Saint Paul

Part 4

Chapter 43,811 wordsPublic domain

[67] «A Damas, l’_ethnarque du roi Arétas_ faisait garder la ville pour se saisir de moi» (II _Cor._ XI, 32). Juster (_op. cit._, t. II, p. 134-139) estime incertaine, mais possible, la compétence du sanhédrin hors de la Palestine; car Hérode avait eu le droit de se faire remettre par les autorités romaines des criminels enfuis à l’étranger. Ce droit, surtout en matière de crimes religieux, avait pu passer d’Hérode au sanhédrin.

Tout persécuteur devient un persécuté. Dans l’idée que des victimes lui échappent, il ne dort plus. Pour allonger sa liste de suspects, il n’a jamais assez d’espions. Fatalement, son inquisition s’étendra aussi loin qu’il peut faire devant lui le vide par la terreur. C’est pourquoi nous trouverons Saul, avec une escorte de policiers, en marche vers Damas, «soufflant la menace et le meurtre», frémissant d’anéantir une Église qui se croyait à l’abri.

Mais, avant de le joindre sur la route brûlante où le Christ lui donna rendez-vous, il convient de le mieux connaître et d’atteindre les premiers linéaments de sa personnalité.

*

* *

QUI ÉTAIT SAUL?

Il s’est chargé de nous répondre; il a dressé un sommaire état civil, exhibé, pour les biffer aussitôt d’un trait méprisant, ses titres de noblesse juive:

«Si quelque autre s’imagine être puissant selon la chair, _moi encore plus_: circoncis le huitième jour, Israélite par ma race, de la tribu de Benjamin, Hébreu issu d’Hébreux; à l’égard de la Loi, pharisien[68]...»

[68] _Philipp._ III, 4-3.

Aujourd’hui, on jugerait un peu vague le signalement. Ce n’est point négligeable, pourtant, d’apprendre que Saul, «Hébreu issu d’Hébreux», était de la tribu de Benjamin, et pharisien.

Né hors de Palestine, il devait s’attacher d’autant plus à la pureté de ses ascendants, certifier qu’il tenait du judaïsme tout ce qu’il était. Mais il se prévalait d’un autre avantage: sa famille avait rang dans la tribu de Benjamin, celle qui marchait en tête des processions, ayant, la première, traversé la mer Rouge, de Benjamin qui, seule avec Juda, après la grande captivité, avait relevé les murailles de Sion[69]. Ce n’était pas tout; pharisien, il appartenait à une caste supérieure, un peu comme le religieux d’un Ordre vis-à-vis des séculiers. Les pharisiens, «les gens à part», se posaient eux-mêmes au-dessus du commun des Juifs; ils avaient seuls la haute science, la vertu sans reproche; car peut-on être agréable au Seigneur, si on ne connaît toute la Loi? Et ils se targuaient de la méditer nuit et jour; plus ils en resserraient les préceptes, plus ils en aggravaient les contraintes, plus ils s’estimaient devant Dieu.

[69] ESDRAS, l. II, XI.

Chez Saul, l’orgueil théocratique fut sans doute immense. Converti, il reconnaîtra que la fierté du sang est une vanité misérable, une de ces choses «qu’on jette aux chiens[70]». Pour l’instant, excusons-le; jamais peuple n’a pu justifier, comme Israël, la gloire de ses origines; il était l’unique nation choisie par le Tout-Puissant, conduite par lui, en ses grandeurs comme en ses désastres, afin qu’elle gardât les vérités essentielles et la semence d’où l’Homme-Dieu prendrait sa chair.

[70] _Philipp._ III, 8. Tel est le sens exact du mot violent qu’il emploie: _skybala_.

Le Messie étant venu, le peuple juif aurait pu mourir, comme l’arbuste des solitudes quand, au sommet de sa tige, la fleur pourpre a surgi. Il a survécu en qualité de témoin; la conscience de sa mission divine l’avait doué d’une telle force qu’il est resté, dans sa déchéance, un peuple-roi. Que lui importe d’avoir bu, durant des siècles, les affronts comme l’eau? Il garde dans la bouche le goût du vin des Maîtres; il n’a jamais douté de lui-même; cette foi tenace le prédestinait à dominer les nations; et, maintenant, il a fait de toutes «l’escabeau de ses pieds».

A Jérusalem, un vendredi, vers 4 heures--c’est le moment où les Israélites dévots vont allumer des cierges contre le mur des pleurs et psalmodier--j’ai remarqué un petit bossu qui se rengorgeait en marmottant des prières et se balançait, un livre à la main, avec une mine de satisfaction presque arrogante. Je me suis dit: «Voilà Saul!»

La fierté juive, en Saul, était doublée de la hauteur pharisienne. Pour celle-ci Jésus n’avait eu que des mots terribles. Le réquisitoire qu’abrège saint Mathieu (ch. XXIII) est un magnifique portrait de la caste, et qui vise, au delà, toute l’enflure des orgueils sociaux. Les pharisiens n’agissent que pour être vus; il élargissent leurs phylactères, ils allongent les franges de leurs robes. Ils aiment les lits d’honneur dans les banquets, les bancs d’honneur dans les synagogues. Ils veulent qu’on les salue sur les places, qu’on les appelle: Rabbi, Rabbi!...

Saul pouvait donc se vanter d’appartenir, comme on dirait, à une honorable famille juive. Son père n’était pourtant pas un Hébreu de Judée, mais un helléniste établi à l’étranger depuis assez longtemps; il portait le titre de citoyen romain, et son fils en hérita.

Pas une seule fois dans les _Épîtres_, Tarse n’est nommée; ce sont les _Actes_ qui font dire à Paul[71]--et il le dit en araméen:--«Je suis né à Tarse, en Cilicie.»

[71] XXII, 3. Il eut, vraisemblablement, dès son enfance, deux noms: un nom juif, Saul, et un romain à désinence grecque, Paulos.

Tarse, proche de la mer, au débouché de la seule route par où les caravanes venant de l’Asie Mineure franchissaient le défilé des portes ciliciennes, était alors une des plus grandes villes de l’Orient. La plaine de Cilicie, ample et magnifique, avec l’opulence de ses cotons et de ses blés, ferait songer à l’Égypte, si elle ne s’appuyait aux rampes du Taurus, dont les crêtes coiffées de nuages la barrent à l’Occident.

Point de jonction entre la haute Asie et la côte--le long du Cydnus les bateaux de toute la Méditerranée remontaient jusqu’à ses quais--elle s’offrait comme un confluent de civilisations. L’Hellade y superposait son empreinte à celle de l’Assyrie, de la Perse, de la Phénicie. Ses monnaies portent souvent un Baal, figuré en Zeus, ayant un aigle à son côté[72]. Tarse amalgamait l’élégance grecque avec les rites et les voluptés du vieil Orient. C’était là que, sur la proue d’or de sa galère, sous des voiles de soie parfumées, Cléopâtre avait attendu Antoine. Quand Paul citera aux Corinthiens le proverbe grec[73]:

Mangeons et buvons, car demain nous mourrons,

il se souviendra peut-être aussi de l’inscription assyrienne que portait, non loin de Tarse, la statue de Sardanapale, la statue aux doigts disposés comme si elle voulait les faire craquer:

[72] Voir RAMSAY, _The Cities of Paul_, p. 129.

[73] _1 Cor._ XV, 32. Ce proverbe se rencontre dans la _Thaïs_ de Ménandre, mais il était déjà dans Isaïe (XXII, 13), où Paul a dû le prendre.

«Passant, mange, bois, divertis-toi; car tout le reste ne vaut pas _cela_[74].»

[74] STRABON, XIV, V. On voit encore à Tarse une construction massive avec des murailles d’une prodigieuse épaisseur qu’on dénomme le _tombeau de Sardanapale_.

Les Tarsiens possédaient, à un étrange degré, la facilité qu’ont les Orientaux communément d’apprendre les langues et d’improviser. Les écoles de Tarse envoyaient à Rome des grammairiens et des philosophes. Le stoïcisme y florissait.

Sur les bords du Cydnus, un gymnase célèbre groupait les meilleurs maîtres. Saul, enfant, le fréquenta-t-il? Apprit-il le grec dans une école juive, près de la synagogue, ou avec un pédagogue, dans la maison de son père? L’essentiel pour nous, c’est qu’il eut une pleine connaissance de la langue des idées, de l’idiome qui pouvait le mieux rendre universelle sa doctrine. S’il était né à Jérusalem, il l’aurait ignorée ou mal sue. Les rabbins défendaient de l’apprendre aux garçons, sauf, disaient-ils en raillant, «lorsqu’il ne faisait ni jour ni nuit[75]». Elle était, pour leur méfiance, le véhicule du mensonge païen; quiconque avait sucé le miel des fables helléniques trouvait dans la vérité des Écritures une amertume.

[75] _Talmud._ Péa, I; Josèphe (_Antiq._, XX, 18) constate le mépris des Juifs pour l’étude des langues profanes.

Mieux encore que le grec, Saul retint ce qu’on apprenait à tous les petits Hébreux, les dix-huit bénédictions de l’Amida, la psalmodie du Hallel. Il vit, dans la synagogue, le lecteur tirer de l’armoire l’étui qui enfermait les rouleaux de la Loi, et, chez son père, le soir de chaque vendredi, s’allumer les lampes du sabbat.

Il reçut aussi les rudiments d’un métier manuel. Nous savons par les _Actes_[76] qu’il était «un faiseur de tentes». Rien ne prouve que son père lui-même fût artisan. Mais, selon les docteurs, tout bon Juif devait savoir œuvrer de ses mains; et le fameux Chammaï exhibait à son oreille le copeau du charpentier.

[76] XVIII, 3.

Saul sut fabriquer ces tentes noires en poil de chèvre où s’abritent encore les bergers ciliciens. J’ai vu, dans un faubourg de Tarse, des ouvriers en faire le tissu d’après des méthodes simplistes qui, depuis les temps de Paul, n’ont guère dû changer.

Ils étaient trois dans un hangar ouvert sur les côtés, trois hommes maigres, un peu chauves, grisonnants, avec des visages ascétiques. Le premier, debout, mettait en action un rouet d’où pendaient deux bouts de corde; d’une sacoche suspendue contre son tablier il tirait un à un les poils qu’il tordait autour de la corde en mouvement. Il filait ainsi, marchant à reculons depuis le fond du hangar jusqu’à l’entrée, et là, il abaissait la longueur du fil, le déposait auprès des autres.

Ses deux compagnons travaillaient, assis à terre sur une peau de mouton, les pieds dans un trou. Chacun d’eux avait devant soi un vaste métier incliné quelque peu en arrière; il y disposait la chaîne, l’écartait avec un couteau de bois, passait agilement la navette entre les fils tendus, les arrêtait; puis il étirait la chaîne et la trame d’un coup sec de son cardoir, outil massif en bois poli, qui ressemblait, sauf ses dents, à un joug pour les bœufs.

On s’explique comment Paul, après avoir manié des heures ce cardoir pesant, écrivait d’une main gourde. Quand il dit aux Galates: «Voyez les gros caractères de mon écriture[77]», il ne fait pas allusion à ses mauvais yeux qui l’eussent contraint de grossir les lettres. Il écrivait comme un ouvrier dont les doigts sont raidis par la manœuvre d’une chose très lourde[78].

[77] VI, 11.

[78] Cet outil pèse près de deux kilos.

Auprès des artisans de Tarse, je recueillis quelques détails propres à préciser certains faits dans sa vie. Leur métier est lucratif[79]; _il a dû l’être toujours_. De la sorte, Paul subvenait à ses besoins et à ceux des indigents, sans être une charge pour personne; il pouvait pratiquer largement la maxime du Seigneur Jésus:

[79] Ils gagnent, par journée, cinquante à soixante francs.

«Donner, c’est plus de béatitude que recevoir[80].» J’appris, en outre, des camarades lointains de l’Apôtre--savaient-ils son nom?--qu’ils besognaient, comme lui, «nuit et jour[81]». Ils dormaient sur des sacs; peut-être en faisait-il autant. Mais leur travail, tout uniforme et machinal, laisserait libre leur esprit, s’ils avaient le goût de penser; et Paul devait, sans interrompre le jeu de la navette et du cardoir, songer aux églises ou prêcher autour de lui.

[80] _Actes_ XX, 35.

[81] I _Thessalon._ II, 9: «Nuit et jour au travail pour n’être à charge à personne d’entre vous»; et I _Cor._ IV, 12: «Nous nous épuisons à travailler de nos mains.»

A l’âge où il n’était qu’un apprenti amateur, il ne soupçonnait guère qu’en tissant des poils de chèvre il préparait son apostolat. L’étude des Écritures et les sentences des rabbins le captivaient davantage.

Son père voulut qu’il achevât sa formation de pharisien et de lettré. Vers douze ans, il fit, comme tous les adolescents juifs, un pèlerinage rituel à Jérusalem. Si l’on entend au sens littéral ce qu’il dit aux Juifs[82] de son éducation, il aurait même grandi dans la ville sainte. Mais il ajoute qu’il fut «nourri aux pieds de Gamaliel»; le fameux rabbi l’aurait-il admis comme auditeur, s’il n’avait eu déjà la maturité d’un étudiant?

[82] _Actes_ XXII, 3. Le terme qu’il emploie veut dire: nourri en grandissant.

Nous imaginons volontiers Saul, assis aux pieds du maître, les genoux entre ses mains croisées, semblable à ces jeunes musulmans qui, dans les mosquées, font cercle autour d’un imam, silencieux et ravis, les yeux pleins d’une sorte d’extase, tandis que le docteur, derrière une petite table, pérore avec un feu prophétique.

L’éducation d’un étudiant juif se concevrait assez bien d’après celle d’un séminariste dans un milieu sacerdotal fermé. La science qu’il absorbait se ramassait autour de l’Écriture et de la Loi. Il devait posséder à fond le _Pentateuque_, lire les prophètes, devenir exégète et théologien. Il lisait aussi des écrits ésotériques comme le _Livre d’Hénoch_, l’_Assomption de Moïse_[83].

[83] Voir LAGRANGE, _le Messianisme chez les Juifs_, _passim_.

Mais l’exégèse juive se plaisait à l’imprévu des conclusions; elle accrochait aux textes des allégories, une dialectique retorse et paradoxale. Ainsi, à propos du premier homme:

«Le Saint (béni soit-il) a fait dans le moule d’Adam tous les hommes de la terre, et personne n’est semblable à l’autre. _Aussi, chacun doit se dire que le monde_ a été créé pour lui...

«Dieu a varié dans l’homme trois choses: le visage pour éviter des confusions; la pensée, afin d’éviter des vols; la voix, pour éviter (la nuit) des unions illégitimes[84].»

[84] _Baba Bathra_, trad. SCHWAB, p. 270.

Les Écritures elles-mêmes étaient submergées sous les commentaires de la Loi. Retenir sans notes--car il était interdit de noter les décisions des rabbins--tous les cas qu’elle posait, les solutions contradictoires, les possibilités qu’elle impliquait, c’était un travail embrouillé, comme celui d’apprendre le grand alphabet chinois.

Aucun acte ne devait être accompli sans bénir le Seigneur, et chaque bénédiction exigeait une formule spéciale. On ne prononçait pas les mêmes mots, à table, pour bénir des raves coupées en petits morceaux ou des raves coupées en long[85]. Avant de boire, les pharisiens se lavaient les doigts. Mais, selon Chammaï, il fallait d’abord faire cette ablution, ensuite verser l’eau dans le calice; selon Hillel, verser l’eau avant de se laver.

[85] Voir MARNAS, _op. cit._, p. 26.

Et puis il y avait les ergoteries sans fin sur les impuretés, sur ce qui est permis ou prohibé les jours de sabbat[86]. Il y avait la casuistique des dommages qui entraînent ou non un châtiment:

[86] Faut-il rappeler l’opposition d’Hillel et de Chammaï autour de ce point grave, si, un jour de fête, on pouvait manger un œuf pondu dans la journée?

«Si un coq, en voltigeant d’un endroit à un autre, cause des dégâts par son contact, le propriétaire sera responsable du dégât entier. Mais, si le dommage est survenu par le vent des ailes, le propriétaire ne doit payer que la moitié de la valeur[87].»

[87] _Baba Gama_, trad. SCHWAB, p. 12.

«Deux ânes se suivent; l’un glisse et tombe; puis l’autre arrive, se heurte contre lui et tombe aussi; enfin le troisième heurte celui-ci et tombe à son tour; le maître du premier devra payer à celui du deuxième le dommage survenu, et le deuxième au troisième[88].»

[88] _Baba Gama_, p. 25.

«Si un homme frappant son père ou sa mère les blesse, ou s’il blesse quelqu’un le jour du sabbat, _il ne paie rien, car il est condamné à mort_. Si un homme blesse son propre esclave _païen_, il n’est pas condamné au paiement[89].»

[89] _Id._ p. 65.

On ne s’étonnera guère que la logique, chez saint Paul, conserve des traces d’arguties, une tendance aux coudes brusques dans le cheminement des idées[90]. Un trait consigné par le _Talmud_ sur Rabbi Gamaliel, son maître, révèle, s’il est véridique, l’ironie subtile d’un sophiste qui trouve réponse à tout:

[90] De même, les citations composites, ou qui mettent des textes en enfilade, sont une réminiscence des méthodes rabbiniques (voir PRAT, _Théologie de saint Paul_, I, p. 32-33).

«R. Gamaliel allait prendre ses bains à Acco dans une maison de bains qui appartenait à la déesse Aphrodite (le temple de cette déesse, ses prêtres et le personnel étaient entretenus des revenus qu’on tirait de la maison de bains). Un païen nommé Proclus ben Philosophos lui demanda comment il pouvait se permettre d’aller prendre des bains dans une maison affectée au service d’une idole, quand la Loi mosaïque défendait de tirer profit des objets consacrés aux divinités païennes. Une fois sorti, R. Gamaliel répondit: «Je ne vais pas dans le domaine de l’idole, c’est elle qui vient dans le mien; on n’a pas construit la maison de bains en l’honneur d’Aphrodite; c’est elle qui sert d’ornement à la maison de bains[91].»

[91] _Aboda Zara_, trad. SCHWAB, p. 212.

Gamaliel, comme son aïeul Hillel, se distinguait par une relative largeur de vues où il corrigeait la casuistique dure, pointilleuse de Chammaï. Il représentait, parmi les pharisiens, _l’école libérale_. Le langage qu’il tient dans le sanhédrin, au sujet des Apôtres, énonce une bizarre doctrine de laisser faire et de fatalisme providentiel:

«... Et maintenant je vous dis: Écartez-vous de ces hommes et laissez-les; parce que, si leur volonté, leur œuvre ne sont qu’humaines, elles tomberont d’elles-mêmes. Mais, si elles sont de Dieu, vous ne pouvez les abattre, de peur qu’on ne vous trouve combattant contre Dieu[92].»

[92] _Actes_ V, 35-39.

On a supposé qu’une inspiration divine lui suggéra cette politique évasive. La tradition[93] le représente comme secrètement chrétien.

[93] Les _Recognitiones_, livre apocryphe, hérétique, mais qui date du IIe siècle, disent de lui: «Gamaliel, prince du peuple, était secrètement notre frère.» Sur la légende de Gamaliel, voir LAGRANGE, _Saint Étienne et son sanctuaire_, p. 42-59.

Quoi qu’il en soit, entre lui et Saul éclate une antithèse: voilà un Maître, pondéré, souple, théoricien de l’indulgence, et son disciple agit à l’encontre de sa doctrine autant qu’un Jacobin de 93 démentait un Necker ou un Montesquieu.

Il serait oiseux de vouloir élucider ce problème, comme de trancher si Paul fut ou non _rabbin_. Très souvent le disciple est l’opposé du maître; de même que le fils est la négation du père. Gamaliel eut un fils fanatique et hostile aux chrétiens. Saul, dans sa jeunesse, était quelqu’un de très indépendant. Porté aux extrêmes, il suivait en ses haines la fougue de ses énergies. S’il admirait la science et l’autorité de Gamaliel, il estimait dangereux son libéralisme. En tant que Juif, avait-il tort?

Une hypothèse semble absurde, effroyable, celle de concevoir la foi chrétienne étouffée dans sa première croissance. A ne l’envisager qu’humainement, elle aurait pu l’être, si on l’avait exterminée avec suite et sans merci. Mais les empereurs ne la persécuteront par système qu’au second et au troisième siècle, quand il sera trop tard pour la tuer. Et la persécution juive a été brève, intermittente, indécise. Une puissance supérieure la contrecarrait, la paralysait. Hérode aura beau tenir Pierre lié de deux chaînes entre les soldats. Un Ange touchera les chaînes; elles se dénoueront; d’elle-même, la porte de fer s’ouvrira. Et Saul, au moment où il se croit victorieux de Jésus le Nazaréen, va devenir son esclave, «le vase d’élection».

II

SAUL LE VOYANT

SUR LA ROUTE DE DAMAS

Il est midi; l’heure où, assis à l’entrée de sa tente, Abraham vit tout d’un coup les trois hommes debout devant lui, l’heure où Jésus vint s’asseoir, n’en pouvant plus, sur la margelle de la fontaine, et dit à la femme qui puisait: «Donne-moi à boire.»

Un nuage poudreux chemine au long de la route, entre des rocs brillants comme des cônes de sel. Voici la caravane se hâtant vers Damas. Des lignes confuses de verdure, au pied de collines fauves, jaillissent là-bas, du côté d’où souffle l’aquilon: les vergers dont la ville est ceinte! Depuis une semaine on marche. Enfin, c’est la douceur du terme proche, la fraîcheur de l’eau humée dans l’air dévorant. Les âniers pressent leurs bêtes; les ombres des chameaux porteurs de bagages se balancent moins lentes sur la poussière qui brûle les yeux.

Escorté par des gens de police, bâtons en mains, Saul allonge le pas. Petit[94], mais impétueux, décisif, il s’avance, comme César, le capitaine, d’une allure qui entraînerait derrière lui une armée. Sent-il le poids du soleil sur sa tête? Cet empire du feu qu’il traverse, ce désert dont les roches semblent vibrer sous le choc des rayons, ce mirage des vaines splendeurs existe à peine pour son regard. En découvrant les murailles de Damas, se souvient-il qu’au temps d’Abraham déjà, cette ville, patrie d’Éliézer, était un des grands caravansérails de l’Orient? Oui, peut-être; mais l’idée qui le tyrannise emporte dans sa frénésie toute notion des faits lointains.

[94] Les _Actes apocryphes de Paul_, chapitre III, ont établi sur sa personne physique une légende dont certains traits peuvent être réels: «[Onésiphore] vit venir un homme petit de taille, à la tête chauve, aux jambes un peu arquées, aux genoux saillants; il avait de longs yeux, des sourcils joints, un nez légèrement bombé, plein de grâce».

A Damas, il le sait, une église nazaréenne entretient le scandale de son désordre insolent. De là, elle peut essaimer, par Antioche, jusqu’en Cilicie. Saul va mettre la main sur elle; il saura les noms des apostats; une lettre scellée du sceau de Caïphe lui confère le mandat de les appréhender; il les ramènera, solidement liés, à Jérusalem où le sanhédrin fera de leur bande haute et prompte justice.

Saul est heureux comme un sanglier se ruant contre la haie qu’il est sûr d’enfoncer. Une gaîté furibonde précipite sa marche; on démêlerait en ses yeux l’ironie du vainqueur, à l’instant où il _tient_ l’ennemi.

Brusquement, telle qu’un éclair, du ciel sans ombre, une clarté s’abat sur lui, le renverse. Une voix distante et terrible, une voix de commandement qui roule comme le tonnerre, appelle d’en haut: Saul! Tout près, et plus basse, semblable à un reproche plein de compassion, la voix répète: Saul! Et Saul, rouvrant ses paupières crispées de terreur, aperçoit, debout sur la route, au milieu d’un brasier de gloire, quelqu’un, plus qu’un homme, le _Fils de l’homme_, celui qu’Ézéchiel et Daniel ont vu, habillé de lin, avec une face plus ardente que la foudre et des bras semblables à de l’airain blanc dans une fournaise. Mais, de sa tête, des paumes trouées de ses mains, de ses pieds lumineux partent comme des flammes vermeilles, et il montre à Saul, dans son côté, la plaie rouge d’un fer de lance.

Éperdu, prostré, Saul cache son visage en pleine poussière; il sent que, si l’Inconnu se manifestait davantage, il serait, sous la vision, réduit en cendres. Mais le Seigneur, avec son éternelle mansuétude, se penche vers lui, condescend à l’interroger; il lui demande _ses raisons_:

--Pourquoi me persécutes-tu?

Saul ne réplique point: «En quoi vous ai-je persécuté? Je vous ignorais.» Dans une intuition fulgurante, il pressent qui est l’Inconnu. En même temps qu’il reste atterré, une lumière l’immerge au dedans comme au dehors. Un souffle de feu touche ses lèvres et lui rend la force de parler.

Que va-t-il répondre? Sera-ce le cri de sa douleur et de sa componction? Eh bien! non. Il veut _savoir_, et il questionne:

--Qui êtes-vous, Seigneur?

Audace inouïe! Le néant demande son nom à l’Omnipotence; il ne consent pas à se soumettre sans motif. Comme c’est Paul tout entier! Le sursaut de la volonté intelligente, la réaction du Moi devant Dieu même! Il se donnera désormais à Lui, puisqu’il l’appelle: _Seigneur_. Seulement, il faut que le Seigneur atteste son identité. De même que Jacob étreint par l’Ange, Saul se débat jusqu’à ce qu’il ait l’évidence de sa défaite, et il ne se reconnaît pas vaincu simplement parce que son Maître est le plus fort, mais parce qu’il a compris.