Part 12
Paul se dirigea vers Philippes, à trois lieues et demie, derrière le mont Pangée. Il put faire connaissance avec les paysans macédoniens, hommes droits, primitifs, dévots. Chez eux, insinue Renan, «un certain goût de simplicité enfantine préparait les voies à l’Évangile[257]». En réalité, des gens âpres au travail, tenaces en leurs traditions, devaient, au contraire, fermer leur porte à une religion qui déconcertait leurs coutumes et leur imposait un idéal surhumain. La croissance prompte de l’Évangile n’eut rien d’un fait «humainement inévitable». Il est prodigieux que le principe chrétien n’ait pas échoué contre la persistance des vieux cultes, et, plus encore, contre l’esprit des Mystères. Ceux-ci, offrant un mirage de supériorité morale, de salut, l’_attrait des réunions secrètes_, ne pouvaient être, en face du dogme nouveau, qu’une puissance ennemie ou une cause, pour la foi, d’altération. Parce que les Macédoniens avaient des centres orphiques et adoraient le dieu Sabazios, Jésus crucifié, chassant tous les autres dieux, arrivait-il moins comme un intrus, digne de mépris ou exécrable?
[257] _Saint Paul_, p. 140.
Philippes était, depuis Auguste, une colonie de vétérans. Paul aurait pu, au milieu de gens qui parlaient latin, faire valoir son _jus civile_. Mais, selon son invariable fidélité, il chercha d’abord un auditoire israélite.
Les Juifs, en vue de leurs ablutions rituelles, choisissaient des endroits calmes, à proximité d’une eau courante ou de la mer; ils faisaient là, d’un simple enclos, un lieu de réunion pour y prier. Cet oratoire en plein air s’appelait une proseuché.
Le jour du sabbat, Paul, avec Silas et Luc, sortit hors de la ville, et longea le bord d’une rivière, le Gangitès, «pensant[258]» découvrir quelque part sur ses berges une pieuse assemblée. Ils trouvèrent, en effet, dans un parvis rustique, des «craignant Dieu», surtout des femmes, qui psalmodiaient. Ils s’assirent auprès d’elles et leur parlèrent du _Royaume_. L’une d’elles avait nom Lydia, car elle venait de Thyatires, en Lydie; elle était une riche commerçante qui vendait des étoffes de pourpre. Transportée, elle écouta Paul, et «son cœur s’ouvrit aux choses qu’il disait». Ce fut d’une simple et merveilleuse douceur. Elle voulut être baptisée, elle et «sa maison», ses ouvriers, ses esclaves. Puis elle dit aux missionnaires:
[258] Ce détail suffit à prouver que Luc n’habitait point Philippes et qu’il connaissait mal la ville et ses environs. Autrement il eût conduit sans incertitude Paul au lieu de prière.
«Si vous m’avez jugée croyante au Seigneur, entrez dans ma maison et demeurez-y.»
Ils résistèrent d’abord; elle leur fit une violence suppliante; ils devinrent les hôtes de Lydia.
Dans le logis d’une marchande de pourpre le christianisme occidental eut sa première église. La couleur du sang glorieux allait être ainsi magnifiée; et, à Philippes, sur le sol européen, Paul et Silas allaient offrir au Christ, en libation, les premières gouttes de leur sang.
Quelques jours après, comme ils retournaient à l’oratoire, une toute jeune fille vint, sur la route, à leur rencontre, et, tendant ses mains frénétiques, elle vociférait:
«Ces hommes-là, ils sont les esclaves du Dieu très haut; ils nous annoncent la voie du salut.»
Ils pressèrent le pas, gênés par la fureur de cet hommage. Elle les poursuivit, répéta, comme une folle, sa profession de foi. Ils apprirent qu’elle était une devineresse; elle voyait à distance, expliquait l’avenir; ses prédictions se vérifiaient. On disait qu’elle avait «un Esprit python»; elle parlait avec une double voix, comme si une seconde personne habitait en elle. On lui donnait de l’argent; plusieurs compères, s’étant associés, exploitaient les prestiges de ce «médium».
Chaque fois que Paul et Silas revenaient, elle recommençait à crier. Paul comprit que les démons la possédaient; ils reconnaissaient la mission des Apôtres, de même qu’ils avaient confessé au passage de Jésus: «Je le sais, tu es le Saint de Dieu[259].»
[259] _Luc_ IV, 34.
Fatigué de ses clameurs, indigné de s’entendre glorifier par les Esprits impurs, et voulant sauver la malheureuse qui, peut-être, implorait sa délivrance, Paul s’arrêta, considéra la jeune fille, et, d’une voix terrible, enjoignit au démon: «Je te l’ordonne au nom de Jésus-Christ; sors d’elle.»
Le Démon, à l’instant, sortit. Mais, aussitôt, elle perdit ses dons prophétiques. Ses maîtres s’en aperçurent; elle raconta ce qui lui était arrivé. Furieux, ils attendirent dans la rue Paul et Silas. Ils les insultèrent, se jetèrent sur eux, les entraînèrent au palais de justice, devant les duumvirs ou «stratèges». Ils n’eurent garde d’énoncer leur vrai grief; la loi romaine était sévère à l’endroit des sorciers. Leur violence, pour se justifier, allégua un délit d’ordre public:
--Ces Juifs troublent la ville; ils propagent des mœurs que nous, Romains, nous ne pouvons accepter.
Ils confondaient ou feignaient de confondre ces chrétiens avec les Juifs. Les Romains octroyaient aux Juifs le libre exercice de leur culte; mais ils voyaient d’un mauvais œil le prosélytisme des religions orientales. Les empereurs, et Claude en particulier, se targuaient d’une fidélité rigide aux dieux nationaux.
Le délit fut prouvé sans peine; la foule se massait autour du tribunal; des témoins affirmèrent que des étrangers prêchaient une superstition nouvelle. Les magistrats n’interrogèrent même pas les accusés; Paul et son disciple gardèrent, semble-t-il, le silence. Ils auraient pu dire: «Nous sommes citoyens romains»,--car Silas[260] l’était comme Paul. Ils aimèrent mieux souffrir, contents de ressembler au Christ Jésus.
[260] Son nom avait aussi une forme latine: _Silvanus_.
On les livra aux licteurs qui déchirèrent leurs habits, les fouettèrent jusqu’au sang. Roués de coups, presque nus, ils furent menés à la prison. Ils se virent précipités dans une geôle profonde; on serra leurs jambes meurtries, liées avec des cordes, dans les deux trous d’un bloc de bois.
Ce cachot était, selon la coutume romaine, une cave suintante, au plafond bas, sans fenêtre, nauséabonde. Paul et Silas y furent laissés comme des condamnés à mort; les araignées, les rats et d’autres bêtes hideuses leur tenaient compagnie. Il y avait pourtant, à l’étage au-dessus ou à côté, d’autres prisonniers; et ceux-ci, vers minuit, entendirent des choses étranges.
Les deux hommes enfermés dans la basse fosse chantaient; leurs voix s’élevaient comme un hymne grave, suppliant et fort; une joie inexplicable enflait leur psaume. Quel Dieu appelaient-ils du profond des ténèbres? Soudain, la terre trembla violemment, au point que les fondations furent secouées. Toutes les portes s’ouvrirent, et tous les captifs sentirent que leurs chaînes tombaient. Paul et Silas se trouvèrent debout, les jambes hors des ceps, sans savoir comment. Ils sortirent dans l’escalier. Le gardien qui dormait en sa loge, sur la foi des portes verrouillées, s’éveilla au grondement de la secousse; il vit les cachots ouverts; il crut que les prisonniers avaient fui. Désespéré, il tira du fourreau son coutelas, et il allait se tuer, quand Paul, surgissant près de lui, cria d’un ton joyeux, impérieux: «Ne te fais point de mal; nous sommes tous ici.»
Alors cet homme demanda des torches, et bondit à l’intérieur du cachot. Il vit les captifs libérés, en prière, les mains étendues; comprenant qu’un prodige venait de s’accomplir, tremblant, il s’abattit à leurs pieds, comme s’ils étaient des dieux. L’éclair d’une illumination divine le foudroya; il obéit à un mouvement dont il ne savait pas encore le sens. Il les emmena hors de la geôle et leur dit:
«Seigneurs, que dois-je faire pour être sauvé?»
Les Apôtres répondirent: «Crois au Seigneur Jésus-Christ, et tu seras sauvé, toi et les tiens.» Et ils lui dirent la parole de Dieu, à lui et à tous ceux qui étaient dans sa maison.
Le geôlier, dans la cour de la prison, lava leurs membres où s’était collé le sang des plaies. Paul et Silas versèrent sur son front, sur celui de sa femme et de ses enfants l’eau qui lave toutes les souillures. Puis ils montèrent à la chambre haute; là, il leur servit à manger; ils rompirent sans doute ensemble le pain vivant; et il exultait, avec les siens, d’avoir foi au vrai Dieu.
Cependant, de crainte qu’il ne fût inquiété, les Saints redescendirent en leur cachot. Mais, dans la soirée, des amis de Paul avaient dû intervenir auprès des magistrats. Ceux-ci, dès l’aurore, envoyèrent au gardien les licteurs porter cet ordre:
«Délivre les prisonniers d’hier.»
Le gardien courut annoncer aux deux captifs la bonne nouvelle: «Sortez, leur dit-il, allez en paix.» Paul voulut parler aux licteurs et ce fut, après le miracle de la nuit, un autre coup de théâtre:
«Vous nous avez, en public, écorchés, déchirés de coups! Sans jugement on nous a jetés en prison, nous, _citoyens romains_! Cela ne se passera pas ainsi. Que les préteurs viennent eux-mêmes et qu’ils nous fassent sortir d’ici.»
Les préteurs, en apprenant qu’ils avaient traité comme des misérables deux citoyens romains, s’effrayèrent; ils encouraient, d’après la loi Porcia, la peine de mort. En hâte, ils allèrent, humblement, s’excuser; ils libérèrent Paul et Silas, non sans les prier de quitter la ville; ils avaient trop peur d’un nouvel incident!
Paul et son compagnon refusèrent d’obtempérer aussitôt; ils se rendirent chez Lydia, virent là tous les frères, les exhortèrent, puis partirent.
Nul historien n’a mis en doute les tribulations de Paul à Philippes. L’Apôtre, écrivant aux Philippiens, évoque «le combat pour le Christ qu’ils ont vu jadis en sa personne[261]»; il en parle comme un vétéran d’un fait d’armes honorable et connu de tous.
[261] I, 30. Voir aussi I _Thessalon._ II, 2.
Mais l’épisode du tremblement de terre, des chaînes qui se délient par miracle, devait exciter les sarcasmes de l’exégèse incroyante. Wellhausen a plaisanté sans élégance sur ce fait anormal: vers minuit, Paul et Silas veillaient; les autres prisonniers veillaient; seul, le gardien dormait. Le détail, quand on y réfléchit, n’a pourtant rien d’invraisemblable. Pour des captifs affreusement entravés, étendus sur des dalles humides ou dans la fange, parmi les vermines, le sommeil venait lent, inquiet, rompu au moindre bruit. Plus loin, M. Loisy[262], comme s’il oubliait que la cour de la prison possédait une fontaine, se demande pourquoi la même eau sert «au gardien pour laver les cicatrices des missionnaires et au missionnaire pour baptiser le gardien avec sa famille».
[262] _Op. cit._, p. 643.
Tout esprit de bonne foi éclaircit aisément ces objections puériles. Deux autres circonstances sont moins nettes. Quand les prisonniers ont senti se dénouer leurs chaînes, une fois la stupeur passée, que font-ils? Ne s’élancent-ils pas au dehors, affolés, ou dans l’espoir de fuir? Le gardien ne paraît aucunement se préoccuper d’eux. Paul, en pleine obscurité, entend le gardien qui se désespère et veut se percer de son coutelas. Mais au nom de quelle certitude lui donne-t-il cette assurance: «Nous sommes tous ici»?
Le narrateur abrège l’essentiel et néglige le reste. Supposer un clair de lune qui tombait d’un soupirail autour des cachots, ce n’est pas une solution. Un élément de mystère, une présence de l’Invisible impose sa nécessité, pour que tout soit explicable. Des Anges sont là. Ils n’interviennent pas, comme dans l’évasion de Pierre, en conduisant Paul et Silas hors de la prison. Ils frappent de stupeur les prisonniers, en sorte que personne ne songe à prendre la fuite. L’Esprit le révèle à Paul. Le miracle semble surtout d’ordre moral et symbolique. Les chaînes dénouées figurent la libération des âmes par la foi; et la conversion brusque du gardien démontre l’efficacité surnaturelle des tourments qu’ont endurés les serviteurs de Dieu. Le baptême et ce qui suit atteste la même simplicité ingénue que la scène avec Lydia et l’invitation de cette bonne âme aux messagers du Christ.
Faut-il s’étonner ensuite si Paul accueille fièrement les licteurs, si, après s’être tu la veille, il déclare sa qualité de citoyen romain? Paul agit surtout en vue du plus grand bien; il est tout l’opposé d’un homme à système. Les mœurs de l’Orient moderne, comme celles des préteurs de Rome, peuvent ici nous élucider sa conduite. Rien n’est plus normal que la brutalité des magistrats envers deux étrangers sans défense; dès que ces fonctionnaires apprendront à quoi ils s’exposaient, leur platitude égalera leur insolence. Paul et Silas pourraient porter plainte contre eux; des excuses leur suffiront. Mais Paul y tient; il les veut, pour la jeune église des gentils qu’une injustice non corrigée scandaliserait, et, plus encore, pour la suite de sa mission.
Il connaît maintenant, par expérience, la dureté romaine; il va s’avancer en pays hostile; il exhibe un sauf-conduit dont il ne fera usage, ailleurs, qu’en des cas extrêmes. Sa véritable identité restera toujours d’être Hébreu, fils d’Hébreu. Mais, partout, on saura qu’il est citoyen romain.
En attendant, à Philippes, il a goûté, sous les verges des licteurs, les prémices du martyre. «J’ai été flagellé trois fois», dira-t-il aux Corinthiens. La flagellation de Philippes est la seule des trois mentionnée dans les _Actes_. Il en est une autre pourtant que la tradition devait consacrer. A Rome, avant qu’on lui tranche la tête, Paul sera encore déchiré par les verges. Dernière ironie dont son titre de citoyen se verra flagellé lui-même.
XI
PAUL ET LES JUIFS DE THESSALONIQUE
Au sortir de Philippes, reprenant la via Egnatia, Paul, Silas et leurs compagnons passèrent sous l’arc de triomphe qui commémorait la défaite des républicains. Pour l’Apôtre, tendu vers des fins éternelles, quel pouvait être le sens d’une bataille vieille déjà de quatre-vingt-huit ans? La seule paix non fictive, celle que ne donneraient jamais les Césars, il la portait aux peuples avec le nom du Seigneur Jésus.
Ils traversèrent Amphipolis, au-dessus des rives du Strymon, Apollonia, près du lac Bolbé, des régions où la route dallée coupait des prairies et des vallons touffus, d’autres où elle tournait entre des croupes de coteaux arides, entaillées par des érosions millénaires. Stagire les fit-elle penser au philosophe de l’Éthique? C’est fort possible, car Paul n’ignora point le nom d’Aristote ni sa conception de la matière et de la forme.
Ils gravirent, derrière Thessalonique, des hauteurs aujourd’hui nues et farouches[263], d’où on découvrait la ville étagée parmi ses jardins, avec ses temples, ses basiliques, ses quais immenses, le port enserré par les cornes des promontoires, et, tout en face, comme surplombant la mer, l’Olympe au faîte neigeux, cerné de nuages, et bientôt sépulcre aérien des dieux périmés.
[263] Au-dessus de la ville, près d’un bouquet d’arbres, un oratoire grec rappelle le passage de saint Paul sur ces collines.
Thessalonique, alors capitale de la Macédoine, cité libre malgré la domination romaine, portait le nom d’une femme qu’avait aimée Cassandre, le fils d’Antipater. Comme Salonique à présent, c’était un confluent de religions et de races, une des plus grouillantes parmi les grandes sentines méditerranéennes. Des Juifs et des Grecs enrichis étaient là, comme ailleurs, les maîtres des affaires; beaucoup de Juifs pauvres exerçaient--ce qu’ils continuent--des petits métiers, entre autres celui de tisserand.
Paul, se proposant d’y séjourner, chercha du travail et en trouva plus qu’il n’en pouvait faire. Il logea chez un Juif qui s’appelait _Jésus_, mais avait maquillé son nom en celui d’un héros grec: Jason. Peut-être était-ce un parent, le même Jason que Paul mentionne vers la fin de l’épître aux Romains[264].
[264] XVI, 21.
Les Juifs avaient à Thessalonique une grande synagogue[265]. Le jour du sabbat, Paul vint y parler, ouvrant le mystère des Écritures, démontrant, les prophètes en main, que le Christ devait souffrir et ressusciter d’entre les morts, qu’Il était vraiment le Messie. Quelques Israélites eurent la foi; mais Paul toucha surtout des Grecs monothéistes et des femmes appartenant aux familles les plus considérées.
[265] On a supposé que la crypte d’une ancienne synagogue de la ville basse, détruite dans l’incendie de 1917, occupait l’emplacement de celle où Paul prêcha.
De même qu’à Antioche de Pisidie, à Philippes et en bien d’autres villes, les catéchumènes ne sont pas tout d’abord des gens du peuple, des ignorants. La doctrine du Christ persuade des païens cultivés, des femmes au cœur délicat qu’enivre l’attrait d’une vie héroïque et bienheureuse, où ils pourront, sans mesure, se donner et recevoir. Ensuite, et promptement, la charité de l’Apôtre, son exemple et celui du Dieu qu’il enseigne, les incline vers les pauvres. Ils nourrissent, ils habillent en eux Jésus-Christ; ils leur communiquent la joie du salut. Les plus misérables des frères participent à la fraction du pain; on ne connaît plus chez eux, du moins dans la communion du Mystère, ni riches, ni indigents.
Mais, au milieu d’une ville de marchands et de courtisanes, vouée au culte d’Aphrodite, pleine du vertige des convoitises, prêcher le détachement des richesses, l’abstinence des voluptés, c’était une folie qui ne semblait pouvoir durer. Le miracle fut que, dans un tel milieu, une église se maintint et grandit en sainteté.
La première épître envoyée de Corinthe aux Thessaloniciens laisse entrevoir la merveilleuse activité du missionnaire, ses tourments, sa tendresse, sa puissance de persuasion.
Il ne prêcha point l’Évangile simplement en paroles, il le _vivait_. «Nuit et jour» il travaillait pour n’être à charge à personne. Dans l’échoppe où il tissait, tout en maniant la navette, il expliquait les voies du Seigneur. Il se faisait simple, afin d’être compris des simples. Il prenait en particulier les néophytes, exhortant chacun d’eux «comme une mère réchauffe entre ses bras l’enfant qu’elle nourrit[266]». Prêt à donner sa vie pour leur âme, il pouvait tout leur dire, tout exiger de leur foi. La parole qu’il dispensait n’était point la sienne, mais celle de Dieu. Il la confirmait en guérissant les malades, ou par les dons spirituels qui emplissaient les croyants.
[266] XI, 7.
Il les préparait à être persécutés, et bientôt il eut l’occasion de leur prouver qu’il savait lui-même souffrir.
Les Juifs incrédules, irrités de sa doctrine et jaloux de voir les païens en majorité dans l’église, fomentèrent une conspiration. Sur les quais, sur les places ils ramassèrent des mendiants, des portefaix sans travail, la canaille des ports toujours disposée aux coups de main et aux tumultes; une bande alla manifester devant la porte de Jason. Ils réclamèrent Paul, Silas et Timothée. Heureusement, les missionnaires n’étaient pas là. Les Juifs eurent l’audace d’appréhender Jason et quelques frères arrêtés en chemin. Ils les traînèrent devant les magistrats municipaux, les «politarques».
«Voici, clamèrent-ils, les gens qui bouleversent le monde. Ils agissent contre les principes de César; ils disent qu’il y a un autre roi, Jésus.»
Ces Juifs intentaient aux disciples de Paul l’accusation qui avait réussi contre Jésus: les montrer comme des séditieux, coupables de lèse-majesté, faire peur aux magistrats tremblants vis-à-vis du pouvoir central. Et, en effet, les politarques furent violemment émus. Quel était ce roi dont l’Empire ne serait jamais renversé, qui reviendrait en triomphateur pour juger les peuples?
Néanmoins, Jason était connu comme un citoyen pacifique, honorable; il se défendit avec force. Les politarques le relâchèrent, lui et les autres, non sans leur imposer, par prudence, une caution.
Les ennemis de Paul allaient-ils se tenir pour battus? S’ils voulaient mettre fin au scandale de sa doctrine, ils n’avaient qu’à l’assassiner. On devait prévoir un attentat. Les fidèles supplièrent Paul de partir; ce fut une de ses plus dures tristesses. Il ne résista point, trop averti que les Juifs seraient implacables. Comme des espions guettaient ses allées et venues, il quitta la ville, avec Silas, dans la nuit. Quelques frères les escortaient.
Au delà du Vardar, ils se dirigèrent vers la montagne. Par une région difficile où ils eurent à franchir des torrents, deux journées de marche les amenèrent sur le plateau de Bérée, pays de cascades et de beaux arbres, au-dessus d’une plaine coupée d’aqueducs.
Admirons ici la constance de Paul: à Bérée, comme partout, il entre dans la synagogue; il recommence à démontrer que toutes les Écritures préfigurent Jésus; et, cette fois, sa ténacité trouve une récompense: il ne convertit plus seulement des gentils, d’élégantes femmes grecques, dégoûtées des bassesses païennes. Des Juifs de bonne volonté, en assez grand nombre, ouvrent leur cœur à sa parole; ils examinent les Prophètes, pour voir si le témoignage de l’Apôtre s’accorde avec eux. L’aveuglement du peuple juif se butait, se bute encore à ce point unique; il ne veut pas comprendre les prophéties, admettre le Messie humilié, expiateur[267]. Là où Isaïe, Zacharie et d’autres définissent trop clairement l’Homme de douleur, les rabbins prétendaient ne reconnaître qu’une vision symbolique des calamités d’Israël.
[267] Voir LAGRANGE, _le Messianisme chez les Juifs_, p. 236-251.
Les Juifs de Bérée consolèrent Paul de n’avoir pu fléchir ceux de Thessalonique. Mais, promptement, les Thessaloniciens apprirent qu’à Bérée il établissait une église fréquentée par des Juifs. Les synagogues dépêchèrent, là-bas, des agitateurs; ceux-ci calomnièrent, vilipendèrent de leur mieux l’Apôtre. La populace était prête à un soulèvement; peut-être allait-on lapider Paul ou le massacrer. Une fois de plus il dut fuir, laissant à Bérée Timothée et Silas, pour continuer, sans lui, l’œuvre miraculeuse.
Le plus douloureux fut de savoir qu’à Thessalonique les chrétiens et, surtout, les Juifs baptisés étaient furieusement persécutés par la coalition des juiveries. Lorsqu’il leur écrira, il ne taira point son amertume excessive:
«Ces Juifs qui ont tué le Seigneur Jésus et les prophètes, qui nous ont aussi pourchassés, ils ne plaisent point à Dieu, ils sont les ennemis du genre humain, quand ils veulent nous empêcher de parler aux gentils pour leur salut; et, ainsi, ils mettent le comble, en tout temps, à leurs péchés. Mais la Colère vient en hâte sur eux, jusqu’à ce qu’elle soit accomplie[268].»
[268] I, II, 15-16.
Voyait-il d’avance la ruine de Jérusalem et tous les châtiments qui tomberaient, au long des siècles, sur le peuple au cou raide? Il connaissait les prédictions de Jésus; mais il songeait davantage à la disgrâce intérieure, à cet entêtement surnaturel qui cesserait vers la fin des temps.
Quand viendrait celle-ci? De tout son désir il l’attendait, il l’exigeait. Il voulait pour l’univers l’évidence fulgurante dont lui-même avait reçu l’illumination. Oui, quand donc le Seigneur Jésus apparaîtrait-il «avec les Anges de sa puissance, dans le flamboiement du feu?... Alors Il donnerait leur dû à ceux qui n’écoutent pas l’Évangile[269]», et Il serait glorifié en ses Saints.
[269] II _Thessal._ I, 8-10.
Paul, sur le moment de la Parousie, ne savait qu’une chose: «Le jour du Seigneur arrivera comme un voleur nocturne.» Cependant, l’Église primitive admettait certains signes annonciateurs; et, à Thessalonique, il avait enseigné ce qu’il tenait sans doute de la tradition commune au sujet de ce grand mystère[270].
[270] II _Thessal._ II, 14.
«Il faut auparavant que vienne l’apostasie (des peuples) et que se manifeste l’homme de péché, le fils de perdition, celui _qui s’oppose_[271] et s’exalte au-dessus de tout ce qui porte le nom de Dieu, au point de s’asseoir en trônant dans le temple de Dieu, et de se poser en Dieu.»
[271] Paul dépeint l’_Anté-Christ_, sans le nommer expressément.