Part 18
Son discours, tel que nous le lisons, reproduit une partie seulement des choses qu’il exprima, et sans viser à une translation littérale. La scène n’en est pas moins grande, comme, dans l’_Alceste_ d’Euripide, le départ d’Héraclès, saluant le roi Admète, la femme qu’il a sauvée, et leur peuple heureux. Mais elle est autrement belle: au lieu de s’en aller vers un obscur destin subi par nécessité, Paul monte à Jérusalem avec la joie de souffrir pour son Maître et comme Lui. Il n’a pas restitué à ceux qu’il aime la lumière douce à respirer; il leur dispense le bonheur sans fin. Et cependant la perspective du Paradis n’ôte rien à l’humaine effusion, entre eux, d’une tendresse naïve et profonde qui s’afflige dans l’espérance.
«Vous savez, dit-il, depuis le premier jour où j’ai mis le pied en Asie[371], comment je me suis comporté tout le temps avec vous, servant le Seigneur en toute humilité, dans les larmes et les épreuves qui survinrent par les machinations des Juifs, et que je n’ai jamais reculé ni omis ce qui pouvait vous être utile pour vous prêcher et vous enseigner en public et dans les maisons, attestant, pour les Juifs comme pour les Hellènes, la loi du repentir envers Dieu et la foi en Notre-Seigneur Jésus-Christ.
[371] Dans la province d’Asie, à Éphèse et dans la région.
«Et maintenant, lié en esprit[372], je vais à Jérusalem, sans savoir ce qui m’arrivera, sinon que l’Esprit Saint, dans chaque ville (par ses prophètes), m’avertit que chaînes et tribulations m’attendent. Mais je ne tiens compte de rien et je fais bon marché de ma vie pourvu que j’accomplisse ma course avec joie, et le ministère que j’ai reçu de la part du Seigneur Jésus: proclamer l’Évangile de la grâce de Dieu. Et maintenant, voici, _je sais que vous ne verrez plus mon visage_, vous tous parmi lesquels j’ai passé, annonçant le Royaume de Dieu. C’est pourquoi je vous prends à témoins, aujourd’hui, que je suis pur du sang de tous[373]; car je n’ai jamais reculé pour vous annoncer toute la volonté de Dieu.
[372] Ces termes, peu clairs, signifient, semble-t-il: me considérant déjà comme un captif, ou: lié par une impulsion intérieure.
[373] Il entend: Si vous vous perdez, je suis innocent de votre damnation, ayant tout fait pour vous sauver.
«Prenez garde à vous et à tout le troupeau où l’Esprit Saint vous a placés comme évêques[374], pour paître l’Église du Seigneur, qu’il s’est acquise par son sang. Je sais qu’après mon départ entreront chez vous des loups terribles, qui n’épargneront pas le troupeau; et d’entre vous se lèveront des hommes qui diront des choses perverses pour entraîner les disciples à leur suite.
[374] _Évêques_ est alors synonyme de presbytres, mais avec un sens de ministère sacerdotal plus marqué.
«C’est pourquoi, veillez, vous souvenant que, durant trois années, je n’ai pas cessé, avec des larmes, d’exhorter un chacun. Et, maintenant, je vous recommande à Dieu et à la parole de sa grâce, à lui qui a pouvoir d’édifier et de donner l’héritage parmi tous les sanctifiés.
«Je n’ai désiré ni argent, ni or, ni manteaux. Vous savez qu’à mes besoins et à ceux de mes compagnons _ces mains_ ont pourvu en tout. Je vous ai montré qu’il faut, en travaillant ainsi, soutenir les faibles et vous souvenir des paroles du Seigneur Jésus, et qu’il a dit lui-même: «Donner, c’est plus de béatitude que recevoir.»
Ayant dit ces choses il s’agenouilla et pria avec eux tous. Et tous pleurèrent beaucoup; et, s’étant jetés au cou de Paul, ils l’embrassaient, affligés surtout de la parole qu’il avait dite, qu’ils ne reverraient plus son visage. Et ils le reconduisirent jusqu’au pont du vaisseau.
Paul et ses compagnons, poussés par un bon vent, vinrent, de Milet, droit à Cos, puis, le lendemain, à Rhodes et à Patare. Le navire n’allait pas plus loin; un autre était là, en partance pour la Phénicie; ils s’y rembarquèrent. Ils laissèrent Chypre à leur gauche, firent voile vers la Syrie, et abordèrent à Tyr. Leur bateau s’y arrêta, ayant une cargaison à décharger.
Une petite communauté chrétienne les reçut en ce port déchu de son antique richesse. Ils restèrent là sept jours, jusqu’à ce qu’on pût reprendre la mer. Quand ils partirent, les chrétiens, avec leurs femmes et leurs enfants, les reconduisirent sur le rivage; tous s’agenouillèrent pour prier, et, tristes, tandis que le navire s’éloignait, les fidèles rentrèrent chez eux.
C’est à Ptolémaïs que Paul débarqua; il y fit halte et «salua les frères»; la caravane se rendit par terre à Césarée, la ville où il devait revenir chargé de chaînes pour le Christ.
Philippe, évangéliste[375] et diacre--l’un des Sept hellénistes à qui les Douze avaient imposé les mains--gouvernait l’église de Césarée; ses quatre filles, vierges, étaient douées du don de prophétie. Il reçut dans sa maison Paul avec ses disciples et les y retint quelques jours. On peut croire que les vents favorables, la coïncidence des vaisseaux rencontrés avaient abrégé le temps prévu au départ pour qu’on fût certain d’atteindre, à la Pentecôte, Jérusalem. Paul trouvait, d’ailleurs, en Philippe un saint qui avait vu Étienne et les premières années de l’Église, un contemporain du Seigneur.
[375] On appelait de ce nom les chrétiens qui, sans avoir le titre d’apôtres ou de prophètes, annonçaient de ville en ville Jésus comme le Messie.
Pendant qu’il était chez lui, un prophète ayant nom Agab--était-ce le même qui avait annoncé à Antioche la famine de Jérusalem[376]?--vint dans la maison et, dès qu’il aperçut Paul, s’approcha de lui, s’empara de la ceinture que l’Apôtre portait autour des reins; il fit le simulacre de s’en lier les mains et les pieds; et, avec un accent très solennel:
[376] _Actes_ XI, 28.
--Voici, proféra-t-il, ce que dit l’Esprit Saint: L’homme à qui appartient cette ceinture, les Juifs, à Jérusalem, le lieront de la sorte, le livreront entre les mains des gentils.
Ces paroles alourdissaient les prévisions de l’Apôtre; il allait à Jérusalem pour y pâtir beaucoup. Ses compagnons et les gens du lieu se mirent à sangloter; ils le supplièrent de ne pas continuer sa route. Mais Paul les gronda doucement et répondit:
--Pourquoi pleurez-vous? Pourquoi me brisez-vous le cœur? En vérité, je suis prêt non seulement à être enchaîné, mais à mourir à Jérusalem, pour le nom du Seigneur Jésus.
Son obéissance à l’épreuve changea en résignation leurs alarmes.
--Que la volonté de Dieu soit faite, dirent-ils.
Ce chagrin de savoir qu’il souffrirait contredisait leur foi au Messie glorifié par la souffrance. Mais leur pitié ingénue est plus _vraie_ que l’héroïsme déclamatoire de stoïciens raidis.
La montée de Paul à Jérusalem imitait celle de Jésus, quand il vint y célébrer la Pâque, sachant que la grande victime, c’était Lui. Paul n’avait qu’une vue, d’avance, imparfaite des traverses qui l’attendaient. Une joie divine surpayait l’anxiété de cette marche au supplice. La confiance lui demeurait de survivre aux calamités prochaines; il pressentait que sa mission n’était pas finie.
Arrivée dans la ville sainte, la caravane logea chez un certain Mnason, cypriote, disciple helléniste, converti de «vieille date». Paul avait à Jérusalem une sœur dont le fils servira efficacement son oncle prisonnier. Il serait frivole de se demander pour quels motifs il ne fut pas hébergé sous son toit.
Une chose immédiate le préoccupait: l’accueil qu’allaient lui faire Jacques et les anciens. Dès le lendemain, il se rendit auprès de Jacques; les chrétiens notables de Jérusalem furent conviés à cette réception. On devine qu’il déposa aux pieds des presbytres le produit de la collecte. Il apportait une preuve palpable de la ferveur des gentils. L’assemblée l’écouta bénévolement «raconter en détail ce que Dieu avait fait chez les gentils par son ministère».
Les presbytres louèrent le Seigneur des grandes merveilles qu’il opérait. Cependant, quelques-uns d’entre eux, voulant à la fois éprouver la sincérité juive de Paul et le prémunir contre les attentats des Juifs, lui proposèrent cet acte de dévotion:
«Nous avons quatre hommes qui ont sur eux un vœu; prends-les, purifie-toi avec eux; et paie pour eux, afin qu’ils fassent raser leur tête; ainsi tous connaîtront que rien de ce qu’on raconte sur toi n’est vrai, mais que tu te conduis, toi aussi, en gardant la Loi.»
Les quatre hommes pauvres qui ne pouvaient s’acquitter de leur vœu étaient des _nazirs_[377]; pour un temps qui devait durer au moins trente jours, ils s’étaient consacrés à Dieu; et leur vœu impliquait trois obligations: s’abstenir de raisins et de vin, ne pas se faire raser la tête, ne pas se souiller par le contact ou le voisinage d’un mort. Ce dernier point semblait la plus difficile des observances; si un nazir foulait une terre où un cadavre était enseveli, il devenait impur. S’il manquait, même malgré lui, à l’un des trois préceptes, il recevait trente-neuf coups de lanière, offrait au Temple deux tourterelles ou deux petits d’une colombe, et recommençait son vœu.
[377] Sur le nazirat, voir _Nombres_, VI, et MARNAS, _op. cit._, p. 154-155.
Pendant son nazirat, il laissait croître sa chevelure; puis, au terme des jours de consécration, il la faisait raser, et ses cheveux étaient déposés sur le brasier du sacrifice offert en son nom. Sacrifice onéreux, puisque Moïse exigeait un agneau d’un an, une brebis d’un an et un bélier; en outre, une corbeille de pains azymes et de gâteaux. Lorsque des nazirs indigents ne pouvaient satisfaire à la Loi, ils invoquaient l’assistance de quelque Israélite généreux.
Sans hésiter, Paul correspondit au désir des anciens:
«Ayant pris les hommes, le lendemain, purifié avec eux, il entra dans le Temple, déclara le terme des jours de purification où l’oblation serait présentée pour chacun d’eux.»
De trop curieux exégètes ont voulu s’enquérir sur quels fonds il préleva la somme due pour les quatre agneaux, les quatre brebis, les quatre béliers, et le reste. Il importe davantage de comprendre en quel esprit il participa aux observances d’une dévotion mosaïque.
Son mouvement, c’est clair, n’eut rien d’une simagrée, d’une concession qu’il aurait subie pour s’adapter au milieu juif, se fondre parmi la multitude des pèlerins, et, ainsi, détourner les attentats qu’il prévoyait.
Il n’obéit point non plus par humilité pénitentielle. Non; il venait au Temple en pèlerin. C’était tout simple de s’associer à une œuvre pie. En quoi son Évangile lui interdisait-il d’aider de pauvres gens liés par un vœu qu’ils avaient peine à remplir?
Détruire la Loi et ses prescriptions n’était aucunement sa pensée. Son acte charitable prouvait à ses frères et à lui-même qu’il suivait, là où ses principes l’autorisaient, la sainte discipline des ancêtres. Il dut y trouver quelque joie mystique. Sans être nazir, n’avait-il pas, en quittant Corinthe, fait un vœu lui-même? N’était-ce pas au Temple, vraisemblablement, qu’il avait espéré l’acquitter, selon les formes admises?
Et, quand il se présenta devant les prêtres, avec les quatre nazirs, ses protégés, il mit dans sa déclaration tout le sérieux d’un Juif dévot; il y ajouta un sens de charité libératrice; il savait, mieux que les prêtres, ce que signifiait l’immolation de l’Agneau; et il offrait sa propre vie, menacée à tout instant, pour le salut des bons nazirs, pour celui d’Israël.
Assurément, un rigide sectaire se fût interdit une démarche contraire à son système. Les paroles quotidiennes de Paul auraient pu condamner son action. Ce qu’il avait dit aux Galates: «Quiconque se fait circoncire est tenu d’observer la Loi totale», il le répétait incessamment aux gentils et devant les Juifs. S’il observait encore un seul précepte de la Loi, donc il s’engageait à la suivre jusqu’au bout, sans réserve.
Cette soumission, la voulait-il, la pratiquait-il? Trop souvent il avait déclaré: La Loi n’est plus nécessaire; la vie du juste, c’est la foi. Or, ce qui n’est plus nécessaire en une croyance périmée, devient promptement inutile, puis méprisable.
Mais l’Église ne devait rompre avec la synagogue que par étapes. Dans la forme des prières et des rites, dans l’ordre des fêtes, la rupture ne sera jamais totale. Cette grande règle de toute création organique: «La nature ne fait pas de sauts», s’étend, _en un sens_, aux réalités surnaturelles. L’Ancien Testament enfermait les éléments du Nouveau. Jésus avait affirmé qu’il venait accomplir la Loi, non l’anéantir. Il s’était soumis à l’essentiel de ses observances comme s’il en consacrait de nouveau la sainteté. Paul, son disciple, croyait bien pouvoir accomplir un rite vénérable par ses origines, efficace par l’intention qui le pénétrait. Le nazirat était, au reste, une forme ascétique de consécration où le dévot se séparait du monde, pour un temps, afin «d’être à l’Éternel[378]».
[378] Voir FOUARD, _Saint Paul et ses missions_, t. II, p. 467.
Il ne paraît même point s’être posé le cas de conscience:
«Ai-je raison d’agir ainsi?»
La Voix intime le poussait; et puis, venir au Temple, y prier, y sacrifier publiquement, dans une cérémonie annoncée et payée d’avance, c’était s’exposer à la vindicte de ses adversaires. Cela, Paul savait que l’Esprit le lui demandait. Jusqu’où Dieu laisserait aller la main de ses persécuteurs, il ne s’en tourmentait guère; il faisait ce qu’eût fait comme lui le plus obscur des pèlerins.
En revoyant le Temple, se laissa-t-il enivrer devant la magnificence d’une bâtisse qui semblait, dans l’éclat de sa force, braver les siècles des siècles? Il connaissait la prophétie du Seigneur et voyait «la _colère_ se hâter sur les déicides jusqu’à ce qu’elle eût son terme[379]».
[379] I _Thessal._ II, 16.
L’orgueil d’être Israélite toucha-t-il son cœur libéré, lorsqu’il s’avança, plus haut que l’atrium des gentils, sur la seconde terrasse, vers le parvis des Juifs? Là, des inscriptions grecques et latines, au fronton des pylônes, avertissaient les profanes:
«Qu’aucun étranger ne pénètre au delà de la balustrade qui entoure le lieu saint et l’enceinte. Celui qui serait pris ne devra accuser que lui-même de ce qui suivra: la mort.»
L’exclusion des gentils, il l’estimait juste dans le passé. Mais elle lui confirmait l’invincible erreur d’Israël. Il n’eût pas introduit, à l’intérieur du Temple, un païen même baptisé. Cependant, on l’en accusa, et ce fut de ce grief qu’allait partir l’émeute soulevée contre lui.
Des Juifs asiatiques d’Éphèse, arrivés pour la Pentecôte, l’avaient reconnu dans la ville, se promenant avec l’Éphésien Trophime, qu’on savait d’origine païenne, et ils inventèrent ce bruit atroce:
«Il a introduit des Grecs dans le Temple.»
Le jour où il monta pour le sacrifice des nazirs, quelques-uns de ces Juifs l’aperçurent dans le parvis des Israélites. Ils se mirent à pousser des imprécations, et se penchant sur la balustrade, du haut des marches qui reliaient la seconde terrasse à celle d’en bas, pleine de monde, ils criaient:
--Au secours, hommes d’Israël, il est là, cet homme qui enseigne partout contre la Loi, contre le Temple. Il a souillé le Lieu Saint!
Paul essayait de protester, de répondre. D’en bas, une masse de gens s’élança, le bouscula sur les degrés; on l’entraîna vers l’issue du Temple. Tel était le respect du lieu qu’on n’aurait pas osé en polluer par un meurtre l’enceinte. Les gardiens et les lévites, aussitôt que la cohue eut franchi les portes du Nord, les verrouillèrent. Ils avaient peur que Paul ne rentrât ou qu’il ne fût pourchassé et massacré dans le saint enclos.
Entouré d’assaillants, Paul était voué à une mort inévitable. Mais, de la forteresse Antonia, de la galerie qui surveillait le Temple, le poste des soldats romains avait entendu les clameurs et suivi l’agitation de la foule.
«Toute la ville est en émeute» courut-on dire au tribun. Celui-ci prit à la hâte les centurions et les légionnaires qu’il trouva sur son passage; ils se précipitèrent par les deux escaliers qui descendaient vers l’esplanade. L’épée haute, le tribun fendit la populace. Paul, serré, maintenu debout par le cercle des vociférateurs, avait la figure en sang. Mais il gardait la contenance d’un homme intrépide.
--Qu’a-t-il fait? Lâchez-le. Il est à nous, tonna le tribun si impérieusement que les furieux lâchèrent prise.
Mais les uns criaient une chose, les autres une autre; au milieu du tumulte il n’arrivait pas à comprendre qui était cet homme, pour quel crime on voulait le tuer. Il conclut seulement que son cas était grave; par précaution, et afin d’apaiser la foule, il lui fit passer des fers aux deux poignets et commanda de l’emmener au corps de garde.
Pendant que les soldats, avec leur captif, remontaient l’escalier, les meneurs voyant que l’impie leur échappait, se retournant vers la masse, l’excitaient: «Enlevez-le! Enlevez-le!» Le détachement romain se sentit débordé par la poussée hurlante. Les soldats qui tenaient le prisonnier craignirent qu’il ne leur fût arraché; ils lièrent à leurs bras ses deux chaînes.
Inquiet, le tribun Lysias gravissait les marches derrière eux. Il était Grec, il commandait depuis peu la cohorte de la tour; il redoutait le _furor judaïcus_; il n’ignorait point qu’au moment des fêtes l’ivresse religieuse renforçait chez le peuple le fanatisme national. On lui avait parlé du coup de main qu’un Juif d’Égypte, se donnant pour le Messie, avait, quelques mois auparavant, tenté contre Jérusalem. Plusieurs milliers[380] de gueux, ramassés dans le désert, avaient suivi ce faux Christ jusqu’au mont des Oliviers. Il prétendait chasser de la ville les Romains; à sa voix les murailles tomberaient, comme au son des trompettes de Josué avaient croulé celles de Jéricho. Le procurateur Félix, avec des cavaliers et des légionnaires, aidés par des Juifs, était sorti à la rencontre de la horde, l’avait mise en déroute. Mais le chef avait pu s’enfuir. Lysias, devant la furie du peuple et son acharnement à réclamer Paul, pensa que c’était lui «l’Égyptien». L’Apôtre, en ces minutes, devait paraître hirsute et sauvage comme un bandit; ses vêtements étaient déchirés, ses cheveux en désordre, pleins de poussière et de crachats. Jusqu’alors, il n’avait pas ouvert la bouche--sa parole aurait-elle pu se faire entendre?--Tout d’un coup, en atteignant le haut des degrés, sur un ton déférent, mais énergique, il interpella le tribun:
[380] JOSÈPHE (_B. J._ II, XXIII) les évalue à trente mille: l’auteur des _Actes_ les réduit à quatre mille. Des deux il est certainement le plus exact; car le même Josèphe, toujours enclin à gonfler les chiffres, déclare ailleurs (_Antiq._, XX, VI) qu’il a suffi, pour disperser les séditieux, de tuer quatre cents hommes et d’en capturer deux cents.
--Puis-je te dire un mot?
Le tribun s’étonna de l’ouïr parler grec, et avec l’accent d’un orateur, d’un personnage cultivé. Ce prisonnier n’était donc pas un brigand, un coureur de désert qui se fût énoncé en un patois sémitique et barbare!
--Tu sais le grec! s’exclama-t-il. Tu n’es donc pas l’_Égyptien_?...
Paul, avec un beau calme fier, lui répondit:
--Je suis un Juif, citoyen de Tarse, ville de Cilicie qui n’est pas sans gloire. Je t’en prie, _laisse-moi parler à ce peuple_.
L’idée sublime venait de surgir en lui, comme une inspiration: proclamer le Christ vis-à-vis du Temple, haranguer «ses frères» qui le détestaient sans le connaître. Il avait ici pour auditoire immense tout Israël représenté par les Juifs de Jérusalem, leurs prêtres, les Juifs de la diaspora, et aussi la gentilité en la personne de Lysias, des centurions, des soldats.
Le tribun consentit, curieux de voir ce qu’obtiendrait l’éloquence du captif. On desserra les liens, Paul se retourna vers les manifestants qui brandissaient encore leurs poings et leurs bâtons. Il leva ses bras chargés de chaînes, montra qu’il voulait parler.
Ce petit homme à l’œil de flamme, chauve, fumant de sueur, poudreux, dépenaillé, debout contre l’énorme tour blanche, eut l’air soudain puissant comme un nabi. Il portait dans son regard et son geste ce qui révèle à une foule mystique l’envoyé d’_en haut_.
Il commença, en s’exprimant à dessein dans la langue araméenne, le dialecte propre au peuple juif:
--Hommes, frères et pères, écoutez-moi maintenant m’expliquer devant vous...
Sous le timbre dominateur de sa voix, sous la sonorité des mots hébraïques, les cris qui persistaient se calmèrent en murmures; et, subitement, le silence devint profond.
Paul, une fois de plus, raconta l’erreur de sa jeunesse, la vision qui l’avait illuminé. Son apologie devant les Juifs palestiniens, c’était de rappeler qu’il avait d’abord défendu à outrance les traditions pharisiennes et persécuté ceux qui les transgressaient. De sa conduite, le grand prêtre d’alors et tout le sanhédrin pouvaient rendre témoignage. Mais, sur la route de Damas, Jésus l’avait terrassé; il s’était soumis à la volonté _du Dieu de ses pères_. Haut et magnifique langage où il certifiait l’unité divine des deux Testaments!
Pourquoi avait-il prêché loin de Jérusalem, comme s’il fuyait le Temple et ses frères? C’est qu’au Temple même une autre vision lui avait commandé:
--Pars, je vais t’envoyer _au loin chez les gentils_.
Jusque-là, subjugué, frappé de stupeur, l’auditoire s’était tu. A ces mots: «les gentils» les orgueils du peuple et ses rancunes contre l’étranger réveillèrent leur furie. De nouveau, la meute éclata en clameurs:
--Enlevez-le! Enlevez-le! Cet homme ne mérite pas de vivre!
Ils aboyaient des choses sans nom, ils déchiraient leurs manteaux, les lançaient en l’air, ils trépignaient, ramassaient à poignée la poussière et l’éparpillaient dans la direction de l’impie.
Le tribun, comprenant mal par quoi l’orateur mettait en rage les Juifs, voulut couper court à cette exaspération. Il fit un signe; les soldats entraînèrent le prisonnier dans l’intérieur du corps de garde. On ferma les portes; la foule, impuissante, continuait, en bas, à vociférer.
Son insistance fatigua le tribun; et la mauvaise humeur du chef se retourna contre celui qui avait causé ce mouvement séditieux. Il le prit pour un agitateur de carrefour, digne d’être mis en croix comme un esclave. Quel crime lui valait la haine du peuple? Au lieu de l’interroger d’abord, il jeta un ordre au centurion du poste. Celui-ci fit lier Paul à un poteau; on le suspendit par les mains, en sorte que ses pieds touchaient à peine le sol; on l’avait dépouillé de ses vêtements, et deux valets s’approchèrent avec les horribles fouets garnis de pointes qui servaient à la flagellation des inculpés pour leur arracher un aveu.
Paul n’avait point peur de souffrir; sa chair connaissait les verges; elle pouvait trembler sous leur morsure. Mais il avait une joie: en cet instant, le dos tourné aux exécuteurs, les mains hautes tendues vers le poteau, il ressemblait à son Maître Jésus, lié contre la colonne avant d’être flagellé. Cependant le jour de son martyre n’était pas venu; il avait une œuvre à parfaire en ce monde. On l’aurait flagellé peut-être jusqu’à la mort; il dit au centurion debout près du poteau la parole qui lui assurait la vie:
--Est-ce qu’il vous est licite de flageller sans jugement un citoyen romain?
Étonné, le centurion courut avertir Lysias. Le tribun arriva, posa lui-même à Paul cette question:
--Dis-moi? Tu es Romain?
--Oui, répondit Paul. Et il indiqua, sans doute, les preuves de son droit de cité.
Le tribun, qui sentit la gravité d’une telle erreur, s’empressa de faire détacher son captif, et il tenta de l’amadouer par ses façons familières.
--Mon titre de citoyen, lui confia-t-il, je l’ai payé un gros prix[381].
[381] Sous Claude, l’État romain vendait aux étrangers le titre de citoyen; il tirait de ce trafic des sommes exagérées (voir DION CASSIUS, l. IX, 17, 5).
--Et moi, répliqua Paul dignement, je l’ai eu de naissance.