Saint Paul

Part 19

Chapter 193,635 wordsPublic domain

Sa ferme attitude redoubla les anxiétés de Lysias. Il s’attendait aux représailles du Juif, citoyen romain. Il craignait les fureurs des Juifs de Jérusalem. En livrant Paul au fouet, il avait pensé leur complaire. Quelle serait leur indignation d’apprendre que l’autorité romaine protégeait l’homme exécré! Ce Grec, vantard et fat, démagogue et diplomate, s’avisa d’un expédient: il ferait comparaître l’accusé devant le sanhédrin; démarche flatteuse pour un corps jaloux de maintenir ses anciennes prérogatives; et, s’il constatait que les griefs des Juifs portaient seulement sur des querelles religieuses, il proposerait au procurateur--qui résidait à Césarée--la libération de Paul. Au reste, sa conduite ultérieure marque une bienveillance non feinte. Il avait reconnu en l’Apôtre quelqu’un de pur et de généreux.

Dès le jour suivant, il avertit le sanhédrin de s’assembler pour juger Paul. Le grand prêtre Ananie _lui-même_ vint présider la séance. Ce vieillard avait un renom de cupidité féroce; il envoyait ses esclaves saisir entre les mains des sacrificateurs la dîme; et les prêtres qui résistaient recevaient la bastonnade.

Sadducéen brutal et cynique, il ne croyait qu’aux jouissances charnelles, à l’argent et aux privilèges de sa caste.

Paul se retrouva dans l’hémicycle d’une salle semblable à celle où il avait vu Étienne en extase et les juges qui grinçaient des dents, se bouchaient les oreilles. Si la part qu’il avait prise à leur crime revint le troubler d’un souvenir, il n’en laissa rien paraître. Il ne reconnaissait point à ses juges le droit de juger sa religion, mais les considérait comme des frères qu’il aurait voulu guérir de leurs aveuglements. Avant d’être interrogé, il prit la parole:

--Hommes frères, je me suis en toute bonne conscience comporté devant Dieu jusqu’à ce jour.

Ce mot: _frères_ indigna le grand prêtre, comme un manque de respect.

--Frappez-le sur la bouche, enjoignit-il aux appariteurs.

Paul entendit l’ordre, sans discerner qui le proférait. Reçut-il les coups, les prévint-il par sa riposte? Elle fut dure, foudroyante:

--C’est Dieu qui te frappera, _muraille plâtrée_[382]. Tu sièges pour me juger selon la Loi. Et, contre la Loi[383], tu ordonnes de me frapper?

[382] Cette image, condensation d’injures, réminiscence possible d’Ézéchiel (XIII, 10) fait tout ensemble allusion à la robe blanche de celui qui présidait le sanhédrin, à sa vieillesse décrépite, et surtout à son _hypocrisie_.

[383] La Loi juive, nous l’avons vu, assurait aux accusés des égards et la liberté de se défendre (_Lévit._ XIX, 15).

Saillie étrange et formidable! Paul ne savait pas qu’elle visait Ananie et le grand prêtre en personne; pourtant, il prophétise, et sa prophétie devait se vérifier; car, en septembre 66, le dix-septième jour du mois, Ananie pourchassé par les factieux, et qui s’était caché dans un aqueduc avec son frère Ézéchias, y fut pris, égorgé[384].

[384] JOSÈPHE, _Bell. jud._, II, XXXI.

Les appariteurs protestèrent:

--Comment! Tu insultes le grand prêtre de Dieu!

--Je ne savais pas, répondit Paul, que c’était le grand prêtre. (Autrement je me serais tu.) Car il est écrit: «Tu ne diras pas de mal du chef de ton peuple[385].»

[385] _Exode_ XXII, 28.

La brutalité d’Ananie avait provoqué dans tout son être un choc où une réaction prophétique s’ajouta au courroux spontané. Ananie était de la famille d’Anne qui avait condamné Jésus. Par la bouche de Paul, il entend l’annonce du châtiment qui viendra. Et, comme Jésus, Paul accable les princes des prêtres sous leurs contradictions hypocrites; ces défenseurs de la Loi la transgressent et la détruisent!

Mais, aussitôt, il se reprend; il ne scandalisera pas les faibles; lui qu’on accuse d’abolir la Loi, il veut y rester soumis.

Que se passa-t-il dans la suite du débat? Le rapport de Lysias au procurateur fait comprendre que la séance dévia en querelle théologique. Les pharisiens de l’assemblée se disputèrent avec les sadducéens; les premiers admettaient la vie future, les autres la niaient. Paul, les voyant aux prises, tenta d’insérer au milieu de leur conflit sa théologie chrétienne.

--Hommes frères, s’écria-t-il, je suis pharisien, fils de pharisien. Et on me met en jugement au sujet de l’_espérance_ et de la résurrection des morts!...

Il voulait en venir à nommer le Christ ressuscité; judiciairement, c’était une dialectique habile: le tribun présent avec des centurions et des soldats tenait maintenant pour évidente l’innocence de l’accusé; et Paul, par sa déclaration, mettait furieusement aux prises pharisiens et sadducéens.

Mais peu s’en fallut que ceux-ci, exaspérés, n’assouvissent sur lui leur vindicte. Le tribun, ne voulant point paraître l’entourer d’une protection armée, l’avait laissé tout seul, dans l’hémicycle, entre les juges, les scribes, les appariteurs. Un certain nombre de sadducéens se levèrent et, le poing tendu, formèrent autour du petit Juif un cercle menaçant. Ils l’auraient entraîné au dehors, assommé sur place, étranglé. Le tribun et ses hommes, à temps, le dégagèrent. Il quitta, sain et sauf, cette caverne de mort. Rome le sauvait d’Israël.

Deux jours de commotions l’avaient épuisé. Le soir, il eut une de ces crises d’abattement où il ne souhaitait plus qu’une chose: «se dissoudre, _être_ avec le Christ». Il avait vu de près, dans le centre de leur puissance, l’incurable obstination des Juifs contre la vérité. Il savait, d’autre part, ce qui l’attendait s’il retombait entre leurs mains. Mais le Seigneur le visita dans sa prison, et lui dit:

«Courage! De même qu’à Jérusalem tu as témoigné sur ce qui me regarde, de même à Rome aussi il faut que tu témoignes.»

Cependant les Juifs n’allaient pas en rester là. Paul était inculpé d’un délit commis à l’intérieur du Temple; le sanhédrin se déclarait compétent pour le juger. Donc les princes des prêtres exigeraient qu’il comparût une seconde fois, afin d’examiner plus à fond sa cause.

Leur pensée était d’en finir avec lui. Dès le lendemain, des Juifs acharnés à sa perte nouèrent une conspiration. Ils jurèrent avec de terribles anathèmes «_de ne boire ni de manger_ jusqu’à ce que Paul fût mis à mort[386]». Ils vinrent trouver les princes des prêtres, les engagèrent dans leur plan d’attaque: que Paul fût ramené au sanhédrin; entre la tour Antonia et le Temple, au passage, ils le poignarderaient.

[386] Leur vœu, en apparence, invraisemblable et chimérique, équivaut simplement à jurer: «Il faut que Paul soit tué le plus tôt possible.» Les Juifs admettaient ces formules de vœu hyperboliques. Rappelons-nous Jacques jurant de ne boire ni de manger jusqu’à ce qu’il eût vu le Seigneur ressuscité. On lit dans le _Traité Aboda Zara_ (trad. SCHWAB, p. 189-190): «Quand un homme a _promis par un vœu qu’il s’abstiendra de manger_, malheur à lui s’il mange, malheur s’il ne mange pas. S’il mange, il pèche contre son vœu; s’il ne mange pas, il pèche contre sa vie.»

Les conjurés étant plus de quarante, certains gardèrent mal le secret; ou il fut éventé par les pharisiens qui avaient, dans le sanhédrin, dit de Paul: «Nous ne trouvons rien de coupable en cet homme.» Le neveu de Paul en sut quelque chose; il courut à la forteresse, obtint de voir son oncle et l’avertit de ce qu’on préparait. Paul pria un des centurions de conduire le jeune homme au tribun. Lysias lui fit bon accueil. Mais, quand il eut entendu l’avis, il recommanda au neveu:

--Ne raconte à personne que tu m’as dévoilé cette affaire.

Il voulait, sans se compromettre, sauver Paul et surtout se débarrasser d’un captif encombrant. Il appela deux centurions, leur donna ces ordres:

--Tenez prêts deux cents fantassins, plus soixante-dix cavaliers, et deux cents hommes de troupes légères, pour vous mettre en route à la troisième heure de la nuit[387] et vous rendre à Césarée; et préparez des montures pour Paul que vous devrez conduire en sauveté au procurateur Félix.»

[387] Vers neuf heures du soir.

Seul, en effet, le procurateur pouvait décider si Paul serait libéré ou non. Et le tribun chargea l’un des officiers--celui qui commandait les cavaliers--de ce rapport à lui remettre:

«Claudius Lysias à l’éminent procurateur Félix, salut.

«L’homme que voici avait été pris par les Juifs et allait être tué par eux. Mais, arrivant avec la troupe, je le leur ai enlevé, _ayant appris qu’il est Romain_. Et, voulant savoir pour quel motif ils l’accusaient, je l’ai amené devant leur sanhédrin. J’ai reconnu qu’il était accusé sur des questions de leur Loi, mais qu’il n’avait aucune charge de crime qui méritât la mort ou la prison. Mais, comme on m’a dénoncé que les Juifs allaient faire un complot contre cet homme, je te l’envoie sur l’heure, _invitant_ _aussi les accusateurs à t’adresser leur plainte contre lui_. Porte-toi bien.»

On peut trouver exorbitant, même ridicule, le déploiement de forces ordonné pour le transfert de Paul. Il est, cependant, explicable; car Lysias avait peur des Juifs; son mot: Ne raconte à personne... confesse naïvement ses inquiétudes. De même, sa précaution d’inviter les accusateurs à porter leur plainte devant Félix. Il voulait faire valoir sa vigilance. Nous retrouvons bien chez lui l’Oriental avec son besoin d’exagérer, le Grec de décadence, souple, fanfaron et trembleur. Son rapport altère sur un point la vérité. A l’en croire, il avait soustrait Paul aux coups des Juifs, ayant appris sa qualité de Romain. En fait, à ce moment-là, il l’ignorait; par qui l’aurait-il su? Mais il veut mettre en relief le prix qu’il attache au titre de Romain, lui, citoyen de fraîche date, parvenu qui a payé cher sa noblesse.

Paul, cette nuit-là, monté sur un mulet ou un chameau, descendit donc de Jérusalem, à grande allure, avec une escorte digne d’un roi. Il quittait la ville sainte pour n’y jamais revenir. Rome, au contraire, l’attendait. Cette file de soldats, ces officiers qui l’entourent et le préservent du péril invisible, c’est déjà la puissance romaine mobilisée au service de la foi. Demain, peut-être, il y aura parmi eux des chrétiens. Ils appelleront Paul leur frère; ils rompront le pain d’amour avec lui; ils s’agenouilleront sous sa main d’Apôtre; et sa parole leur sera la parole de Dieu. Le prisonnier part en conquérant.

XVII

L’APPEL A CÉSAR

Césarée, bâtie par Hérode, semblait presque une ville romaine, pourvue d’un vaste port qu’avoisinaient des magasins voûtés. Ses rues s’alignaient sur un plan sévère; beaucoup de ses maisons offraient un aspect italien: un péristyle, une cour plantée d’arbustes, comme à Pompéi. Auguste et les Césars y avaient leurs statues et leur temple. La tour du palais où saint Paul fut enfermé, dont un pan reste debout aujourd’hui, est une tour de château romain.

Il arriva vers le soir[388], avec son escorte de soixante-dix cavaliers. Les fantassins, une fois dépassées les montagnes propices aux embuscades, l’avaient quitté à Antipatris, étaient remontés vers Jérusalem.

[388] Ils avaient dû faire dans la journée, d’Antipatris à Césarée, une étape de vingt-six milles.

Le procurateur, Antonius Félix, après avoir lu le rapport (l’élogium) du tribun, interrogea Paul sur-le-champ. Il s’enquit de quelle province il était. Paul, malgré la lassitude du voyage, aurait voulu présenter son immédiate apologie; il avait hâte d’obtenir une décision libératrice et de s’embarquer pour l’Italie. Mais Félix se déroba; il remit à plus tard l’examen de la cause:

--Je t’entendrai, dit-il, lorsque tes accusateurs seront venus.

Dès le premier contact, l’ascendant de l’Apôtre paraît l’avoir inquiété; il se tient en garde.

Ce Félix, ancien esclave, Arcadien de naissance, fonctionnaire des plus méprisables, méritait le jugement de Tacite:

«Dans toutes sortes de cruautés et de débauches, il exerça, _avec une âme d’esclave_, les pouvoirs d’un roi[389].»

[389] _Histoires_, V, IX.

Affranchi de Claude, ayant pour frère Pallas, le favori du prince, il se croyait tout permis. Il avait pris Drusilla, une Juive, au roi Aziz, son époux. Il traitait avec les sicaires pour avoir part aux rapines, et avec les princes des prêtres, pour les rassurer contre les sicaires.

Dans le procès de Paul, il entrevit aussitôt des intérêts complexes, de l’argent à extorquer. C’est pourquoi, au lieu de lui rendre sa liberté, il ordonna de le retenir dans le palais d’Hérode.

A Jérusalem, Lysias s’était empressé d’avertir Ananie et les notables juifs qu’ils pouvaient porter leur plainte devant le procurateur. Ils ne perdirent point de temps. Cinq jours après, on vit, dans les rues de Césarée, passer la délégation du sanhédrin, accompagnée d’un jeune avocat latin, qui avait nom Tertullus. Les sanhédrites signifièrent au procurateur leur requête contre Paul. Le lendemain, dans la matinée, le prisonnier fut conduit au prétoire du magistrat; et Tertullus plaida contre lui: ou plutôt il répéta, en grec, l’accusation que le sanhédrin lui avait soufflée.

Il commença par les flagorneries d’usage à l’égard du potentat romain. Il le loua «de la paix abondante» dont jouissait la Judée, grâce à sa prévoyance, puis attaqua sans préparation «cet _homme-peste_, qui remuait la discorde parmi les Juifs dans tout l’univers, le protagoniste de la secte des Nazaréens». Paul avait essayé de profaner le Temple; les Juifs l’avaient arrêté et voulaient le juger selon leur Loi. Mais le tribun Lysias l’avait arraché de force à leurs mains; et c’était lui qui avait ordonné aux plaignants de venir jusqu’au procurateur.

La conclusion implicite, ou qu’il n’osa pas émettre aussitôt, devait être: «Le procès de cet homme nous appartient; livre-nous-le.»

Tertullus, porte-parole aux gages d’Ananie, argumenta d’une façon gauche et lourde. Toute haine furieuse est maladroite. En chargeant de leurs griefs le tribun, les sanhédrites indisposaient contre eux le procurateur. Paul eut beau jeu pour se défendre. Il mit, dans son exorde, un mot de louange, mais sans bassesse, à l’endroit de Félix, «encouragé, dit-il, à se justifier devant un juge qui, depuis de longues années, connaissait bien _ce peuple_».

Il était monté à Jérusalem, parce qu’il voulait _adorer_. On pouvait scruter l’emploi de son temps, du premier au septième jour de son pèlerinage. Pas une fois il n’avait, dans le Temple, conversé avec quelqu’un, ni causé un attroupement dans les synagogues ou les rues. Il défiait ses adversaires de prouver un seul délit.

--Mais, continua-t-il, je le reconnais, je sers le Dieu de nos pères selon la voie qu’ils appellent «hérésie», croyant à tout ce qui est selon la Loi et à tout ce qui est écrit dans les Prophètes, espérant ce qu’ils (les pharisiens) attendent eux-mêmes, la résurrection des morts, des _justes_ et des _injustes_. Sur cela, moi aussi, je m’exerce à garder une conscience irréprochable devant Dieu et devant les hommes. Et, après de nombreuses années, je suis venu pour faire à ceux de mon peuple des aumônes et offrir des sacrifices...

La silhouette de ce discours démontre une fois de plus combien fut simple et stable la dialectique de l’Apôtre: la «voie» chrétienne n’est pas une rébellion contre la Loi; Paul n’apporte rien de nouveau, d’hérétique, quand il annonce la Résurrection et le Jugement. Mais ce qu’il veut révéler aux Juifs, parce qu’ils le méconnaissent et le nient, c’est le Juge, le Christ ressuscité.

Ici, devant Félix, il ne semble pas être allé jusqu’au bout de son enseignement. Le procurateur savait les tendances de la secte nazaréenne; il dut faire comprendre à Paul que son apologie suffisait. Il pénétrait l’inanité des griefs juifs. Pourtant, il tenait à ménager Ananie et les notables sadducéens. Au lieu de rendre à Paul la liberté, il ajourna sa sentence, sous couleur d’attendre un supplément d’information:

--Quand le tribun Lysias sera venu, je jugerai votre affaire.

Mais, si Paul resta détenu dans la tour d’Hérode, le centurion qui le gardait reçut l’ordre de lui donner _quelque détente_. Il fut allégé de ses chaînes, ses amis purent l’assister, même l’approcher. Philippe l’évangéliste, d’autres fidèles de Césarée, et, sans doute, ses compagnons de voyage, Luc, Timothée, Aristarque le Thessalonicien lui portèrent des nouvelles de Jérusalem. Pour l’Apôtre, tout était là: continuer son Évangile; prêcher, diriger. Dans ses années de captivité, pas un jour, sa grande voix ne s’est tue. Même relégué au fond d’une basse fosse il aurait chanté la gloire du Christ, accompli ce qui manquait aux souffrances du Seigneur pour l’Église, son corps mystique. Sa qualité de citoyen romain, son pouvoir de persuasion lui valurent partout des égards; en sorte que chacune de ses prisons deviendra une chaire où sa condition douloureuse commentera, amplifiera sa doctrine.

Dans celle de Césarée, il troubla l’entourage de Félix et le procurateur lui-même. Drusilla prit fantaisie de le voir, de l’écouter discourir. C’était, comme sa sœur Bérénice, une Juive cosmopolite, ambitieuse, perverse et mystique. Les sciences occultes la captivaient. Elle avait fréquenté Simon le Magicien. Félix s’était servi des prestiges de cet enchanteur pour la décider à quitter son époux Aziz et à vivre avec lui. Elle avait, en ce temps-là, quinze ou seize ans; elle était belle.

Un caprice de curiosité l’intéressa au prêcheur juif. Amené devant elle et Félix, Paul leur parla de la foi en Jésus-Christ. Mais, avec la rudesse d’un prophète, comme Jean-Baptiste en face d’Hérode Antipas, il insista «sur la justice, la continence, le Jugement à venir». Félix, effrayé, l’interrompit:

--Pour l’instant, va; et, quand j’aurai un moment, je te manderai.

Plus saisie encore par l’Apocalypse du Nazaréen, Drusilla ne chercha point d’autre entrevue. Elle devait périr, à Pompéi, sous la cendre du volcan, elle et le fils qu’elle avait eu de Félix.

Le procurateur fit venir Paul «assez souvent», dans l’espoir que les communautés chrétiennes offriraient pour sa liberté une forte rançon. Paul répugnant à ses vues cupides, il fit traîner l’instruction du procès. Il suivait à son égard une de ses coutumes iniques. Josèphe aurait pu dire de lui comme d’un de ses successeurs, Albinus:

«Il ne retenait en prison que les gens qui ne lui avaient rien donné[390].»

[390] _Bell. Jud._, II, XXIV.

Mais il fut disgracié lui-même. Néron, en 55, avait éloigné du pouvoir Pallas, créature d’Agrippine; l’affranchi gardait encore assez d’influence pour protéger Félix; Poppée, quand elle régna sur le prince, obtint le rappel du procurateur. Les Juifs la pressaient d’agir; ils pouvaient aisément prouver les forfaitures et les violences dont ils s’étaient plaints.

Avant son départ, Félix enjoignit qu’on resserrât Paul dans sa geôle. Il espérait, par cette ignoble complaisance, ramener à soi le parti sadducéen, esquiver l’acharnement de ses représailles.

Depuis deux ans, Paul endurait sa captivité. A cette épreuve, aucun terme ne semblait poindre. Ses chaînes, lorsqu’on les lui remit, furent doublement lourdes. Mais son âme entendait le psaume de sa délivrance, la promesse du Seigneur: «Il faut qu’à Rome aussi tu témoignes.»

Porcius Festus, le successeur de Félix, avait été choisi comme un magistrat zélé, juste et sage. A peine arrivé, trois jours après, il se mit en route pour Jérusalem. Il voulait témoigner aux chefs d’Israël son souci de leurs intérêts. Exploitant ses bonnes dispositions, les ennemis de Paul le chargèrent âprement; ils demandèrent qu’il fût ramené à Jérusalem où il leur appartenait de le juger. Festus, averti qu’entre Césarée et Jérusalem, des sicaires soudoyés essaieraient un coup de main, déçut les sanhédrites par cette ferme réponse:

--Je repars bientôt. Vous n’avez qu’à descendre avec moi, et vous accuserez cet homme, s’il y a quelque chose contre lui.

A son retour, dès le lendemain matin, il manda Paul au prétoire. Devant le tribunal, de l’estrade où il le fit monter--pour qu’il fût mieux en vue--l’accusé dominait ses accusateurs rangés en demi-cercle comme au sanhédrin. Il aurait pu dire avec le Psalmiste: «Des taureaux gras m’entourent.» Le grand prêtre, Ismaël, fils de Phabi, était venu afin de l’accabler. Les plus éloquents des Juifs redoublèrent des imputations échafaudées avec une perfidie savante. La plus grave était de le présenter comme un _séditieux_. En attaquant, soutenaient-ils, les traditions juives, cet homme bravait le peuple romain qui s’engageait à les défendre. Il promettait, au nom d’un certain Jésus, un royaume supérieur aux empires terrestres. De ceux-ci Paul annonçait la ruine, et le Jugement universel au tribunal d’un Roi qui ferait comparaître tous les rois de la terre. Doctrine dangereuse pour la paix romaine, insultante pour César. Celui qui l’enseignait était un scandale; on ne devait pas le laisser vivre. Mais ils n’auraient su alléguer un seul fait qui justifiât leurs diatribes.

Paul, avec l’assurance de l’innocent, répliqua:

--Je ne suis coupable ni envers la loi des Juifs, ni envers le Temple, ni envers César.

Festus le voyait bien: tout ce procès tournait autour d’une querelle religieuse et de «ce Jésus mort que Paul déclarait vivant». La sauvage insistance des Juifs l’embarrassait; d’autre part, son équité, comme la jurisprudence romaine, lui imposait de protéger un citoyen. L’idée lui vint d’un biais politique pour satisfaire les Juifs et mettre sa conscience en repos. Tout d’un coup il interrogea Paul, sans l’arrière-pensée de lui tendre un piège:

--Voudrais-tu monter à Jérusalem, et, là-bas, être jugé sous ma protection?

Paul savait que le procurateur n’aurait pu contraindre un citoyen romain à subir sans appel le jugement d’un tribunal juif. La question de Festus lui fit plus nettement sentir son avantage:

--Je suis, répondit-il, au tribunal de César; c’est là que je dois être jugé. Je n’ai fait aucun tort aux Juifs; toi-même tu le reconnais fort bien. Si j’ai fait tort et si j’ai commis un acte qui mérite la mort, je ne refuse pas de mourir. Mais si rien n’est vrai dans leurs accusations, nul ne peut leur faire don de moi. _J’en appelle à César._

Les Juifs, sous ce coup de foudre, baissèrent la tête. Festus se retira pour délibérer avec ses assesseurs. Il revint, prononça la sentence:

--Tu en appelles à César; tu iras à César.

Le mot: _J’en appelle à César_, si un autre Juif l’eût prononcé, eût signifié seulement la confiance des Israélites en un pouvoir suprême qui dominait les factions et les intérêts particuliers. Les Juifs étaient, en masse, conquis par le prestige de l’Empire; ils croyaient à son avenir stable; ils se battaient même dans ses armées où il passaient pour bons soldats. Si Jérusalem, en 70, succomba, l’inertie des Juifs de la diaspora, trop attachés aux Romains, ou trop égoïstes, causa, en grande partie, cette catastrophe.

Dans la bouche de Paul, l’appel à César marque une date plus grande et décisive. L’Église déclare périmée la justice de la synagogue; elle remet sa cause à l’Empire qui, dans la suite, voudra l’exterminer, mais dont elle attendait alors une protection; au reste, elle l’envahira, elle le convertira peu à peu, tandis qu’Israël, jusqu’à la plénitude des temps, lui résistera.

Donc Paul allait voir les fidèles de Rome; il comparaîtrait devant César; et César entendrait la parole de Dieu. La décision du procurateur l’établit dans une visible allégresse.