Saint Paul

Part 5

Chapter 53,739 wordsPublic domain

L’Inconnu daigne se nommer; il s’explique dans la langue araméenne, celle dont Jésus, comme Paul, avait l’accoutumance:

--Je suis Jésus le Nazaréen que tu persécutes.

Deux fois il profère ces mots: _Tu me persécutes._ Le Juge se révèle en tant que victime; il accuse et il pardonne immensément. Saul, tout d’un coup, perçoit une vérité qui sera le viatique de son âme: le Christ et ses disciples ne font qu’un. Il est transpercé de remords, et pourtant une surabondance d’espoir le ranime. Quelque chose d’inénarrable, en une seconde, l’a bouleversé, transformé. Il était toute haine; il devient tout amour. Au delà des images tangibles le mystère se communique à lui. Mais cette révélation ne l’anéantit pas dans l’extase. Sur-le-champ il rebondit pour agir:

--Que dois-je faire, Seigneur? demande-t-il avec la simplicité de l’obéissance.

Le Seigneur lui dit:

--Lève-toi; entre dans la ville, et on te dira ce que tu dois faire.

Saul se relève, étourdi, tel qu’un homme stupide. La vision a disparu; et maintenant ses yeux ouverts ne voient plus _rien_. Il lui semble que des écailles noires se sont collées à ses deux prunelles. Il tâtonne, sous le soleil ardent, comme dans la nuit. Où sont ses compagnons? Il les appelle; des voix sourdes lui répondent. Accroupis la tête basse, ou prosternés, figés par l’épouvante, ces témoins attendaient, sans savoir quoi, la mort peut-être. La Lumière terrible les a, eux aussi, jetés à terre; ils ont entendu gronder une voix. _Quelqu’un_ était là; mais ils n’ont vu personne. Ce passage de l’Invisible les a plus terrifiés qu’une vision.

Ils regardent avec effroi leur chef _aveugle_. Quel Ange, quel Esprit l’a visité? Il tend la main pour qu’on le mène, comme un enfant, comme un captif, comme un de ces mendiants aux yeux morts qu’on promène par les rues des villes.

C’est ainsi que Saul fait son entrée dans Damas.

L’événement de l’apparition avait duré quelques secondes. Mais ce prodige était, _est_, une chose plus importante que la création d’un univers. Sauf l’Incarnation et la Résurrection du Christ, rien de plus grand n’est arrivé dans l’histoire humaine.

Du fait lui-même les _Actes_[95] consignent trois récits. Les divergences que la critique négative s’est acharnée à grossir entre eux portent sur des nuances qu’il est facile d’harmoniser. Dans le premier, les compagnons «se tiennent muets de stupeur, entendant le son d’une voix, mais ne voyant personne». Dans le second, _ils voient_ la lumière, mais ne saisissent pas les paroles.

[95] IX, 1-9; XXII, 5-11; XXVI, 12-18.

Le troisième amplifie davantage les paroles de Jésus. Après avoir dit: «Pourquoi me persécutes-tu?» il ajoute: «C’est dur pour toi de ruer contre l’aiguillon.» Et, plus loin:

«Je me suis montré à toi, pour me préparer en toi un serviteur, un témoin des choses que tu as vues et de celles où je t’apparaîtrai, te retirant du peuple juif et des nations à qui je t’envoie, pour leur ouvrir les yeux, afin qu’ils se tournent des ténèbres à la lumière et du pouvoir de Satan vers Dieu, et qu’ainsi ils obtiennent rémission de leurs péchés, et une part entre les sanctifiés, grâce à la foi en moi.»

Paul, dans le troisième récit, paraît synthétiser les paroles qu’il entendit sur la route de Damas et celles qui lui vinrent d’autres révélations, ou qui lui furent transmises par Ananie.

Mais la substance des trois est identique; l’essentiel des termes s’y réitère sans varier.

Les _Épîtres_ elles-mêmes font à la rencontre de Damas des allusions décisives[96]. Paul a dû, tant de fois, redire oralement cette histoire qu’il n’éprouvait aucun besoin de la répéter dans ses lettres. Cependant, lorsqu’il écrit aux Corinthiens:

[96] I _Cor._ IX, 1; _id._ XV, 8; _Gal._ I, 12-17.

«Ne suis-je pas apôtre? N’ai-je pas _vu_ le Seigneur?» il confirme absolument le témoignage des _Actes_. Il a vu le Seigneur, comme les Apôtres l’ont vu après sa résurrection, c’est-à-dire avec ses plaies transfigurées, avec son visage d’homme glorifié par la présence palpable de l’Être divin. Si Paul ose se dire Apôtre, lui, le dernier, le tard venu, l’_avorton_[97], c’est parce que Jésus s’est montré en sa forme humaine à ses yeux de chair.

[97] Le mot qu’il emploie signifie avec une extrême force: le fruit qu’une femme enfante par la blessure de l’avortement.

L’authenticité du fait s’impose donc à l’historien comme indiscutable. Seule, l’explication mettra toujours aux prises les exégètes chrétiens et les sceptiques. Pour ceux-ci, la résurrection n’existant pas, et le Christ n’étant pas Dieu, Paul a été la proie d’une hallucination; il l’a d’abord subie, puis fixée hors de lui en la racontant; de la sorte elle s’est incorporée à sa foi.

Quel système rationnel rendra compte de cette illusion persévérante, dont nul n’ose mettre en doute la sincérité?

«Baur, qui avait passé sa vie à éliminer les miracles de l’Évangile, confesse que la conversion de Paul résiste à toute analyse historique, logique ou psychologique. En maintenant un seul miracle, Baur les laisse tous subsister. Il a manqué sa vie[98].»

[98] Paroles prononcées, en 1860, par Landerer, sur la tombe de Baur (voir PRAT, _op. cit._, t. I, p. 47).

Holsten se raidit à construire la série des déductions qui avaient dû acheminer Paul au prodige. L’idée fixe avait abouti à l’hallucination. Mais c’était de la géométrie dans l’espace. Son hypothèse ne démentait pas seulement tous les textes; elle outrageait les possibilités du mécanisme intérieur; car une série de théorèmes ne mène pas un homme à une vision qu’il croira vraie jusqu’à sa mort.

Pfleiderer supposa dans l’âme de Saul un double mouvement: l’un qui l’aurait animé contre le Christ, l’autre qui l’aurait porté vers lui. Un beau jour, _sans vision_, la deuxième aurait prévalu.

Renan s’est couvert de ridicule en imaginant un accident physique[99], cause déterminante de la vision et du changement de Paul. Au mépris de ce que l’Apôtre affirme, il lui prête des remords, des doutes sur la perfection de la Loi.

[99] «_Il avait, à ce qu’il paraît_, les yeux enflammés, peut-être un commencement d’ophtalmie... Peut-être aussi le brusque passage de la plaine dévorée par le soleil aux frais ombrages des jardins détermina-t-il un accès dans l’organisation maladive et gravement ébranlée du voyageur fanatique» (les _Apôtres_, p. 179). Et il ajoute cette conjecture gratuite, contraire au texte qui mentionne «le grand éclat du soleil» (_Actes_ XXVI, 13): «_Il n’est pas invraisemblable_ qu’un orage ait éclaté tout d’un coup.»

Or, M. Loisy le reconnaît, «la critique moderne s’est efforcée bien inutilement de trouver dans le récit même des _Actes_ les traces d’un travail psychologique antérieur».

Mais, à son tour, parce qu’il veut, à tout prix, échapper au miracle, il fabrique un roman peu original--c’est un mélange de Holsten, de Pfleiderer et de Renan--et bat la campagne sans rien expliquer du tout:

«Sa pensée s’était remplie malgré lui de ce Christ qu’il combattait, et, _un beau jour_, dans une crise psychique, elle le lui imposa _en quelque sorte_ à lui-même par une hallucination assez forte pour déconcerter sa raison, sa volonté, le subjuguer littéralement à l’impression de son rêve...

«La conversion par l’effet de la vision semble avoir été due au travail fébrile et à l’agitation de l’esprit. La foi de Paul s’est élaborée dans des discussions passionnées. A un moment donné elle a fait _un bond_ qui n’est pas la conclusion logique d’observations réfléchies, mais une sorte de révolution, un _saut_ de la foi mystique, occasionné par l’_état cérébral_ du sujet et relevant de la psychiatrie non moins que la psychologie rationnelle et morale.»

Comme Renan, il suppose chez Saul «un certain manque d’assurance en la Loi, dans sa perfection, dans son efficacité morale, dans sa puissance d’attraction au regard des païens[100]».

[100] Commentaire des _Actes_, p. 399.

Historiquement, ces explications contredisent les _Actes_, quand ils précisent: «(Saul) ne respirait que menace et meurtre.» Elles contredisent l’affirmation de Paul déclarant aux Galates qu’avant la crise de sa conversion il était plus jalousement que jamais attaché aux traditions pharisiennes.

Sont-elles au moins vraisemblables, selon les possibilités de la vie morale? On nous présenterait, le christianisme étant hors de cause, ce cas extraordinaire: un homme indigné contre une erreur qu’il croit néfaste, après avoir accepté mission de la détruire par les moyens les plus féroces, a tout d’un coup embrassé la doctrine qu’il détestait; il l’a prêchée avec une force, une lucidité, une sagesse qui n’ont pas fléchi; il est mort pour attester qu’il y croyait; et ce retournement d’une vie tout entière s’est opéré en moins d’une minute, par l’effet d’une simple hallucination.

L’histoire ainsi racontée nous paraîtrait énorme, inconcevable.

En soi, l’hallucination est peu commode à établir. Quand un pareil phénomène se produit, le tableau imaginaire se compose dans le sens où se portait d’elle-même l’imagination. Paul se représentait Jésus comme un faux prophète; il continuait à l’exécrer, puisqu’il s’acharnait dans son rôle de persécuteur. Si l’idée fixe de sa haine avait provoqué la vision, il aurait vu le Christ sous des traits méprisés, entendu des paroles odieuses. Au lieu de s’humilier et d’obéir, il eût regimbé contre l’obsession.

De même, si des remords l’avaient assailli, il les aurait violemment écartés. Un homme sain d’esprit ne se laisse pas «subjuguer» par une idée qu’il sait fausse, il réagit; Paul était une nature en perpétuelle réaction. S’est-il, une seule fois, repenti d’être chrétien?

De toute évidence, pour décider chez lui une révolution sans retour, il fallut un choc extérieur, un événement d’une gravité péremptoire, inoubliable.

«Le transport au cerveau[101]» qu’inventa Renan, les coups de tonnerre que Saul aurait pris pour la voix du Christ sembleraient aujourd’hui de pitoyables hypothèses. Tout au moins Renan avait-il compris la nécessité d’une commotion venue du dehors. Mais, lorsque M. Loisy nous parle «du _bond_, du _saut_ de la foi mystique», ce sont là batelages d’escamoteur qui nous réduisent à cette insuffisante découverte: Paul s’est converti parce qu’il s’est converti.

[101] «L’éblouissement et le transport au cerveau ne diminuaient pas d’intensité» (p. 189).

Le mot sournois de «psychiatrie» insinue que Paul serait un demi-fou, que sa conversion vint au terme d’une crise morbide. Or, le magnifique équilibre où se meut sa pensée de théologien comme sa vie d’apôtre suffit à renverser pareille supposition.

Confondre la perception du surnaturel avec un état pathologique sera toujours le dernier refuge des scientistes aux abois.

Et quelle vraisemblance d’admettre que sa foi _s’élabora_ dans des controverses passionnées? Le contraire est pratiquement certain; plus il faisait la guerre à la secte galiléenne, plus il la croyait incompatible avec tout ce qu’il était; de même que M. Loisy, à mesure qu’il poursuit ses commentaires destructifs des textes sacrés, tourne plus hostilement le dos à la foi. Dans son obstination à démolir le récit des _Actes_, M. Loisy en vient à prétendre que les compagnons de Paul seraient inventés[102]. Il élimine ces témoins gênants; comme si, en Orient, on voyageait sans escorte, surtout Saul, personnage officiel, exécutant une mission judiciaire, d’où il ramènerait des prisonniers!

[102] _Op. cit._, p. 400. D’une façon générale, M. Loisy ne paraît pas connaître l’Orient; il raisonne par déduction ou d’après les livres.

Mais quittons ces misères. L’apparition de Damas ne permet à la critique négative qu’une attitude; l’humilité en face de l’_inexplicable_, le respect de témoignages dont elle n’entamera jamais la puissance.

Ce miracle, le changement total et subit d’une âme, dépasse l’histoire de Paul; il domine les temps et les peuples, signe authentique de la pitié d’un Dieu qui se fatigue à chercher l’humanité en révolte sur les routes où elle le fuit.

Tout ce que l’Apôtre pourra prêcher aux Juifs et aux gentils--c’est-à-dire à nous--partira de cette expérience indéniable: le Christ est ressuscité; car je l’ai vu comme je vous vois.

III

LA VOCATION DE SAUL

A Damas, pendant trois jours, Saul resta frappé de cécité. Il ne mangea ni ne but.

Était-ce l’éblouissement de la Lumière qui avait paralysé ses yeux? On peut croire plutôt que cette infirmité lui laissait une touche palpable de la Présence divine. Il dut y sentir une punition trop juste, et se demanda si elle ne durerait pas toute sa vie. Mais, aussi bien qu’il s’était soumis à la vision--et il aurait pu lui résister jusqu’au bout--il accepta son humiliante disgrâce comme une épreuve pleine de douceur. Ne méritait-il pas la mort éternelle, la part des impies? Il avait été comme Israël, un _aveugle_ lamentable. Qu’importait la vue extérieure, puisqu’au dedans le voile était tombé! Le regard du Christ, sa voix, la gloire de sa Personne demeuraient au fond de lui et le consolaient de l’univers perdu.

Trois jours il jeûna; bien qu’il dût être brûlé de soif, pas une goutte d’eau ne mouilla ses lèvres. Il pria en silence.

Trois jours et trois nuits de solitude avec l’unique et sublime Image. Joie de savoir et d’aimer; extase dans la Vérité qui se donne; remords de s’être, jusque-là, trompé affreusement.

Quel fut alors le travail de sa méditation, personne, si Paul l’a révélé, ne l’a redit. Certains mots des Épîtres nous aident, par éclairs, à suivre les chemins de ses pensées probables.

Il connaissait le Christ, Seigneur des vivants, Maître de la mort. Le Fils de Dieu--car Il l’était--avait pris «la forme d’un esclave, en devenant semblable aux hommes»; il s’était anéanti, «obéissant jusqu’à la mort, et à la mort de la croix[103]». Et il était mort pour des impies.

[103] _Philipp._ II, 7-8.

«A peine, se disait Paul, si l’on trouverait quelqu’un qui consente à mourir pour un juste[104]. Et le Christ est mort pour moi, pécheur, afin que j’aie en Lui la vie suprême.»

[104] _Rom._ V, 7.

Si le Seigneur l’avait aimé jusqu’à mourir, s’il s’était montré à lui, misérable, à lui qui le détestait, n’était-ce pas afin qu’il adhérât de toutes ses forces au mystère de sa Présence et l’imitât comme l’imitaient les fidèles persécutés par lui? Sur-le-champ Paul se jura que rien «ni mort, ni vie, ni anges, ni principautés, ni choses présentes, ni choses futures, ni les puissances, ni la hauteur, ni la profondeur, ni rien de créé ne le séparerait jamais de l’amour du Christ[105]».

[105] _Rom._ VIII, 38-39.

Mais reçut-il, dès ces moments-là, une pleine connaissance de toute vérité? Dans une autre révélation, à Damas, Jésus lui dira:

«[Je t’ai choisi] pour témoin des choses que tu as vues et _de celles où je t’apparaîtrai_.»

Les visions qu’il eut ensuite, la science de la foi qu’il développa auprès des Apôtres eux-mêmes, la continuité de l’inspiration et sa propre expérience achevèrent en lui «son évangile». Pour l’heure, l’évidence de l’essentiel lui suffisait; et à quoi bon se démontrer ce qu’il était certain d’avoir vu?

D’autre part, s’abîma-t-il dans la douleur de son égarement? Il avait honni, blasphémé le Saint, tourmenté ceux qui l’aimaient. Pleura-t-il, autant que Pierre, l’énorme _offense_ qu’une vie ne saurait expier? Il écrira, de longues années après, à Timothée:

«Dieu a eu pitié de moi, parce que j’avais agi sans le savoir, n’ayant pas la foi[106].»

[106] I _Tim._ I, 13.

Il s’abaissa dans l’humilité; mais il n’était pas homme à triturer longuement ses remords. Le remords, c’est le passé qui continue, et Paul se tendait vers l’avenir. Simplement il glorifiera Dieu de la merveille opérée en son cœur ignorant. Il s’étonna d’être devenu, d’un seul coup, si simple. Tout, même le repentir, était simplifié dans sa vie.

Une idée pourtant dut angoisser le dialecticien qui persistait en lui, le Juif zélateur des traditions. Il avait cru la Loi parfaite, règle d’or sans alliage, testament éternel. Tout novateur ne pouvait être qu’un menteur; les disciples de Jésus avaient mérité sa haine en tant qu’il les supposait ennemis de la Loi. Désormais, quelle serait la relation de la Loi et de sa foi nouvelle? Et la mission d’Israël, qu’en restait-il, si les Juifs s’obstinaient à nier le vrai Messie?

Saul reprenait dans sa mémoire les destinées du peuple élu. Avant que Moïse fût monté au Sinaï chercher la Loi écrite, une autre loi avait gouverné les patriarches. Abraham ne fut pas justifié par les œuvres qu’imposait la Loi; car il accepta le signe d’alliance, la circoncision, après avoir cru en la _promesse_. Et, seule, sa foi en la promesse le justifia. Alors, la Loi n’était donc pas nécessaire au salut?

Il en coûtait à Saul d’amoindrir la Loi; puisqu’elle venait de Dieu, est-ce que Dieu pouvait la répudier? Seulement, il se souvenait d’une parole que répétaient, d’après le Maître, les fidèles du Christ:

«On ne met pas dans de vieilles outres du vin nouveau.»

«Le pacte nouveau» qu’avait annoncé le prophète[107], c’était la loi de «propitiation», la rémission parfaite des péchés, et le vin nouveau, la libation parfaite, c’était le sang du Rédempteur. Désormais, le sang des taureaux et des boucs, Dieu n’en voulait plus; une fois pour toutes, la _Victime_ avait tout purifié. Mais le Temple, si les sacrifices prenaient fin, ne serait plus qu’un lieu mort. La mort du Temple, Saul en repoussait l’idée; il entendait qu’on y vînt adorer Dieu en esprit et en vérité.

[107] _Jérémie_ XXXI, 31-34.

Les Juifs se ploieraient-ils à ce changement? Il pensa aux clameurs du sanhédrin contre Étienne; il y reconnut sa voix à lui, et la supplication du martyr résonna dans ses oreilles:

«Seigneur, ne leur imputez pas ce péché.» Étienne avait prié pour Saul; sa mort avait été une intercession. Oh! si, à son tour, Saul pouvait devenir anathème, _herem_, pour ses frères[108], arracher à Dieu leur salut!

[108] _Rom._ IX, 3.

Non, Israël ne serait pas rejeté. Les dons du Seigneur sont sans repentance. Israël avait reçu en dépôt les paroles divines; le Christ était issu de lui selon la chair. Il n’était pas rejeté, puisque Saul lui-même, l’indigne avorton, obtenait miséricorde[109].

[109] _Rom._ XI, 1.

Cependant, si la masse des Juifs méprisait le don de la lumière--et Saul prévoyait leur impénitence--qui donc hériterait de leur privilège? Dieu n’était pas seulement le Dieu d’Israël; il avait créé, il gouvernait toutes les nations. Abraham savait qu’en sa semence elles seraient bénies: sa semence n’était point tout Israël, mais la fleur qu’avait portée la tige de Jessé, celui dont Isaïe disait:

«Voici mon fils que j’ai choisi, mon bien-aimé... Il annoncera aux peuples le Jugement... Il ne brisera pas le roseau rompu; il n’éteindra pas la mèche qui fume... Et en son nom les peuples auront espoir[110].»

[110] XLII, 1-3. Texte cité dans saint Mathieu, XII, 18-21.

Le jour s’était levé sur les races assises dans l’ombre de la mort. Le Fils de Dieu n’avait pas offert son sang pour les seuls Juifs, mais pour tous les hommes. Tous, désormais, pourraient s’asseoir à la table du Père et boire en commun le vin de sa vigne.

Les Douze avaient entendu la volonté du Maître: «_Allez_, enseignez toutes les nations.» Philippe, un des Sept, avait déjà baptisé l’eunuque éthiopien, et Pierre, fait baptiser Cornélius, le tribun de la cohorte italique.

Saul l’apprit-il par une révélation? Dans quelle mesure le sens particulier de sa mission lui fut-il, dès lors, défini? Nul ne saurait le dire. Il se connut au moins prédestiné à introduire les gentils dans le Royaume. En se faisant l’esclave de son Dieu, il amplifiait son avenir prodigieusement. L’immensité de sa carrière se déploya devant lui.

Pourquoi lui et non un autre? La question, s’il se la posa, n’admettait aucune réponse. Pourquoi? Parce que «le potier est maître de l’argile[111]», parce que Dieu l’avait élu «dès le ventre de sa mère» afin de mieux attester sa compassion et sa gloire en faisant du vase d’ignominie «un vase de miséricorde[112]».

[111] _Rom._ IX, 20.

[112] _Gal._ I, 15.

Saul comprenait que l’appel singulier, inexplicable ne tolérait pas de résistance. Pour le lui confirmer, quelqu’un vint lui transmettre les mêmes paroles qu’il avait perçues dans la nuit de ses jours d’aveugle.

Il y avait à Damas un certain Ananie que les _Actes_[113] qualifient de «disciple», un de ceux que Saul, non converti, aurait sans doute appréhendés. La communauté de Damas devait être déjà florissante; autrement, elle n’eût pas attiré la persécution. Mais elle se composait surtout de Juifs, fort nombreux dans cette ville de gros commerce; et Ananie, quoique baptisé dans le Christ, restait attaché à la synagogue, «homme pieux selon la Loi[114]», très considéré parmi les milieux juifs, un de ces prudents au cœur droit qui servent discrètement une grande cause. Ananie eut, en songe, une vision où le Seigneur l’appela et lui commanda: «Lève-toi, va dans la rue qu’on appelle Droite et cherche dans la maison de Juda un homme ayant nom Saul, de Tarse. Voici qu’il est en prière _et qu’il a vu en vision_ un homme nommé Ananie entrant vers lui et lui imposant les mains pour qu’il retrouve la vue.»

[113] IX, 10.

[114] XXII, 12.

Ananie objecta: «Seigneur, j’ai entendu dire par bien des gens sur cet homme tout le mal qu’il a fait à tes Saints dans Jérusalem; et il a mission des grands prêtres pour enchaîner ceux qui invoquent ton nom.»

Mais le Seigneur lui dit: «Va, parce que cet homme m’est un vase d’élection pour porter mon nom devant les gentils et les rois et les fils d’Israël; car je lui montrerai _tout ce qu’il doit souffrir pour mon nom_.»

Ananie sortit et entra dans la maison, et lui imposant les mains, il dit: «Saul, _ô frère_, le Seigneur m’envoie, Jésus que tu as vu sur la route où tu venais, pour que tu recouvres la vue et que tu sois empli de l’Esprit Saint.»

A l’instant, Saul sentit tomber de ses yeux comme des écailles; sur-le-champ il recouvra la vue. Il se leva, il fut baptisé; et, s’étant nourri, il reprit des forces.

La simplicité de ce récit miraculeux laisse entendre quelle vigilance le Seigneur mit à lui définir sa vocation. Au moment où Ananie entendait l’ordre de lui porter le baptême et l’Esprit Saint, lui-même _voyait_ le messager arrivant; et la simultanéité des deux visions démontrait qu’elles venaient bien d’en haut.

Une révélation plus ferme de son avenir semble avoir suivi le don de l’Esprit Saint. Le Christ l’instruisit dans un raccourci prophétique, des souffrances où il s’engageait. Il reçut l’intelligence et l’amour de la douleur; il comprit ce qui était fermé jusqu’alors à ses yeux de pharisien, quand il avait lu dans Isaïe le portrait de l’homme «qui a la science de l’infirmité, semblable à un lépreux, qui s’est offert parce qu’il l’a voulu... et Dieu l’a frappé à cause du crime de son peuple[115]».

[115] LIII, 2-8.

Saul savait maintenant que le Christ lui donnerait à boire une large goutte de son calice. Le repas où il reprit des forces s’acheva sans doute par la _Cène_ et il commémora la mort du Seigneur en vue d’y participer.

Le consentement au martyre--non l’appétit fanatique du martyre--tel devait être le sceau de son initiation. Il ne disait pas encore: «Mourir m’est un gain», mais déjà il peut proclamer: «Ma vie, c’est le Christ[116].»

[116] _Philipp._ I, 21.

Armé de cette présence surhumaine, _il se lève_ pour la conquête du monde. Dieu est en lui, lui en Dieu; qui donc sera contre lui?

IV

SES PREMIERS PAS D’APÔTRE