Sainte Jeanne de Chantal

Part 14

Chapter 141,106 wordsPublic domain

Vers les quatre heures du matin, le vendredi 13, on lui demanda comment elle se trouvait. «La nature rend son combat et l’esprit souffre», répondit-elle. Puis elle entretint longuement Mme de Montmorency. Vers les huit heures, elle demanda le père de Lingendes, à qui elle exposa toute sa vie, et, se sentant faiblir, elle le pria de lui donner les saintes huiles. Elle reçut l’extrême-onction avec une merveilleuse ferveur, répondant elle-même à toutes les prières. Le père lui demanda alors sa bénédiction pour lui et pour toutes les sœurs présentes et absentes. Elle s’en excusa d’abord humblement, demandant plutôt la bénédiction du père; puis, joignant les mains et les yeux au ciel, elle bénit les sœurs agenouillées, leur recommandant avec insistance «l’union des cœurs». Elle était très émue; les sœurs fondaient en larmes. Le père leur fit signe de se retirer. «Il est donc temps de se séparer, mes filles, dit-elle, et de se dire le dernier adieu.» Toutes, rang par rang, s’approchèrent d’elle pour lui baiser la main; elle les regardait d’un œil tout maternel, «_leur disant à toutes, à l’oreille, un mot pour leur perfection_». Sur la demande du père de Lingendes, elle en fit autant pour lui.

Après quoi, tout entière en Dieu, les yeux fixés sur l’image du crucifix et sur celle de la Vierge, écoutant avec une religieuse attention les lectures pieuses qu’on lui faisait, elle s’associait à toutes les prières. «Jésus, que ces oraisons sont belles!» disait-elle. «O mon Père, s’écria-t-elle encore, que les jugements de Dieu sont effroyables!» Le père lui demanda si elle avait peur. «Non pas, dit-elle, mais je vous assure que les jugements de Dieu sont bien effroyables!» Il lui demanda encore si elle n’espérait pas que saint François de Sales, avec les mères et sœurs décédées, viendrait au-devant d’elle. Elle répondit avec une grande assurance: «Oui, je m’y fie, il me l’a ainsi promis.» Elle renouvela solennellement ses vœux. On lui apporta à baiser une mitre du saint évêque de Genève. Il était cinq heures du soir. La vie baissait. On fit rentrer la communauté pour faire de nouveau les prières de la recommandation de l’âme. On lui mit dans la main gauche le cierge bénit, dans la main droite le crucifix et le petit sachet qu’elle portait au cou, et qui contenait sa profession de foi, ses vœux écrits de son sang, et les derniers avis de saint François de Sales, «pour aller, ainsi parée, au-devant de son Bien-aimé».--«Le voilà qui vient, lui dit le Père. Ne voulez-vous pas aller au-devant de lui?--Oui, mon Père, dit-elle, distinctement, je m’en vais. Jésus, Jésus, Jésus!...» Et sur ces trois mots, elle expira.

En ce moment même, à Paris, saint Vincent de Paul était en prières. «Il lui parut,--c’est lui qui l’atteste,--un petit globe comme du feu, qui s’élevait de terre et s’alla joindre, en la supérieure région de l’air, à un autre globe plus grand et plus lumineux que les autres; et il lui fut dit intérieurement que ce globe était l’âme de notre digne mère, le deuxième de notre bienheureux Père, et l’autre de l’essence divine; que l’âme de notre digne mère s’était réunie à celle de notre bienheureux Père, et les deux à Dieu, leur souverain principe.»

Quand la mère de Chantal eut rendu le dernier soupir, Mme de Montmorency lui ferma les yeux. Elle la fit embaumer et, de peur que la piété des fidèles ne voulût confisquer ces restes sacrés, elle la fit transporter secrètement à Annecy. Quand le corps pénétra dans le monastère, les sœurs qui, depuis la nouvelle de la mort, ne pouvaient se regarder sans pleurer furent soudain saisies d’une grande joie intérieure. Le tombeau fut placé en face de celui de saint François de Sales. A Moulins, Mme de Montmorency avait conservé le cœur de sa vieille amie et le lit où elle était morte et où, disait-elle, «elle avait vu comment meurent les saints».

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Quelle belle vie, à ne la considérer même qu’à un point de vue purement humain! Qu’on songe à tout le bien répandu, à tous les grands exemples donnés, à toutes les vertus pratiquées, à toute cette prodigieuse activité uniquement dépensée pour autrui. Qu’on songe aux innombrables âmes meurtries par la vie ou détachées de la vie, auxquelles les fondations et les initiatives de sainte Jeanne de Chantal ont donné la paix et procuré, avec un refuge, de nouvelles raisons de vivre. De telles vies, de telles âmes, qui ne se conçoivent pas en dehors du christianisme, sont la meilleure des apologétiques. Dans ce XVIIe siècle français qui, certes, a eu ses faiblesses et ses tares, mais qui, dans son ensemble, a tant de gravité et de grandeur, supprimez par la pensée un saint François de Sales, un saint Vincent de Paul, une sainte Chantal, et essayez d’entrevoir ce qui lui manque. Épouse et mère, veuve et religieuse, sainte Jeanne de Chantal a connu toutes les vicissitudes, vécu toutes les variétés de la destinée féminine, et son œuvre a largement bénéficié de la richesse, de la multiplicité de ses expériences. Cette œuvre, qu’elle a marquée du sceau de son robuste génie et surtout de son grand cœur, qui pourrait, à travers trois siècles de notre histoire morale, en démêler la secrète, la douce et profonde influence? Qu’elle ait puissamment contribué à perpétuer l’idéal chrétien dans le monde, c’est ce qu’aucun esprit de bonne foi ne saurait nier. Et parmi ceux qui ne croiraient ni au surnaturel, ni à l’efficacité de la prière, ni à la communion des saints, en est-il beaucoup qui, mis en présence d’une telle vie, transfigurée par le christianisme, pourraient ne pas souscrire à ces lignes célèbres de Taine: «Quand on s’est donné ce spectacle, et de près, on peut évaluer l’apport du christianisme dans nos sociétés modernes, ce qu’il y introduit de pudeur, de douceur et d’humanité, ce qu’il y maintient d’honnêteté, de bonne foi et de justice. Ni la raison philosophique, ni la culture artistique et littéraire, ni même l’honneur féodal, militaire et chevaleresque, aucun code, aucune administration, aucun gouvernement ne suffit à le suppléer dans ce service. Il n’y a que lui pour nous retenir sur notre pente natale, pour enrayer le glissement insensible par lequel incessamment, et de tout son poids originel, notre race rétrograde vers ses bas-fonds; et le vieil Évangile, quelle que soit son enveloppe présente, est encore aujourd’hui le meilleur auxiliaire de l’instinct social.»

FIN

TABLE DES MATIÈRES

Chapitre I.--Jeune fille d’autrefois 7 -- II.--La châtelaine de Bourbilly 22 -- III.--Une veuve chrétienne 34 -- IV.--A l’école de la sainteté 44 -- V.--Le détachement de l’amour divin 99 -- VI.--L’héritage de saint François de Sales 160

ACHEVÉ D’IMPRIMER LE TRENTE NOVEMBRE MIL NEUF CENT VINGT-NEUF SUR LES PRESSES DE EMMANUEL GREVIN A LAGNY-S-MARNE.