Saint Paul

Part 10

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Ces cris retentissaient en langue lycaonienne; de sorte que Paul et Barnabé n’en comprenaient pas le sens. Les gens du pays entendaient le grec; entre eux, dans la vie commune, et surtout au milieu d’une effervescence, ils parlaient un dialecte étrange, proche parent, croit-on, du syriaque ou du cappadocien. Ils connaissaient la légende de Zeus voyageant avec Hermès, hébergé par le pieux ménage de Philémon et Baucis, à qui les dieux assurent de longues années tranquilles. Ils retrouvèrent, facilement exaltés, Zeus en Barnabé, et en Paul Hermès. L’extérieur imposant de Barnabé prêtait sans doute à cette illusion; petit, vif, guérisseur d’un incurable, et maître des paroles persuasives, Paul leur évoqua l’agile Hermès, dieu de la santé, patron des hommes éloquents.

Or, près de l’endroit où tonnait leur ovation, appuyé aux portes des remparts, un temple s’offrait[213] dédié à Zeus, gardien de la cité. On courut annoncer au prêtre la visite imprévue des dieux, le prodige qui la certifiait. Il s’empressa de croire à cette aubaine et disposa tout pour un sacrifice. La pompe se déroula selon les bienséances; taureaux blancs chargés de guirlandes, victimaires, joueurs de flûte, acolyte portant la farine et le sel, rien ne manquait à la fête, sinon les augustes personnages qu’on voulait encenser.

[213] Dont une inscription trouvée à Claudiopolis en Isaurie confirme l’existence.

Les Apôtres, dès la première explosion des enthousiasmes, s’étaient dérobés. On vint les avertir de l’hommage qui se préparait. Un saint courroux les emporta; en signe de douleur, ils déchirèrent, à la mode juive, la couture de leur manteau; ils bondirent au-devant de la procession, clamèrent:

«Hommes, que faites-vous? Nous sommes des hommes passibles comme vous autres. Ces vanités impies, nous vous prêchons de les quitter, de vous tourner vers le Dieu vivant, le Dieu qui a fait le ciel et la terre et tout ce qui vit en eux; ce Dieu, dans les temps passés, laissa toutes les nations s’en aller dans leurs voies, et pourtant, il ne s’est pas laissé lui-même sans témoignage, faisant du bien, vous envoyant du ciel les pluies et les saisons porteuses de fruits, rassasiant vos cœurs de nourriture et de joie.»

Les Apôtres, en improvisant cette apostrophe, n’oubliaient pas qu’ils s’adressaient à des païens. Ils réduisaient au plus simple la notion du divin, parlant du Dieu unique, mais sous-entendant Jésus-Christ. Ils eurent beau dire; les Lycaoniens exigeaient que les deux étrangers fussent des immortels. Enfin, désabusé, le peuple se dispersa. Déception énorme! Il éprouvait le besoin de toucher les dieux puissants et bons; le Dieu qu’annonçaient les nouveaux prophètes ne s’était jamais montré. Comment y croire?

Quant au prêtre, il ne pardonna point la cérémonie manquée, l’outrage fait au grand Zeus et la perte de prospérités palpables qu’il escomptait probablement.

Sur ces entrefaites, des Juifs enragés contre l’Évangile, et conduits par leur commerce en ces régions excentriques, arrivèrent d’Antioche de Pisidie. Ils diffamèrent Paul et Barnabé, Paul surtout, comme étant le plus actif des deux. Ils s’indignèrent de ses propos trop libres sur la circoncision et les autres pratiques de la Loi. Ils révélèrent que les habitants d’Antioche avaient dû mettre à la porte ces bateleurs, ces gens de rien qui faisaient d’un misérable, justement supplicié, le vrai Dieu. La foule, versatile, mal disposée, s’exaspéra. Une bande entoura Paul dans un moment où il était séparé de ses compagnons. On lui lança des pierres à la tête; il tomba évanoui; ses assassins le crurent mort et le traînèrent hors de la ville, pour que son cadavre fût abandonné aux chiens et aux corbeaux. Mais ses disciples, prévenus, accoururent, le trouvèrent miraculeusement ranimé; il se leva, et rentra, escorté de ses défenseurs, dans Lystres.

Le _lendemain_, tout meurtri encore, il se mit en route avec Barnabé. Ils parvinrent à un gros bourg fortifié, dernier bastion de la frontière, dans la province romaine de Galatie. Le lieu s’appelait Derbé et se trouvait, d’après Strabon[214], au pied des monts d’Isaurie, en un pays farouche que les brigands du Taurus dévastaient par des razzias. Les Juifs, semble-t-il, ne s’aventuraient pas jusque-là, et les Apôtres, sans être inquiétés, instruisirent paisiblement ces montagnards au cœur simple. Un chrétien de Derbé, Gaïus[215], accompagnera Paul à travers la Macédoine, dans un voyage périlleux.

[214] L. XII, ch. V.

[215] _Actes_ XX, 4.

De Derbé, ils pouvaient, en cinq ou six journées de marche, atteindre Tarse en franchissant le Taurus. Au rebours--et l’on aimerait savoir si l’honneur de cette décision fut à Paul, à Barnabé, ou si la mesure fut concertée, avant leur départ, en Syrie--ils revinrent sur leurs pas, visitèrent de nouveau Lystres, Iconium, Antioche de Pisidie.

Méthode d’une singulière audace et fructueuse; cette fois, nulle violence extérieure ne paraît avoir contrarié leur action.

Dans chaque ville, après le passage des missionnaires, les chrétiens s’étaient maintenus en une confrérie fervente qui s’accroissait obscurément. Ils se réunissaient, le soir, dans la chambre haute d’une maison. Leur propagande troublait peu les cultes établis. Toute nouveauté révolutionnaire, quand elle commence, se développe avec la complicité de l’incurie officielle. Qui, dans le monde païen, eût alors soupçonné l’avenir de ces petits groupes intimes où l’on adorait un Dieu sans gloire?

Quand Paul et Barnabé repassèrent à Lystres, à Iconium, et ailleurs, de longs mois avaient fait oublier les agitations populaires soulevées par leur présence. Ils ne prêchèrent plus dans la synagogue, ni sur l’agora. Ils s’attachèrent, dans l’intimité des homélies, de la cène et des agapes, à sanctifier les néophytes, à leur forger la bonne armure chrétienne, ce que Paul appellera «le casque et le bouclier de la foi[216]». Par leur propre exemple ils démontraient qu’il faut avoir souffert pour mériter le royaume de Dieu. Ce mystère devait étonner des païens convertis, malgré le mythe d’Héraclès, du héros qui était monté, après douze épreuves, dans l’Olympe. Car Héraclès avait subi la loi de son destin; il n’avait pas enduré en aimant; il avait dompté des monstres, il n’avait point dompté sa chair; il avait cherché son triomphe, et jamais le salut du monde. Paul portait déjà sur son corps «les stigmates du Christ[217]». Il l’offrait «comme une hostie vivante, agréable à Dieu[218]».

[216] _Éphés._ VII, 10-18.

[217] _Gal._ VII, 17.

[218] _Rom._ XI, 1.

Ainsi les Apôtres, dans chaque communauté, revinrent avec le prestige des travaux accomplis, des souffrances vaincues. Ils se préoccupaient d’y constituer un ordre stable.

En leur absence, elles n’étaient pas restées sans dirigeants. Quelqu’un présidait les réunions, faisait lire les Psaumes et les Prophéties, proférait sur le pain qu’il allait rompre et sur le vin de la coupe la bénédiction qu’on appellera «l’eucharistie». Certains fidèles étaient chargés de distribuer le pain aux assistants, de baptiser les catéchumènes, d’ensevelir les morts. Parmi eux, selon les grâces de l’Esprit, se révélaient des prophètes, des docteurs; d’autres avaient le don de gouvernement[219]. Quelques-uns étaient _glossolales_, émettaient, quand leur en venait l’inspiration, des effusions sans suite, élans de tendresse et de joie mystique, souvent inintelligibles pour l’auditoire.

[219] Voir DUCHESNE, _Histoire ancienne de l’Église_, t. I, p. 46.

Il manquait encore à ces églises une succession de chefs, capables de transmettre les pouvoirs reçus d’en haut. Chacune d’elles était comme une vigne dont les rejets poussent en liberté, un peu confusément.

Paul et Barnabé leur donnèrent un conseil de presbytres, tel qu’ils l’avaient vu établi à Jérusalem, à Antioche, sans doute sur le type du presbytérion juif. Ce conseil d’anciens, dans les synagogues[220], veillait à la défense religieuse de la communauté, en administrait les biens--elle était personne juridique--la soutenait devant les autorités non juives, et possédait le pouvoir d’excommunier les indignes. Mais les presbytres chrétiens furent investis d’une puissance avant tout spirituelle. Il leur incombait, comme l’écrira Paul à son disciple[221], «de garder le dépôt», d’assurer l’intégrité des mystères et des rites. Après avoir jeûné et prié, les Apôtres choisirent dans l’église les plus aptes, et nous savons les qualités intérieures qu’ils exigeaient. Un presbytre devait être «un homme irréprochable, l’_économe_ de Dieu; ni présomptueux, ni colérique, ni buveur, ni querelleur, ni cupide, mais hospitalier, ami du bien, sensé, juste, chaste, _attaché à la parole de foi selon la doctrine_, afin qu’il pût exhorter dans un saint enseignement et confondre les contradicteurs[222]».

[220] Voir JUSTER, _op. cit._, t. I, p. 142.

[221] I _Tim._ VI, 20.

[222] TITE, I, 7-9.

Les Apôtres leur imposaient les mains, pour faire passer en eux les pouvoirs transmis. Paul recommandera plus tard à Timothée: «Ne te hâte pas d’_imposer les mains à qui que ce soit_[223].» C’était une ordination semblable à celle des sept diacres, à celle que lui et Barnabé avaient reçue des presbytres d’Antioche.

[223] I _Tim._ V, 22.

Après l’élection du presbytérion, ils repartaient, «confiant les frères au Seigneur en qui ils croyaient». En se rapprochant de Pergé, ils semèrent la parole dans toute la Pamphylie, et, cette fois, ils s’arrêtèrent à Pergé même pour y fonder une église. Ils se réembarquèrent dans le port d’Attalia, atteignirent l’embouchure de l’Oronte et remontèrent le long du fleuve jusqu’à Antioche où ils annoncèrent «les grandes choses que Dieu avait faites avec eux».

Leur voyage avait duré quatre ou cinq ans,--de 44 ou 45 à 49;--le périple de l’exploration n’était pas très vaste; mais elle configurait le plan de l’avenir. Des sept églises fondées ils savaient, avec leur sublime confiance, que pas une ne mourrait. Et surtout la preuve était faite:

«Dieu ouvrait aux gentils la _porte de la foi_.»

Faisons halte devant cette image pleine de sens. Depuis que la Révélation primitive s’était perdue, les générations étaient vraiment «assises dans l’ombre de la mort». Israël serrait sur son cœur jaloux les tables de pierre du _Décalogue_. Pour les autres peuples, l’éternelle clarté ne cessait pas de luire; mais leurs ténèbres n’en admettaient que des lueurs brisées ou vacillantes.

Ceux qui voulaient savoir s’écrasaient contre la porte d’airain; l’énigme de la mort les rembarrait; sur ce mystère de la destinée, Socrate, le moins vague des philosophes, n’avait pu dépasser l’hypothèse: ou bien la mort n’est qu’un sommeil sans rêve, ou une entrée dans la lumière, parmi les sages immortels et les dieux.

A présent, le Christ était descendu chez les morts; en remontant victorieux, il avait pour jamais rompu la porte, et tous les hommes pouvaient entrer. Le Paradis rouvert au genre humain, la béatitude, Dieu possédé, tel était le message dont les Apôtres venaient d’établir l’allégresse, là où on ne l’avait pas encore entendu. Et il résonne, comme datant d’hier, pour nos oreilles; car c’est de lui seul que les siècles, jusqu’à la fin, vivront.

IX

LE CONFLIT SUR LES OBSERVANCES

Toute force en croissance doit franchir un instant critique dont sa destinée dépendra; de même qu’une bataille se gagne dans une certaine minute où il faut prendre une décision. Jésus, en tant qu’homme, ne s’est pas dérobé à cette loi. Avant sa vie publique, il accepta la tentation dans le désert et il trouva, pour confondre les Puissances du mal, trois paroles, trois coups d’épée qui signifiaient: J’ai vaincu le monde.

L’Église, avant de surmonter les hérésies, eut à se dégager d’un péril qu’impliquaient ses origines juives. S’affranchirait-elle pleinement de la synagogue ou imposerait-elle aux païens convertis les observances pharisaïques, la circoncision, le sabbat, les néoménies, le tracas des impuretés légales?

La circoncision, bien que d’autres peuples--tels les Égyptiens--l’eussent pratiquée, faisait des Juifs, aux yeux d’un païen, des gens à part, et les désignait à la risée publique. Voici comment les jugeait un Romain cultivé, Pétrone, au temps de saint Paul:

«Quand même il adore la divinité sous la forme d’un porc et invoque l’animal aux longues oreilles, un Juif, s’il n’est pas circoncis, se verra retranché du peuple hébreu, et forcé d’émigrer vers quelque ville grecque où il sera dispensé du jeûne du sabbat. Ainsi, chez ce peuple, la seule noblesse, la seule preuve d’une condition libre, c’est d’avoir eu le courage de se circoncire[224].»

[224] PÉTRONE, fragment XVII.

Nul prosélyte n’était incorporé à une communauté juive sans avoir consenti à ce rite douloureux. Peu d’hommes s’y soumettaient; si l’Église chrétienne l’avait exigé, elle n’aurait gagné que lentement et en petit nombre les Grecs et les Occidentaux. Elle fût demeurée comme un rameau accessoire enté sur le tronc juif. D’ailleurs, la circoncision n’était qu’une figure et un sceau d’attente. Elle commémorait la foi d’Abraham à la promesse, au Messie libérateur. Elle marquait le retranchement des appétits sensuels, représentait la Grâce, guérisseuse du péché[225]. Maintenant que l’eau du baptême donnait la plénitude sanctifiante, c’était la fin des signes et des remèdes transitoires.

[225] Voir saint AUGUSTIN, _Cité de Dieu_, XVI, 27, TERTULLIEN, _Adversus Judaeos_, ch. I, et saint THOMAS, _Commentaire sur l’Épître aux Romains_, p. 61.

Pourtant, les chrétiens nés Juifs avaient peine à concevoir sans la circoncision un parfait chrétien. Il y avait, surtout en Palestine, un clan rigoriste qui soutenait ce principe: «Si vous n’êtes pas circoncis selon la coutume de Moïse, vous ne pouvez être sauvés.»

Quelques-uns d’entre eux descendirent de Judée et vinrent à Antioche, centre des incirconcis. Ils jetèrent un anathème public sur l’enseignement de Barnabé et de Paul. Ils les signalèrent comme des gens qui, pour atteindre les foules et gagner à bon marché les païens, sacrifiaient la vraie doctrine[226]. Les Apôtres sentirent la gravité d’une telle propagande. Mettre en demeure les gentils de passer par la circoncision, c’était les contraindre à pratiquer toute la Loi. Si la Loi restait nécessaire pour le salut, si elle suffisait, à quoi bon la foi au Christ Jésus? Autant rester Juif et faire des prosélytes juifs! Le Christ avait en vain souffert, en vain justifié les hommes par son sang. La Loi était un joug de malédiction[227]; allait-on le lier même sur le cou de ceux qui n’en avaient jamais connu la charge?

[226] Calomnie que Paul réfuta dans l’épître aux Galates (I, 10).

[227] _Gal._ III, 10.

Paul et Barnabé combattirent ces rétrogrades avec toute la force de leur inspiration et de leur expérience. Mais les Juifs d’Antioche donnaient raison aux fanatiques de l’orthodoxie juive. La synagogue tentait de reprendre l’Église dans son sein, de l’absorber, sinon de l’anéantir. Paul refusa de rien céder à ces faux frères. Le conflit s’aggravant, une voix intérieure lui révéla[228] qu’il devait monter à Jérusalem, prendre pour arbitres «les colonnes» de la métropole, Pierre, Jacques et Jean, obtenir de leur bouche le désaveu d’une campagne inique et dangereuse. Il voulut que sa démarche eût l’assentiment de l’église d’Antioche. De la sorte, il se présenterait à Jérusalem comme le porte-parole de tous ses frères. Il partit en compagnie de Barnabé et de quelques disciples; entre autres, d’un jeune Grec incirconcis ayant nom Tite[229].

[228] _Gal._ II, 2.

[229] C’est Paul qui nous l’apprend (_Gal._ II, 1-3). Les _Actes_ parlent anonymement de «quelques autres».

Ils traversèrent la Phénicie et la Samarie. Devant toutes les communautés ils exposèrent leur évangile, leur méthode de conversion, les merveilles que Dieu avait faites «avec eux». Ce récit, ils le répétaient sans fatigue et sans orgueil, puisque la gloire n’allait pas à eux, mais à l’Esprit qui les conduisait.

Une rumeur approbative les précéda dans la Ville sainte. Paul, dès son arrivée, vit «les notables[230]», chacun d’abord séparément. Il ne se posa point en inspiré, en dominateur; il leur demanda «s’il avait couru pour rien[231]». Volontiers il se comparait à un coureur, dans le stade, cherchant à gagner le prix, et cette image hellénique ne heurtait que les vieux Juifs hostiles à tout ce qui venait de l’étranger. Sa netteté persuasive convainquit Pierre, Jacques et Jean. Pierre, depuis la vision de Joppé et la conversion de Cornélius, était d’ailleurs soumis à des idées novatrices.

[230] _Gal._ II, 6.

[231] _Id._ II, 2.

Néanmoins les judaïsants renouvelèrent auprès des «colonnes» l’assaut d’Antioche, les sommant de se déclarer en faveur de leur thèse:

«Il faut la circoncision; il faut que la loi de Moïse soit observée.»

Pierre assembla le presbytérion et il donna aux principes de Paul une adhésion franche et dogmatique.

«Hommes frères, vous savez que, depuis les jours anciens, Dieu a choisi parmi nous pour que les gentils entendent de ma bouche la parole de l’Évangile et qu’ils aient la foi. Et Dieu qui connaît les cœurs a témoigné pour eux en leur donnant l’Esprit Saint comme à nous; et il n’a fait aucune différence entre nous et eux, ayant purifié leurs cœurs par la foi. Pourquoi donc maintenant tentez-vous Dieu, mettant sur le cou des disciples _un joug que ni nos pères ni nous n’avons pu porter_? En fait, c’est par la grâce du Seigneur Jésus que nous croyons être sauvés; et eux, de même.»

Évidemment, ses entretiens avec Paul ont affermi chez Pierre la certitude qu’entre les Juifs et les païens convertis «Dieu ne met aucune différence». Mais il se souvient encore plus des paroles mêmes du Seigneur. Il sait pourquoi Jésus a dit: «J’ai aussi des brebis qui ne sont pas de ce bercail.» Il rappelle ses apostrophes aux pharisiens[232] quand il maudissait leurs fausses traditions, leurs subtilités hypocrites. Cependant il ne condamne pas la Loi, ni, d’une manière formelle, la circoncision. Il garde une prudence d’arbitre, voulant, par-dessus tout, l’unité dans la paix; plus conservateur qu’audacieux, représentant déjà, dans l’Église, cette force modératrice qui sera l’apanage du Siège apostolique.

[232] _Math._ XXIII, 4 et suiv.; _Marc_ VII, 2-13.

Avant son discours, une extrême agitation divisait l’assemblée. Dès qu’il parla, le calme s’établit; on écouta Barnabé, puis Paul justifier leur apostolat. Tous les miracles opérés par leurs mains démontraient qu’ils suivaient la voie droite; le Seigneur était bien avec eux. Leur témoignage émut un auditoire plus sensible encore aux faits qu’aux idées. Et puis, ces hommes, on ne l’ignorait point, avaient exposé leur vie pour le Christ; comment leur dénier l’autorité de l’exemple?

Mais une intervention décisive allait stupéfier leurs adversaires.

Jacques se leva, Jacques, proche parent de Jésus, celui qu’on surnommait le _Juste_. Dans sa robe de lin, avec ses longs cheveux, sa barbe flottante, il ressemblait au personnage vêtu de blanc qu’Ézéchiel vit tracer le signe du Thau sur le front des hommes prédestinés au salut[233]. Avant la mort de Jésus il avait juré: «Je ne mangerai plus de pain depuis l’heure où j’ai bu le calice du Seigneur jusqu’à celle où je le verrai ressuscité des morts.» Et le Seigneur lui était apparu au matin de Pâques, lui avait dit: «Mon frère, mange ton pain; car le Fils de l’homme est ressuscité d’entre les morts[234].» Il passait dans le Temple une vie de prière, si longtemps agenouillé que ses genoux avaient pris de la corne, comme ceux des chameaux. C’était un chrétien resté fidèle à la pratique de la Loi; les bonnes gens le considéraient comme le rempart des traditions orthodoxes.

[233] _Ézéchiel_, IX, 2-6.

[234] Sur Jacques le Mineur, voir saint JÉRÔME, _Ex catalogo Scriptorum ecclesiasticorum_.

Or Jacques, dans son discours, approuva sur le point capital Barnabé et Paul. «Dieu, raisonna-t-il, s’était choisi parmi les gentils «un peuple»; donc il ne fallait pas «inquiéter» ceux qui se tourneraient vers Lui.»

«Ne pas les inquiéter» équivalait à dire: «Ne les contraindre point à la circoncision.» Mais, avec une sagesse réaliste, il ajouta:

«On doit leur enjoindre de s’abstenir des souillures des idoles, de la fornication, des bêtes étouffées et du sang.»

Ces exigences paraîtraient bizarres si nous ne savions une des graves difficultés qu’eut l’Église à résoudre, dans des groupes où se rencontraient à table, pour les agapes, des Juifs et des païens convertis. Il était indifférent à ceux-ci de manger des viandes non saignées, tandis qu’un Juif en avait horreur. Absorber le sang des animaux, même amalgamé à d’autres mets, ce n’était pas seulement violer la défense de Moïse, c’était s’assimiler quelque chose de répugnant, l’âme des créatures inférieures que l’on croyait mêlée à leur sang. Une viande posée sur l’autel d’une idole, du vin qui avait servi aux libations, les ustensiles, les fruits qu’avait souillés ce vin[235] étaient prohibés, exécrables.

[235] _Le Traité Aboda Zara_ (trad. SCHWAB, p. 235) précise: «Si du vin de libation est tombé sur les raisins, il suffit de les laver, et ils restent d’un usage permis; s’ils étaient fendus en sorte que ledit vin ait pu y pénétrer, ils sont interdits.»

Des païens convertis ne pouvaient ressentir ces aversions; Jacques requiert d’eux l’abstinence des choses qu’abominaient les Juifs, depuis Moïse ou même Noé. On les dispensera d’être circoncis; qu’en revanche ils s’unissent à leurs frères israélites dans l’observance de certaines règles mosaïques.

Au milieu de ces interdictions alimentaires, il jette un précepte plus général en apparence: s’abstenir de la _fornication_. Mais on peut douter que ce mot vise ici la licence des mœurs, condamnée par la loi naturelle, ni, à plus forte raison, les turpitudes rituelles que la Syrie et la Phrygie associaient au culte d’Astarté, d’Atys et de bien d’autres. Tout cela, un catéchumène, un baptisé, le savait défendu. Jacques veut éliminer des communautés chrétiennes les couples vivant selon des rapports réprouvés par le _Lévitique_: Ainsi, l’union d’un neveu avec sa tante, d’un beau-frère avec sa belle-sœur, ou, encore plus, des faux ménages comme celui qu’aura Paul à stigmatiser dans l’église de Corinthe et qu’elle tolérait sans scrupule: la liaison d’un homme avec la femme de son père défunt[236].

[236] I _Cor._ V, 1-5.

En écartant ces scandales, Jacques maintient la tradition juive; il sert du même coup la morale évangélique. Paul ne pouvait qu’applaudir à ses propositions.

Le presbytérion les approuva: elles furent ratifiées dans une assemblée solennelle, et l’on décida de les fixer en un message collectif où les Apôtres usèrent de cette expression non impérative, mais souveraine: _Il a paru bon à l’Esprit Saint et à nous_... Paul et Barnabé furent chargés de le porter aux fidèles d’Antioche; et, avec eux, partirent, pour mieux en ponctuer l’importance, plusieurs notables de Jérusalem, entre autres Silas qui allait demeurer à Antioche, fervent coadjuteur de Paul. On pouvait craindre en effet que la décision ne provoquât parmi les judéo-chrétiens des murmures.

Paul avait fait prévaloir l’essentiel de ses vues. Les Juifs étaient laissés libres dans leur fidélité aux coutumes juives; mais, pour les gentils, le couteau du circonciseur disparaissait--ou peu s’en faut--de l’horizon chrétien. Cinq ou six ans après, il écrira aux Galates troublés par les judaïsants:

«Comme ils savaient la grâce qui m’est départie, Jacques, Céphas et Jean, eux qui passaient pour être des colonnes, me donnèrent la main droite ainsi qu’à Barnabé; nous serions pour les gentils, eux-mêmes pour les circoncis[237].»

[237] II, 9-11.