on lui annonce que, dans un accident de chasse, son mari a été blessé à la cuisse. «Ah! dit-elle, on me dore la pilule.» Elle se lève précipitamment, et accourt auprès du blessé. «Ma mie, lui dit-il, l’arrêt du ciel est juste; il le faut aimer, il faut mourir.--Non, non, dit-elle, il faut chercher guérison.--Ce sera en vain», dit le malade. _Elle voulut dire quelques paroles sur l’imprudence de celui qui avait fait ce funeste coup_: «Ah! lui dit le malade! honorons la céleste Providence, regardons ce coup de plus haut!» Et il se confesse, rappelle au sentiment du devoir chrétien l’imprudent qui, désespéré, voulait se tuer, et auquel il pardonne généreusement, réconfortant sa femme, l’exhortant au pardon et à la résignation. La douleur de la malheureuse baronne était si grande «qu’elle ne put jamais faire venir son cœur jusqu’à prononcer le _oui_ de cette résignation, mais se dérobait de la chambre du malade, et allait crier tout haut en certain lieu écarté: «Seigneur, prenez tout ce que j’ai au monde, parents, biens et enfants, mais laissez-moi ce cher époux que vous m’avez donné.» Tout fut inutile: la blessure était grave; elle fut peut-être mal soignée par des médecins que troublaient et intimidaient les objurgations passionnées de Mme de Chantal. La plaie s’infecta et au bout de huit jours, le baron Christophe mourait, «avec une fermeté, dit Bussy, et une résignation aux volontés de Dieu dignes du mari d’une sainte». Il avait trente-cinq ans: il n’avait été marié que huit ans.

CHAPITRE III

UNE VEUVE CHRÉTIENNE

Le désespoir de la pauvre veuve fut terrible. Elle avait vingt-huit ans; elle avait été parfaitement heureuse, et elle aimait de toute son âme ardente et profonde ce charmant, ce délicieux mari qu’avait été Chantal. «Elle rendit, nous dit-on, les devoirs funèbres à son cher défunt avec beaucoup d’honneur et de courage, mais avec des déluges de larmes incomparables.» Elle dut aller jusqu’au fond de cet abîme de douleur qui est la réalité tragique de la sombre destinée humaine. «Elle passait, écrit Bussy, les nuits à genoux à prier et à pleurer, de sorte qu’on fut obligé de veiller pour la faire au moins tenir au lit.» Au bout de trois ou quatre mois, «elle était devenue comme un squelette», et l’on commençait à craindre pour sa vie.

Elle était dans un état de trouble profond. En la frappant, Dieu lui avait fait violemment sentir tout le «néant de cette vie» et lui avait inspiré, ou plutôt avait réveillé en elle le désir, déjà ancien, de se consacrer toute à lui. Elle fait vœu de chasteté, et d’abord se contente de «vivre chrétiennement dans sa viduité en élevant vertueusement ses enfants». Mais bientôt elle est en proie à des tentations si violentes,--tentations qui n’avaient pas attendu son veuvage pour se manifester, mais dont la vraie nature nous échappe[2],--que, «dans la fureur de cette tempête», elle fut sur le point de périr et «se dessécha» d’une manière pitoyable. En même temps, elle éprouvait pour le service de Dieu un tel attrait que, dit-elle, «j’eusse voulu quitter tout et m’en aller dans un désert pour le faire plus entièrement et parfaitement, et hors de tous les obstacles extérieurs, et je crois que _si le lien de mes quatre petits enfants ne m’eût retenue_ par obligation de conscience, _je m’en fusse enfuie_, inconnue, dans la Terre Sainte, pour y finir mes jours.» Elle avait un immense désir de connaître la volonté de Dieu et de la suivre, et ce désir, qui s’exhalait «par une certaine clameur intérieure», la «consumait et dévorait au dedans». Les tentations redoublaient, rendues plus intolérables encore par l’attrait divin qui les accompagnait. Et dans cette crise redoutable où les sentiments les plus divers, exaspérés par la douleur, se livraient un mortel assaut, elle languissait, maudissant les visites, se plaignant qu’«on ne la laissât pas pleurer à son aise, et qu’en croyant la soulager, on la martyrisât», ayant pour unique plaisir «de s’aller promener seule dans un petit bois, pour répandre à souhait son cœur et ses larmes devant Dieu».

[2] Il semble pourtant qu’il s’agit surtout de tentations contre la foi, si du moins nous interprétons bien quelques mots d’elle, que nous rapporte la mère de Chaugy (_Mémoires_, p. 55). Plus tard, après le départ de saint François de Sales, elle est «saisie d’une nouvelle tempête et affliction d’esprit». «Je souffrais, dit-elle, ce me semble, un martyre qui dura environ trente-six heures, durant lesquelles je ne pris ni sommeil ni nourriture, et dans le susdit temps, je fus délivrée de toutes mes autres tentations, et _avais une grande clarté aux choses de la sainte foi: je m’en émerveillais, car c’était ma plus grande peine_.»--A la mère de Blonay, elle déclara un jour (_Mémoires_, p. 445) «qu’elle avait été attaquée de toute sorte de tentations, excepté de celles contre la pureté».

Aux ardentes prières, aux actes de la piété la plus fervente, elle joint tous les scrupules et toutes les rigueurs de l’ascétisme chrétien. Elle distribue aux pauvres et aux églises les vêtements de son mari et les siens propres, congédie «avec d’honnêtes récompenses» la plupart de ses serviteurs, se réduit au train de vie le plus modeste, s’interdit toute distraction, consacrant tout son temps à la prière, à la lecture et aux bonnes œuvres. Elle jeûne, se donne la discipline, se couvre d’un cilice. Et quoiqu’elle «n’eût jamais ouï parler de directeur, de maître spirituel», voilà qu’elle est prise d’un intense désir d’en posséder un, «parlant à Dieu comme si elle l’eût vu de ses yeux corporels», le conjurant de «lui donner un homme qui fût vraiment saint». «Je vous promets et jure en votre face, s’écriait-elle, que je ferai tout ce qu’il me dira de votre part.»

Or, un jour qu’elle «allait aux champs, à cheval, priant toujours Notre-Seigneur au fond de son cœur de lui montrer ce guide fidèle qui la devait conduire à lui, passant par un grand chemin au-dessous d’un pré, dans une belle et grande plaine, elle vit, tout à coup, au bas d’une petite colline, non guère loin d’elle, un homme de la vraie taille et ressemblance de notre Bienheureux Père François de Sales, évêque de Genève, vêtu d’une soutane noire, du rochet et le bonnet en tête, tout comme il était la première fois qu’elle le vit dans Dijon.» Et en même temps qu’elle se sentait l’âme inondée de joie et de certitude, elle entendit une voix qui lui disait: «Voilà l’homme bien-aimé de Dieu et des hommes, entre les mains duquel tu dois reposer ta conscience.» La vision, «disparue aux yeux du corps», resta si présente aux yeux de son âme que, trente-cinq ans après, elle déclarait la retrouver en elle-même, aussi nette, aussi vivante qu’au premier jour.

D’autres visions suivirent. Un jour, dans l’église de Monthelon, il lui fut révélé «que l’amour céleste voulait consumer en elle tout ce qui lui était propre, et qu’elle aurait des travaux intérieurs et extérieurs en grand nombre». «Une autre fois, écrit-elle, dans la chapelle de Bourbilly, Dieu me montra une troupe innombrable de filles et de veuves qui venaient à moi et m’environnaient, et il me fut dit: «Mon vrai serviteur et vous, aurez cette génération: ce me sera une troupe élue, mais je veux qu’elle soit sainte.» Le sens de tous ces appels lui échappait; et les tentations continuant toujours, «elle flottait de la joie à la douleur»; elle déclarait plus tard «que jamais elle n’aurait soupçonné qu’on pût à la fois être si heureuse et tant souffrir».

Et vers le temps où Mme de Chantal avait eu la vision anticipée de celui qui allait être son guide spirituel, voici que Dieu, écrit la mère de Chaugy, «découvrait à notre Bienheureux Père, en un ravissement, dans la chapelle du château de Sales, les principes de notre Congrégation, et lui fit voir en esprit celle qu’il avait choisie pour première pierre fondamentale d’icelle». Quand pour la première fois les deux saints se virent, ils se reconnurent.

La première année de veuvage étant expirée, M. Frémyot, pour donner quelque diversion à la douleur de sa fille, la fit venir auprès de lui à Dijon. Là, bien des larmes furent encore versées: Mme de Chantal n’osait pas révéler à son père,--qu’elle aimait pourtant tendrement, mais dont elle redoutait peut-être le rude bon sens autoritaire et l’inexpérience mystique,--le véritable état de son âme, son aversion du monde et son ardent désir d’être toute à Dieu. Dans les familles les plus unies, les représentants de deux générations successives ont bien rarement pensé et senti de la même manière. Dans son impatience d’une direction spirituelle, Mme de Chantal se mit alors entre les mains d’un religieux «docte et vertueux», mais farouchement étroit, dur et despotique, peu expert au maniement des âmes. «Il chargea son esprit de quantité de prières, méditations, spéculations, actions, méthodes, pratiques et observances diverses, de considérations et ratiocinations extrêmement laborieuses. Il lui ordonna aussi des prières au milieu de la nuit, des jeûnes, disciplines et autres macérations en quantité.» Chose plus bizarre peut-être encore, il «l’attacha à sa direction par quatre vœux: le premier, qu’elle lui obéirait; le second, qu’elle ne le changerait jamais; le troisième, de lui garder la fidélité du secret en ce qu’il lui dirait; le quatrième, de ne conférer de son intérieur qu’avec lui». Victime obéissante, la pauvre veuve n’éprouvait que déception et dégoût; elle «voyait clairement que ce n’était pas celui qui lui avait été montré»; mais elle se soumettait docilement à tout, attribuant ses répugnances à «son peu de vertu». Deux ans et quelques mois elle subit cet absurde «martyre»; son âme «comme empigée», abreuvée d’amertume et d’inquiétude, se débattait dans l’obscurité et la contrainte.