Part 11
On a prétendu que le discours de Pierre dans les _Actes_ démentait son affirmation. Pierre ne se déclarait-il pas, lui aussi, l’Apôtre des gentils? En réalité, ni Paul ni Pierre ne se sont jamais attribué un domaine exclusif, comme Abraham disant à Loth: «Voici, toute la terre est devant toi; si tu vas à droite, j’irai à gauche; si tu vas à gauche, j’irai à droite.» Pierre avait converti des païens, Paul, des Juifs, et il persistera, prêchant dans les synagogues, tant qu’on l’y tolérait. Mais Pierre, Jacques et Jean se réservaient d’instruire surtout des Juifs circoncis ou des païens qui accepteraient la circoncision; Paul recevait liberté plénière de former des chrétiens qui ne fussent point circoncis. Il engagea pourtant à cette observance Timothée, fils d’un Grec et d’une Juive convertie[238], afin de ne pas scandaliser les Juifs de la région.
[238] _Actes_ XVI, 3.
Tandis que les sectaires ébionites feront de la circoncision un dur article de foi, les Apôtres, ayant l’onction de l’Esprit, la souplesse de la vérité divine, conformeront à un seul objet, au règne du Seigneur Jésus, les voies diverses de l’Évangile.
Paul, en quittant Jérusalem, pouvait donc loyalement déclarer:
«Les notables ne m’imposèrent rien[239].»
[239] _Gal._ II, 6.
On lui demanda simplement de songer aux _pauvres_. Les saints de Jérusalem souffraient encore d’une poignante indigence; Paul, dans toutes ses missions, fera pour eux des collectes, leur enverra des vêtements, des vivres. Ces aumônes ajoutaient aux autres liens celui d’une fraternité miséricordieuse entre les églises naissantes et l’Église qui les avait engendrées.
Mais le décret que Paul et Barnabé commentèrent à Antioche et, sans doute, partout en Syrie, ne supprima point la résistance des judaïsants. «Les faux frères» épiaient sa liberté dans le Christ, «ne cherchant qu’à l’asservir[240]». Bientôt après, un événement dont les _Actes_ ne parlent point prouva jusqu’où leur obstination perfide mettait en danger l’unité chrétienne. C’est Paul lui-même qui a cru devoir évoquer devant les Galates ce pénible conflit:
[240] _Id._ II, 4.
«Quand Céphas vint à Antioche, je lui résistai en face, parce qu’il s’était mis dans son tort. Avant l’arrivée de certaines gens venus (disaient-ils) de la part de Jacques, il mangeait avec les gentils. Mais, lorsqu’ils furent venus, il battit en retraite et se tint à l’écart, craignant ceux de la circoncision. Les autres Juifs, avec lui, firent les hypocrites; de sorte que Barnabé lui-même fut entraîné dans leur hypocrisie.
«Alors, quand je vis qu’ils ne marchaient pas droit selon la vérité de l’Évangile, je dis à Céphas en présence de tous: «Si toi, qui es Juif, tu vis en gentil et non en Juif, comment peux-tu (moralement) contraindre les gentils à vivre en Juifs? _Nous sommes nés Juifs, nous autres; et non pécheurs d’entre les gentils._ Mais, sachant que l’homme n’est pas justifié en vertu des œuvres de la Loi, qu’il l’est seulement par la foi en Jésus-Christ, nous avons cru, nous aussi, au Christ Jésus, pour être justifiés par la foi au Christ et non par les œuvres de la Loi, puisqu’aucune chair ne sera justifiée par les œuvres de la Loi.»
«Mais si, tandis que nous cherchons à être justifiés dans le Christ, nous nous trouvons, nous aussi, rangés parmi les pécheurs, c’est donc que le Christ est ministre de péché? Eh bien! non. Mais si je bâtis ce que j’ai renversé, je me reconnais donc transgresseur! Non; pour moi, je suis mort à la Loi par le fait de la Loi afin de vivre pour Dieu. _Je suis crucifié avec le Christ. Je vis--non, ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi. A présent_ (depuis ma conversion) _ma vie dans la chair, c’est la vie dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré pour moi. Je n’abolis pas, moi, la grâce de Dieu; car enfin, si la justice est obtenue par la Loi, le Christ est donc mort pour rien[241]._»
[241] II, 14-21.
Scène véhémente, inappréciable. Que ne donnerait-on pour tenir de Paul lui-même un abrégé de sa vie narré sur ce ton-là!
Nous ne sommes guère étonnés d’apprendre cette manœuvre des judaïsants qui faillit rompre en deux la communauté d’Antioche; l’observance des nourritures légales leur paraissait, avec la circoncision et le sabbat, quelque chose d’intangible; et ils ne se résignaient pas aux concessions prescrites. Les Juifs interprétaient comme un privilège, une figure de l’Alliance entre Dieu et son peuple, le discernement des animaux purs et des immondes. Pour eux, d’étranges raisons symboliques resserraient les préceptes traditionnels. Le _Lévitique_[242] interdisait le lièvre parce que ce quadrupède n’a pas le pied fendu. Les rabbins jugeaient sa viande impure, parce qu’on lui attribuait des mœurs honteuses[243]. Un Juif baptisé, si des frères, païens d’origine, l’invitaient à manger du lièvre, devait ressentir une répugnance invincible.
[242] XI, 6.
[243] Voir l’épître dite de Barnabé, X.
Pierre, cependant, qui gardait en sa mémoire la vision de Joppé et les instructions du Seigneur, participait, dans l’agape, aux nourritures communes. Il prouvait, par là, aux gentils que Dieu a fait bonnes toutes ses créatures; que tous les animaux, comme toutes les races d’hommes, sont bénis.
Mais survinrent de Jérusalem des Judéo-chrétiens, qui se disaient mensongèrement envoyés par Jacques. Jacques avait donné sa main droite à Barnabé et à Paul; il avait proposé le décret conciliant sur les viandes étouffées; sa démarche inquisitoriale serait donc peu vraisemblable. Mais les judaïsants, sous le couvert de son autorité, prétendaient insinuer leurs méfiances rétrogrades. La bonhomie de Pierre les indigna; ils le blâmèrent sans ménagement. Avec sa droiture un peu scrupuleuse il craignait de les scandaliser. Il cessa de manger à la table des _gentils_; le clan juif s’empara de sa personne, et son exemple troubla l’entourage, au point que Barnabé lui-même l’imita.
Cette conduite froissa doublement les gentils; en s’écartant d’eux, les Apôtres paraissaient les reléguer, comme des parents pauvres, à l’étage inférieur de la communauté; et ils démentaient sur un point très important les pratiques admises depuis la décision de Jérusalem. Si Pierre, le Saint à qui Jésus avait dit: «Pais mes agneaux», reprenait une façon juive de vivre, les fidèles, pour être des chrétiens sans reproche, devaient donc, eux aussi, «judaïser»?
Paul protesta; c’était à lui d’élever la voix. Il ne voulait certes pas humilier Pierre; mais il sentait que le compromis où se laissait induire le premier des Douze, au lieu d’apaiser les dissentiments possibles, pouvait mener au schisme; et ce retour en arrière ouvrait la porte à d’inquiétantes faiblesses.
Afin que son acte eût toute sa portée, ou plutôt, sans réfléchir, écoutant une inspiration, il interpella Pierre en public, peut-être à l’heure de l’agape. Rudement il qualifia «d’hypocrite» son attitude. Ce mot sévère attestait en même temps que nul antagonisme d’évangile n’opposait Pierre et lui. Pierre avait la doctrine de Paul; il n’en pouvait avoir d’autre, puisque tous deux dépendaient du même Esprit. Mais Pierre avait cru meilleur de concéder aux Juifs une forme des anciennes coutumes; Paul le détrompa.
Au début de son apostrophe, il reconnaît pourtant la prééminence juive. Qu’on n’accuse point d’orgueil ni de maladresse cette déclaration proférée devant des gentils: «Nous sommes nés Juifs, nous autres, et non pécheurs d’entre les gentils.» Paul n’oublie jamais qu’il sort d’une race élue, du peuple de Dieu; et il lui semble nécessaire de l’affirmer en présence des gentils eux-mêmes; telle était l’antique simplicité. Car il ne veut pas qu’on le prenne pour un renégat; il ne consentira jamais à l’être, tout en traitant les Juifs de «chiens», de «mutilés»[244]. Seulement, lorsqu’il proclame le privilège natif d’Israël, il se tient au-dessus des arrogances humaines, au-dessus de la morgue théocratique: pour lui, nous l’avons vu, comparée à la connaissance du Christ, au don de la foi, cette grandeur selon la chair est «ce qu’on jette aux chiens».
[244] _Philipp._ III, 2.
Il tient en main, comme une torche ardente, la vérité que Pierre ne contestait pas. Si les œuvres de la Loi justifiaient l’homme, à quoi bon les bienheureuses souffrances du Christ? La justice de la foi qu’il nous a méritée deviendrait une fausse justice, une transgression. Le Christ serait «ministre de péché»! Un amour furieux précipite dans l’hyperbole la dialectique de l’Apôtre; et son transport éclate en un trait fulgurant: «Je vis, non, ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi.»
Bénie soit l’erreur de Pierre, puisqu’elle déchaîna cette sublimité. Nous touchons ici, chez Paul, le paroxysme, si l’on ose dire, de l’élan chrétien: à la fois, dans les mots, une violence indignée; une personnalité débordante, qui se dresse contre toutes les autres, leur lance un défi: «Moi seul, je suis dans le vrai»; et l’absolu du renoncement, l’humilité suprême: «Je suis crucifié avec le Christ.» Mystère d’incroyable équilibre, hauteur et abaissement, le Moi exalté dans sa plénitude et l’oubli de soi jusqu’à l’immolation du martyre! Apparente rupture de l’unité à seule fin de sauver l’unité! Même quand il fait la leçon à Pierre, saint Paul est tout le contraire d’un hérétique, il rend hommage à sa primauté. D’avance il confond Luther dont l’exégèse allemande et Renan l’ont perfidement rapproché.
Quelle fut, durant sa semonce et ensuite, la contenance de Pierre? Nous connaissons sa grande âme, naïve et bonne. On ne serait pas imprudent de supposer qu’il s’étonna, s’humilia, et qu’il se leva, courut à Paul, l’étreignit en pleurant de joie.
L’avenir du christianisme ne semble point à la merci d’une question de nourritures et de tables où on les mangeait. Cependant, une petite déformation pouvait en causer d’énormes. L’universalité de l’Évangile était nécessaire, elle exigeait la ruine des observances judaïques. L’arbre issu du grain de sénevé voulait croître pour abriter tous les oiseaux du ciel. Les Juifs prétendaient l’enfermer dans le parvis du Temple, sans air, entre des murailles. Paul fut prédestiné à faire tomber les murailles; et ni Pierre, ni Barnabé, ni aucun de ses compagnons d’apostolat n’avaient mission de rebâtir ce que Dieu, par leurs mains, avait renversé.
X
EN MARCHE VERS L’OCCIDENT
PAUL CHEZ LES GALATES
Paul, dans sa véhémence, avait eu si nettement raison que Barnabé, comme Pierre, lui pardonna. Et, peu de temps après, il dit à Barnabé:
«Retournons donc, par toutes les villes où nous avons annoncé la parole du Seigneur, voir les frères comment ils vont.»
Cette proposition, brusque en apparence, eut d’autres mobiles qu’un besoin de changement ou les difficultés que son allure intraitable lui valut avec les judaïsants d’Antioche. C’était sa méthode, nous l’avons remarqué, et une méthode commune à tous les missionnaires chrétiens, de revoir les églises après leur fondation. La vie des Apôtres ressemblait, dans cette mobilité, à celle d’un provincial d’Ordre, sans cesse en tournée, de couvent en couvent, pour maintenir partout l’harmonie, les bonnes coutumes et la ferveur.
Paul voulait donc, avec Barnabé, retraverser Chypre; puis ils visitèrent une seconde fois les églises de Pamphylie, de Lycaonie, de Phrygie. Un plus ample itinéraire sollicitait leur espérance; Paul songeait à la Galatie du Nord, à la Bithynie, à la Mysie. Au reste, d’étape en étape, la Voix secrète et infaillible lui dicterait: «Prends cette route ou détourne-t’en.»
Mais une étrange querelle devait troubler leur départ. Jean-Marc, le cousin de Barnabé, était venu de Jérusalem à Antioche. Barnabé décida qu’il les accompagnerait. Paul ne voulut point de cet acolyte. Au milieu de leur première mission Jean-Marc les avait abandonnés, avait refusé «d’aller à l’ouvrage avec eux». Des motifs dont nous ne savons rien imposaient à Paul une rigueur qui n’était point de la rancune.
Barnabé en conçut quelque dépit, insista. Paul s’obstina; ils se fâchèrent. On peut croire que d’autres griefs irritaient leur mésintelligence. Elle ne fut guère tenace, puisque Paul écrivant d’Éphèse aux Corinthiens[245] nommera Barnabé sur un ton fraternel, fera cause commune avec lui.
[245] I _Cor._ IX, 6: «Est-ce qu’à moi seul et à Barnabé on refuse le droit de ne point travailler?»
Pour l’heure, Barnabé partit seul, emmenant Jean-Marc. Ils s’embarquèrent à Séleucie, et reprirent à Chypre le travail commencé avec Paul. Celui-ci prit comme compagnon Silas; d’Antioche, ils parcoururent la Syrie et la Cilicie; des églises se développaient en ces deux provinces; apparemment, c’était Paul qui leur avait donné leur essor.
De Tarse, ils franchirent le Taurus, afin de gagner la Lycaonie.
Sur la route de la montagne, au bas des longues rampes coupant le ciel qui brûle, entre les parois des rochers que les pluies hivernales flagellent depuis le commencement des siècles, on aimerait pouvoir suivre l’Apôtre et ses compagnons. On voudrait surtout faire halte avec eux, près d’un arbre et d’une source, devant un de ces abris où se rencontrent les caravanes. Ce devait être la même écurie à l’entrée basse, la même grande chambre sous le toit. Les ânes déchargés, les chameaux, les petits chevaux des steppes erraient et mangeaient dans un libre désordre. Des pintades criaient; les conducteurs vociféraient, faisaient claquer leur fouet. L’hôte apportait aux voyageurs importants un escabeau de bois sous l’arbre et leur lavait les pieds dans la fontaine. Paul s’informait des pays vers lesquels il marchait; aux colporteurs juifs, aux soldats, aux chameliers, il parlait du royaume de Dieu.
La voie romaine était sans doute meilleure que la route turque d’aujourd’hui, défoncée, ébréchée sur le bord. Mais, comme elle, forcément, elle longeait le gouffre et le torrent qui tournait, précipitant sa clameur farouche. Par endroits il était facile de descendre pour s’abreuver à la nappe claire et filtrée entre les roches. _De torrente in via bibet; propterea exaltabit caput._ Le double abîme d’humilité et de splendeur qu’ouvrait l’histoire du Christ se réfléchissait «en énigme» dans le miroir d’un site façonné par la seule main de Dieu: sous leurs pieds, l’ombre, le gémissement éternel de la créature en travail; au-dessus d’eux, le silence des crêtes radieuses, des pins, çà et là, dressés comme des fers de lance, dans le soleil; et, sous une nuée ardente, des éperviers qui tournoyaient.
Quand Paul atteignit l’endroit où les deux formidables murs se rapprochent comme les portes d’une écluse qu’on ferme, il put considérer une image de l’étranglement rigide, sans issue apparente, où la Loi bloquait l’avenir humain. La caravane pourtant y trouvait un passage, et montait plus haut, vers la liberté «des fils de la lumière», avant de redescendre dans la grande plaine verte, scintillante d’eaux bleuâtres, qui s’étalait, au printemps, comme le pâturage du Bon Berger.
Il revit les églises lycaoniennes, Derbé, Lystres, et connut, en cette ville, un très jeune disciple prédestiné à devenir, entre tous, «son vrai fils dans la foi[246]». Timothée avait pour père un Grec. Mais sa grand’mère Loïs et sa mère Eunice étaient des Juives, converties, sans doute, lors de la première mission. Dès son enfance, elles l’avaient initié aux Saintes Lettres[247]. Les lettres de Paul font entrevoir, chez lui, une complexion délicate, un naturel timide et sensible, une âme charmante.
[246] I _Tim._ I, 2.
[247] II _Tim._ III, 15.
Timothée, enfant, n’avait pas été circoncis; comme fils d’une Juive, il aurait dû l’être; Paul voulut qu’il subît cette initiation légale, «à cause, nous dit-on, des Juifs qui vivaient dans ces pays[248]». Son dessein était d’associer Timothée à sa campagne. Or, il se souvenait trop que les Juifs avaient failli tuer son œuvre et l’assassiner lui-même. Il se préoccupait d’éviter ce qui pourrait encore les aigrir contre lui. Il tenait davantage à démontrer que, s’il faisait la guerre aux judaïsants, il n’était pas l’ennemi juré de la Loi.
[248] _Actes_, XVI, 3.
Dans les villes où il passa, il propagea comme un pacte de paix entre Juifs et gentils le décret de Jérusalem; et cette sorte de concordat demeura, plusieurs siècles, pour les chrétiens d’Asie, une charte respectée. La lettre fameuse des églises de Lyon et de Vienne se plaît à rappeler, comme un trait de fidélité aux principes reçus, qu’une martyre nommée Biblis, _une Asiatique_, après avoir, au milieu des tortures, apostasié, se ressaisit et cria aux païens:
«Comment voulez-vous que des gens à qui il n’est pas permis de manger le _sang des bêtes_ mangent des enfants?»
D’Iconium, et d’Antioche de Pisidie, Paul remonta vers le Nord, se proposant de pénétrer en Bithynie. Les Galates étaient sur son chemin; et c’est ainsi que des hommes de sang gaulois, des Celtes barbares, vingt ans après la mort du Christ, eurent la révélation de la foi.
Les Galates descendaient d’une bande d’aventuriers qui, des bords de la Garonne, étaient arrivés jusqu’en Thessalie. Arrêtés aux Thermopyles, ils s’étaient embarqués, avaient ravagé les côtes de l’Asie Mineure[249]. Repoussés vers l’intérieur des terres, ils avaient pris d’assaut les villes phrygiennes d’Ancyre et de Pessinonte, puis s’étaient établis au delà du fleuve Sangarius, groupés, comme dans leur patrie d’origine, en trois tribus, dont l’une, celle que Paul évangélisa, gardait le nom de Tolstibolges; et l’une de leurs villes, au sud de Pessinonte, s’appelait Tolosichôrion, _Toulouse_. Auguste, unissant la Galatie du Nord à la Phrygie, à la Lycaonie, avait réduit ces régions en une seule province. Des colonies juives étaient disséminées parmi les Galates, comme partout.
[249] Voir PAUSANIAS, l’_Attique_, ch. IV.
Ce peuple avait rencontré en Phrygie des inclinations mystiques qui s’accordaient avec les siennes. La violence de l’amour, la folie du sacrifice, s’exaltaient dans les rites sanglants de Cybèle; autour de son temple, à Pessinonte, les dévots, en dansant et en hurlant, se mutilaient. Il ne faudra pas s’étonner si les judaïsants persuadent aux Galates de s’infliger la circoncision.
L’éloquence de Paul, sa doctrine les émerveilla. Prompts à se donner ils se convertirent en foule. Pendant qu’il traversait le pays, sans vouloir s’y arrêter, il tomba malade. On le combla de soins et d’affection.
«Vous n’avez pas rejeté avec horreur, leur écrira-t-il tendrement, l’épreuve que vous causait ma chair, mais vous m’avez reçu comme un ange de Dieu, comme le Christ Jésus... Je vous rends ce témoignage que, si la chose eût été possible, vous vous seriez arraché les yeux, pour m’en faire don[250].»
[250] _Gal._ IV, 15-16.
De cette hyperbole proverbiale on a conclu que Paul fut atteint d’une ophtalmie purulente. Mais les maux d’yeux sont si communs en Orient que le contact d’une telle maladie n’eût pas été, pour les Galates, «une épreuve». Il vaut mieux supposer quelque fièvre aggravée d’une éruption violente et contagieuse comme la variole.
Paul se souviendra, toute sa vie, du dévouement des bons Galates. Mais il apprendra aussi à souffrir de leur inconstance. Sa doctrine les avait enivrés; lorsque des judaïsants survinrent après lui et déformèrent son évangile, le peuple galate se laissa berner par eux. Il crut, d’après l’exemple de Timothée, que l’Apôtre faisait de la circoncision un précepte. Cette versatilité l’indigna: «O absurdes Galates, s’écria-t-il, qui donc vous a ensorcelés[251]?» Et son apostrophe semble franchir les siècles comme les lieux, viser les Français qui se croient modernes, leur manie de verbiage, leur fausse générosité.
[251] III, 1.
A PHILIPPES. LE TÉMOIGNAGE DU SANG
Il avait passé chez les Galates avec l’intention de fonder une église en Bithynie. L’Esprit l’en détourna; Dieu avait désigné d’autres missionnaires pour cette province; car, soixante ans plus tard, Pline, dans son rapport à Trajan, se voyait forcé de reconnaître: «Cette superstition (la foi chrétienne) a gagné non seulement les villes, mais encore les bourgades et les campagnes.»
Paul infléchit sa marche vers l’Occident, par la Mysie, suivit la vallée du Scamandre, longeant les pentes touffues du majestueux Ida, et descendit jusqu’à la mer.
Il fit halte à Troas, Alexandrie de Troade, port où Jules César, si nous en croyons Suétone[252], aurait voulu transférer la capitale de l’Empire, et le ramener ainsi à ses origines orientales. César ne se doutait point que l’Empire spirituel et indestructible de Rome partirait, en vérité, du vieil Orient.
[252] _Vie de César._
Pendant son séjour à Troas, Paul fut peut-être l’hôte de Carpos, ce Grec généreux, chez qui, dans un troisième voyage, il laissa son manteau[253].
[253] II _Tim._ IV, 13. «Le manteau que j’ai laissé à Troas chez Carpos, apporte-le.»
Au point de sa course qu’il venait d’atteindre, il pouvait choisir entre deux voies: ou remonter vers les villes d’Asie, vers Éphèse et Milet, ou faire voile pour l’Hellade. Il pria le Seigneur de lui montrer son chemin. Une vision lui répondit. Dans un songe un homme lui apparut, enveloppé d’une chlamyde et portant un haut chapeau à larges bords. Paul reconnut un Macédonien, et cet étranger lui disait d’un ton suppliant: «Passe en Macédoine; viens à notre secours.» Au réveil, Paul raconta le songe qu’il avait eu; ses compagnons furent unanimes: le Christ les appelait à évangéliser les Macédoniens.
Ainsi, Paul, au cours de ses missions, n’exécutait pas un plan rigoureux. Il allait ici ou là selon les possibilités de la route, les chances de succès, attentif surtout à l’invisible Guide qui marchait devant lui.
C’est à Troas que surgit, pour la première fois, dans son entourage, avec le «nous» du récit, un compagnon qu’il avait emmené d’Antioche[254]: Luc «le médecin bien-aimé[255]», qu’on retrouvera, même à Rome, auprès de lui. Témoin des gestes de Paul, Luc était qualifié pour devenir son historien. Il serait vain de certifier quelles raisons le déterminèrent à s’effacer dans la plus grande partie de sa relation et à mettre parfois sa personne en évidence. Le «nous» apparaît au moment où Paul va quitter Troas; mais la manière dont il est introduit fait entendre que l’auteur, déjà auparavant, voyageait avec l’Apôtre. Il disparaît une page plus loin, puis revient au chapitre XX, quand Paul, de nouveau, se rend à Troas; il persiste jusqu’à ce qu’on atteigne Jérusalem; il reparaît dans le récit de la traversée et du naufrage devant Malte. On dirait que l’auteur utilise, par instants, un journal _du bord_, un mémorandum, ses notes immédiates, n’ayant pas eu le loisir de les fondre avec ses autres documents.
[254] Selon une hypothèse très vraisemblable, car Luc était natif de cette ville.
[255] _Coloss._ IV, 14.
Du quai de Troas, au bas des portiques où des escaliers sont encore visibles, Paul leva l’ancre pour commencer la conquête de l’Europe. A tous égards, il avait le vent en poupe.
Une seule journée de navigation porta le vaisseau près de Samothrace, là où tombe sur la mer l’ombre du mont fatidique[256]. Au nord-ouest de l’île, le long des torrents, se cachaient les temples des Cabires, asiles d’initiations terribles, dont l’idée seule dut suggérer à Paul et à ses disciples l’aversion d’une présence démoniaque.
[256] La montagne de Samothrace a dix lieues de tour à sa base et seize cents mètres de hauteur (voir LE CAMUS, _l’Œuvre des Apôtres_, t. II, p. 210).
Ils abordèrent le lendemain dans la rade de Néapolis (aujourd’hui Cavalla). A cette ville aboutissait la puissante voie romaine, la via Egnatia, qui, depuis Dyrrachium, fendait comme un dur sillon l’Illyrie, la Thrace, la Macédoine.