Saint Paul

Part 2

Chapter 23,750 wordsPublic domain

En face de l’Église, des sadducéens, des épicuriens qui ne veulent pas de la vie future; des pharisiens, satisfaits d’eux-mêmes, n’apercevant rien au delà des convenances, des gestes et des formules; des stoïciens qui attendent de leur seule force la paix de l’intelligence dans la soumission au destin; des théosophes et des gnostiques qui prétendent se faire, par la magie et le rêve, les confidents de l’invisible; des millénaristes qui réclament sur terre, dans l’anarchie ou le communisme, un paradis; et les innombrables païens qui ont à peine changé aux idoles leur nom.

Si Paul revenait, il croiserait parmi les villes plus de courtisanes qu’à Corinthe; il coaliserait contre lui, plus qu’à Éphèse, tous les marchands d’amulettes, il se buterait davantage contre la haine des puissants, l’imbécillité des foules. On calomnierait son œuvre, on la déformerait, il retrouverait les embuscades des faux frères, les schismes, et, plus sournoises, les hérésies. Ce qui lui serait amer surtout, il passerait peut-être au milieu du bruit sans que sa parole fût entendue.

Et cependant, il continuerait.

Qu’était l’Église au moment où il partit avec Barnabé pour Chypre? Une petite secte ardente disséminée hors de quelques synagogues. Aujourd’hui, la formidable Église compte trois cent millions de croyants; seule société spirituelle qui ait franchi vingt siècles sans varier en ses principes ni dans sa fin.

Paul donnerait son sang pour elle en 1925 comme en l’an 67, et il prêcherait encore les mêmes vérités: vivre selon l’esprit, non selon la chair, dans le Christ, au point que ce soit Lui qui vive en nous, attendre, dans la patience et l’amour, l’heure de la justice, la défaite du mal, la glorieuse Parousie.

Les âmes, pour leur paix, n’ont besoin de rien d’autre; le mot qu’il apporterait à l’humanité défaillante serait celui qu’il dédiait aux Éphésiens:

«Éveille-toi, toi qui dors; lève-toi d’entre les morts, et le Christ luira sur toi[23].»

[23] V, 14.

*

* *

Le présent livre--est-il nécessaire de l’énoncer?--ne sera point surtout descriptif; je ne m’attacherai guère non plus aux faits pour les faits. C’est l’être intime de Paul que je voudrais atteindre. Je tente d’en esquisser un portrait synthétique; ambition peut-être imprudente; mais vous l’excuserez, ô grand Apôtre, sachant qu’elle m’est venue d’un haut désir d’anticiper sur l’éternité, en vous connaissant à fond. Des montagnes d’ouvrages se sont entassées autour de vous. Il en est de faux et de perfides qu’on croirait bâtis avec les pierres dont vous fûtes jadis lapidé. Il en est de très bons, mais qui ne s’adressent qu’aux savants. Le mien veut, dans une recherche sévère du vrai, vous rendre accessible même aux simples. Si d’autres ont amolli, paganisé votre image, je viens restituer à vos traits leur hébraïque et sainte rudesse.

J’ai poursuivi la présence de saint Paul à travers les contrées que sa mémoire maintient fameuses. Des hauteurs de Salonique j’ai regardé l’Olympe, cerné de nuages, tel qu’il le vit en arrivant par la via Egnatia. Dans les gorges du Taurus, au delà des portes ciliciennes, j’ai bu l’eau d’un torrent où il a dû se désaltérer. Trop d’invasions ont roulé sur la splendide Asie; l’Islam a enseveli les villes antiques comme sous des couches de sable et d’immondices. Les paysages néanmoins subsistent; ils m’ont quelquefois révélé des faits inattendus.

De Tarse, tandis que je montais vers les rampes du Taurus, on m’indiqua, au flanc d’une butte isolée, pyramidale, une grotte où la tradition maintient que Paul aurait vécu en anachorète. Or, les _Actes_ disent qu’après les premières luttes de l’Apôtre, à Jérusalem, contre les Juifs hellénistes, ceux-ci ayant essayé de l’assassiner, «les frères le conduisirent à Césarée et l’embarquèrent pour Tarse». Le séjour de trois ans qu’il y fit semble avoir été une halte de vie cachée et contemplative. «Barnabé, reprend plus loin le narrateur, se rendit à Tarse afin d’y chercher[24] Saul, et, l’ayant trouvé, il le mena à Antioche». Cet épisode a souvent embarrassé les exégètes, quand ils veulent supposer que Saul, à Tarse, avait exercé un apostolat public. On ne comprend plus alors pourquoi Barnabé le _cherche_ et le découvre enfin. Tout est simple, au contraire, si on admet là une phase de silence et d’anéantissement extérieur, la retraite d’un solitaire dans le trou d’un rocher. Peu importe l’endroit précis de la grotte, authentique ou non; c’est l’idée de la grotte, vestige d’un souvenir très ancien, qui nous met sur la voie d’une explication conforme au texte.

[24] XI, 25. Le mot grec employé marque des recherches qui se prolongent, comme s’il s’agissait d’un homme disparu.

A Tarse même, une similitude m’a frappé. La plaine de Cilicie, avec le Cydnus flexueux, fermée, à l’ouest, par les cimes grandioses du Taurus, et descendant jusqu’à la mer, s’étale comme la plaine d’Ostie où tourne le vieux Tibre, laissant derrière lui les crêtes du pays sabin. L’horizon qu’eut Paul devant ses yeux, lorsqu’il marcha au martyre, évoquait le site de son enfance. L’un et l’autre lui offraient une figure exacte de son âme: d’un côté, sévèrement définis; de l’autre, amples et sans limites.

Mais on peut dire de Paul presque partout où il passa: «Son lieu ne le connaît plus.» Dans Tarse, la porte de Saint-Paul, le puits de Saint-Paul n’ont rien de commun avec l’Apôtre. A Damas, il faudrait une singulière imagination pour demander l’ombre de son ombre à la maison dite d’Ananie, à la rue droite qui n’est plus droite, aux deux pans de muraille rejoints par une galerie, d’où l’on prétend que les chrétiens le descendirent dans une corbeille. La route même de l’apparition est controversée; l’opinion commune met le miracle tout près de la ville; une tradition autre le recule à plus de trois lieues.

A Éphèse, dans le théâtre, je suis monté sur la scène d’où le grammateus harangua le peuple en émeute; mais Paul n’a laissé aucun signe de son passage sur les dalles des rues qu’il foula sans doute, qui semblaient, sous le soleil de midi, toutes neuves, d’une blancheur intacte. Éphèse se souvient de Jean plus que de Paul, et j’ai senti dans la lumière austèrement suave de ses paysages la même onction que dans le rythme évangélique des versets.

A Jérusalem, quand on gagne la place de la coupole du Rocher[25], en regardant à sa gauche la caserne turque bâtie sur l’emplacement de la forteresse Antonia, il est facile de se représenter le tumulte juif, Paul entraîné hors du Temple, et l’officier romain avec les soldats accourant hors des portiques pour le dégager. Seulement, ce n’est qu’un décor lointain; et il n’enrichit d’aucune précision le discours que tint Paul à la populace juive.

[25] Vulgairement appelée «mosquée d’Omar».

Dans les ruines de l’ancienne Corinthe, les Américains ont exhumé une longue rue qui descendait au port de Lesché; à présent, elle se perd entre des files de cyprès et des vignes touffues. Des arcades la bordaient et de petites échoppes semblables aux boutiques de tous les bazars d’Orient. Comme nous arrivions près d’une stèle romaine, le gardien du lieu nous indiqua une pierre plate posée à terre, et, avec une emphase un peu ridicule:

--C’est ici, déclara-t-il, que l’apôtre Paul parlait.

--Qu’en savez-vous? lui demandai-je.

--Le directeur des fouilles l’a dit.

Je n’insistai point et ne voulus troubler par aucune objection cet argument de foi. Après tout, il est bien certain que Paul a suivi cette voie où s’engorgeaient d’énormes foules; peut-être Aquilas et Prisca avaient-ils près de là leur magasin; et ils y vendaient les tissus pour les tentes que Paul fabriquait.

L’Acrocorinthe dressée devant nous comme le mur de fond d’un théâtre géant, c’est elle qui portait sur son faîte la chapelle d’Aphrodite avec son collège de mille servantes[26]. Plus près, en haut des marches usées d’un grand escalier, six colonnes pataudes soutiennent encore des morceaux d’entablement. Il y avait là un temple de Neptune ou d’Apollon. Le soleil, émergeant d’un nuage bleu noir, embrase les fûts grisâtres, seuls débris d’un luxe lourd de parvenus. A notre droite, une forte échine rocheuse, la Parachôra, surplombe les eaux verdissantes du golfe. Plus haut qu’elle et très loin, nous discernons le massif du Parnasse, un tumulte de pics déchiquetés, entre-croisés, furieux comme une bacchanale. A gauche, une autre ligne de montagnes leur donne la réplique, s’abaissant vers la mer d’un mouvement plus calme. La mer est devant nous, au bas des cyprès et des vignes jaunissantes; elle est derrière aussi, appel d’immensité que resserrent les môles montagneux. Son haleine fumante enveloppe l’isthme et les hauteurs. Paul était peu sensible aux paysages; comme celui-ci pourtant est paulinien!

[26] Sur l’Acrocorinthe, voir Louis BERTRAND, _la Grèce du soleil et des paysages_, p. 156-173.

Et ces colonnes transfigurées par un soleil d’orage nous représentent la ville perdue d’orgueil, de richesse et de luxure, la ville qu’il purifia, mais qu’il n’empêcha point de mourir.

A Corinthe, pour la première fois, j’ai donc ressaisi quelque peu la présence de l’Apôtre. Athènes seulement, au pied de l’Acropole, sur la butte de l’Aréopage, me la rendit frémissante et pleine, comme si j’avais entendu sa voix retentir dans l’air nourricier.

En montant vers la colline auguste, c’était lui que je cherchais. J’avais déjà gravi, près d’un bosquet de pins, cette bosse de rochers d’où l’on domine l’Athènes moderne et la muraille qui enclôt le flanc rugueux de la citadelle. Devant l’Acropole, j’avais songé aux prédestinations de l’Hellade et à leurs harmonies avec la révélation. Mais ce fut un dimanche soir, au crépuscule, qu’en ce site immortel je relus le discours de Paul aux Athéniens.

S’il le prononça ici même--et je me plaisais à l’admettre--il voyait, en se tournant à droite, le temple de Niké perché au bord du plateau, les Propylées robustes, les cariatides de l’Erechtheion et le dur Parthénon stabilisant l’espace comme la pensée maîtrise l’indompté des éléments. La surface de l’Acropole, en ce temps-là, était encombrée de statues et d’édicules. A présent, le ciel passe au travers des colonnes; les statues ont croulé, mais les colonnes restent debout, droites, comme en prière. Sur un morceau de la grande frise, une femme agenouillée lève les mains vers un dieu qui ne peut rien pour elle; n’était-ce pas le Dieu inconnu qu’elle implorait?

A l’instant, ce soir-là, où nous atteignîmes l’escalier de l’Aréopage, le soleil, comme à Corinthe, se délivra des nuées; un rayon surprit la masse rousse et brûlée des architectures et des rocs. Il pénétra sous l’ombre du Parthénon; un cheval cabré, sur la frise, se ranima; les corniches ébréchées, les blocs disjoints au sommet des murs, tout devint d’or flambant; la mer lointaine, elle aussi, parut ardente; les promontoires sombres et les îles s’effilaient plus tranchants, plus impérieux.

L’apothéose d’une minute s’évanouit; mais l’Acropole sembla grandir; le temple de Niké n’était plus celui de la victoire sans ailes; il se fit léger, comme soulevé sur l’étendue. Autour de nous, les rocs pâles défaillaient; la longue croupe de l’Hymette, l’éperon du Pnyx étaient noirs; à la cime du Lycabette pointu, au-dessus des bois, la blancheur d’un oratoire demeurait limpide; une lampe y brilla, tandis qu’en bas la ville immense allumait ses feux; et des cloches de joie, soudain, agitèrent sur un branle grave des battements rapides, comme un hymne délirant.

Cette liesse des cloches, dans un soir dominical, c’était le triomphe de Paul, l’éternité du Christ dominant les dieux morts d’Athènes. J’ouvris le petit livre des _Actes_; je commençai à voix haute:

«Hommes athéniens, je vois qu’à tous égards vous êtes des gens très dévots. Car, en passant, j’ai vu les images de votre culte, et j’ai trouvé un autel où il y avait cette inscription: Au Dieu inconnu. Ce que vous honorez sans le connaître, moi, je vous l’annonce[27]...»

[27] XVII, 22 et 35.

Parole qui me donna le frisson d’avoir entendu Paul la clamer lui-même. Car elle fut certainement cueillie de ses lèvres. Quelle vue splendide sur l’attente confuse de la Vérité chez les païens! Mais l’annonciateur poursuivait:

«Dieu qui a fait le monde et tout ce qui est dans le monde, alors qu’il est le maître du ciel et de la terre, n’habite pas dans des temples faits par la main des hommes... Et, puisque nous sommes de la race de Dieu, nous ne devons pas croire que rien de divin soit semblable à l’or, à l’argent, ou à la pierre, image due à l’art et à la méditation de l’homme.»

En articulant ces sentences, il étendait sans doute son bras vers le Parthénon; son tranquille anathème écrasait les idoles tremblantes:

Mourez donc, les faux dieux, pour que Dieu vive en nous. Athéné, tu ne vois pas la rouille sur ton casque? L’éclair de ta pique va s’éteindre; elle s’éteindra la lampe de ton sanctuaire qui servait de phare aux marins. De ta statue il ne restera pas assez d’ivoire pour y tailler un dé à coudre. Mais la sagesse dont tu faisais un mensonge, voici qu’elle illuminera les vivants et les morts. Le Juge est proche; en lui, toute chair connaîtra l’inconnaissable; par Lui, ce qui est sur terre et ce qui est au ciel, tout est réconcilié dans la paix du sang offert sur la Croix.

Pendant que la nuit glissait, comme un linceul soyeux, sur l’Acropole et sur nous, je me répétais avec douceur l’ineffable verset:

«In ipso vivimus, movemur et sumus.» En _lui-même_, dans la vertu invisible de l’Esprit, nous avons l’être, le mouvement, la vie divine. Et cela, c’est Paul qui l’a dit, en ce lieu où nous respirons, où nous glorifions Dieu, nous qui sommes des vivants.

I

SAUL LE PERSÉCUTEUR

LE MARTYRE D’ÉTIENNE

Violente du début à la fin, l’histoire de saint Paul s’ouvre par une scène terrible.

C’était au moment où les Douze, voyant l’urgence de diviser le ministère temporel du spirituel, avaient décidé, «pour le service des tables[28]», l’élection des Sept.

[28] _Actes_ VI, 1.

Les disciples se souvenaient du conseil: «Ne vous inquiétez ni d’avoir de quoi manger, ni d’avoir de quoi vous vêtir[29].» Afin de le suivre comme un précepte, ils avaient mis en commun ce qu’ils possédaient. Les riches avaient offert leurs revenus, vendu leurs terres, leurs maisons, ou donné leur logis à des frères pauvres. De la sorte, il n’y avait plus que des pauvres parmi les fidèles. Leur nombre croissait au delà des ressources; suffire à tous les besoins devenait compliqué.

[29] _Math._ VI, 25.

Le dénûment, pour chacun, pouvait être une béatitude; pour la communauté, même à Jérusalem où «cinq petits oiseaux coûtaient deux as[30]» et une fiasque d’huile un as[31], il engendrait un malaise. La volonté de perfection n’était pas égale chez tous. Certains se crurent lésés dans le partage quotidien. Des veuves, peut-être chargées d’enfants, réclamaient plus que d’autres; autour d’elles on excitait leurs doléances.

[30] _Luc_ XII, 6. L’as valait 3 cent. 39.

[31] V. SCHWALM, _Vie privée du peuple juif_, p. 340.

Elles appartenaient à des familles de Juifs hellénistes, de ceux qui, ayant séjourné en Cilicie, en Cyrénaïque, en Égypte, à Rome, parlaient la langue internationale d’alors, le grec commun, la _koïné_.

Ces hellénistes, nous les retrouverons en face de Paul, remuants, grondeurs, fanatiques. Comme ils étaient revenus de l’étranger dans la ville sainte, ils faisaient sonner haut leur zèle religieux, et formaient, sans doute malgré eux, bande à part vis-à-vis des Palestiniens; ceux-ci les regardaient d’assez haut comme le fils de la parabole, demeuré chez son père, dévisage son cadet, quand il rentre au logis. Le nom même d’hellénistes qu’ils leur infligeaient accusait une suspicion, comme si un long contact avec les païens et l’usage de leur langue les entachaient d’impureté.

Hommes d’affaires, les hellénistes appliquaient sur leur judaïsme un vernis grec, afin de mieux lui préparer un royaume universel; la culture de l’intelligence leur était un moyen de conquête, comme la ruse et l’argent. Eux seuls se targuaient de gagner des prosélytes. C’étaient des nationalistes calculateurs; et ils devaient abominer une doctrine qui, visant au règne de l’Esprit, excluait leurs grossiers moyens.

Même convertis,--car la foi nouvelle toucha leur élite,--ils maintenaient leur humeur exigeante, toujours en défense et méfiants. Au sujet des veuves de leur groupe ils murmurèrent, «grognèrent» avec ensemble. Les Douze, voulant la paix dans l’unité et comprenant qu’il fallait mieux organiser l’économie de la vie commune, prirent occasion de cet incident pour l’institution des Sept[32].

[32] On a longuement épilogué sur la raison de ce nombre _sept_. Marquait-il la subordination à l’égard des _Douze_? Correspondait-il aux sept pains multipliés par Jésus, ou aux sept anges debout devant Dieu (_Tob._ XII, 15)? Les repas en commun se prenaient-ils en sept endroits de la ville? Un diacre présidait-il à chacun? Toutes ces explications sont plausibles, non décisives. Il est probable que les Sept, tous hellénistes, complétaient le ministère, devenu insuffisant, d’autres diacres, élus déjà, et palestiniens.

L’assemblée des fidèles semble leur avoir proposé les noms à choisir. Les sept élus portaient des noms grecs; tous Juifs de naissance, sauf Nicolas, prosélyte d’Antioche. Les Douze, après avoir prié, leur imposèrent les mains, les investissant de pouvoirs liturgiques. Car les diacres ne devront pas seulement veiller à distribuer le pain; ils participeront au mystère eucharistique; ils baptiseront; ils enseigneront.

Préposé à des œuvres de charité, «comblé de grâce et de puissance», Étienne révéla des dons suréminents. Il opérait «au milieu du peuple des miracles et des signes extraordinaires». Il prêchait aussi, catéchisait les indigents qu’il soulageait, les infirmes qu’il guérissait.

On a conjecturé qu’il osa provoquer dans leurs synagogues les Juifs hellénistes; d’où les fureurs liguées contre lui. S’arrogea-t-il cette mission? Il est plus simple d’admettre qu’irrités des prodiges et des conversions qu’il multipliait, les Juifs déléguèrent quelques orateurs de synagogues, agressifs et retors, qui lui portèrent un défi public, espérant l’humilier, abattre son prestige.

Certains d’entre ses contradicteurs fréquentaient la synagogue des Ciliciens. Saul de Tarse devait en être. Né vers l’an 10 ou 12, il avait en 36 vingt-trois ou vingt-cinq ans. Les pharisiens attaquèrent sans doute Étienne sur la doctrine du Christ. Le débat tourna simplement à leur confusion; ils ne purent tenir contre l’Esprit de sagesse qui parlait en lui.

Alors ils ourdirent, pour le perdre, des calomnies décisives. Étienne avait blasphémé contre Moïse, contre le Temple et la Loi.

_Contre le Temple!_ Nul grief ne pouvait être plus redoutable. C’était le crime qu’on avait reproché à Jésus.

Le Temple signifiait le relèvement et la stabilité d’Israël. Tout l’orgueil et toute l’opulence du peuple de Iahvé s’y concentraient. Lieu saint unique, nombril du monde, la gloire de Dieu l’habitait. De très loin il éblouissait, tel qu’une montagne de marbre, mais avec les pointes dorées de sa toiture, les colonnes de ses portiques, ses neuf portes plaquées d’or et d’argent, et la dixième en bronze de Corinthe, si lourde qu’au dire de Josèphe[33] il fallait, pour la fermer, les bras de vingt hommes. Du matin au soir, les victimes y montaient, le sang des boucs et des taureaux éclaboussait les cornes de l’autel, la graisse des holocaustes fumait sur les brasiers. Les appels des trompettes et des cors, les clameurs des psaumes exaltaient au-dessus de la ville des rythmes de piété guerrière. Enfin, le trésor, le Corban détenait des richesses formidables et mystérieuses. On n’avait pas oublié la poutre d’or cachée dans une solive de bois, et qui pesait, disait-on, trois cents mines[34]. Sans le Temple, sans les pèlerinages et les sacrifices, que seraient devenus les commerçants de Jérusalem, les éleveurs palestiniens?

[33] _Bellum judaïcum_, II, 17.

[34] JOSÈPHE, _Antiquités juives_, XIV, XII. Les chiffres donnés par Josèphe doivent souvent être accueillis avec une sévère méfiance.

Le dénigrer, parler de sa destruction possible, cette impiété devait paraître aux Juifs monstrueuse et suprême, d’autant plus exaspérante qu’au fond ils pressentaient les catastrophes prédites, suspendues sur lui et sur eux.

Les ennemis d’Étienne déchaînèrent contre sa personne, peut-être au Temple même, un tumulte de la populace. Rien n’était plus aisé dans une ville pleine de mendiants, de pèlerins excitables, où des centaines de synagogues pouvaient se communiquer le mot d’ordre d’une conjuration. Il brava la foule, rendant témoignage au Juste, au Fils de l’homme assassiné par les mêmes Israélites qui voulaient sa perte.

Ceux-ci prirent à témoin de son langage impie des anciens du peuple et des scribes, des pharisiens; ils l’appréhendèrent, le jetèrent en prison. L’accusé comparut ensuite devant le grand sanhédrin.

S’il fallait en croire le _Talmud_[35], «_quarante_ ans avant la destruction du Temple, le droit de prononcer les sentences capitales fut ôté à Israël». En fait, chaque fois qu’il sentait se relâcher la pression romaine--or la mise en jugement d’Étienne dut concorder avec la disgrâce et le départ de Pilate--le sanhédrin tendait à reprendre ses pouvoirs juridiques. Les Romains lui reconnaissaient d’ailleurs le droit de juger les crimes religieux. Seulement, les sentences avaient besoin d’être validées par le procurateur; limitation humiliante que les pharisiens ne désespéraient pas d’annuler.

[35] Trad. SCHWAB, t. XI, _Traité sanhédrin_, p. 238. Juster (_op. cit._, t. II, p. 134) estime ce texte peu probant, et c’est aussi l’avis du P. Lagrange (_Saint Étienne et son sanctuaire à Jérusalem_, p. 29).

Dans l’affaire d’Étienne ils agiront comme envers Jésus avec une combinaison de violence et d’hypocrisie. Pour brusquer le dénouement, une émeute interviendra. L’accusé sera poussé au lieu du supplice avant d’être régulièrement condamné. Quelque chose des formes légales persistera dans son exécution. Cependant elle les démentira; sa mort fera songer à celle d’Akhan, voleur du manteau rouge et des deux cents sicles d’argent qui devaient être offerts au Seigneur, lapidé par tout le peuple, dans la vallée d’Achor[36].

[36] _Josué_ VII, 18-26.

Le sanhédrin siégeait dans l’enclos du Temple. La salle était disposée en demi-cercle; ainsi les soixante-dix juges pouvaient se voir, se surveiller, échanger des clins d’yeux[37]. A droite et à gauche deux scribes inscrivaient les opinions énoncées et leurs motifs. Au centre trônait le grand prêtre, reconnaissable, peut-on croire, à la lame d’or qui ceignait son front, aux gemmes du rational qu’il portait dans les circonstances solennelles[38].

[37] C’est la raison donnée dans le _Talmud_ (_loc. cit._, p. 269).

[38] Sur le costume que portait le grand prêtre, _comme chef du peuple juif_, nous n’avons aucune donnée ferme.

Devant les juges trois séries de disciples s’asseyaient, chacune de vingt-trois membres, ayant leur place marquée. C’est parmi eux que nous imaginons Saul, et les regards homicides qu’il envoyait sur Étienne.

L’accusé se dressa, magnifique de pureté candide. Quand les témoins déclarèrent:

«Nous l’avons entendu dire: Ce Jésus le Nazaréen détruira ce lieu-ci et changera les coutumes que nous transmit Moïse», il n’eut pas l’air d’avoir écouté, mais parut en extase; la flamme des yeux furibonds dardés contre son visage sembla s’y changer en un éclat angélique. Il se présentait, comme jadis les prophètes devant les rois, accusateur et juge de ses juges; lui et Jacques le Mineur, plus tard précipité du Temple et lapidé, devaient être les derniers nabis.

Le grand prêtre l’interrogea comme s’il l’invitait à se défendre, mais pensant bien l’accabler sous l’évidence de son crime:

«Tout cela est-il vrai?»