Sainte Jeanne de Chantal

Part 7

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Telle était aussi la persuasion intime de la mère de Chantal, qui, pendant ces premières années de vie religieuse, fut très souvent malade. François de Sales estimait que cet état était particulièrement favorable à «la sainteté, à laquelle, disait-il, les tribulations et maladies sont fort propres pour donner de l’avancement, à cause de tant de solides résignations qu’il faut faire ès mains de Notre-Seigneur». A ces progrès spirituels il travaillait lui-même, par ses entretiens, ses conseils, ses exhortations, par tout le minutieux détail d’une direction très vigilante et, à l’ordinaire, très tendre, mais qui, lorsqu’il le fallait, savait être sévère. Un jour, pour un acte de désobéissance, ou plutôt de faiblesse qui peut nous sembler bien insignifiant,--il s’agissait de quelques pièces d’or réservées pour les pauvres, et que la mère de Chantal avait autorisé ses religieuses à utiliser pour l’ornement de la chapelle,--il lui exprima son déplaisir «d’une façon grave et d’une voix puissante», et la laissa pleurer longuement avant de la consoler. Cette âme lui était si chère, qu’il la voulait parfaite. Le plus souvent possible il va voir «sa toute chère fille», s’intéresse à tous les menus faits de sa vie, la console et la réconforte quand meurt son père ou quand elle s’inquiète trop vivement de son fils. Quand il ne peut aller la voir, il lui écrit de courts billets, tout parfumés de la plus chaude et de la plus pure tendresse: «Bonsoir, la fille de mon cœur, ou plutôt ma fille et mon cœur...» «Bonsoir, mon cher courage, mon enfant. Oui, ma fille, vous êtes le courage de mon cœur et le cœur de mon courage en ce doux et triomphant Sauveur qui l’a ainsi voulu...» A la lettre, ils n’ont qu’un seul cœur, qu’une seule âme, toute consumée de l’amour divin.

Au bout d’un an, le 6 juin, fête de saint Claude, fut fixé pour la profession. Saint François de Sales régla tous les détails de la cérémonie. Une grave question fut celle du voile. La mère de Chantal proposa un voile blanc doublé d’un voile noir, puis un voile de crêpe: l’évêque trouva cela «trop délicat et trop riche» et choisit l’étamine. Comme on n’avait pas de quoi acheter des voiles neufs, on en tailla dans une ancienne robe de la mère de Chantal. On ajusta l’un des voiles sur la tête de la mère de Bréchard, et, entre plusieurs «façons», François de Sales adopta «la plus simple et moins façonnée»; lui-même, «prenant des ciseaux, arrondit le voile par derrière comme il est à présent». Après quoi, l’on procéda à l’ornement de l’autel, qui fut des plus modestes: de simples draps blancs sur lesquels on avait piqué de petits bouquets de fleurs rustiques servaient de tapisseries.

Le matin du 6 juin, l’évêque vint confesser ses trois chères filles et leur adresser ses exhortations paternelles. «Son visage était en feu. On voyait reluire sur sa belle figure une suave joie mêlée d’une majestueuse gravité tout extraordinaire.» La mère de Chantal, sa confession faite, renouvelle ses vœux en ces termes: «Je renouvelle et reconfirme mes vœux de perpétuelle chasteté et obéissance à votre divine Majesté, en la personne de Messire François de Sales, votre bien-aimé et très digne évêque de Genève, mon unique Seigneur et très cher Père en ce monde. Mon Dieu, mon Sauveur, je m’abandonne très irrévocablement et sans réserve à votre divine Majesté, en la présence de Messire François et m’employez à tout ce qu’il vous plaira, par l’entremise de ce grand Père de mon âme que vous m’avez donné, et m’octroyez la grâce de parfait amour à l’obéissance.» Après l’évangile, saint François de Sales, en habits pontificaux, monte en chaire et prononce une touchante allocution: «Nous verrons, dit-il, que ces trois petites âmes que la Providence de Dieu a semées dans ce petit coin de terre, se multiplieront sans nombre, et que la miséricorde divine les bénira d’une grande prospérité et sera glorifiée en elles.» Assises par terre dans le sanctuaire, les trois religieuses écoutent la parole sacrée avec un ravissement qui se peint sur leur visage. Puis, elles s’agenouillent sur le marchepied de l’autel; on chante le _Veni Creator_, et les cérémonies de la profession commencent.

Les cérémonies rituelles, saint François de Sales les a acceptées, mais en les adaptant à son dessein particulier, à la grande pensée d’amour qui est son génie même; il a rédigé lui-même les prières. Il prie d’abord un moment; puis les trois religieuses, successivement, les mains étendues, d’une voix grave et tremblante d’émotion, prononcent l’acte de profession. Après quoi, elles s’agenouillent aux pieds du saint évêque qui leur met au cou une petite croix d’argent et qui, dépliant les voiles, les dispose sur leurs têtes, en disant: «Ceci vous sera un voile sur vos yeux, contre tous les regards des hommes, et un signe sacré, afin que vous ne receviez jamais aucun signe d’amour que celui de Jésus-Christ.»

Puis, toutes trois se courbent le visage contre terre; on les recouvre d’un drap de mort: on prononce sur elles les douloureuses paroles de Job; et tandis que l’assistance récite le _De profundis_, l’évêque les asperge d’eau bénite comme il ferait d’un cadavre. Elles se relèvent alors; et tandis que des chants joyeux se font entendre, François de Sales place dans leurs mains un crucifix. «Mon bien-aimé est tout mien, dit la mère de Chantal, et je suis toute sienne. Je ne pourrai jamais l’abandonner pour regarder aucun homme; car à lui je suis tout unie par charité, et sa bonté surpasse tous les amours du monde. O mon Dieu, détournez mes yeux de la vanité, et que nulle injustice ne me domine!» Cela fait, on lui donne un cierge allumé, et elle ajoute: «O Seigneur, votre parole est une lampe à mes pieds et une lumière dans mon chemin. Votre lumière a brillé sur moi, et vous avez donné liesse à mon cœur.» La cérémonie est achevée: les sœurs se retirent dans le chœur des religieuses. En y entrant, la mère de Chantal s’écrie spontanément: «C’est ici le lieu de mon repos; j’y habiterai à jamais», et cette parole fut depuis ajoutée aux formules de la profession. Quelques-uns des assistants furent autorisés par l’évêque à saluer, mais très brièvement, les nouvelles religieuses, et on les laissa «en paix savourer le don de Dieu».

La clôture étant levée, la question se posait maintenant pour la mère de Chantal d’aller en Bourgogne pour régler la succession paternelle et mettre ordre aux affaires de ses enfants. Elle partit le 23 août, accompagnée de la mère Favre et de son gendre, bénie du saint évêque, entre les mains duquel elle avait prononcé le vœu de pauvreté. Elle avait auparavant reçu l’oblation de deux nouvelles religieuses, la mère Roget et la mère de Châtel, et elle laissait, pour diriger la petite communauté, la mère de Bréchard. Son absence dura quatre mois. A Dijon, à Monthelon, à Bourbilly, elle fut accueillie à bras ouverts par tous ceux qui la connaissaient: elle ne sortait guère que pour aller aux églises, mais elle recevait et voyait beaucoup de monde, qu’elle édifiait par sa piété, sa vertu, son avenante et fine bonté, et qu’elle émerveillait aussi par son sens des affaires et l’alerte souplesse de son esprit. Elle mit son fils au collège des Godrans, à Dijon, elle le confia à son oncle, Claude Frémyot, président aux Comptes. A Dijon et à Monthelon elle eut fort à se défendre contre les instances de ses parents qui, sous toute sorte de prétextes, auraient voulu qu’elle rentrât dans le siècle, ou tout au moins qu’elle prolongeât son séjour parmi eux. Soutenue par les conseils de saint François de Sales qui ne se lassait pas d’écrire à celle qu’il appelait «ma chère fille toute mienne», elle se dérobait avec une douce obstination et, ses affaires une fois réglées, elle repartait pour Annecy, où elle arrivait la veille de Noël.

Bien qu’elle fût très lasse de son long voyage fait à cheval et en plein hiver, elle voulut, après avoir longuement conféré avec l’évêque, officier à l’office de la nuit, où elle assista tout au long. La joie et la dévotion des autres religieuses étaient grandes. Elles avaient été fort éprouvées en son absence: elles avaient presque toutes été malades, et l’une d’elles, la mère Péronne de Châtel, avait été sur le point de mourir, donnant aux sœurs qui la soignaient avec un dévouement inlassable d’admirables exemples de vertu chrétienne, de courage et de résignation. «Comblées de beaucoup de grâces surnaturelles», heureuses d’avoir pu sauver leur chère sœur Péronne, elles attendaient avec quelque impatience le retour de la mère de Chantal. Celle-ci, joignant à tous ses autres vœux celui «de faire toujours ce qu’elle connaîtrait être le plus parfait et agréable à Dieu», tint, le dernier jour de l’année, le premier chapitre annuel: elle-même fut nommée supérieure; la sœur Favre assistante, et les autres «officières» reçurent leurs attributions respectives. Cela fait, la mère Favre se mit à genoux et dit: «Ma Mère, nous demandons l’obédience pour visiter les malades.» Le lendemain, 1er janvier 1612, après les grâces du dîner, la Mère de Chantal désigna telle et telle religieuse pour aller visiter les pauvres; elle-même, accompagnée de la mère Favre, fit ce jour même les premières visites. Elle se retrouvait, plus compatissante encore s’il est possible, l’admirable servante des pauvres et des malades qu’elle avait été naguère à Monthelon et à Bourbilly, descendant aux soins les plus répugnants, toujours aimable, «avec un visage doux, recueilli en Dieu, affable et joyeux». Et elle allait par la ville, «le voile baissé sur le visage», édifiant tous les passants, accompagnée d’une ou deux religieuses, l’une portant des vivres et des remèdes, l’autre du linge et des vêtements chauds. «J’ai toujours cru, disait-elle, qu’en la personne de ces pauvres, j’essuie les plaies de Jésus-Christ.» Et «cet exercice de charité était son occupation quotidienne et les délices de sa ferveur».

Ces exercices de charité n’eurent qu’un temps: au bout de quelques années, sur les instances du cardinal de Marquemont, archevêque de Lyon, la clôture fut rétablie et les religieuses de la Visitation rendues à la vie purement contemplative. Peut-être était-ce là le génie secret, la vocation intime de la congrégation nouvelle, et c’est bien dans ce sens qu’elle s’est ultérieurement développée. Mais il semble pourtant que saint François de Sales tout d’abord n’ait pas conçu les choses ainsi. Il serait assurément un peu excessif de prétendre, comme on l’a fait, qu’il ait eu l’idée d’un ordre féminin qui fût comme le prototype des futures sœurs de Saint Vincent de Paul. Mais il attachait une grande importance aux œuvres, et il avait d’abord voulu mettre «ses chères filles» sous le patronage de sainte Marthe. Puis il avait changé d’avis, et, conformément au vœu secret de Mme de Chantal, il les avait consacrées à la Sainte Vierge et décidé qu’elles s’appelleraient les filles de la Visitation Sainte Marie: «la Visitation», ce mot lui paraissait symboliser à la fois la visite des pauvres et des malades et les sentiments de la Sainte Vierge quand, s’arrachant à la solitude, elle alla voir sainte Élisabeth. Le double aspect de sa conception primitive, la tendance mystique, la principale apparemment, et la tendance active, se trouvaient ainsi exprimées. Il avait rêvé d’une congrégation fort différente de celles qui existaient jusqu’alors, d’une congrégation ouverte à toute sorte de catégories sociales, hospitalière aux «infirmes», et où la vie contemplative et la vie active s’harmoniseraient dans un juste équilibre. «Sans beaucoup d’austérités corporelles, écrivait-il, elles pratiquent toutes les vertus essentielles de la dévotion. Elles disent l’office de Notre-Dame, font l’oraison mentale. Elles ont le travail, le silence, l’obéissance, l’humilité, l’exception de toute propriété, et, autant qu’en monastère du monde, leur vie est amoureuse, intérieure, paisible et de grande édification; après leur profession, elles iront servir les malades, Dieu aidant, avec une grande humilité.» Pas de vœux solennels, une simple demi-clôture, qui interdirait l’entrée du couvent aux profanes, mais n’empêcherait pas les sœurs de sortir. «Mon dessein avait toujours été, disait saint François de Sales, d’unir ces deux choses,--vie intérieure et œuvres de charité,--par un tempérament si juste qu’au lieu de se détruire, elles s’aidassent mutuellement et que les sœurs, _en travaillant à leur propre sanctification, procurassent en même temps le soulagement et le salut du prochain_. Leur prescrire aujourd’hui la clôture, _ce serait détruire une partie essentielle de l’Institut_.»

Mais comme tous les vrais hommes d’action, l’évêque de Genève ne s’obstinait pas dans ses idées personnelles; il les lançait dans la vie, laissant à la réalité le soin de les vérifier, de les éprouver, de les démentir ou de les modifier, bref, de les faire vivre, si elles étaient viables, de les ruiner, si elles ne l’étaient pas. Les objections, l’autorité surtout du cardinal de Marquemont, qui semble avoir été un esprit fort étroit, autoritaire et très fermé aux nouveautés, peut-être aussi les aspirations intimes de quelques-unes des premières visitandines l’ayant amené à capituler, à revenir sur un point qu’il jugeait «essentiel», il le fit «sans un brin de répugnance». Si, dans son for intérieur, il a pu regretter parfois son premier rêve, sa haute idée d’un centre féminin d’amour divin qui rayonnerait et s’épanouirait dans la société laïque en œuvres vives de charité et de bienfaisance, il dut se dire qu’un autre réaliserait son idéal, et triompherait des obstacles auxquels il s’était lui-même heurté. «Je ne sais pourquoi, déclarait-il en souriant, on m’appelle fondateur d’ordre: car je n’ai pas fait ce que je voulais, et j’ai fait ce que je ne voulais pas.» Il a sacrifié Marthe à Marie, mais en pensant comme le divin Maître que Marie avait pris la meilleure part.

Aux directions qu’elle recevait du saint évêque, la mère de Chantal obéissait avec une si scrupuleuse docilité que, la transformation de la Visitation une fois accomplie, elle ne nous laisse jamais percevoir l’écho, même affaibli, de ses préférences personnelles. On peut conjecturer cependant qu’elle a dû soutenir et encourager l’évêque de Genève dans ses longues résistances, et que, parmi les devoirs de sa charge, les œuvres charitables étaient celles qui coûtaient peut-être le moins à l’ardente bonté de son cœur. Elle avait littéralement le génie de la charité. Il faut lire dans les _Mémoires_ de la mère de Chaugy les détails saintement réalistes qu’elle nous donne sur l’activité déployée par l’admirable femme pour soulager les maux de l’âme et du corps qui lui étaient signalés. Il y a notamment une histoire de pauvre fille perdue qu’elle a sauvée d’une effroyable misère physique et morale et qu’on ne saurait lire sans se sentir ému jusqu’aux larmes. Les plaies les plus hideuses, les ordures et les odeurs les plus repoussantes, les maladies les plus contagieuses, rien ne la rebute: son héroïsme, son amour du Christ miséricordieux lui fait braver toutes les prescriptions de la délicatesse ou de l’hygiène la plus élémentaire. Elle a rempli plus d’une page du livre d’or de la charité chrétienne.

Au mois de mai ou de juin 1613 mourait à son tour, âgé de quatre-vingt quatre ans, le vieux baron Guy de Chantal. Assisté du franciscain auquel sa belle-fille l’avait confié, il fit une fin repentante et chrétienne; mais il laissait une succession fort embrouillée; et sur le conseil de saint François de Sales, la mère de Chantal crut devoir repartir en Bourgogne pour régler la situation au mieux des intérêts de ses enfants. Son fils, le charmant Celse-Bénigne, vint la chercher à Annecy. «Que je suis marri de ne pouvoir être témoin des caresses qu’il recevra d’une mère insensible à tout ce qui est l’amour naturel!» écrivait en souriant l’évêque de Genève, lequel recommandait bien à «sa fille» de n’être pas «si cruelle» et de laisser parler librement la nature, «car l’amitié, disait-il, descend plus qu’elle ne monte». Françoise fut confiée à sa sœur Marie-Aimée, et Mme de Chantal, accompagnée de son fils, de son gendre, et de la sœur de Châtel, se mit en route pour Monthelon. La maîtresse-servante était là encore, inquiète sans doute du sort qui lui était réservé. La sainte l’embrassa, l’entretint fort aimablement, la récompensa largement des services qu’elle avait pu rendre; elle devait emmener même à Annecy une de ses filles pour l’y marier fort avantageusement. Depuis plusieurs années, on avait négligé de faire rentrer rentes et fermages. Installée dès le matin après la messe et ses exercices spirituels, dans la grande salle du château, la baronne examinait tous les comptes, discutant avec les paysans, qui admiraient sa «douce force», son équité, sa générosité, et, si astucieux, âpres au gain et parfois violents qu’ils fussent, finissaient par se rendre à ses raisons. Elle se rendit à Bourbilly, qui échut à Celse-Bénigne, fit vendre une partie des meubles, ne conservant, ainsi qu’à Monthelon, qui revint à Françoise, que quelques chambres garnies. Marie-Aimée reçut sa part en argent. Et quand tous les comptes furent réglés, les dettes payées, de bons fermiers et régisseurs installés partout, elle put, au bout de six semaines, repartir pour Annecy. Elle eut du reste bien soin de se faire adresser régulièrement, jusqu’à la majorité de ses enfants, le compte des dépenses et revenus des divers domaines, et de loin elle administra si bien la fortune de sa famille, qu’elle la doubla en quelques années.

A son retour à Annecy, elle tomba très gravement malade. Miraculeusement sauvée par saint François de Sales qui lui appliqua les reliques de saint Blaise, elle reprit en mains toute la conduite de sa maison. La communauté s’accroissant, on avait dû quitter, l’année précédente, la petite maison de la Galerie, devenue trop étroite et qui d’ailleurs était assez malsaine, pour une maison plus grande située à l’intérieur de la ville. Celle-ci devenant trop petite à son tour, on résolut de construire un véritable monastère. La duchesse de Mantoue, fille du duc de Savoie, accepta d’en être la protectrice; le duc et son fils favorisèrent de leur mieux la fondation nouvelle, laquelle rencontra beaucoup d’obstacles et se heurta à toute sorte d’oppositions locales. Les travaux n’en furent pas moins activement poussés, et à la fin de 1614, vingt-six visitandines,--dix-huit professes, et huit novices,--purent s’installer dans leur définitive demeure. Le premier monastère d’Annecy, qui porte le nom de la _Sainte Source_, conserve depuis trois siècles l’esprit et les traditions de la Visitation naissante et par sa douce influence il a puissamment contribué à les perpétuer sans altération dans toutes les maisons de l’ordre.

Cependant la réputation de la congrégation nouvelle commençait à se répandre au dehors. Un essai malheureux d’une fondation rivale, la congrégation de la Présentation, ayant eu lieu à Lyon, l’archevêque, Mgr de Marquemont écrivit à saint François de Sales pour lui demander des religieuses qui l’aideraient à fonder une maison sur le modèle de celle d’Annecy. L’évêque de Genève y consentit avec joie, mais il tint à envoyer à son confrère «la crème de sa congrégation», la mère de Chantal, «la plus aimée mère qui soit au monde», les mères Marie-Jacqueline Favre, Marie-Péronne de Châtel, Marie-Aimée de Blonay, Marie-Élisabeth de Gouffier. Elles étaient toutes, surtout la mère de Chantal, désolées de le quitter; il les accompagna jusqu’au delà des portes de la ville, leur prodiguant les plus tendres bénédictions qui les faisaient fondre en larmes. Ce fut le 26 janvier 1615 qu’elles partirent d’Annecy sous la conduite du vicaire général de Lyon, qui était venu les chercher en carrosse.

Les débuts de la Visitation de Lyon auraient été assez faciles, si Mgr de Marquemont n’avait pas voulu modifier l’organisation qu’avait fait adopter saint François de Sales. Il interdit la visite des pauvres, prescrivit la clôture, exigea des vœux solennels et insista pour que la Visitation, qu’il voulait débaptiser, et appeler la Présentation, de simple «congrégation» qu’elle était jusqu’alors, fût constituée à l’état d’ordre religieux véritable,--de «religion», comme on disait alors,--sur le modèle des ordres féminins existants. Entre le dogmatique archevêque de Lyon et le doux, le conciliant évêque de Genève, il y eut de nombreux échanges de visites, de lettres, de mémoires. Sur la plupart des points en discussion, saint François de Sales finit par céder, et, en 1617, l’ordre nouveau put recevoir son régime définitif.

Au bout de neuf mois, saint François de Sales avait rappelé la mère de Chantal auprès de lui. De Moulins, de Grenoble et de Bourges on lui écrivait pour réclamer des visitandines. «Nos basses et petites violettes sont désirées en plusieurs jardins, écrivait-il. Revenez donc, ma chère mère, pour tirer d’ici ces plantes de bénédictions et les transplanter ailleurs.» Il avait d’ailleurs besoin d’elle pour l’aider à rédiger les règles et constitutions de l’institut, pour diriger et dresser les novices qui, de plus en plus nombreuses, se présentaient au monastère d’Annecy. Souffrante, presque toujours au lit, elle n’en déploie pas moins une activité considérable, veillant à tout, songeant à tout, voyant les choses de très haut et, en même temps, descendant au dernier détail. C’est un chef, mais le plus attentif, le plus dévoué, le plus tendre des chefs. Les lettres qu’elle écrit, en courant, et presque toujours, «à perte d’haleine», à ses religieuses, n’ont peut-être rien de très littéraire; elles n’ont pas, en tout cas, la grâce fleurie et le «vermeil riant» de celles de saint François de Sales. Mais elles sont bien mieux que «littéraires»: elles ont le mouvement et elles ont la vie. Fond et forme, cela court droit au but. Et quelle chaude cordialité elles respirent! On y sent une âme qui se donne, un cœur débordant d’affection spirituelle et humaine tout ensemble. Comme elle les aime, ses chères religieuses, en Dieu, assurément, mais aussi, pour elles-mêmes, individuellement! Pour leur exprimer sa tendresse, les mots câlins, délicieux, comme en savent trouver les mères, se pressent sous sa plume. A la mère Favre: «Adieu, bonsoir, ma chère toute unique Sœur toute parfaitement aimée, ma petite.» «Ma chère sœur, ma mie.» A la mère de Bréchard: «Certes, si je vous tenais, je vous embrasserais _bien serrée_ pour vous mortifier.» A la même: «Je ne pensais pas vous tant écrire; mais c’est notre coutume quand nous nous parlons, nous ne savons finir, aussi êtes-vous, ma très chère Sœur que j’aime uniquement.» «Mes filles chèrement aimées», «ma fille toute chère», «ma vraie fille tout uniquement chère», voilà quelques-unes de ses formules. Et comme l’on sent que ce ne sont pas simples formules, et qu’elle voudrait faire dire aux mots plus de choses qu’ils n’en peuvent exprimer! Cette femme au grand cœur se trahit dans ses effusions verbales: elle aime à aimer et à être aimée: son grand moyen de domination et de séduction, c’est son immense amour des âmes.