Part 20
Quelques jours après, Festus eut la visite du jeune roi Agrippa II et de sa sœur Bérénice. Agrippa avait été nourri à Rome, dans l’entourage de Claude, pour devenir un de ces roitelets dont l’État romain savait faire des esclaves. Il vivait en compagnie de Bérénice; leur intimité scandalisait les Juifs. Veuve d’un premier mari, de son oncle Hérode, Bérénice avait cohabité avec son frère; leur liaison déchaîna les langues malveillantes; afin de leur imposer silence, elle offrit sa main au roi de Cilicie, Polémon. Il accepta, parce qu’elle était immensément riche. Elle l’abandonna, revint à son frère. Plus tard, elle saura plaire «au vieux Vespasien par la magnificence de ses présents[391]». Titus l’aimera d’un amour autre que Racine ne le donne à entendre.
[391] TACITE, _Hist._ II, LXXXI.
Cette Orientale, plus ensorceleuse et pervertie que Drusilla, eut des accès de dévotion. Elle vint à Jérusalem accomplir un vœu de nazirat[392]. La foi chrétienne dut, par moments, la préoccuper. Sa sœur lui avait parlé de Paul. A son tour, elle fut curieuse de l’approcher.
[392] Voir JOSÈPHE, _Bell. Jud._, l. II, XXVI.
Festus prévint son désir; lui-même souhaitait de connaître l’impression d’Agrippa sur l’homme qu’il devait envoyer à César. Ainsi, dans son rapport, il pourrait mieux préciser si Paul méritait ou non la haine tenace des Juifs.
Le lendemain, au cours d’une réception officielle, devant les officiers des cinq cohortes de la garnison, devant la suite qui accompagnait Agrippa et Bérénice en grand apparat, Paul fut introduit, les bras liés, vieilli par la prison, dans son humilité de captif, plein d’aisance cependant et portant sur son visage une joie grave, la confiance de ne pas témoigner en vain. Agrippa, touché de son aspect douloureux et saint, l’invita lui-même à présenter son apologie.
Paul étendit sa main (ses chaînes légères lui permettaient ce geste d’habitude)[393]. On l’écouta, d’abord, comme un étrange et attirant visionnaire. Il reprit l’histoire de ses égarements, le récit de la vision qui avait retourné son âme. Il insista sur l’orthodoxie juive de sa doctrine:
[393] C’était aussi, nous l’avons vu, un geste traditionnel d’orateur: deux doigts repliés, les autres allongés.
«C’est pour l’espérance de la promesse venue de Dieu à nos pères que je suis mis en jugement, promesse dont nos douze tribus, servant Dieu nuit et jour avec persévérance, espèrent l’accomplissement, c’est pour cette espérance, ô roi Agrippa, que je suis accusé par les Juifs... C’est à cause de ces choses que les Juifs, m’ayant saisi dans le Temple, ont essayé de me mettre à mort. Ayant donc obtenu l’assistance de Dieu jusqu’à ce jour, je me tiens en témoin devant _petit et grand_, ne disant rien que ce que les prophètes, après Moïse, ont dit des temps à venir, si le Christ doit souffrir, s’il doit, ressuscité le premier d’entre les morts, annoncer la lumière au peuple et aux gentils...»
Jusqu’à cette phrase, l’étonnement, et, pour quelques-uns, la révélation d’un mystère avaient maintenu le silence. Mais Festus, représentant les divins Césars, ne pouvait admettre qu’un Juif, en sa présence, imposât comme ressuscité, comme seul vrai Dieu, un Messie universel, espéré par Moïse et les prophètes. L’hypothèse de la Résurrection et du Jugement lui paraissait d’ailleurs extravagante:
--Tu es fou, cria-t-il soudain; Paul, trop de lectures te tournent à la folie.
La grossière brusquerie de l’apostrophe arrêta le discours, mais sans que Paul fût déconcerté.
--Non, releva-t-il, je ne suis point fou, éminent Festus; les paroles que je prononce sont vérité et sagesse. Le roi ici présent le sait bien, lui devant qui je parle avec confiance. Il n’ignore aucun des événements dont je parle; car ils ne se sont point passés _dans un coin_. Tu crois aux prophètes, roi Agrippa? Oui, je sais que tu y crois.
Agrippa, loin de rembarrer ce hardi langage, fit à Paul une réponse obligeante:
--Pour un peu tu me convaincrais d’être chrétien.
Mot dit en l’air, mot de prince dilettante et d’homme du monde, qu’on aurait tort cependant de supposer ironique. Agrippa était vraiment séduit par la force persuasive du croyant Paul; il ne réfléchissait pas à ce qu’eût exigé une conversion.
Avec une grâce cavalière et charmante, Paul l’encouragea:
--Plût à Dieu que, _pour un peu_, et _pour beaucoup_, non seulement toi, mais tous ceux qui m’écoutent aujourd’hui fussent semblables à moi... _sauf ces chaînes_.
Paul confesse le désagrément des chaînes; mais il accepterait, à lui seul, tout le fardeau des douleurs terrestres, si, à ce prix, ses frères obtenaient le don sans prix, celui qu’il a reçu. Dans cette saillie spirituelle éclate une merveilleuse charité. Le trait n’achève pas seulement l’épisode, il le soutient tout entier; car il n’a de sens que s’il conclut la scène indiquée par l’historien.
Des sourires, un murmure d’approbation témoignèrent que l’assistance était conquise. En se retirant, les invités disaient entre eux de l’Apôtre:
--Cet homme n’a rien fait qui mérite la mort ou la prison.
Agrippa suggéra même au procurateur une mesure que celui-ci n’osa point prendre:
--S’il n’avait fait appel à César, on aurait pu le mettre en liberté.
C’est, les chaînes aux mains, que Paul débarquera sur la terre d’Italie. Un hôte comme lui, Rome se devait de le défrayer jusqu’au terme du voyage. Mais il faillit ne pas arriver.
XVIII
LA TRAVERSÉE TERRIBLE
On entrait dans l’arrière-saison; le jeûne de Kippour était passé. Le temps se maintenait clair; un bon vent soufflait. Le navire qui emmenait Paul, un bateau de cabotage, venait d’Adramytte en Mysie. Il y avait à bord d’autres prisonniers, peut-être des condamnés qu’on destinait, pour divertir la plèbe romaine, aux bêtes fauves du cirque. Un centurion de la cohorte Auguste et un détachement de soldats les convoyaient.
Quelques-uns des disciples de Paul, Timothée, Luc, Aristarque le Thessalonicien avaient pu s’embarquer avec lui comme passagers. La mer le fatiguait, surtout dans le délabrement corporel où l’avaient mis deux ans de captivité; et il voyageait sans doute sur le pont, exposé aux rafales, à la pluie, ou dans un fétide entrepont parmi les misérables qu’on y tenait entassés.
En un jour, le vent du sud porta le navire jusqu’à Sidon; il y fit escale. Le centurion, soit que Paul eût gagné déjà son estime, soit qu’il eût l’ordre de le bien traiter, lui permit de descendre à terre. La petite église du lieu fêta son passage; il exhorta les fidèles, et ils le comblèrent de soins affectueux.
Le vent avait tourné franchement à l’ouest. On ne pouvait gagner la pleine mer. Le bateau s’abrita derrière les hauteurs de Chypre, le long de la côte orientale, et passa en vue des rivages de la Cilicie, de la Pamphylie. Paul reconnut, à distance, les régions par lui ouvertes à l’Évangile; les reverrait-il de ses yeux de chair?
Le vaisseau atteignit le port de Myre en Lycie. Là, se trouvait, arrivant d’Alexandrie, un assez gros navire, chargé de grain, qui se rendait à Brindes ou à Naples. Le centurion y retint la place nécessaire pour tous ses hommes. Malgré le vent du sud, le transport se remit en route; après plusieurs jours d’une marche lourde, il toucha Cnide. La Crète ensuite le protégeant, il fendit des eaux plus calmes. A mesure qu’approchait la pointe de la grande île, la mer devint hargneuse. Il doubla le cap Salmoné, et se réfugia péniblement dans une anse appelée _Beau-Port_, près de la ville de Lasaia.
Ce lieu, en dépit de son nom, offrait un abri précaire contre les vents d’ouest et du sud-ouest. Le pilote et le patron décidèrent de pousser, plus à l’Occident, jusqu’au port de Phénix où l’on pourrait attendre le beau temps.
Paul, qu’une intuition prophétique avertissait du péril, tenta de les dissuader:
--Hommes, dit-il, _je vois_ qu’il y aurait grand dommage non seulement pour la cargaison et le navire, mais pour nos vies, si la navigation continue.
Le patron dut hausser les épaules; il savait son métier. De quoi se mêlait un passager suspect, oiseau de triste augure, gibier de potence? Le centurion aussi méprisa l’avis que Paul, sans doute, réitéra. Il aurait pu débarquer son monde à Beau-Port; il écouta, selon l’humaine prudence, le pilote et le patron.
Un vent du sud s’étant mis à souffler, on leva l’ancre; on suivit, en louvoyant, d’aussi près que possible, le rivage de la Crète, ses falaises qui plongeaient à pic dans des eaux farouches.
Mais, subitement, des montagnes mêmes de l’île, comme par une porte tout d’un coup rompue, un ouragan du nord-ouest s’abattit sur la mer.
--L’Euroaquilo! crièrent les marins. L’Euryclydôn! Où allons-nous?
Le patron fit serrer la voilure et le navire se laissa emporter au large, avec la tempête, dans l’horreur et la nuit.
Paul s’était plu à dire: «Toute la création gémit.» Pensa-t-il au commentaire que la tourmente jetait à cette parole inspirée? Clameurs des matelots, claquements des toiles, cordages sifflants, membrures qui craquaient, plaintes hurlantes des vents entre-heurtés, giclements d’écume, chocs des lames écrasées sous les lames, lanières cinglantes de la pluie, et l’abîme pareil, comme Job l’avait dépeint, à une tête de vieillard échevelé. Mais, au travers du chaos, il ne cessait pas de sentir la présence du Christ libérateur. S’il l’avait vu marcher sur les ondes formidables, il serait allé, comme Pierre, avec assurance, au-devant de lui. Il avait fait déjà trois fois naufrage, dans des traversées que nous ignorons[394]; il était, par toute sa foi, certain d’en réchapper.
[394] II _Cor._ XI, 24.
Le jour lentement revint, sans que le soleil parût. Des nuages bas filaient, qui semblaient danser comme le bateau lui-même. A l’infini, le cercle hérissé des vagues, des montagnes d’eau creusées en gouffre.
Une petite île pourtant surgit: des pitons aigus comme des clous, où se déchiraient les nuées; une côte inaccessible, où se brisaient les lames voraces.
Le pilote reconnut Cauda (aujourd’hui Gozzo) à vingt-cinq milles au sud de la Crète. L’île opposait un mur aux rafales; en courant derrière elle, on eut un moment de répit. Les hommes hissèrent à bord la chaloupe massive qu’on avait, jusque-là, remorquée au bas de la poupe. Le patron avait peur qu’elle ne fût emportée. On ceintra le bordage avec des câbles, de crainte que la charpente ne cédât; et l’on fit tomber une ancre flottante qui, par son poids, pouvait retarder la fuite éperdue. Une des choses à redouter, c’était de se voir poussés vers l’Afrique, d’échouer sur la grande ou la petite Syrte, en plein désert.
Chaque fois que le bateau s’enfonçait au creux d’une vague, il se relevait, d’un effort oblique, si lourdement qu’il pouvait soudain chavirer. Pour alléger sa fatigue, le troisième jour, l’équipage lança par-dessus bord les tables, les bancs, les agrès inutiles, les antennes arrachées par le vent, et qui jonchaient le pont.
L’ouragan s’obstinait. Il semblait qu’une horde de démons s’animait à l’exaspérer. Ni soleil, ni étoiles, depuis treize jours, n’avaient lui. On ne savait plus où l’on était, où l’on s’en allait. L’eau avait avarié une grande partie des caisses de vivres. Sur les deux cent soixante-seize personnes que le navire portait, la plupart, trop malades ou sans provisions, depuis le commencement de la tempête, ne mangeaient presque rien. Les courages défaillaient; les hommes se jugeaient perdus; Paul avait grand’peine à soutenir sa vaillance; il sentait les puissances du mal, plus que jamais, acharnées sur sa route, comme si elles voulaient lui barrer l’accès de la Ville éternelle. Il priait éperdument pour les âmes des vivants embarqués avec lui; il demandait un _signe_.
Une nuit--la treizième--un ange lui apparut, le réconforta:
--N’aie point peur, Paul; il faut que tu comparaisses devant César; et voici que Dieu _te fait don_ de tous ceux qui naviguent avec toi.
Au matin, le temps n’avait pas encore changé. Toujours le ciel informe, la mer livide ou d’un noir de poix, et le vent inexorable. Cependant, Paul circula sur le pont, parmi les groupes abattus; et il leur communiqua sa divine sécurité:
--Hommes, il aurait fallu m’écouter, ne pas reprendre la mer en quittant la Crète. Vous auriez fait l’économie de ce malheur et de cette perte. Et maintenant je vous exhorte à être confiants; de vous tous pas un ne se perdra; il n’y aura que le vaisseau (de perdu). Car, cette nuit même, s’est présenté à moi un ange du Dieu à qui j’appartiens, que je sers... C’est pourquoi, hommes, soyez confiants; j’ai foi en Dieu que les choses seront comme elles m’ont été dites. Mais c’est dans une île qu’il nous faut échouer.
En effet, la quatorzième nuit, vers minuit, des hommes de l’équipage perçurent, au milieu du vacarme des flots, un bruit significatif. L’ancre flottante râclait les fonds; donc une terre était proche. Ils jetèrent la sonde: vingt brasses seulement! Un peu plus loin: quinze brasses! Ils tremblèrent que le bâtiment n’allât s’éventrer sur un récif; et de la poupe ils précipitèrent quatre ancres. Ils préféraient un danger à un autre danger. Mais le navire faisait eau; immobile, il pouvait être, avant le jour, disloqué par les vagues.
Dans l’affolement des ténèbres les matelots songèrent à fuir. Ils descendirent la chaloupe, sous prétexte de tendre aussi des ancres à l’avant. Paul était là, penché sur le bordage. Il comprit leur manœuvre, dit au centurion et aux soldats:
--Si ces hommes ne restent pas sur le navire, vous autres, vous ne pouvez pas vous sauver.
La chaloupe descendait; les soldats, malgré les cris des matelots, coupèrent les cordages; elle tomba dans la mer.
Paul, en ces moments critiques, prend, comme partout, l’allure d’un chef. Une certitude surnaturelle investit ses paroles d’une autorité que n’aurait plus ni le patron du vaisseau, ni le centurion. Ce mystique a l’œil ouvert sur la chaloupe qu’on veut descendre. Mais sa grandeur sacerdotale couronne son génie pratique, le transfigure.
Le jour n’est pas encore venu; les fanaux secoués par les bourrasques lui laissent entrevoir des visages exténués, des corps grelottants. Il va et vient parmi les hommes; il élève la voix, sa voix dont la puissance affrontait le tumulte de la mer comme les hurlements d’une foule:
--A cette heure, le jour que vous attendez va être le quatorzième, passé à jeun, sans rien prendre. C’est pourquoi je vous engage à prendre de la nourriture. _Car cela importe à votre salut._ [Vous serez sauvés] et aucun de vous ne perdra un seul cheveu de sa tête.
Le discours de Paul avait un sens immédiat et une portée mystérieusement symbolique. Il pensait au salut des âmes; le repas où il les conviait, c’était la communion des chrétiens[395]. Il prit du pain, le bénit devant tous, le rompit et mangea le premier. Tous reprirent courage, et ils mangèrent à leur faim.
[395] Le texte ne dit pas que Paul célèbre vraiment la Cène; en ce cas, il ne distribuerait qu’aux seuls chrétiens le pain consacré.
Sans attendre l’aurore, ils se mirent à pousser hors des flancs du vaisseau la cargaison de grain[396]. On aurait chance d’échapper au naufrage si le bâtiment soulagé pouvait flotter jusqu’à la côte.
[396] Cp. TACITE, _Ann._ II, XXIII, le récit de la tempête où les Romains jetèrent par-dessus bord «chevaux, bagages, armes.»
Le jour enfin éclaira devant eux une terre qu’ils ne surent pas reconnaître, une baie déserte, barrée, à droite par de hautes masses rocheuses, à gauche, par la bosse d’un promontoire moins abrupt, et qu’un îlot coupait en son milieu.
Au fond de la baie s’offrait une plage accueillante. C’est là que le pilote et le patron décidèrent d’échouer le vaisseau. Ils firent détacher les câbles qui descendaient de l’arrière aux ancres, donner du jeu aux gouvernails qu’on avait liés durant la tempête. On tendit, au-dessus de la poupe, la voile d’artimon; et l’on avança vers le rivage. Mais, soudain, la quille toucha un banc de sable entre deux courants; la proue enlisée s’y fixa; la poupe, soulevée par une lame, se démembra.
En ces minutes, les soldats, écoutant une impulsion démoniaque, eurent l’idée féroce d’égorger tous les prisonniers; ainsi, aucun d’eux ne s’échapperait en nageant. Le centurion voulait sauver Paul; il empêcha ce massacre; et il commanda:
--Que ceux qui savent nager se jettent à la mer. Que les autres se sauvent sur des planches ou sur les débris du vaisseau!
Comme le vent les portait vers la plage, tous, selon la promesse de Paul, atteignirent la terre, sains et saufs.
Où étaient-ils? Si quelque pêcheur ou paysan les aperçut, il vint sans doute au-devant des naufragés. Mais ce barbare parlait une langue gutturale que les Hellènes et les Latins comprenaient difficilement. Dans son patois punique se mêlaient pourtant des mots grecs. Ils surent que le pays où ils débarquaient était, comme l’avait annoncé Paul, une île, l’île de Mélité. Elle appartenait alors à la province de Sicile; et le centurion fut satisfait d’apprendre que «le premier de l’île[397]», Publius, avait sa villa non loin du lieu où ils venaient d’atterrir.
[397] Deux inscriptions retrouvées à Malte mentionnent ce titre et confirment, ici comme ailleurs, la sûreté d’information de l’historien.
Cependant, sous la pluie, dans le vent glacial, les naufragés, transis, à moitié nus, trouvaient à peine la force de s’avancer vers l’intérieur. De villages proches les indigènes accoururent et prirent compassion d’eux. Ils allumèrent un grand feu de sarments; Paul, toujours actif, au lieu de se chauffer comme d’autres, aidait les paysans maltais et les soldats romains à nourrir le brasier. Dans une bourrée qu’il y jeta il ne vit pas une vipère engourdie, que la chaleur soudain ranima. La bête, se pendant à sa main, la serra de ses crocs. Du sang jaillit de la morsure[398]. Paul secoua dans le feu la vipère et continua son travail. Les indigènes se dirent entre eux:
[398] Les réflexions des indigènes prouvent qu’il avait été fortement mordu.
--Qui est cet homme?
--Oh! répondit un des soldats, c’est un coquin qu’on mène à Rome pour le juger.
--Oui, opinèrent les rustres, il faut que ce soit un assassin, puisque, sauvé de la mer, la Justice [des Dieux] ne le laisse pas vivre.
Mordu comme il l’était, ils s’attendaient à le voir tomber et mourir après une atroce agonie. Au contraire, il ne ressentit aucun mal. Alors les bonnes gens conclurent:
--C’est donc un Dieu!
Paul et ses compagnons trouvèrent auprès du Premier de l’île un accueil très bienveillant. Le père de Publius était au lit, souffrant de la fièvre et de la dysenterie. Paul s’approcha, lui imposa les mains; guéri, le vieillard se leva. A la nouvelle de ce miracle, beaucoup de malades, surtout des fiévreux[399], sollicitaient de lui un attouchement, une parole guérisseuse. Comme il les soulagea, ils le comblaient «d’honneurs» et d’amitiés, lui et tous ceux qui l’entouraient.
[399] La maladie commune, dans l’île, devait être déjà la _fièvre de Malte_, attribuée au lait des chèvres.
Paul séjourna trois mois, jusqu’en mars, à Mélité, l’île du miel. Après tant d’épreuves, cet hivernage lui fut d’une grande douceur. Il refit, au soleil africain des coteaux, pour les luttes prochaines, son vieux corps épuisé. Rome n’était plus loin; en partant, du vaisseau alexandrin qui devait le conduire à Pouzzoles, il envoya un regard de bénédiction à l’île hospitalière.
Elle s’en souvient encore. J’ai vu Malte, non comme elle lui apparut, à travers la pluie et le vent dur, mais dans la splendeur d’une matinée d’automne, le jour de la Saint-Martin, anniversaire de paix. Au-dessus de la mer ardente, la ville de la Valette, ceinte de ses augustes remparts, enflait ses dômes, érigeait sa magnificence chrétienne où semblent se conjoindre l’Orient et l’Occident. Je songeai que tout le plus noble passé de l’île était, en un sens, l’œuvre de Paul. C’est lui qui planta la Croix sur son rivage. Il eût aimé l’Ordre de Malte, fleur de la chrétienté chaste et guerrière, cette chevalerie qui portait si fièrement «le casque et le bouclier de la foi». Il eût admiré ces remparts, édifiés comme un bastion indestructible contre l’Infidèle. Dans Malte il n’a laissé aucun vestige authentique de son passage. Dans nulle épître il n’en a parlé. Mais tout y parle de sa gloire.
XIX
A ROME. L’ENCHAÎNÉ DU CHRIST
Avant d’entrer dans Rome, vers la porte Capène, Paul se retrouva en pays familier. Les ruelles tortueuses évoquaient les faubourgs d’une ville d’Orient. Il longeait des échoppes sombres d’où sortaient des odeurs d’épices et de lourdes fritures. Enfants qui grouillaient, femmes sordides aux jambes épaisses, au front serré d’un bandeau et qui traînaient leurs sandales en allant, une amphore sur la tête, à la fontaine, chiffonniers, mendiants, colporteurs d’allumettes, tous étaient Juifs; ils vivaient là chez eux. Ils regardaient passer entre des soldats le prisonnier, et, à leur tour, ils murmuraient:
--C’est un des nôtres.
Il dut traverser toute la ville pour être conduit au camp des prétoriens, établi près de la voie Nomentane, au nord-est de Rome. Après deux ans de séjour, au milieu des troupes, à Césarée, il n’éprouva, dans le camp, aucune surprise. A peine remarqua-t-il les vastes proportions des cours et des bâtiments, la belle tenue des hommes, le haut cimier du casque des fantassins; mais il fut attentif au rugissement des lions qu’on gardait là, dans un enclos de pierre, avec les autres bêtes fauves destinées aux combats du cirque.
Le rapport du procurateur de Judée, tout le bien que put dire de sa conduite le centurion Julius, lui valut une détention bénigne, ce qu’on dénommait _custodia militaris_. Le prisonnier put se loger dans le voisinage du camp; il était libre de sortir, enchaîné toutefois, tenu en laisse par un soldat; son gardien devait avoir, nuit et jour, l’œil sur ses mouvements.
A son arrivée, on suppose qu’il accepta comme refuge la maison d’un fidèle. Prisca et Aquilas étaient-ils encore à Rome? Ils retournèrent en Asie, plus tard peut-être[400]. Paul ne dit rien d’eux dans ses épîtres de la captivité. Au reste, ils avaient leur demeure, à l’autre bout de Rome, sur l’Aventin[401]. Il n’aurait pu être leur hôte.
[400] II _Timothée_ IV, 19.
[401] Voir MARUCCI, _op. cit._, t. I, p. 9.
Trois jours après sa venue, il invita les Juifs notables du quartier à une conférence. Lié au légionnaire de garde, il n’était guère en posture de prêcher dans une synagogue. Ils vinrent, par curiosité, là où il habitait.
Il leur expliqua les conjonctures où les Romains eussent voulu le remettre en liberté. L’insistance du sanhédrin à prétendre juger son procès l’avait contraint d’en appeler à César. Et il répéta devant eux sa protestation inlassable:
«C’est _à cause de l’espérance d’Israël_ que j’ai cette chaîne autour des mains.»
La réponse des Juifs fut courtoise et prudente:
«Nous n’avons reçu de Judée aucune lettre sur toi, et aucun des frères n’est venu qui nous ait rapporté quelque chose de toi. Mais nous voudrions bien apprendre de toi _ce que tu penses_; car, de cette secte, nous savons qu’en tout lieu on parle contre elle.»
Ces Juifs, assurément, avaient entendu raconter quelque chose des nouveautés chrétiennes, de la foi en Jésus, comme au Messie. Ils se feignaient plus ignorants qu’ils n’étaient, pour engager l’Apôtre à les instruire sans réticence. Est-ce à dire qu’ils lui tendaient un piège, complices des Juifs d’Asie? Leur sincérité paraît vraisemblable, quand ils déclarent: «Nous n’avons reçu aucune lettre sur toi.» Au début du printemps, alors que la navigation reprenait à peine, les courriers d’Orient devaient être à Rome fort espacés, et les Juifs de Jérusalem n’avaient encore pu nouer des intrigues pour essayer de perdre là-bas celui qui leur avait échappé. En apparence même, durant deux années, ils ne feront rien contre lui; ou, s’ils agirent dans l’ombre, quelque puissante influence lui assurait une phase de tranquillité.
Ceux de Rome convinrent avec lui d’un jour où il leur exposerait sa croyance.