Part 13
Quelques jours après, la mère de Blonay était élue supérieure à la presque unanimité. Profondément heureuse de ce choix, la mère de Chantal remercia avec effusion les sœurs du témoignage de confiance qu’elles lui avaient donné. Enfin elle allait pouvoir penser à elle-même et se préparer à la mort sous la direction d’une religieuse très aimée, qui avait été l’une de ses premières collaboratrices, et qui allait lui remplacer ses trois vieilles amies disparues. Femme supérieure, «la crème de la Visitation», au dire de saint François de Sales, qui, de bonne heure, l’avait distinguée, la mère de Blonay était supérieure à Bourg. «Venez donc, au nom de Notre-Seigneur, lui écrivait la mère de Chantal, régir notre chère maison, et _en particulier ma pauvre âme_. Je vous supplie de partir de Bourg aussitôt que la nouvelle élection sera faite. Ne retardez point ma satisfaction. Il me semble que tous les ennuis, que mes misères intérieures et ma vieillesse me donnent seront chassés par cette bénite et tant attendue venue.» A cette perspective elle ne se sentait pas d’aise; elle instruisait les sœurs de leurs devoirs à l’égard des supérieures nouvellement élues, leur disait tout le bien possible de leur future supérieure, dont elle leur avait peu parlé auparavant, pour ne pas exercer de pression sur elles; elle faisait préparer elle-même son lit et sa chambre; elle ne se lassait point de recommander aux religieuses, «aux récréations et ailleurs», de bien aimer leur nouvelle Mère et de lui obéir; de s’aimer bien tendrement les unes les autres; et quand elle les rencontrait, elle leur disait «avec un visage enflammé»: «Mes chères Sœurs, amour, amour, amour!»
A l’arrivée de la mère de Blonay, elle courut à la porte «avec une allégresse et vitesse incroyables»; et se jetant à genoux devant elle, elle l’embrassa tendrement, disant: «Voici ma Mère, ma fille, ma sœur, mon propre cœur et mon âme.» Sa «chère cadette» était tombée à genoux elle aussi. Elles se relevèrent, et, avant de saluer la communauté, la mère de Chantal voulut qu’on allât rendre grâces à Notre-Seigneur et à saint François de Sales. Se tournant en souriant vers l’une de ses filles, elle lui dit: «Que fais-je plus en cette vie, puisque voilà mon cher Annecy si bien pourvu d’une Mère telle que je la désirais?» Et à la mère de Blonay: «Ma très chère Mère, il y a plusieurs années que j’avais envie de vous revoir dans cette maison, mais il y a neuf mois entiers que je vous demande à Dieu.»
La mère de Blonay ne pouvait souffrir que la mère de Chantal, dans sa passion d’humilité et d’obéissance, se ravalât au dernier rang des religieuses. A ce sujet un assez vif désaccord s’éleva entre elles, et il fallut que l’autorité ecclésiastique tranchât le différend. Prévenus par Mme de Chantal, l’évêque de Genève et le Père spirituel du couvent lui donnèrent raison, et elle put dès lors, à sa grande satisfaction, s’abaisser et s’humilier tout à son aise. Elle ne voulut plus s’occuper d’aucune affaire temporelle, les choses de la terre lui étant à charge: la seule liberté qu’elle souhaitât était de lire les lettres qui lui étaient adressées des divers monastères et d’y répondre ou d’y faire répondre par ses secrétaires. Elle ne vivait plus en ce monde; elle était tout entière absorbée dans la contemplation des choses éternelles. Son amabilité, sa douceur, qui avaient toujours été grandes, étaient devenues merveilleuses. «Dans son dernier triennal, écrit la mère de Chaugy, elle parut dans une douceur si extraordinaire, si accomplie et si ravissante qu’il semblait que cette divine qualité de bonté et de douceur eût submergé la force éminente de son naturel.» Il y avait dans la sainteté qu’elle manifestait un tel degré de perfection qu’on en frémissait autour d’elle, et qu’on craignait que ce ne fût le dernier éclat d’un flambeau qui allait s’éteindre.
Cette sainteté croissante s’exprimait dans des mots ravissants que ses filles recueillaient et qui alimentaient leur piété. «Elle nous disait, raconte l’une d’elles, que, dans les premières années de l’institut, les fondations étant fréquentes, elle était comme ces grosses servantes de peine, au temps de la moisson. Le père de famille leur dit: «Venez ici, allez là, retournez en ce champ, allez en cet autre.» Mais quand ces pauvres paysannes sont devenues fort vieilles, elles ne peuvent plus que filer leurs quenouilles, et ne se peuvent tenir de dire aux enfants du père de famille, auquel elles ont survécu: «Votre père ne faisait pas ainsi, votre père voulait que l’on fît de telle et telle sorte»; puis, s’appliquant à elle-même sa comparaison: «Au commencement, disait-elle, comme la servante de l’institut, notre bienheureux Père me disait: «Allez fonder à Lyon, allez fonder à Grenoble, revenez pour aller à Bourges, pour aller à Paris, quittez Paris et revenez à Dijon.» Ainsi j’ai été plusieurs années que je ne faisais qu’aller et venir, tantôt en l’un des champs, tantôt en un autre, de ce cher père de famille; maintenant je suis une pauvre et chétive vieille de soixante-cinq ans (c’était l’âge qu’elle avait alors); il me semble que je ne sers plus de rien du tout dans l’institut, sinon un peu pour dire les intentions du Père.» Et elle ajouta qu’elle n’avait guère eu de pensées qui lui agréassent plus que celle-là.»
Nous avons deux portraits d’elle qui, datés de 1636, nous la rendent telle qu’elle était à cette époque: l’un qui se trouve au second monastère de la Visitation de Paris, l’autre qui est conservé à la Visitation de Turin, et qu’à juste titre les connaisseurs préfèrent. Sous l’austérité du costume monastique la physionomie a gardé bien du charme et même un air d’inaltérable jeunesse. Le front est large, les pommettes saillantes, le nez finement aquilin, la bouche menue, le menton énergique et décidé. Le regard est franc, direct, profond, un peu douloureux et comme chargé d’expérience et de bonté. Le sourire est exquis de vivacité spirituelle et en même temps d’indulgence et d’infinie douceur. Ce délicieux sourire où les plus rares qualités d’une âme de femme semblent s’être donné rendez-vous, on s’attarderait longtemps à le contempler: à lui tout seul, il nous fait comprendre que sa grâce était la plus forte, et qu’on ne résistait pas à Mme de Chantal.
A Paris, à Moulins, on voulait la voir encore. Mme de Montmorency voulait recevoir le voile de sa main. La sainte remettait toutes choses entre les mains de Dieu et de ses supérieurs. Les sœurs de Moulins l’ayant élue supérieure à l’unanimité, elle refusa, «renonçant à toute supériorité». «Ma très chère Mère, lui écrivait Mme de Montmorency, tous ces refus ne me rebutent point: vous viendrez, et Dieu fera pour moi ce que les hommes ne veulent pas faire.» Les magistrats d’Annecy s’opposaient à tout nouveau voyage de la mère de Chantal, craignant que, si elle venait à mourir en France, on ne pût avoir son corps. Enfin l’évêque de Genève lui ayant demandé si elle jugeait ce voyage nécessaire, sur sa réponse affirmative, il lui donna l’autorisation de partir. «Brûlant du désir d’aller faire un dernier effort pour le bien de son institut», heureuse peut-être, tout au fond d’elle-même, de revoir sa patrie, elle se prépara à ce voyage «avec une allégresse admirable», assurant que «vive ou morte, elle reviendrait». Mais, contre son habitude, elle envoyait chercher les amis et amies du monastère pour les entretenir une fois encore et prendre congé d’eux. Elle faisait écrire à presque toutes les maisons de l’ordre pour leur demander des prières et leur dire adieu. Elle disait «que jamais elle n’avait fait voyage si joyeusement, parce qu’elle en prévoyait certains biens fort grands pour quelques maisons, et pour son âme en particulier, ayant grande envie de conférer de son intérieur avec Monseigneur l’archevêque de Sens et M. Vincent; que cette maison était en si bon train et avait une si bonne Mère, qu’il fallait qu’elle allât travailler ailleurs, et qu’elle n’avait point de plus grande suavité que de penser qu’elle laissait notre très honorée Mère Marie-Aimée de Blonay dans Annecy».
Enfin le jour du départ arriva. Après avoir «parlé à toutes les sœurs en particulier», elle voulut encore «parler en général». «Mes très chères filles, leur dit-elle, je vous conjure de vivre toutes en la dilection de notre bon Sauveur et de vous aimer cordialement en lui. Qu’il soit lui-même le lien sacré de votre dilection. Honorez-vous les unes les autres, ainsi que disent nos saintes règles, comme le temps de Dieu; et si vous faites cela, mes chères filles, votre union sera toute divine. Vous honorerez Dieu en vos sœurs, et vos sœurs en Dieu. Vivez toutes unanimement, c’est-à-dire n’ayant toutes qu’un cœur et qu’une âme en Dieu. Priez-le pour moi, mes chères filles; _je vous aime toutes; je vous connais toutes_. Il me semble que je vous laisse en la grâce de Dieu; je prie sa bonté de vous y maintenir et de vous donner sa bénédiction. Ne vous départez jamais de nos saintes observances. _Adieu, mes chères filles, adieu, encore un coup, mes chères filles._ Je ne sais si nous nous verrons encore dans cette vie; il faut tout laisser à la divine Providence. Si ce n’est en ce monde, ce sera en la sainte éternité. _Je vous verrai souvent en esprit, car je vous ai fort présentes._ Je ne sais ce que veut dire cela, mais je les connais toutes si bien...»
Et l’émotion la gagnant, elle s’interrompit, et, faisant ranger toutes les sœurs le long de la chambre des assemblées, sans vouloir qu’elles se missent à genoux, elle les embrassa l’une après l’autre, disant à chacune un mot à l’oreille «selon leur besoin intérieur». Puis, elle leur donna sa bénédiction à toutes. La mère de Blonay n’était pas là; elle accourut, fondant en larmes. Les deux Mères s’entretinrent quelques instants ensemble: la mère de Chantal demanda à «sa chère cadette» quelques conseils pour son intérieur et lui confia que depuis trois jours elle était fort soulagée de sa peine d’esprit. On s’étonnait qu’elle ne pleurât pas comme à son ordinaire. «Ma Mère, lui dit une des sœurs, nous ne nous reverrons plus.--Si ferons, ma fille, lui dit-elle gaiement.--Mais, lui dit la sœur, demandez-le donc à Notre-Seigneur.--Non, pas cela, dit-elle, sa volonté soit faite; nous nous reverrons en cette vie ou en l’autre.»
Enfin elle quitta le couvent. C’était le 28 juillet 1641. Une foule immense l’attendait à la porte. On se pressait dans les rues pour lui dire adieu. Les malades se faisaient mettre aux fenêtres pour la voir passer et la saluer une dernière fois. Elle fit une chose qu’elle n’avait jamais faite: faisant relever sa litière de tous les côtés, elle tendait les mains à qui voulait, en signe d’adieu. Elle paraissait si bien portante que les médecins lui donnaient encore pour quinze ans de vie. Elle s’arrêta à Rumilly, à Belley, à Montluel et à Lyon, faisant partout admirer la sainteté qui éclatait en elle. A Moulins, on l’accueillit avec des transports de joie indicibles. Entre Mme de Montmorency et elle l’intimité spirituelle était si parfaite qu’au témoignage de la mère de Chantal, on pouvait dire qu’elles n’avaient toutes deux qu’un seul cœur. Tout en refusant de se mettre à la place de la supérieure, et en «gardant partout jalousement son dernier rang», elle s’employa de toute son activité au service de la communauté, préparant les élections, utilisant au mieux des intérêts des diverses maisons les aptitudes individuelles.
Cependant, à Paris, on s’agitait fort pour la revoir. La reine écrivit à l’évêque de Genève, et, la sainte ayant reçu licence de partir, elle lui envoya une de ses litières, et lui demanda de s’arrêter à Saint-Germain, où se trouvait la cour. Elle alla à sa rencontre avec ses deux fils, le Dauphin et le duc d’Anjou, l’accueillit avec toutes les marques de la plus grande vénération, l’entretint pendant deux heures, et, lui présentant ses enfants, les fit mettre à genoux, et lui demanda avec instance de les bénir. A Paris, accueil également enthousiaste. Tout le monde voulait voir la sainte, l’entendre, la toucher. Elle se prêtait à tout avec une bonté, une modestie, une douceur admirables: de ses paroles, de ses attitudes, de son visage enflammé, de toute sa personne enfin, il émanait une telle impression de sainteté qu’on ne se lassait pas de la regarder. Pour satisfaire tous ceux qui s’adressaient à elle, elle se levait à trois ou quatre heures du matin, ne négligeant aucun de ses exercices de piété, mais ne refusant aucun travail, et, malgré la fatigue, écoutant et parlant toute la journée. Elle disait que «Notre-Seigneur lui avait donné un estomac tout nouveau pour supporter de tant parler, ce qui lui était pénible et nuisible». On attribua à son intervention deux guérisons miraculeuses qui signalèrent son séjour à Paris. Enfin, elle eut la grande joie de voir longuement M. Vincent: et l’on imagine aisément les suprêmes entretiens de ces deux saintes âmes, pleines de jours, d’œuvres et de vertus, et sur lesquelles planait, sans nul doute, le souvenir attendri de l’âme élue de saint François de Sales.
Comme elle le souhaitait, la mère de Chantal put voir aussi l’archevêque de Sens, Mgr de Bellegarde, avec qui «elle conféra amplement de son intérieur»: elle fit devant lui «une revue générale de toute sa vie et de toute son âme», et l’interrogea longuement sur la meilleure manière de se préparer à la mort. A la suite de ces entretiens, le long «martyre d’amour» dont elle souffrait depuis neuf ans cessa enfin, et elle put désormais goûter «une paix amoureuse et victorieuse», prélude manifeste du bonheur éternel. Les signes avant-coureurs de sa fin prochaine se multipliaient. Dans une visite qu’elle fit aux Carmélites de Paris, elle apprit de la bouche de la fille de Mme Acarie, la sœur Marguerite du Saint-Sacrement, que sa mort était proche. «Que dites-vous, ma mère? s’écria-t-elle. O Dieu! la bonne nouvelle!» Et toute joyeuse, elle ne parlait que de cela. Elle alla passer deux jours à Port-Royal, auprès de la mère Angélique. Et enfin, le 11 novembre, elle quittait Paris pour retourner à Moulins. En prenant congé des sœurs, elle leur dit: «Adieu, mes filles, jusqu’à l’éternité.» Elle s’arrêta à Melun, à Montargis, où elle retrouva l’archevêque de Sens, qui, une fois de plus, admira l’extraordinaire pureté de cette âme de cristal. En le quittant, elle le prit à part pour lui demander: «Dites-moi encore, mon père, en quel état et en quelle disposition je dois mourir, car je ne le veux pas oublier.»
A Nevers, s’étant trouvée très souffrante, ce qui inquiéta les médecins, elle ne voulut prendre aucun repos et n’en persista pas moins à se lever à cinq heures et demie du matin; elle se dérobait aux prévenances qu’on avait pour elle. «Non, non, laissez cela, disait-elle: pauvreté, humilité, simplicité, voilà nos règles.» Elle blâma fort les raffinements qu’on apportait à l’exécution des chants d’église, et la construction d’un portail qu’elle jugeait trop beau et dont elle eût souhaité la vente. La règle, l’observance, l’amour mutuel, l’humilité, la soumission absolue à la volonté de Dieu, le «dépouillement sans bornes», elle n’avait que ces mots-là à la bouche; et rien n’égalait son ardeur à prêcher le complet détachement qu’elle pratiquait.
Le voyage de Nevers à Moulins la fatigua encore. A son arrivée, on la trouva très changée; elle-même sentait bien que la mort n’était pas loin. Le samedi 7 décembre, veille de l’Immaculée Conception, bien que plus souffrante, elle se rendit au réfectoire, et là, pendant la collation des Sœurs, à genoux et les bras en croix, elle pria la Sainte Vierge «de l’assister toujours, mais spécialement à l’heure de sa mort». A la récréation du soir, elle s’entretint comme de coutume avec Mme de Montmorency. Vers neuf heures, elle aurait voulu, traversant une grande cour froide, aller à l’infirmerie consoler une sœur malade qui redoutait la mort: on ne le lui permit pas. Le lendemain matin, levée à cinq heures, elle descendit au chœur pour son oraison: le froid de la fièvre la prit; elle n’en continua pas moins ses prières et alla réconforter la sœur malade. La fièvre augmentait: on voulait la faire coucher, ou, tout au moins, la faire communier avant toutes les autres. Elle s’y refusa, demandant en grâce qu’on la laissât communier avec la communauté, car, disait-elle, «ce jour m’est bien particulier: il y a aujourd’hui trente et un ans accomplis que, par le commandement de notre bienheureux Père, je communie tous les jours, indigne que je suis de cette grâce.» Après la messe, il fallut l’emporter et la mettre au lit. Le médecin de Mme de Montmorency, appelé, diagnostiqua bientôt «une fièvre dangereuse avec inflammation de poitrine».
Ce fut, dans tout le couvent, une émotion profonde. Mme de Montmorency, la supérieure et toutes les religieuses offrent aussitôt leur vie pour sauver celle de la sainte. Le Saint-Sacrement est exposé dans la chapelle. Tous les couvents de la ville se mettent en prières: neuvaines, vœux, messes, aumônes, tout ce que la piété des fidèles peut inventer pour conjurer le destin est mis en œuvre. Le quatrième jour, on ne conservait plus aucun espoir: le médecin conseilla de donner le viatique. Mme de Montmorency, qui ne quittait pas la malade, fondant en larmes, la supplia de prendre des reliques de saint François de Sales. Elle y consentit, par pure affection pour la duchesse: «Je ne crois pas, disait-elle, qu’il me veuille guérir.» Elle fit appeler le père de Lingendes, et à quatre heures du matin, ayant fait une revue de sa conscience, elle se confessa à lui. Mais elle ne voulut pas qu’on lui apportât le Saint-Sacrement avant le réveil de la communauté: elle appela ses deux compagnons de voyage et les pria de transmettre ses adieux et ses dernières recommandations à son cher monastère d’Annecy.
La cloche du réveil ayant sonné, elle se prépara à la communion en demandant pardon aux sœurs des fautes qu’elle avait commises dans l’observance des règles. Puis, le prêtre s’approchant, toute faible qu’elle fût, elle se souleva sur son lit pour recevoir son Sauveur, et, faisant effort sur elle-même, à haute et forte voix, elle affirma son ardente foi «au très Saint Sacrement de l’autel», déclarant qu’«elle donnerait de bon cœur sa vie pour cette créance». Après quoi, elle supplia qu’on lui donnât les saintes huiles «quand il serait temps». Cette même matinée du 12, elle conféra longuement avec le père de Lingendes au sujet de la lettre qu’elle voulait écrire à toute la congrégation: sa lucidité d’esprit était admirable.
Sur le soir, on lui proposa de lui donner la communion à minuit, car ayant communié le matin en viatique, elle devait communier à jeun: elle répondit «qu’il ne fallait pas faire ce remuement la nuit», et, pour ne pas troubler «la tranquillité de la nuit et du silence monastique», elle se priva de communier ce jour-là. Son mal augmentait; on lui demanda s’il ne faudrait pas lui donner les saintes huiles: «Non, pas encore, dit-elle, il n’y a rien qui presse, je suis assez forte pour attendre.»
Sur les deux heures après-midi, elle s’assit sur son lit, et d’un visage serein, d’un œil ferme et d’une voix assez forte, elle dicta la lettre testamentaire qu’elle voulait adresser à son ordre tout entier:
«Mes très chères et bien-aimées filles, disait-elle, me trouvant sur le lit du trépas, nonobstant et avec un très grand désir de ne plus penser à chose quelconque qu’à faire ce passage en la bonté et miséricorde de Dieu, je vous conjure, mes très chères filles, que, pour des affaires de l’Institut, l’on ne s’y précipite point, et que personne ne prétende d’y présider, mais de suivre en cette occasion, comme en toute autre, les intentions de notre Bienheureux Père, qui a voulu que le monastère de Nessy fût reconnu pour mère et matrice de tout l’Institut.»
Elle leur recommandait instamment «l’union charitable entre les monastères», la «très grande fidélité à leurs observances». «Gardez, poursuivait-elle, la sincérité de cœur en son entier, la simplicité et la pauvreté de vie, et la charité à ne dire et faire à vos sœurs, je dis universellement, que ce que vous voudriez qu’elles disent et fassent pour vous. Voilà tout ce que je vous puis dire, quasi dans l’extrémité de mon mal.»
Elle ajoutait cependant, avec une délicatesse touchante, et qui prouve toute la place que sa grande amie la duchesse de Montmorency tenait dans son cœur:
«Mes chères filles, avant que de finir, il faut que je vous supplie et conjure d’avoir confiance pour Mme de Montmorency, qui est une âme sainte que Dieu manie à son gré, et à qui tout l’Institut a des obligations infinies pour les biens spirituels et temporels qu’elle y fait. Je vous estime heureuses de l’inspiration que Dieu lui a donnée: c’est une grâce très grande pour tout l’Ordre et pour cette maison en particulier. Elle vit parmi nos sœurs avec plus d’humilité, bassesse, simplicité et innocence que si c’était une petite paysanne. Rien ne me touche à l’égal de la tendresse où elle est pour mon départ de cette vie: _elle croit que vous la blâmerez de ma mort_. Mais, mes chères filles, vous savez que la divine Providence a ordonné de nos jours, et qu’ils n’en eussent pas été plus longs d’un quart d’heure. _Ce voyage a été d’un grand bien pour les maisons où nous avons passé et pour tout l’Institut._
«Ne soyez point en peine des lettres que vous m’aurez écrites depuis mon départ de cette vie; elles seront toutes jetées au feu sans être vues.
«Je me recommande de tout mon cœur à vos plus cordiales prières. J’espère en l’infinie Bonté qu’elle m’assistera en ce passage, et qu’elle me donnera part en ses infinies miséricordes et vérités; et si je ne suis point déçue en mes espérances, je prierai le Bienheureux de vous obtenir l’esprit d’humilité et bassesse, qui seul vous fera conserver cet Institut. C’est tout le bonheur que je vous souhaite, et non point de plus grande perfection. Je demeure de tout mon cœur en la vie et en la mort, mes très chères et bien-aimées sœurs, votre très humble et indigne sœur et servante en Notre-Seigneur,
«SŒUR JEANNE-FRANÇOISE FRÉMYOT,
_de la Visitation Sainte-Marie. Dieu soit béni!_»
Quand la lettre eut été transcrite au net, elle la signa, «elle dit que sa conscience était en extrême paix et qu’elle n’avait plus rien à dire». Et la journée se passa, avec des alternatives d’assoupissement et de pleine lucidité, où elle consolait la duchesse et les sœurs qui pleuraient à son chevet.
La nuit qui suivit, la dernière, ne pouvant dormir, elle se fit lire le récit de la mort de sainte Paule par saint Jérôme. «Qui sommes-nous, nous autres! répétait-elle; nous ne sommes que des atomes auprès de ces grandes et saintes religieuses.» Puis elle se fit lire le récit de la mort de saint François de Sales, «pour se conformer à lui aussi bien à la mort qu’à la vie», un chapitre du Traité de _l’Amour de Dieu_, et dans les _Confessions_ de saint Augustin, le récit de la mort de sainte Monique, entremêlant ces lectures d’affectueuses réflexions pour les unes ou pour les autres.