Saint Paul

Part 3

Chapter 33,655 wordsPublic domain

Étienne répondit par un discours sublime dont Paul comprit, dans la suite, l’enseignement. Au lieu de se disculper, il représenta le passé d’Israël depuis les promesses reçues par Abraham. Il essaya de faire entendre qu’elles dépassaient l’existence du Temple, sinon le culte mosaïque.

Israël, durant des siècles, avait adoré son Dieu, nomade comme lui, ici ou là; et le tabernacle n’était qu’une tente dressée pour un soir, la tente de bergers en marche. Le buisson en feu d’où était sortie, devant Moïse, la voix du Seigneur, avait été vraiment «la terre sainte». Puis les Hébreux avaient, dans le désert, servi des idoles, disant à Aaron: «Fais-nous des dieux qui marchent devant nous.» Ils s’étaient prosternés sous «l’armée des cieux». Salomon avait construit une demeure au Dieu de Jacob; mais «le Très-Haut n’habite pas dans des maisons construites de main d’homme... Le prophète a dit: «Le ciel m’est un trône, et la terre un escabeau pour mes pieds; quelle maison me bâtirez-vous?...»

Dans cette histoire d’un peuple où les grands faits se découpent comme des morceaux d’horizon, la nuit, sous les éclairs d’un orage prochain, Étienne insérait des allusions crucifiantes au Juste méconnu et vendu, renié par ses frères, dont Joseph et Moïse étaient les figures trop intelligibles; il ne dissimulait pas qu’une foi toute matérielle au Temple équivalait à une idolâtrie.

L’auditoire suivait son raisonnement assez pour en avoir horreur. Tous ces vieux pharisiens, les bras croisés dans leurs longues manches, commençaient à s’agiter; les jeunes trépignaient, murmuraient. Au début, on avait écouté; les Juifs respectaient, chez l’accusé, le droit de défense; ils se plaisaient inlassablement aux récits où les aventures de leurs pères, commentées dans un sens prophétique, leur promettaient un retour des gloires, une délivrance pareille à celles d’autrefois. Étienne parlait, de même que son maître Jésus, non en scribe ni en casuiste péroreur, mais «comme ayant une puissance». A mesure que son exégèse devenait plus manifestement hostile, l’indignation grondait. Loin de la prévenir, il la défia soudain par une apostrophe qu’on peut croire transcrite jusqu’à nous, telle--ou à peu près--qu’il la proféra:

«Gens au cou raide, incirconcis de cœurs et d’oreilles, c’est toujours vous qui résistez à l’Esprit saint: comme furent vos pères, ainsi vous êtes. Quel est celui des prophètes que n’ont pas persécuté vos pères? Ils ont tué ceux qui prophétisaient sur la venue du Juste envers qui vous êtes maintenant devenus traîtres et assassins, vous qui avez reçu la Loi en préceptes d’anges et ne l’avez pas gardée.»

Les auditeurs frémirent; chaque mot leur «sciait le cœur en deux»; ils «grinçaient des dents». Quand on a vu, en Orient, des foules exaspérées, il est facile de concevoir, dans ces formidables minutes, l’aspect du sanhédrin: l’ondulation des manteaux blancs; les roulements d’yeux féroces dont les feux se croisaient; les mâchoires tendues, les nez en pince de crabe et les doigts crochus convergeant sur l’accusé comme pour le mettre en pièces. Les sifflements de rage, les voix rauques se heurtaient.

Rien ne troublait Étienne; percevait-il le souffle de mort qui grondait autour de sa tête? Un ravissement l’enlevait ivre des joies promises, ivre du Paradis; il se tenait immobile comme une colonne de lumière; mais, tout d’un coup, éperdu d’apporter aux hommes la présence de son Dieu, il cria, le front renversé, déployant ses bras vers des clartés invisibles:

«Voici! Je contemple les cieux ouverts et le Fils de l’homme _debout_ à la droite de Dieu.»

Blasphème! Il attestait comme une évidence la gloire du Nazaréen, sa résurrection.

Les Juifs n’y tirent plus; ils se bouchèrent les oreilles, et toute la salle se leva d’un seul élan frénétique, pour entraîner l’impie hors du sanhédrin. Massé vers les portes, le peuple l’accueillit avec des aboiements d’extermination. Pourtant il ne fut pas lapidé à l’endroit même.

Le _Lévitique_ ordonnait: «Fais sortir le blasphémateur du camp[39].» On emmena Étienne hors de la ville, et, probablement, sur une hauteur, au nord de Jérusalem.

[39] XXIV, 14.

D’après la Loi[40], «à la distance d’environ dix coudées du lieu du supplice», on déshabillait le condamné, on lui disait de se confesser; «car tous les suppliciés se confessent, et celui qui se confesse aura sa part dans le monde futur»... Le lieu de la lapidation devait avoir une élévation double de la hauteur d’un homme. Les témoins imposaient leurs mains au condamné comme à une victime expiatoire. Un des deux le précipitait ensuite, de façon qu’il tombât au-dessous, et _sur le dos_, non sur le ventre. «S’il était mort, on ne lui faisait plus rien; sinon, l’autre témoin lui jetait une pierre sur le cœur; s’il n’était pas mort, tous les assistants l’achevaient avec des pierres.»

[40] _Talmud, Traité sanhédrin_, p. 277-280.

Dans le supplice d’Étienne, il n’apparaît pas que les Juifs aient ainsi procédé. Les deux témoins, pour être plus à l’aise, déposèrent leurs manteaux «aux pieds d’un jeune homme qui se nommait Saul». Mais nous apercevons, aussitôt après, le martyr assailli par les pierres, debout jusqu’à l’instant où il _s’agenouille_ et succombe. Son exécution fut donc tout ensemble rituelle et tumultuaire. Son martyre imita, en abrégé, la Passion du Christ. En méditant son agonie, il s’était disposé à mériter _la couronne_, comme son nom l’y prédestinait. Le disciple eut infiniment moins à souffrir que le Maître. Il se contenta d’être, à son tour, parfait dans l’immolation.

«Seigneur Jésus, disait-il, recevez mon esprit.» Et, s’étant mis à genoux, il supplia d’_une voix puissante_: «Seigneur, ne leur imputez pas ce péché.»

La doctrine du pardon était au fond même de la Rédemption: quand l’Homme-Dieu a remis par son sang l’offense irrémissible, comment l’homme oserait-il appeler sur ses ennemis une vengeance? Mais Étienne ne se borna pas à pardonner; il s’offrait en hostie pour ses bourreaux, pour quelqu’un surtout qu’il connaissait peut-être, Saul dont sa mort préparait la mission.

On voudrait suivre Saul durant les phases du jugement et du supplice. Son courroux contre Étienne partait d’un amour indigné: le blasphémateur devait mourir; la Loi et les choses saintes réclamaient justice.

Reçut-il de sa dialectique un sourd ébranlement? Nous n’en pouvons rien savoir. L’extase d’Étienne, son cri: «Je vois les cieux ouverts» lui revinrent plus d’une fois, comme le témoignage scandaleux d’une illusion qu’il ne voulait pas admettre. Mais, quand un fait contredit une croyance vivace et plus forte que tout, il reste inexistant, du moins pour les régions conscientes de la vie interne.

Pendant qu’autour du martyr la canaille vociférait, et que les exécuteurs, faisant cercle, ramassaient pour l’abattre les cailloux de la route, Saul regardait, pâle et palpitant d’une fureur contenue. Il ne lança lui-même aucune pierre; assister ceux qui frappent lui suffisait. Il considérait avec étonnement cet homme si calme qui ne cherchait pas à se défendre; les projectiles déchiraient son front, ses mains étendues, la nudité sanglante de sa poitrine et de ses reins meurtris; il ne gémissait pas, il tressaillait à peine sous les coups; et la vigueur de sa voix demeurait intacte, lorsqu’il jeta vers Dieu sa prière de victime heureuse. Atteint, soit au cœur, soit à la tête, du choc mortel, il s’étendit sur la terre, dans son sang, comme sur un lit doux pour le sommeil[41]. Quel endurcissement intrépide! dut songer Saul. Il faudra, contre l’erreur nazaréenne, une sévérité sans merci. Et, si quelque pitié le sollicitait, il la réprima comme une faiblesse. Il rentra, plus ferme encore dans sa haine.

[41] _Il s’endormit_, disent les _Actes_.

*

* *

SAUL ET L’ÉGLISE

Le grand prêtre Caïphe, les Anciens du peuple jugeaient comme lui. Une violence en réclame d’autres. Les disciples d’Étienne ou de pieux prosélytes ensevelirent[42] le Saint avec une solennité d’affliction qui le glorifiait. Pour venir à bout de l’hérésie tenace, une répression méthodique fut décidée. Elle était possible au début du principat de Caligula, dans la brève période où la Judée respira plus libre, entre l’éloignement d’un procurateur odieux--sa disgrâce obtenue semblait une victoire sur Rome--et l’arrivée du successeur.

[42] Le corps du lapidé devait être, d’après la Loi, pendu jusqu’au soir à une potence. Les _Actes_ ne disent pas que cet opprobre fut infligé au cadavre d’Étienne.

La persécution visa par système les Nazaréens d’origine helléniste; ceux-là, comme Étienne, négligeaient hardiment le Temple, sinon la Loi. Les Douze, nés Palestiniens, plus exacts aux observances mosaïques, restèrent à Jérusalem; et rien ne donne à entendre qu’ils furent, pour lors, inquiétés. Les autres se dispersèrent, emportant avec eux l’Évangile qui, par là, s’étendit au loin.

Faut-il dater de ce moment ou de plus tôt les chrétientés de la Samarie, de la Syrie, d’Alexandrie? Il y en avait une à Antioche, une à Damas, puisque Saul alla bientôt la pourchasser.

Comment Saul, après avoir joué dans le martyre d’Étienne le rôle d’un comparse, simple gardien du vestiaire, reparaît-il, peu de temps après, commissaire du sanhédrin, investi d’un pouvoir de haute police qu’il exerce à la façon d’un enragé? Son zèle, sa véhémence d’exécution l’avaient, sans doute, mis en valeur. Ses qualités de chef s’imposèrent. Dans les crises terroristes, ce sont toujours les jeunes qui prennent la tête du mouvement.

Sur la férocité de sa campagne le narrateur des _Actes_ s’est plu à insister; par trois fois[43] il la certifie. Saul entrait dans les maisons suspectes, en arrachait les hommes et les femmes, les entassait dans les geôles, les faisait flageller, les contraignait à renier leur foi, ou les ramenait à Jérusalem et, devant les tribunaux, intervenait pour qu’ils fussent menés au supplice.

[43] VIII, 3; XXII, 4-5; XXVI, 9-11.

Quatre fois aussi[44] dans ses _Épîtres_, Paul évoque son passé de persécuteur; s’il n’y revient guère plus souvent, c’est que toutes les églises en savaient les moindres détails.

[44] _Galates_ I, 13-14; I _Cor._ XV, 9; _Philippiens_ III, 6; Ire à _Timothée_ I, 13.

«Vous avez ouï dire, écrivait-il aux Galates, ma façon d’être dans le judaïsme: que je persécutais à outrance l’Église de Dieu, et que je la dévastais; et j’allais dans mon zèle pour le judaïsme plus loin que beaucoup de Juifs, mes camarades, défenseur à l’excès des traditions pharisiennes.»

Nous n’avons aucun motif d’induire que Paul, quinze ou vingt ans après, exagérait ses violences pour mieux attester: Je me suis converti malgré moi, sans nul mérite, sans que rien m’y préparât.

L’étrange, c’est plutôt le ton dégagé de sa confession; pas un mot ne laisse entendre que la mémoire de ses violences l’a bourrelé de remords. Il expliquera très simplement, plus tard, à Timothée, pourquoi il a pu trouver grâce devant Dieu:

«Le Christ Jésus m’a établi dans son service, moi qui étais auparavant blasphémateur, persécuteur, tourmenteur. Il m’a pris en pitié parce que j’avais agi _sans savoir_, dans le manque de foi.»

Les fureurs de Saul sortaient donc d’un zèle exaspéré pour la religion qu’il croyait uniquement vraie. Ses cruautés trouveraient une explication dans ce mot aigu de Pascal:

«Jamais on ne fait le mal si pleinement ni si gaiement que quand on le fait par conscience.»

Mais il faut aussi comprendre quelle pouvait être l’âme d’un Juif au Ier siècle, ce qu’était le monde autour de lui.

On aurait grand tort de se figurer Israël comme un peuple, avant tout, féroce. Dans son histoire, les traits de miséricorde et de tendresse n’ont rien d’anormal. Sur l’âpreté des tempéraments, le précepte divin posait son onction:

«_Tu aimeras_ le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ta force.»

Entre Iahvé et son peuple, un principe de suavité tempérait la crainte:

«Le Seigneur ton Dieu t’a porté, lui disait Moïse, comme un _homme porte (sur l’épaule) son fils tout petit_[45].»

[45] _Deutéronome_ I, 31.

A l’intérieur de la famille, une loi sainte gouvernait les rapports du père et des enfants, des frères et des proches entre eux. C’était une loi exigeant «la circoncision du cœur[46]»; la bonté, le pardon y tenaient leur place. Avant le père de la parabole évangélique, on s’était souvenu d’Ésaü étreignant dans les larmes Jacob faible, humilié; de Joseph se réconciliant avec ses frères indignes; de David pleurant le misérable Absalom et criant: «Qui me donnera de _mourir à ta place_, Absalom, mon fils, ô mon fils Absalom!»

[46] _Id._ X, 16.

Selon le code mosaïque les juges devaient rendre justice au pérégrin comme à l’Hébreu, au petit comme au grand, sans faire acception de personnes, parce que leur jugement «était le jugement de Dieu[47]». Quand on entrait en guerre, devant une ville ennemie, avant de donner l’assaut, il fallait «lui offrir la paix[48]». C’était une obligation de respecter durant un mois la femme captive[49].

[47] _Id._ I, 17.

[48] _Deutéronome_ XX, 10-11.

[49] _Id._ XXI, 11-14.

Moïse interdisait de livrer l’esclave fugitif à son maître[50], de garder plus d’un jour le gage du débiteur pauvre[51]. Il commandait au riche d’ouvrir sa main à l’indigent, de laisser, pour l’orphelin et la veuve, sur l’olivier quelques olives, dans la vigne quelques grappes[52]. Il enseignait même la pitié pour les animaux: «Si, en marchant sur une route, tu trouves dans les branches d’un arbre ou à terre, un nid d’oiseau, et la mère couvant ses œufs ou ses petits, tu ne la retiendras pas captive[53].» Josèphe, célébrant l’humanité de la loi juive, observe qu’elle défendait de tuer les animaux, «s’ils entraient _en suppliants_ dans une maison[54]».

[50] _Id._ XXIII, 15.

[51] _Id._ XXIV, 12-13.

[52] _Id._ XXIV, 21.

[53] _Id._ XXII, 6.

[54] Contre Apion, l. II, ch. VI.

Un peuple où l’on avait conçu et compris, du moins littéralement, le _Cantique des Cantiques_, les _Psaumes_, les _Livres des Prophètes_, ne pouvait ignorer les délicatesses ni les violences de l’amour humain ou divin. Nul n’a senti d’une façon plus véhémente que l’amour est fait de pitié.

Mais les Juifs pouvaient-ils échapper à la dureté foncière de tout l’Orient sémitique? Quand on pense aux tyrans assyriens, aux atrocités rituelles qu’attestent les bas-reliefs et les inscriptions de ces pays, on s’étonne moins de voir Israël, en guerre contre des voisins terribles, exterminer dans les villes hommes, femmes, petits enfants, incendier les maisons, ne laisser que des cendres et de l’horreur derrière lui. Les Hébreux savaient ce qui les attendait s’ils épargnaient les idolâtres; ils exécutaient sur eux le juste châtiment d’Iahvé, et, plus encore, en les exterminant, ils se préservaient de leurs dieux redoutables.

Israël eut besoin d’être fanatique; autrement il aurait succombé, et, avec lui, le pacte d’alliance, le témoignage du seul Dieu vrai. Il se savait élu entre tous les peuples; sa fierté d’un tel privilège était farouche. Jamais orgueil nobiliaire n’a pu être comparé à celui des Juifs. Un grand orgueil offensé devient cruel en se croyant juste. D’où, chez eux, des vindictes inflexibles dont celles des hidalgos espagnols seraient une faible réplique.

Le pays où ils se fixèrent, malgré ses parties fertiles, est dur comme son climat.

Pays de hautes vallées et de faîtes abrupts, peu accessible par la mer, et qui repousse l’étranger. Six mois d’été sans pluie; un hiver assez rude. Les villages, sur les pentes, ressemblent à des tas de pierres. Nulle part au monde la pierre ne règne aussi implacable; on s’explique la lapidation, supplice éminemment juif; sous les monceaux de silex on chercherait les os d’un lapidé. Je ne connais rien de plus désolant, surtout en automne, que la descente de Jérusalem à Jéricho: des bosses de terres nues, après des bosses de terres nues, çà et là broussailleuses, ou d’un gris de lèpre, chargées de boursouflures livides, au-dessus d’une gorge rougeâtre qui fait saillir et béer ses roches comme des gueules de bêtes altérées.

De telles régions ne pouvaient convenir qu’à des brigands ou à des clans rigides, intraitables pour tout ce qui violait les mœurs et les principes de la communauté.

La Loi mosaïque les enserrait dans des haies de préceptes et de rites, dans les craintes minutieuses des cas d’impureté. Elle exigeait de ces paysans rapaces le sacrifice de leurs bestiaux, des victimes, certains jours, sans nombre[55]. Aux grandes fêtes, le parvis du Temple devenait un énorme abattoir; le gémissement des animaux égorgés couvrait les voix des prêtres; ceux-ci n’étaient plus que d’infatigables bouchers. Les lévites parfois devaient monter sur des escabeaux pour ne pas tremper leurs jambes dans les nappes de sang qui débordaient[56]. Le matin de Kippour, lors du grand jeûne d’octobre, quand on avait imposé les mains au bouc qu’on chargeait des péchés du peuple, les assistants crachaient tous sur lui, le piquaient avec des épines[57]. Il était coiffé d’une bande de laine écarlate; puis, à coups de fouet, les prêtres le chassaient hors de la ville, en un lieu désert. Là, on lui arrachait du dos sa toison qu’on éparpillait sur les broussailles, et on le jetait dans un précipice. S’il se relevait, personne ne lui donnait à manger; il s’en allait mourir comme un maudit, dans un trou.

[55] Pour la dédicace du Temple de Salomon, les _Paralipomènes_ (l. II, VII, 5) dénombrent l’immolation de vingt-deux mille bœufs et de cent vingt mille béliers. Pour la même cérémonie, Josèphe (_A. J._, VIII, 2) parle de douze mille veaux et de cent vingt mille agneaux.

[56] Voir M. MARNAS, _Miriam_, p. 220.

[57] Voir l’épître dite de Barnabé. Le passage sur le bouc est une citation tirée on ne sait d’où.

Atroces pour nous, ces rites expiatoires l’étaient bien moins que ceux des idolâtres, offrant leurs fils au bûcher de Moloch, ou se mutilant, comme faisaient les prêtres de Cybèle, en public, avec frénésie. Ils provoquaient les Juifs à la pénitence, commémorant les peines dont Iahvé avait frappé leurs pères impies ou fornicateurs. Ils préfiguraient la victime substituée, elle volontaire et parfaite, le Christ percé d’épines, flagellé, honni. Mais, chez des âmes brutales, ils excitaient le goût du sang, une sorte d’irritation luxurieuse déviée en ivresse de tuerie.

D’ailleurs, asservis à des maîtres iniques, les Juifs, tout en courbant l’échine, avaient médité d’affreuses représailles. Si on touchait à leur culte et à la Loi, ils résistaient sauvagement, et les répressions étaient inexorables. Lorsque Antiochus Épiphane prétendit helléniser Jérusalem, établir dans le Temple une statue de Zeus, lorsqu’il eut interdit la circoncision, les pharisiens s’obstinèrent à faire circoncire les nouveau-nés. Tous ceux qui étaient dénoncés étaient battus de verges, mutilés, mis en croix; et les bourreaux, après avoir étranglé les enfants, pendaient leurs cadavres au cou des crucifiés[58]. Hérode ayant fait clouer sur le portail du Temple un aigle d’or, deux docteurs, Judas et Mathias, l’arrachèrent en plein midi, devant la foule, et le brisèrent à coups de hache. Arrêtés, ils justifièrent leur violence avec ce seul argument: «Nous avons vengé l’outrage fait à Dieu et l’honneur de la Loi dont nous sommes les disciples.» Pour déchaîner un mouvement furieux, il suffit que Pilate voulût faire promener à travers les rues de Jérusalem des enseignes militaires où figurait le médaillon de César[59]. Caligula, quand il essaya d’imposer dans le Temple sa statue en «nouveau Jupiter», faillit soulever toute la Judée contre Rome.

[58] JOSÈPHE, _Antiq._, l. XII, VII.

[59] _Id._, l. XVIII, IV.

A mesure que la nation juive se vit plus étroitement harcelée par l’hellénisme[60], pressée par l’arrogance et la rapacité romaines, son esprit de révolte se renforça; mais il devait se perdre dans l’anarchie des factions. Sadducéens, bourgeois et sceptiques, semblables à nos radicaux d’aujourd’hui, pharisiens intransigeants, zélotes et démagogues illuminés s’exécraient les uns les autres. Les bandes armées, les brigandages se multipliaient. Les grands prêtres soudoyaient des séditieux qui provoquaient des rixes; ils les envoyaient saisir dans les granges des dîmes appartenant aux sacrificateurs «dont quelques-uns étaient si pauvres qu’ils mouraient de faim[61]». Des sicaires, les jours de fête, arrivaient à Jérusalem, cachant des dagues sous leurs manteaux.

[60] Sous Caligula, les Grecs massacrèrent, dans les progroms d’Alexandrie, au dire de Josèphe, cinquante mille Juifs; d’où l’ambassade conduite par Philon auprès de l’Empereur.

[61] JOSÈPHE, _Antiq._, l. XX, VI.

Ils poignardaient les gens au milieu des cérémonies, et, les voyant tomber morts, se penchaient sur eux comme pour les secourir, échappant ainsi aux soupçons[62].

[62] _Id._ XX, VII. Et EUSÈBE, _H. E._, II, XX.

La férocité des mœurs, l’exaspération des caractères atteignaient déjà ce paroxysme qui aboutira aux atrocités héroïques du siège de Jérusalem, aux épouvantes de Massada. Josèphe, homme cultivé, raconte, comme une chose toute naturelle, de quelle manière il traita un factieux de Tibériade. Celui-ci était venu simplement lui réclamer une somme qu’il ne devait pas:

«Je le fis battre de verges, _je lui fis couper une main qu’on lui attacha au cou_, et je le leur renvoyai en cet état[63].»

[63] _Vie_, ch. XXIV.

Plus loin, il invite un autre séditieux à se trancher lui-même, d’un coup d’épée, la main gauche. Et cet homme s’empresse d’obtempérer.

Saul, dans son offensive contre les Nazaréens, se comporta donc selon la rigueur d’un bon pharisien sectaire. Il y ajoutait l’emportement de sa jeunesse, la fierté d’exceller dans une œuvre juste. Nul doute qu’il n’écoutât en même temps des impulsions démoniaques. Il dira dans la suite: «Nous n’avons pas seulement à combattre contre la chair et le sang, mais contre les Puissances, contre les Maîtres de ce monde ténébreux[64].» Les Puissances d’en bas l’armaient de leur furie. Elles l’avaient élu comme un parfait agent d’extermination.

[64] _Éphésiens_, VI, 12.

Au reste, il croyait connaître l’histoire de Jésus, ses enseignements; il les interprétait, sans intelligence, «en homme charnel»; il en demeurait scandalisé, outré. Il était pharisien, et Jésus avait écrasé, sous une réprobation, la superbe, l’hypocrisie des pharisiens. Israël attendait un Messie qui établirait sa revanche sur les oppresseurs et même lui soumettrait l’univers. Isaïe l’avait annoncé: _L’empire sera sur son épaule._ A cette prophétie, mal comprise, vulgarisée dans tout l’Orient, les Romains eux-mêmes prêtaient attention[65]. Jésus, trompant les espoirs terrestres d’Israël, semblait l’ennemi à détruire dans la personne de ses disciples, faux prophètes qui blasphémaient l’éternité de la Loi, l’avenir du peuple saint. Que devenait son privilège, si toutes les nations étaient appelées au Royaume? En persécutant les Galiléens, Saul pensait «rendre hommage à Dieu[66]».

[65] TACITE, _Hist._, V, 13, et SUÉTONE, _Vespasien_, IV.

[66] «L’heure vient où quiconque vous tuera croira rendre hommage à Dieu» (_Jean_, XVI, 2).

On a contesté qu’il ait pu les traquer hors de Palestine, jusqu’en Syrie. Mais, dans une phase de trouble, le sanhédrin se hâtait de ressaisir une compétence pénale dont il était jaloux. Or, la Syrie appartenait en ce temps-là au roi Arétas, beau-père d’Hérode le Tétrarque; et les Juifs, nous le savons par Paul lui-même, s’entendaient fort bien avec Arétas[67]. En fait, partout où vivait une communauté juive, l’émissaire du sanhédrin exerçait un droit de police.