Sainte Jeanne de Chantal

Part 12

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Ses amitiés et ses directions féminines étaient innombrables. Elle a aimé en Dieu toutes «ses filles», et en toutes elle a fait passer un peu de son âme, de sa mystique ardeur. Mais, comme il est naturel, quelques-unes d’entre elles ont été plus près de son cœur que les autres. D’abord, celles qui avaient été ses premières collaboratrices, et auxquelles l’unissaient tant de communs souvenirs de difficultés vaincues, d’épreuves saintement supportées, la mère Favre, la mère de Châtel, la mère de Bréchard. Celle-ci, que la sainte appelait un jour «sa pauvre vieille, mais toute chère et bien aimée fille», était comme elle une âme ardente, héroïque et pure. Bourguignonnes toutes deux et un peu parentes, elles savaient qu’en toute occurrence elles pouvaient compter l’une sur l’autre. Personnalité plus effacée que la mère de Chantal, qui l’avait à plusieurs reprises déléguée pour fonder de nouvelles maisons, la mère de Bréchard a laissé dans l’ordre une telle réputation de vertu que son procès de canonisation a été commencé en même temps que celui de sa grande amie. Huit ans après sa mort, son corps a été trouvé intact, souple et frais comme un corps vivant, exhalant les plus exquises odeurs. Quand on lui fit entendre qu’elle allait mourir, elle embrassa la supérieure qui lui annonçait cette joyeuse nouvelle, infiniment heureuse d’«aller voir bientôt son Dieu». Elle s’éteignit au monastère de Riom, le 18 novembre 1637: elle avait cinquante-sept ans.--A son lit de mort, la mère de Châtel eut la grande joie d’être assistée par «sa mère, sa bonne mère» de Chantal. Rien ne faisait prévoir sa fin; mais elle-même sentait qu’elle n’avait plus beaucoup de jours à passer sur la terre, et, dans cette espérance, elle mit très activement ordre à toutes ses affaires, se fit longuement interroger par la mère de Chaugy sur les origines et la fondatrice de la Visitation, dont elle avait été la confidente et, à certains moments, la tendre et sage directrice; puis elle s’alita et, après une longue agonie dont la mère de Chantal nous a laissé l’édifiant détail dans une lettre circulaire adressée aux supérieures de la Visitation, «cette bénite âme s’envola hors de ce chétif monde, n’étant âgée que de cinquante et un ans et quatre jours». Toute sa vie, elle avait été «gratifiée de grands dons intérieurs et de hautes oraisons»; sa sincérité, sa droiture, sa candeur étaient très aimées de saint François de Sales. «C’était, écrit sainte Chantal, l’une de mes douces consolations de penser que je laissais après moi cette vraie Mère dans cette chère maison et dans l’institut. Elle m’était plus chère que mes yeux et que ma propre vie.»--Non moins chère au cœur de la mère de Chantal était la mère Favre; son «grand cœur», sa «générosité royale», son admirable courage et ses épreuves intérieures faisaient d’elle comme un double de la sainte. Celle-ci lui confiait les plus délicates missions, et l’avait employée à de nombreuses fondations. Quand sa santé la força de revenir en Savoie, la mère de Chantal écrivait: «Mon Dieu! quelle consolation en la pensée de revoir, d’embrasser et de jouir à souhait de l’aimable présence de mon unique grande fille, si parfaitement et intimement chérie de mon cœur... _Tout m’en rit en cette espérance._» On lui avait prescrit les eaux; elle se refusa énergiquement à rompre la clôture. C’était choisir la mort: et, en effet, elle mourut à Chambéry dans d’atroces crises de foie: elle n’avait que quarante-huit ans.

En six mois, la mère de Chantal venait de perdre coup sur coup ses trois plus intimes amies, celles qui l’avaient le mieux aidée à supporter le poids de l’œuvre immense qu’elle avait entreprise, et qu’elle avait le mieux pénétrées de sa pensée. Elle se sentait vieille, seule et faible, en proie aux plus grands troubles intérieurs. Elle écrivait en pleurant à l’une des supérieures de son ordre «que sa chétive vieillesse était bien dépouillée; que ses chères premières compagnes s’en allaient au ciel, et la laissaient en terre pleine de misères, qu’elles étaient des fruits mûrs prêts à être servis à la table du Roi céleste; mais qu’elle était demeurée sur la branche, parce qu’elle était encore toute verte, ou peut-être pourrie ou vermoulue.» Touchante humilité de la part d’une telle femme.

Mais à un cœur si tendre d’autres tendresses féminines ne pouvaient manquer. Parmi celles qui vinrent ensoleiller la fin de cette noble vie, il faut mettre à part la mère de Chaugy et la duchesse de Montmorency. Jacqueline de Chaugy était la nièce d’Antoine de Toulonjon. Peu faite pour vivre avec une mère autoritaire, elle avait été élevée, comme le sera plus tard Mme de Sévigné, par une grand-mère et un oncle abbé, qui lui apprit le latin. Très cultivée, vive et charmante, quand, en 1628, Mme de Chantal la vit pour la première fois, elle était fort désemparée. Une déception sentimentale l’avait jetée au cloître, mais elle n’avait pas tardé à quitter le couvent, prise d’une sorte d’horreur de la vie religieuse. Elle consentit à accompagner à Annecy, mais uniquement pour se distraire, la mère de Chantal, dont la bonne grâce l’avait vite séduite. Au bout de peu de temps, elle demanda d’elle-même à entrer au noviciat. Il fallut assouplir, discipliner, morigéner un peu cette vive et fière nature; et la mère de Chantal, qui «aimait son âme», et qui, je crois, se reconnaissait un peu en elle, y employa tout son art, tout son tact, toute sa haute sagesse et toute sa maternelle affection. Elle fit d’elle sa secrétaire préférée et la dépositaire de sa pensée. Sœur Françoise-Madeleine de Chaugy devint ainsi l’historiographe de sainte Chantal et des premiers temps de la Visitation; nommée supérieure du monastère d’Annecy, ce fut elle qui fit aboutir en 1661 la béatification de saint François de Sales. La prédilection de la mère de Chantal avait été bien placée.

Elle aima aussi de tout son cœur la duchesse de Montmorency. Celle-ci, d’origine italienne, avait épousé à quatorze ans Henri de Montmorency, filleul de Henri IV, l’un des plus braves et des plus séduisants seigneurs de la cour. Elle adorait son mari et lui passait toutes ses folies. Impliqué dans la révolte de Gaston d’Orléans contre l’autorité toute-puissante de Richelieu, le duc paya de sa tête, en 1632, sa téméraire entreprise, et sa pauvre veuve fut exilée à Moulins. Très pieuse et, dans son désespoir, se sentant de plus en plus attirée vers la vie religieuse, la duchesse désirait passionnément faire la connaissance de la mère de Chantal. Après quelques lettres échangées, les relations directes entre les deux femmes s’ébauchèrent en 1635. Elles étaient admirablement faites pour se comprendre. «Entre toutes les amitiés que Dieu m’a données, écrivait Mme de Chantal, il n’y en a point que j’estime et désire que Dieu me conserve tant que la vôtre toute précieuse.» La duchesse aurait voulu recevoir le voile des visitandines des mains de sa grande amie; elle n’eut pas cette joie, mais ce fut elle qui ferma les yeux de la sainte femme qu’elle avait tant aimée.

En 1632, la mère de Chantal a soixante ans. Pendant tout le temps que la peste a sévi, en qualité de supérieure du monastère d’Annecy, elle a présidé aux destinées de la Visitation; elle a vu s’ouvrir le tombeau du saint fondateur de son ordre et été témoin de quelques-uns de ses miracles; elle a la ferme assurance qu’il sera canonisé un jour. Son «triennal» est achevé; elle croit que sa fin est proche, et elle voudrait se préparer à la mort. Le 22 mai, en présence des sœurs réunies dans le chœur, elle se met à genoux, «fait sa coulpe» de toutes les fautes commises pendant son administration, et, déposant son pouvoir, avec une merveilleuse humilité, elle va se mettre à la dernière place. En vain elle supplie ses filles de ne plus lui confier aucune charge: elle est réélue le 27 mai. «Voyez-vous, ma fille, déclarait-elle à une religieuse, tous mes sens, tout moi-même, tout mon intérieur, répugnent à cette charge, et je l’accepte seulement pour le bon plaisir de Dieu; car, hélas! ma fille, je suis sur la fin de ma vie, et j’ai besoin de penser à moi.» Elle n’en fut pas moins, pendant ces trois nouvelles années de direction, la supérieure accomplie et prodigieusement active qu’elle avait toujours été: les deuils qui l’affligent profondément,--celui de sa belle-fille Marie de Coulanges, celui de son gendre Toulonjon, celui de M. Michel Favre,--et les préoccupations qui en sont la suite assombrissent sa vie sans nuire aux multiples devoirs quotidiens qu’elle assume. Les nouvelles maisons qui se fondent augmentent ses soucis, accroissent sa correspondance: jamais elle ne perd pied ni courage. Depuis longtemps il était question d’établir un second monastère à Annecy. S’y étant enfin décidée, la mère de Chantal voit se conjurer contre elle toute sorte de difficultés, d’objections et même de calomnies locales. Elle poursuit sans se troubler son dessein et surmonte tous les obstacles. Quand le 19 mai 1635, toute joyeuse d’être enfin délivrée du lourd fardeau qui pesait sur ses épaules, elle déposa le pouvoir et fit publiquement sa coulpe des fautes qu’elle avait commises pendant le temps de son administration, Mgr de Genève put lui dire avec vérité que «grâce à Dieu, il ne s’était pas aperçu qu’il n’y eût rien dans la maison qui n’allât bien».

Une grave question se posait, qui préoccupait beaucoup d’évêques et de pieux ecclésiastiques, saint Vincent de Paul, entre autres. L’ordre de la Visitation s’étant développé au delà de toute espérance, n’était-il pas à craindre que, la mère de Chantal une fois morte, l’union que sa forte personnalité maintenait entre tous les monastères vînt à se relâcher, et n’y avait-il pas lieu, comme pour tous les autres ordres, de les grouper sous l’autorité d’une supérieure générale? Il fut décidé que la question serait discutée lors de l’assemblée générale du clergé qui devait se tenir à Paris en 1635. L’évêque de Genève, Mgr Jean-François de Sales, résolut d’y envoyer la mère de Chantal; et quand celle-ci eut été déposée, l’évêque d’ailleurs étant mort dans l’intervalle, elle se mit en route vers la fin de juin, s’arrêta un peu à Moulins, et arriva à Paris le 25 juillet.

Au parloir du premier monastère de Paris eut lieu la conférence projetée. Humble et les yeux baissés, la mère de Chantal laissa parler tout le monde; puis, prenant la parole, elle déclare que la volonté expresse de saint François de Sales, docile interprète de la volonté divine, était qu’il n’y eût pas de supérieure générale, que, pour conserver l’esprit de la Visitation et l’union entre les divers monastères, il avait recours non à l’autorité, mais à la charité, et que donc «il fallait demeurer comme l’on était». Il y avait dans sa parole un tel accent, une netteté si persuasive, que chacun se rallia à son opinion: il fut simplement décidé «que le monastère d’Annecy serait toujours reconnu pour l’origine des autres, et que, par une charitable révérence et dépendance, les autres s’adresseraient toujours à lui pour recevoir ses conseils dans leurs besoins, et se tiendraient en tout conformes aux observances qui s’y gardent».

Ayant obtenu la permission de passer l’hiver à Paris et de faire une visite générale des maisons de son ordre, qui toutes sollicitaient sa venue, la mère de Chantal se mit en route au mois de septembre et se rend successivement à Montargis, à Blois, à Orléans et à Tours. Elle aurait voulu pousser jusqu’en Bretagne: la maladie et l’hiver la contraignirent de rentrer à Paris. Le printemps venu, accompagnée de son confesseur, de la mère Favre et de la sœur de Chaugy, elle reprend ses voyages interrompus. A Troyes, où elle fut accueillie avec des transports de joie extraordinaires, elle revit, au monastère du Carmel, sa vieille amie, la mère Marie de la Trinité, et ce fut, entre ces deux saintes âmes très tendres, un échange de mystiques effusions. De là elle se rendit à Dijon, à Autun, à Mâcon, à Lyon, à Valence, au Pont-Saint-Esprit, à Avignon, à Arles, à Aix, à Marseille, à Montpellier, à Nîmes, à Grenoble. Là elle trouva une lettre de l’évêque de Genève qui, la sachant fatiguée par tous ces déplacements, la rappelait à Annecy.

Dans toutes les villes où elle s’arrêtait, elle était reçue avec des démonstrations d’allégresse et de vénération auxquelles son humilité ne pouvait se dérober. Les religieuses, le clergé, les autorités, le peuple lui faisaient fête: on recueillait ses moindres paroles; on la suppliait d’entrer dans les maisons où il y avait des malades; on conservait comme des reliques les objets qu’elle avait touchés; on lui coupait des fragments de son voile ou de ses vêtements. «Voici la sainte! voici la sainte!» s’écriait-on sur son passage. Et aux beaux discours qu’on lui adressait, elle rougissait comme une jeune fille, se trouvant au supplice d’entendre prononcer son éloge. Bien vite, elle courait s’enfermer au monastère. Et là, sans négliger aucun de ses devoirs de piété, elle se faisait toute à tous, prodiguant conseils, encouragements, recueillant les confidences, redressant quelquefois, examinant les questions d’organisation pratique, aussi bien que les plus hautes questions de spiritualité, prêchant par l’exemple plus que par les discours l’humilité, l’obéissance, le détachement, la pauvreté, répandant à flots, si l’on peut dire, l’esprit de la Visitation, et laissant partout des traces fulgurantes et durables de son passage.

N’ayant pu visiter tous les monastères de Provence, elle en avait convoqué les supérieures à Aix. Là, deux semaines durant, elle régla, de concert avec elles, toutes les questions, petites ou grandes, qui étaient en suspens; surtout elle les anima toutes de son esprit, les faisant bénéficier de son expérience, leur communiquant la flamme sacrée qui brûlait en elle, versant son âme dans la leur, et leur laissant de sa maternelle tendresse, de son génie, de sa sainteté un souvenir impérissable. Quand il fallut se séparer, bien des larmes coulèrent: ces quelques jours d’intimité avec leur sainte fondatrice avaient été pour «ses filles» la révélation du parfait bonheur.

Cette activité, ce lumineux bon sens, cette sainteté cachaient de grands troubles intimes et une agonie morale qui devait se prolonger neuf longues années,--dernière et suprême épreuve infligée par Dieu à son héroïque servante. On éprouve quelques scrupules à évoquer, même brièvement et d’une plume incompétente, l’état d’une pareille conscience. Il le faut cependant, pour n’être pas trop incomplet. C’est vers 1632 que commença pour sainte Chantal ce «martyre d’amour» qui ne devait cesser qu’un mois avant sa mort. Elle était assaillie de tentations terribles. Sauf les pensées d’impureté, il n’était pas d’idées, d’imaginations condamnables qui ne se présentassent à son esprit, et qu’elle ne parvenait pas à repousser. Tous les péchés dont on l’entretenait, il lui semblait qu’elle allait s’en rendre coupable. Elle prenait en dégoût tous ses exercices religieux et les devoirs de sa charge. Elle avait horreur d’elle-même et du lamentable état de son âme. Elle se sentait abandonnée de Dieu, réprouvée par Dieu. De loin en loin de douloureux aveux lui échappaient sur ses intimes angoisses, et ses larmes, ses profonds soupirs la trahissaient malgré elle. Elle aspirait éperdûment à la mort. Elle ne retrouvait un peu de tranquillité qu’en s’abandonnant humblement aux directions et aux sages conseils de la mère de Châtel. Mais bientôt, cet appui allait encore lui manquer, et la mort, en lui enlevant coup sur coup ses trois plus intimes amies, allait redoubler sa peine et aggraver sa solitude morale. Chose singulière, il se faisait en elle un véritable dédoublement de sa personnalité. A l’ordinaire, rien ne transparaissait au dehors de ses tourments intérieurs, du secret désespoir qui l’étreignait, et sa sérénité, sa gaîté même, la ferme lucidité de sa haute raison demeuraient inaltérables. On admirait le robuste équilibre, la parfaite santé morale de cette conductrice d’âmes sans se douter de l’inquiétude, du trouble et des sombres tristesses que recouvrait sa religieuse ardeur.

La mère de Châtel lui avait succédé comme supérieure du premier monastère d’Annecy. Elle morte, il fallut la remplacer. En vain la mère de Chantal supplia les sœurs de ne pas lui imposer cette nouvelle charge: elle fut élue une fois encore. Elle pleura: mais, se ressaisissant bien vite, elle se soumit avec son habituelle docilité à la divine volonté. On nous a conservé le texte des paroles qu’elle adressa à ses filles en cette mémorable circonstance; elle s’y peint tout entière:

«Puisque Dieu, dit-elle, m’a encore commis le soin particulier de vous, je me résous, moyennant la divine assistance, de ne rien laisser en arrière pour votre avancement en la voie de Dieu. Oui, je crois que c’est Dieu qui m’a donné cette charge; car j’ai grandement prié en cette occasion; sa bonté sait que ce n’était pas par inclination, et que je n’y vois que sa seule et pure volonté. Mais, mes très chères sœurs, je ne vous le cèle pas, je vous le dis ouvertement, _ce sera mon dernier triennal_, pendant lequel, Dieu aidant, _je me consacrerai à votre service_; je vous consacre mon âme à cet effet, et j’emploierai les forces de mon corps et le peu d’esprit que Dieu m’a donné pour vous aider et vous servir. Je ne prétendais de tant vivre, ni que mon pèlerinage fût tant prolongé çà bas; personne ne le croyait; mais, puisqu’il plaît à Dieu qu’en la fin de ma vie je fasse encore ce triennal, _je mettrai ma dernière main à cette vigne_ et consumerai toute ma force et ma substance à la faire fructifier. Je ne sais pas, mes chères sœurs, si Dieu me laissera vous servir pendant tout ce triennal, car ma vie en ce vieux âge est fort incertaine; mais soit que Dieu me tire au commencement, au milieu ou à la fin, cela m’est du tout indifférent: soit fait ce que Notre-Seigneur trouvera bon. Toutefois, sa bonté me donne espérance qu’après ce triennal il m’accordera quelques mois ou quelques années de repos, selon ce qu’il lui plaira, _pour penser à moi. Car, hélas! mes sœurs, il y a vingt-sept ans que je pense aux autres, et n’ai presque pas le loisir de penser à moi._ Dieu disposera de mes ans, de ma vie et de ma mort selon sa sainte volonté, et je ne m’en mets pas en peine; mais je vous dis, mes sœurs, ne soyez pas étonnées si vous me voyez _plus veillante sur vous que jamais_; car j’ai ce sentiment au cœur _qu’il faut que ce triennal porte coup_, et que sur la fin de ma vie vous me donniez ce consentement de vous voir coopérer davantage aux desseins de Dieu sur vous, et à mon petit service, ce qui vous est tout dédié.»

On s’en voudrait d’affaiblir par le moindre commentaire ces paroles si virilement chrétiennes, et en même temps si profondément humaines, si féminines même. On devine comment elles furent accueillies par celles qui les entendirent et quelle ferveur de piété et d’émulation elles provoquèrent dans l’ordre tout entier. Ainsi que l’avait annoncé la mère de Chantal, ce dernier triennal a «porté coup».

Elle-même se multipliait pour suffire à toutes ses tâches. La reine Anne d’Autriche, enceinte du futur Louis XIV, lui demandait de faire prier tout l’institut pour que Dieu lui donnât un fils, et, en bonne Française, elle s’empressa de déférer à ce désir. De nouveaux couvents se fondaient, et chaque fois, l’on s’adressait à elle pour tous les détails d’organisation que comportait toujours une fondation nouvelle; elle répondait à tout avec sa précision, sa brièveté, sa prudence habituelles; et, si surchargée et pressée qu’elle fût, elle ne manquait pas de joindre à ses conseils et à ses directions un mot de piété et d’affection; sa correspondance allait croissant, et ce n’était pas trop de ses trois secrétaires pour l’aider à en venir à bout. En un mot, elle était l’âme vivante de cette vaste famille religieuse dont les membres, dispersés un peu partout sur le sol français, suisse et italien, recevaient d’elle l’impulsion première et la pensée directrice.

Depuis longtemps, il était question de fonder un monastère de la Visitation à Turin; mais les circonstances jusqu’alors ne s’y étaient point prêtées. Le roi Victor-Amédée et tous les siens désiraient vivement que la mère de Chantal en personne vînt faire cette fondation. En 1638, leur insistance fut telle que l’évêque de Genève consentit à laisser partir la vieille religieuse pour ce long et difficile voyage. Elle s’arrêta à Rumilly, à Chambéry, au val d’Aoste, et arriva enfin à Turin le 30 septembre. Sur sa route, elle était l’objet de la vénération universelle. On sonnait les cloches, on ornait les églises, on tirait le canon; le peuple en foule allait au-devant d’elle et, s’agenouillant sur son passage, lui demandait sa bénédiction; évêques et archevêques lui rendaient les plus grands honneurs, lui demandaient conseil, lui soumettaient leur conscience. A Turin, il fallut sept mois pour aplanir les difficultés qui, depuis de longues années, arrêtaient la fondation projetée et pour mettre sur pied le nouveau monastère. Avec son habileté et sa fermeté coutumières la mère de Chantal y parvint, et quand, au mois d’avril 1639, des menaces de guerre ayant surgi, elle dut, pour obéir aux ordres de l’évêque de Genève, quitter Turin et regagner Annecy, elle laissait un couvent de visitandines bien constitué, tout fier de l’avoir eue comme fondatrice, et très profondément pénétré de l’esprit de l’ordre. Turin, Pignerol furent pris par les Français luttant contre les Espagnols; la mère de Chantal tremblait fort pour ses filles: elle apprit avec grande joie que les deux monastères avaient été épargnés. Revenue à Annecy en passant par Embrun où elle laissa le souvenir d’une âme perpétuellement en contact avec le divin, elle s’occupa très activement d’établir dans la petite ville une maison de lazaristes. C’était là un de ses rêves; et elle eût été parfaitement heureuse de le réaliser, si, en même temps, elle n’avait appris la fin très chrétienne de son frère l’archevêque de Bourges. Elle le pleura amèrement, en se disant qu’elle ne tarderait pas à aller le rejoindre, ainsi que tous les chers morts qu’elle portait enterrés dans son cœur. C’est le triste lot des vies qui se prolongent de voir se multiplier les tombes autour d’elles.

Ainsi se terminait son dernier triennal. Prenant les devants, elle supplia l’évêque de Genève d’intervenir pour que plus jamais on ne l’élût supérieure. On se rendit à ses prières. Et le 11 mai 1641,--elle avait soixante-neuf ans,--elle réunit le chapitre, déposa pour toujours le pouvoir dont on l’avait revêtue, et avec une humilité et une ardeur de conviction admirables, elle fit sa coulpe de toutes les fautes qu’elle avait commises à l’égard des unes et des autres. Puis, se relevant, ce qu’elle n’avait jamais fait, elle vint embrasser maternellement toutes les religieuses l’une après l’autre, leur disant un dernier adieu en qualité de supérieure, et leur interdisant de prononcer la moindre parole d’attendrissement. Elle ne cesserait jamais de les aimer, ajoutait-elle, car elle éprouvait pour elles «l’affection tendre des pauvres vieilles grand’mères pour leurs petits-enfants». Enfin elle leur recommanda, en termes brefs, substantiels et chaleureux, la mère de Blonay, que la plupart d’entre elles n’avaient jamais vue.