Saint Paul

Part 9

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Si la correspondance de Paul avec Sénèque n’est qu’une fiction grossière, elle représente une possibilité, l’effort du prosélytisme chrétien auprès des personnages qui détenaient un renom de puissance ou de sagesse. Il s’attachait à gagner les milieux influents non moins que les humbles. Dans cette pratique, il suivait les exemples juifs, mais avec d’autres méthodes.

Les Juifs, à Rome, dévoués aux empereurs, forts par le nombre et l’intrigue, s’insinuaient au Palatin, s’assuraient des intelligences autour des Césars. Claude les avait, un moment, proscrits. Pourtant, un papyrus le montre, dans les jardins de Lucullus, en présence de vingt-cinq sénateurs, de seize consulaires, d’Agrippine et de ses dames d’honneur, condamnant à mort Isidore et Lampon, deux Grecs, auteurs principaux des progroms d’Alexandrie[193]. Quels manèges, dans la maison impériale, suppose un tel revirement!

[193] V. JUSTER, _op. cit._, t. I, p. 125.

Beaucoup de Juifs étaient médecins, et s’introduisaient de la sorte au sein des grandes familles. Les juives utilisaient leur beauté, leurs artifices. Poppée, née Romaine, mais prosélyte de la porte, saura fixer quelque temps la fantaisie amoureuse de Néron.

Les chrétiens, pour se faire place dans l’entourage du prince, auront leur fidélité, leur mansuétude, l’ascendant des vertus discrètes. Les _Actes_ apocryphes de Paul racontent que les plus intimes domestiques de Néron, «Barsabas Justus aux larges pieds, Urion le Cappadocien et Festus le Galate» étaient des chrétiens. On voit, dans le même récit, Paul proclamer devant César la royauté du Christ. Une tradition déformée a peut-être constitué le fond de cet épisode.

Paul espéra-t-il changer le cœur de Néron? Avant que la foi chrétienne mette à ses genoux l’antique idolâtrie et ses prêtres, l’orgueil et la férocité des Césars, les philosophes, les mages et les courtisanes, il faudra des générations de martyrs, d’apologistes, de saintes femmes; il faudra patiemment envahir, durant trois siècles, toutes les puissances de l’État. Mais, dès le jour où l’Apôtre rencontre sur sa route la bonne âme de Sergius Paulus, il peut songer prophétiquement:

«Rome est à nous, c’est-à-dire au Christ. Le monde est à Lui.»

_En l’an 58_, dans l’année même où Paul captif allait partir pour Rome, sur la place du Comitium, au pied du Capitole, le figuier Ruminal, vieux de huit cent trente ans, l’arbre qui avait abrité, croyait-on, l’enfance de Romus et de Romulus se dessécha[194]. Puis, de ses branches mortes, des feuilles nouvelles sortirent. Les Romains virent là un prodige, sans comprendre que Rome devait mourir pour renaître dans la pérennité du miracle chrétien.

[194] TACITE, _Annales_, XIII, LVIII.

VIII

LA PORTE DE LA FOI

Adalia--jadis Attalia--est un petit port sur la côte de l’Asie Mineure, dans le pays qu’on appelait, au temps de saint Paul, la Pamphylie.

Par un doux matin de septembre j’y fis une escale enchanteresse. Il me semblait avoir déjà vu en songe, au creux de cette anse, les maisons accrochées en rond, les rochers dont le gris se fondait en or azuré, la vieille tour sur la butte, les murailles à créneaux ébréchées par intervalles, un minaret pointu non loin d’un peuplier, les terres ocreuses ou saignantes alternant avec le jaune gai d’un champ de colza, cette oasis de fraîcheur surplombant des rivages arides vaporisés sous le soleil, et, plus haut, la frise argentée des montagnes aux gradins abrupts.

En quittant Chypre, c’est là, ou un peu plus à l’est, vers l’embouchure du Coestros, que débarquèrent Paul, Barnabé, Jean-Marc, pour atteindre, dans l’intérieur, Pergé, puis, derrière les monts, Antioche de Pisidie.

De Paphos, on peut s’étonner qu’ils n’aient point fait voile vers l’Égypte. Alexandrie les appelait, champ de conquête prodigieux. Mais d’autres missionnaires avaient pris les devants. Apollos, Juif alexandrin, quand Aquilas et Priscilla le catéchiseront à Éphèse[195], connaîtra déjà les éléments de la foi; d’où les tenait-il? Apparemment, d’une chrétienté formée autour des synagogues d’Alexandrie. Or Paul se posait une règle, et, lorsqu’il le put, il la suivit toujours: éviter de bâtir sur un terrain labouré par autrui. Il se réservait les gentils ignorants, l’effort le plus ingrat, ou, s’il aboutissait, le plus fructueux. C’est pourquoi, pouvons-nous croire, il négligea l’Égypte. L’Esprit, sans doute, l’en détournait.

[195] _Actes_ XVIII, 24-26.

Il marcha vers des peuples qu’il savait abandonnés au culte du dieu Men (Lunus), vers ces montagnards qu’il avait vus, à Tarse, descendre par le défilé du Taurus.

Dans son petit groupe, accru au cours de la route, le passage à Chypre avait décidé quelque chose d’important: le miracle convertisseur, l’attitude résolue de Paul, la prééminence de ses dons avaient en lui révélé un chef. Désormais les compagnons de Paul et de Barnabé sont appelés _ceux d’autour Paul_. Barnabé ne conduit plus, il suit; et Jean-Marc, au sortir de la Pamphylie, se sépare d’eux, pour des motifs mal expliqués.

Paul reçut de cet abandon un froissement grave. Car, dans la suite, lors de la seconde mission, il refusa d’emmener Jean-Marc; et Barnabé s’en irrita.

On a prêté au jeune homme la peur de s’aventurer en pays idolâtre, dans de farouches passages où les voyageurs, au tournant de chaque gorge, pouvaient s’attendre à voir surgir des bandits. Il est plus vraisemblable d’imaginer Jean-Marc, attaché aux traditions judaïques, proposant pour l’apostolat des vues que Paul ne pouvait admettre. Paul le rabroua; il se piqua, partit, s’en retourna jusqu’à Jérusalem. Il devait regretter son coup de tête. Au moment d’une autre campagne il voulut de nouveau se joindre à Paul. Celui-ci fut sévère; Jean-Marc était, devant ses yeux, un ouvrier indocile «qui n’était pas allé avec eux au travail[196]». Le reprendre dans son équipe lui parut impossible.

[196] _Actes_ XV, 37-39.

Plus d’un historien blâme l’Apôtre de son attitude intraitable. Comme si nous pouvions en évaluer les motifs! Évidemment, un amour-propre autoritaire ne dicta point sa rigueur. Des principes étaient en jeu dans ce conflit; sans quoi il eût aussitôt pardonné. Il se réconcilia plus tard avec Marc, et pressant Timothée de le rejoindre à Rome, il lui recommandait:

«Prends Marc et l’amène avec toi[197].»

[197] II _Tim._ IV, 9-11.

Marc, d’après ce langage de Paul, demeura longtemps un subalterne, «un auxiliaire[198]», le secrétaire de l’évêque qu’il accompagne en ses voyages, mais un secrétaire humble, intelligent et saint, digne de consigner avec fidélité l’Évangile que Pierre lui confia.

[198] _Actes_ XIII, 5.

A quoi bon s’attarder sur cet incident ou s’enquérir pourquoi Paul et Barnabé ne s’arrêtèrent pas en Pamphylie? Ils auraient pu y faire des disciples. Le Christ n’était pas inconnu dans cette région. Le jour où les langues de feu descendirent, après la première homélie des Douze, parmi ceux qui crurent, il y avait, à côté d’Égyptiens, des _Pamphyliens_[199], des Juifs du moins habitant la Pamphylie. Elle logeait un amalgame de races et de religions. Les Ciliciens, descendants ou continuateurs de pirates, y voisinaient avec des montagnards du Taurus, plus ou moins fils de brigands. Des trafiquants de tous pays s’y donnaient rendez-vous. Les Apôtres, dans cette masse confuse, avaient chance de susciter les éléments d’une église. Mais d’autres, c’est probable, avant eux, l’avaient fondée; et surtout Paul était impatient de porter la foi à ceux qui semblaient le plus loin d’elle.

[199] _Actes_ II, 10.

Ses compagnons et lui s’engagèrent--peut-être à la suite d’une caravane--dans la montagne pleine de torrents, de mauvais pas et d’embuscades.

Aujourd’hui encore les routes du Taurus gardent une sauvagerie inquiétante, brisées en lacets rapides, se précipitant au-dessus d’abîmes, rebondissant entre des murailles perpendiculaires qui, par endroits, veulent se toucher. Des pitons, aiguisés en cônes, se laissent entrevoir à l’infini derrière d’autres pitons. On conçoit que, dans ces repaires, même après la conquête romaine, des bandes pillardes se soient maintenues, inexpugnables.

Paul et Barnabé y passèrent sans encombre, et parvinrent, au nord de deux lacs bleus, à Antioche de Pisidie, ville grecque, devenue colonie de l’Empire, et centre d’une puissante juiverie.

Le jour du sabbat, au moment de l’office, les Apôtres entrèrent dans la synagogue. Ils s’assirent, comme deux étrangers discrets, sur l’un des bancs, contre le mur, au fond de la salle.

Le chef de la synagogue, l’archisynagôgos, récita les prières, puis le sacristain passa au lecteur le rouleau de la Loi et celui des prophètes. A mesure que le lecteur, de sa voix nasillarde et monotone, avait psalmodié un verset hébreu, le traducteur, du même ton, l’interprétait pour l’assistance en langue vulgaire. Puis l’archisynagôgos se tourna vers les deux visiteurs dont il savait que l’un était lévite et l’autre disciple de Gamaliel. Il les invita, selon la formule, à commenter les textes qu’on avait lus[200]:

[200] Voir, sur cet ordre liturgique, JUSTER, _op. cit._, t. I, pp. 369-370, et KNABENBAUER, commentateur de ce passage des _Actes_.

«Hommes frères, si vous avez quelque chose à dire pour l’exhortation du peuple, parlez.»

Paul se leva; sa main droite s’abaissa d’un mouvement solennel, pour commander l’attention. Ce geste était, chez les juifs, traditionnel[201]. Il y a des orateurs qui, avant d’ouvrir la bouche, s’imposent; et les hommes petits ont volontiers le geste plus impérieux que les grands.

[201] Voir saint Jean Chrysostome, Homélie XXIX sur les _Actes_.

Le discours de Paul, tel qu’on nous l’a transmis, est mieux qu’un morceau fictif d’éloquence; il donne en abrégé le type de ses homélies dans les milieux juifs. L’accent en est grave, même guindé; on dirait que les voûtes de la synagogue oppriment la vivacité de sa dialectique et qu’il se contraint à parler impersonnellement.

Au début, l’Apôtre remémore la vocation du peuple saint, les prodiges où Dieu a prouvé qu’il le conduisait, lui réservant une terre d’héritage, des chefs comme David, «un homme selon son cœur». De la descendance du roi David il a fait venir le Sauveur Jésus, celui dont Jean «se disait indigne de dénouer les sandales».

«C’est pour vous que cette parole de salut a été envoyée. Car les habitants de Jérusalem, l’ayant méconnu, l’ont jugé et ont ainsi rempli les prophéties qui sont lues à chaque sabbat... Mais Dieu le ressuscita...»

Et Paul ramène le texte du Psaume toujours invoqué: «Tu ne permettras pas que ton Saint voie la corruption[202].»

[202] Ps. XV, 10 plus longuement cité par Pierre (_Actes_ II, 25-26).

Les prophéties, puis le témoignage de ceux qui ont vu le ressuscité sont les seuls arguments mis en œuvre. Paul semble oublier qu’il a, lui-même, eu la vision du Seigneur. Pas un mot sur Damas ni sur sa conversion. Il se présente comme le messager d’une doctrine qui ne sort pas de lui.

«Sachez donc bien, hommes frères, conclut-il, que par celui-ci la rémission des péchés vous est annoncée. De toutes les choses dont la loi de Moïse n’a pu vous justifier, par lui tout croyant est justifié...»

Cette doctrine hérétique dut remuer une sourde improbation, des murmures. Paul, sentant l’hostilité qui grondait, laissa pendre sur l’auditoire une menace enveloppée dans trois versets d’un prophète, la perspective du Jugement où Dieu «fera une œuvre que vous ne croiriez pas si on vous la racontait[203]».

[203] Citation d’HABACUC, I, 5.

Cependant, l’archisynagôgos, ayant prononcé les Bénédictions d’usage, à la sortie de l’assemblée, invita par politesse les deux missionnaires à revenir le sabbat suivant. Il est permis d’induire que leur enseignement l’avait troublé.

Au dehors, dans la rue, dans la maison d’un hôte israélite ou d’un «craignant Dieu», Paul et Barnabé continuèrent à prêcher. Beaucoup de Juifs et plus encore de païens les entouraient; ils leur parlèrent avec une telle force persuasive qu’un certain nombre, convaincus, se préparèrent au baptême.

Aussi, le sabbat suivant, «presque toute la ville»,--entendons tous ceux qui purent entrer dans la synagogue--s’y pressa pour écouter les Apôtres. L’affluence des païens, leur zèle vexa nettement les Juifs. Toujours, cet orgueil jaloux, irréductible; il est prodigieux que, dans l’Église primitive, l’amour du Christ l’ait fléchi vers une fraternité où les Grecs, les Barbares étaient admis au même titre que les Hébreux.

Paul ou Barnabé exposa l’économie du mystère divin, comment la Grâce est donnée par le sang du Christ à celui qui croit, Juif ou gentil. De rauques interpellations coupèrent son homélie. Les Juifs insultèrent le nom du Christ. Alors, se dressant contre les blasphémateurs, Paul et Barnabé proférèrent audacieusement cette sentence:

«Il fallait qu’à vous les premiers la parole de Dieu fût dite. Mais, puisque vous la repoussez, puisque vous vous jugez indignes de la vie éternelle, voici, nous nous tournons vers les gentils. Car tel est l’ordre du Seigneur:

Je t’ai posé en lumière des nations Afin que tu sois leur salut jusqu’au bout de la terre[204].

[204] _Isaïe_ XLIX, 6.

Ceux des païens qui tendaient l’oreille au message de vie furent transportés d’entendre qu’il était maintenant pour eux, pour eux d’abord, puisque Israël n’en voulait point. Il y eut, à travers le pays, une grande rumeur. Jusque dans les huttes des bûcherons et chez les brigands des hauts plateaux on sut que l’Homme-Dieu avait sauvé le monde.

Mais les Juifs, outrés, excitèrent contre les Apôtres les grosses influences de la ville, les riches dévotes qui fréquentaient la synagogue[205], les commerçants grecs, les magistrats, même le monde militaire romain. Ils obtinrent que les intrus fussent expulsés hors du territoire d’Antioche.

[205] Les femmes païennes, plus aisément que les hommes, venaient au judaïsme, n’ayant pas à subir la circoncision.

Paul et Barnabé se souvinrent du précepte: «Partout où vous ne serez pas reçus, sortez de la maison, de la ville, et secouez la poussière de vos pieds[206].»

[206] _Math._ X, 14.

Eux aussi secouèrent sur les Juifs d’Antioche la poussière de leurs sandales, signifiant qu’ils ne gardaient avec eux plus rien de commun. Ils marchèrent vers le Sud-Est, traversant les steppes de la Lycaonie, pays nourricier «d’ânes sauvages et de moutons à la laine rude[207]», battu par des vents froids.

[207] STRABON, l. XII, VI.

Quand ils approchèrent d’Iconium, Paul dut songer à Damas. Comme Damas, cette ville (aujourd’hui Koniah) adosse à des collines brûlées ses remparts, ses tours et ses lourdes portes. Les arbres de ses vergers sont abreuvés, comme à Damas, par les eaux d’un torrent canalisé en ruisseaux. Iconium est, comme Damas, un croisement de vastes routes; c’est par là que la Galatie et la Phrygie donnaient la main à la Cappadoce, à l’Arménie, au Pont, à la Cilicie, à la Syrie.

Mais tout le passé d’Iconium se concentre dans un seul fait splendide: la rencontre de Paul avec Thècle, cette étrange jeune fille, éperdue d’amour divin, dont la figure s’anime ardemment parmi les traits simplistes des autres femmes que l’Apôtre convertit. Thècle nous révèle en Asie, à l’aurore de la foi, une âme pareille à celle d’Angèle de Foligno, de Catherine de Sienne, de sainte Thérèse. Son histoire est, par malheur, en trop d’épisodes, une mauvaise fiction. L’auteur des _Actes apocryphes_, selon Tertullien, un prêtre d’Asie, ment pour édifier, et multiplie des prodiges extravagants. Il donne dans l’hérésie des encratites, faisant de la chasteté absolue le fondement de la foi.

Cependant, sainte Thècle n’est pas inventée par lui. Origène, saint Jean-Chrysostome, saint Augustin parlent d’elle comme d’une martyre authentique. Au IVe siècle, l’aquitanienne Silvia visita son tombeau, non loin de Tarse, à Séleucie d’Isaurie et lut ses Actes officiels[208].

[208] Voir Dom LECLERCQ, _Actes des Martyrs_, t. I, p. 151 et suiv.

Dans sa légende on peut discerner des vestiges de faits réels ou symboliquement vrais. Quand Paul entra dans la maison d’Onésiphore, il sourit et Onésiphore dit: «Salut, serviteur du Dieu béni», et Paul répondit: «La grâce de Dieu soit avec toi et avec ta maison!» Puis on ploya les genoux, on rompit le pain (l’Eucharistie) et on parla le langage de Dieu sur la continence et la résurrection.

Cet Onésiphore est-il celui même pour qui Paul chargea Timothée de ses salutations[209]? Il faudrait le supposer déjà chrétien au moment où Paul vint à Iconium; et c’est peu vraisemblable. Mais comme cette entrée de l’Apôtre nous laisse reconnaître la simple mansuétude et les tendresses de l’âge d’or chrétien!

[209] II _Tim._ IV, 19.

Tandis que Paul prêchait, portes ouvertes, dans la maison d’Onésiphore, Thècle, fille de Théoclie, fiancée à Thamyris, écoutait nuit et jour l’étranger, assise à la plus proche fenêtre du logis de sa mère. Elle n’en bougeait point; elle était «figée dans la foi». Et, voyant beaucoup de femmes et de vierges introduites auprès de Paul, elle désirait être jugée digne de se tenir en face de lui; car elle n’avait pas encore vu ses traits.

Mais, comme elle ne quittait pas la fenêtre, sa mère envoya chercher Thamyris. Le jeune homme, plein d’allégresse, arrive, croyant la recevoir ce jour même en mariage. Il dit à Théoclie: «Où est ma Thècle? que je la voie!» Alors Théoclie: «J’ai du nouveau à t’apprendre, Thamyris. Voilà en effet trois jours et trois nuits que Thècle ne se lève pas de la fenêtre, ni pour manger ni pour boire; mais, fascinée dans la joie, elle s’attache à un homme étranger qui enseigne des paroles artificieuses. Thamyris, cet homme bouleverse la ville des Iconiens comme aussi ta Thècle elle-même, car toutes les femmes et les jeunes gens viennent à lui et apprennent ceci: «Il faut, dit-il, craindre Dieu, seul et unique, et vivre chastement.» Et ma fille aussi, _liée par ce qu’il dit comme une araignée à la fenêtre_, est prise; mais aborde-la et parle-lui...»

Thamyris s’approche, empli d’amour pour elle et craintif devant son ravissement: «Thècle, ma fiancée, dit-il, pourquoi restes-tu assise ainsi? Quelle passion te possède, te mettant hors de toi? Tourne-toi vers ton Thamyris; aie honte.»

La mère, à son tour, vint la supplier: «Mon enfant, pourquoi restes-tu assise, regardant vers le bas, et ne répondant rien, hors de toi?»

Et ils pleuraient amèrement, Thamyris qui perdait son épouse, Théoclie son enfant, et les jeunes esclaves, leur maîtresse. Et, pendant tout cela, Thècle ne se détournait point; elle demeurait en extase, ne voyant, n’entendant que Paul.

Thamyris entre en furie; il dénonce le sorcier au gouverneur de la ville. Paul, entraîné par la foule devant le proconsul, lui prêche Jésus crucifié. Il est jeté dans un cachot. Mais Thècle, pendant la nuit, ôtant de ses mains ses bracelets, les donna au portier du logis; et, la porte lui ayant été ouverte, elle s’en alla vers la prison. Pour séduire le geôlier, elle lui fit don d’un miroir d’argent. Elle entra près de Paul; et, s’étant assise à ses pieds, elle écouta les grandeurs de Dieu. Et Paul ne craignait rien; et la foi s’affermit en elle pendant qu’elle baisait ses chaînes.

Théoclie et Thamyris font chercher Thècle; ils la surprennent auprès du captif, la séparent de lui. Mais «elle se roulait» en sanglotant à la place même où Paul l’avait instruite. Tous deux comparaissent aux pieds d’un juge. La foule hurle: «C’est un sorcier; tuez-le!» Thècle, ravie, contemple son Maître. Sa mère, exaspérée, crie au gouverneur: «Brûlez cette perverse; brûlez au milieu du théâtre cette ennemie du mariage, afin que toutes les femmes soient épouvantées.»

Le gouverneur, complaisant, fait flageller Paul, le chasse hors d’Iconium et condamne Thècle au bûcher. Le feu ne la touche pas; elle est enlevée par un miracle, rejoint Paul qui s’est réfugié avec Onésiphore et les gens de sa maison dans un tombeau.

La suite est un dédale de fables où surgissent quelques débris de tradition historique.

Tout pauvre qu’il paraisse, le roman de Thècle est inestimable. On y sent palpiter cette ferveur éperdue qui sera, plus tard, appelée d’après saint Paul la folie de la Croix. Thècle n’est point en extase devant la personne de Paul, elle ne s’arrête pas à son éloquence. Mais elle boit sur ses lèvres la vérité dont, sans la connaître, elle avait soif. Elle reçoit tout d’un coup la promesse des béatitudes; elle découvre «la voie[210]». Le ciel s’ouvre; l’_Être_ est connu, possédé.

[210] Le mot grec qui, dans les _Actes_, désigne simplement la doctrine du Christ a ce sens en effet. La Révélation apparaît comme une voie, une méthode pour atteindre la vie bienheureuse.

Il y aurait une grossière confusion à juger cette violence d’enthousiasme comme une frénésie asiatique issue du même fond que les fureurs des prêtres de Cybèle dans leurs orgies sanglantes. C’est l’ivresse de la doctrine qui suspend Thècle aux paroles de l’Annonciateur. Il lui a révélé deux choses: la pureté sublime et la résurrection.

Pour que le cœur des païens fût retourné comme leur intelligence, il fallait, en même temps que des certitudes rationnelles, leur offrir l’exaltation de la charité, les délices du renoncement, l’espérance du bonheur sans terme.

Peu de légendes, au même degré que celle de Thècle, font sentir l’incroyable enthousiasme de cette première initiation.

Sur le séjour à Iconium de Paul et de Barnabé l’histoire véridique ne nous apprend que des choses vagues. Ils y demeurèrent un temps assez long. Des «signes», des miracles soutenaient leur témoignage. Ils convertirent de nombreux Juifs et des Grecs. Mais les Juifs restés incrédules soulevèrent contre «les frères» la masse des païens. Le peuple se divisa en deux factions: les uns étaient avec les Juifs, les autres avec la nouvelle église. Un tumulte éclata, et la foule avec des bâtons, des pierres, marcha vers la maison où enseignaient les Apôtres. Ils allaient être assommés, lapidés. Ils purent s’enfuir et se réfugièrent à cinq lieues au sud-est, en Lycaonie, dans la petite ville de Lystres; là, ils étaient sûrs de trouver peu de Juifs et un pays presque barbare qu’ils ouvriraient à l’Évangile.

A Lystres, en effet, il semble que leur apostolat s’exerça d’abord sans être contredit. Ils purent même porter la parole--ce qu’ils n’avaient point fait ailleurs--à travers les bourgades environnantes, baptiser des campagnards.

Dans la ville, un miracle--un des rares de Paul que les _Actes_ mentionnent avec précision--leur valut une apothéose indiscrète. Paul avait remarqué, près du lieu où il parlait--dans un faubourg apparemment--un mendiant assis à terre, boiteux de naissance et perclus. L’infirme écoutait de toute son âme les enseignements qui lui promettaient la béatitude. Paul avait peut-être cité devant lui la phrase du Seigneur[211]: «Les aveugles voient, les _perclus circulent_...» Il appuya sur lui son regard de Voyant, et, de sa voix puissante, lui cria:

[211] _Math._ XI, 5. Allusion aux versets d’Isaïe (XXXV, 5-6): «Alors les yeux des aveugles s’ouvriront... le boiteux sautera comme un cerf, la langue des muets se déliera.»

«Lève-toi, tiens-toi droit sur tes pieds.»

Pierre avait semblablement crié au perclus du Temple[212]: «Au nom de Jésus-Christ le Nazaréen, dresse-toi et marche.» Et il lui avait saisi la main pour le mettre debout.

[212] _Actes_ III, 1-10.

Paul s’abstient de nommer Jésus; il ne touche pas le perclus. Mais cet homme, instantanément guéri, se lève d’un bond, se met à gambader, se promène. Et la foule émerveillée, ayant vu que l’étranger avait fait cette chose inouïe, pousse des acclamations délirantes:

«Des dieux! Ce sont des dieux qui ont pris forme humaine et sont descendus vers nous!»