Saint Michel et le Mont-Saint-Michel

Part 38

Chapter 383,168 wordsPublic domain

L’ange rebelle est devenu l’ennemi des âmes. Son heureux contradicteur a reçu la mission de les défendre. Il veille sur elles; il les protège, il les guide, il les éclaire; il prend sous sa protection les âmes les plus saintes et les plus pures. La Vierge Marie et Jeanne d’Arc lui sont confiées. Il est l’ange protecteur de l’Église et de la France, c’est-à-dire de la patrie des âmes et de la nation chérie de Dieu. Il est le guide des chevaliers et des pèlerins, le patron des confréries et des associations ouvrières. Après la séparation de l’âme et du corps, il prend soin de notre dépouille mortelle et veille sur notre tombe, c’est pourquoi les artistes l’ont souvent représenté avec les attributs d’un ange gardien. (Voir les figures 5, 11, 14, 18, 34, 44, 92, 94, 95 à 102, 104, 105, 116 à 124, 141, 185 et 186.)

Au tribunal de Dieu, Satan réclame sa proie; mais saint Michel est là pour la défendre. Il pèse les bonnes et mauvaises actions; il écarte souvent, du bout de sa lance, un petit diable sournois qui essaie de tricher et de faire incliner vers la terre le plateau de la balance où les péchés sont contenus. La bonne et miséricordieuse Vierge intervient d’ordinaire dans cette pesée des âmes; elle intercède pour le défunt auprès du Juge suprême assis sur son trône. (Voir la chromo de la page 388 et les figures 6, 103, 142, 186, 187, 188 et 207.)

Les monuments élevés en l’honneur de saint Michel, depuis l’origine de l’Église, ne sauraient être comptés. Plusieurs sont remarquables par la beauté de l’architecture, la hardiesse du plan, la richesse de l’exécution. En première ligne, nous plaçons la basilique du Mont-Tombe, les églises de Bruxelles et de Bordeaux, la chapelle de Saint-Michel d’Aiguilhe, dans le Velay. Les châteaux forts, les tours, les beffrois dédiés à l’Archange guerrier ne sont ni moins remarquables ni moins nombreux. (Voir les chromos des pages 88 et 268 et les figures 16, 20, 22, 24 à 27, 28, 52 à 61, 70, 143 à 151 et 182.)

Nous désirons compléter cette partie de notre ouvrage en mettant sous le regard du lecteur une nouvelle série de gravures. Les documents iconographiques qui suivent sont comme une synthèse de toute la partie artistique de notre travail: ils résument ce que la peinture, la sculpture et l’architecture ont entrepris à la gloire de saint Michel.

P.-M. BRIN.

PIÈCES JUSTIFICATIVES

PIÈCES JUSTIFICATIVES

L’histoire générale ne comporte pas tous les détails d’une chronique locale; elle se prête encore moins aux longues citations, aux froides nomenclatures et aux discussions sur les points controversés.

Il en est ainsi dans l’histoire du culte de saint Michel. Plusieurs assertions demandent des preuves; certains faits ont besoin d’être éclaircis. Le lecteur ne serait pas satisfait, s’il ne trouvait des pièces justificatives à l’appui des opinions que l’auteur émet le premier, ou défend contre des écrivains d’une valeur incontestée. D’autre part, saint Michel avec ses attributs guerriers, sa mission auprès des âmes, ses luttes et ses triomphes, a excité de tous temps l’enthousiasme des poètes. Il a partout sa place d’honneur dans la poésie lyrique, dans le drame et dans l’épopée. Nous avons rapporté plusieurs faits pour démontrer cette assertion; mais il est utile de multiplier les citations, afin de mieux faire ressortir l’influence que saint Michel a exercée dans la littérature et les arts.

C’est pourquoi nous publions ici quatorze pièces justificatives ou appendices que nous classons selon l’ordre chronologique, et nous indiquons, quand il y a lieu, les pages qui leur correspondent dans le texte. La première de ces pièces, _La révolte des Anges d’après une tablette chaldéenne_, prouve que la grande lutte engagée entre saint Michel et Lucifer, était connue dès la plus haute antiquité. Dans les pièces II, III, IV, V, VI, IX, X, XI et XII, nous avons des modèles de cette poésie où l’Archange figure tour à tour comme le vainqueur de Satan, le conducteur et le peseur des âmes, le génie tutélaire de l’Église et de la France. Le septième appendice est dû à M. Deschamps de Vadeville: il renferme la liste des chevaliers qui défendaient le Mont-Saint-Michel en 1427, sous la conduite de Louis d’Estouteville. Jusqu’ici, la question de l’atelier monétaire établi au Mont-Saint-Michel n’avait pas été résolue; le huitième appendice comble cette lacune. Enfin, les pièces XIII et XIV nous fournissent des documents précieux sur l’histoire du Mont-Saint-Michel pendant le XVIIIᵉ siècle et à l’époque de la Révolution.

I

AVANT L’ÈRE CHRÉTIENNE

LA RÉVOLTE DES ANGES, D’APRÈS UNE TABLETTE CHALDÉENNE

[Page 84.]

C’est à M. Talbot que nous empruntons et la traduction de cette tablette et les réflexions qui précèdent cette traduction.

Cette description de la révolte des Dieux ou des Anges semble avoir été précédée d’un récit de l’harmonie parfaite qui existait d’abord dans les Cieux. La guerre entre Michel et le Dragon a beaucoup de rapport avec le combat de Bel contre le Dragon qu’une tablette chaldéenne raconte[35]. Et il n’est pas inutile de remarquer que le dragon chaldéen a sept têtes, comme celui dont parle l’Apocalypse.

Nous venons de dire que les premières lignes (au moins quatre) de la tablette manquent.

5. «L’Être divin dit trois fois le commencement d’un psaume[36].

6. Le Dieu des saints cantiques, Seigneur de religion et d’adoration,

7. Établit mille chanteurs et musiciens, et institua un chœur

8. Aux chants duquel des multitudes répondaient.....

9. Avec un bruyant cri de mépris, ils interrompirent son saint cantique,

10. Abîmant, confondant, rendant confus son hymne de louange.

11. Le Dieu de la brillante couronne, avec un désir de réunir ses adhérents,

12. Sonna de la trompette pour éveiller la mort

13. Qui défendit aux dieux rebelles de revenir.

14. Il refusa leur service. Il les éloigna parmi les dieux ses ennemis.

15. A leur place il créa l’humanité.

16. Le premier qui reçut la vie habita seul avec lui.

17. Puisse-t-il leur donner la force pour qu’ils ne négligent pas sa parole,

18. En suivant la voix du Serpent[37], que ses mains ont créé.

19. Et puisse le Dieu de divine (parole) chasser de ses cinq mille ces mauvais mille

20. Qui, au milieu de son chant céleste, ont crié des blasphèmes mauvais.

21. Le dieu Ashur, qui avait vu la malice de ces Dieux qui avaient abandonné leur place

22. Pour se révolter, n’alla pas avec eux[38].»

II

POÉSIE DES PREMIERS SIÈCLES CHRÉTIENS

HYMNE ATTRIBUÉE A SAINT AMBROISE[39]

[Page 88.]

Mysteriorum signifer Cœlestium, Archangele, Te supplicantes quæssumus Ut nos placatus visites.

Ipse cum sanctis Angelis, Cum Justis, cum Apostolis; Illustra locum jugiter, Quo nunc orantes degimus.

Castissimorum omnium Doctorum ac Pontificum Pro nobis preces profluas Devotus offer Domino,

Hostem repellat ut sævum, Opemque pacis dirigat, Et nostra simul pectora Fides perfecta muniat.

Ascendant nostræ protinus Ad thronum voces gloriæ, Mentesque nostras erigat Qui sede splendet fulgidâ.

Hic virtus ejus maneat, Hic firma flagret charitas, Hic ad salutis commoda Suis occurrat famulis.

Errores omnes auferat, Vagosque sensus corrigat, Et dirigat vestigia Nostra pacis per semitam.

Lucis in arce fulgidâ Hæc sacra scribat carmina, Nostraque simul nomina In Libro vitæ conferat.

III

POÉSIE LATINE DU MOYEN AGE

UNE PROSE D’ADAM DE SAINT-VICTOR[40] (XIIᵉ SIÈCLE)

[Page 203.]

1.

Laus crumpat ex affectu! Psallat chorus in conspectu Supernorum civium! Laus jocunda, laus decora, Quando laudi concanora Puritas est cordium.

2.

Michaelem cuncti laudent, Nec ab hujus se defraudent Diei lætitiâ. Felix dies, quâ sanctorum Recensetur Angelorum Solemnis victoria.

3.

Draco vetus exturbatur, Et Draconis effugatur Inimica legio. Exturbatus est turbator, Et projectus accusator, A cœli fastigio.

4.

Sub tutelâ Michaelis Pax in terrâ, pax in cœlis, Laus et jubilatio. Cum sit potens hic virtute, Pro communi stans salute, Triumphat in prœlio.

5.

Suggestor sceleris Pulsus à superis, Per hujus aeris Oberrat spatia. Dolis invigilat, Virus insibilat. Sed hunc annihilat Præsens custodia.

6.

Tres distinctæ hierarchiæ Jugi vacant theoriæ, Jugique psalterio. Nec obsistit theoria, Sive jugis harmonia, Jugi ministerio.

7.

O quàm miræ charitatis Est supernæ civitatis Ter terna distinctio, Quæ nos amat et tuetur Ut ex nobis restauretur Ejus diminutio!

8.

Sicut sunt hominum Diversæ gratiæ, Sic erunt ordinum Distinctæ gloriæ Justis in præmio. Solis est alia Quam lunæ dignitas, Stellarum varia Relucet claritas; Sic resurrectio.

9.

Vetus homo novitati, Se terrenus puritati Conformet cœlestium. Coæqualis his futurus, Licet nondum plenè purus, Spe præsumat præmium.

10.

Ut ab ipsis adjuvemur, Hos devotè veneremur, Instantes obsequio. Deo nos conciliat Angelisque sociat Sincera devotio.

11.

De secretis reticentes Interim cœlestibus, Erigamus puras mentes In cœlum cum manibus,

12.

Ut superna nos dignetur Cohæredes curia, Et divina collaudetur Ab utrisque gratia!

13.

Capiti sit gloria Membrisque concordia!

Amen.

IV

POÉSIE FRANÇAISE DU MOYEN AGE

EXTRAIT DU _ROMAN DU MONT SAINT-MICHEL_[41] (XIIᵉ SIÈCLE)

[Page 196.]

Ancieine costume esteit Que jà par nuit, en nul endreit, N’osast entrer huem desoz ciel Dedenz l’igliese Seint-Michiel Por nul besong que il éust, Ne clers, ne lais, quels que il fust, De ci qu’à l’ore que chaieit Li orloges qui fors esteit, Qui les matines terminout: Li segreteins lors i entrout.

Totes les gardes fors gesoient En lor maison que els aveient: Ce faiseit l’en tout por l’Archangre, Qui i hantout, e li seint angre. Cil qui voleient escouter, Les oeient souvent chanter. Lor chant esteit cleirs e seriz Comme de si seinz esperiz. Apertement les reveeient Mainte feiée, ceu diseient, Li segrestein qui là geseient, Quant guarde et escout s’em perneient. Cil seint espirt molt i chantouent; De lor clartei enluminouent Tote l’igliese, quant veneient. Les compangnes granz i esteient. Entre tant vint au marruglier, Oiant les gardes del mostier, Uns huem (mès ne sei com out non, Ne se s’il fut de la maison) Por demander lor grant folie; Ne leirei pas ne la vos die: Il lor demande que deveit Que el mostier nuls ne geseit, Si cum en altres plusors funt, Où cez chières reliques sunt; Ne n’i leit l’en nul homme entrer Dès qu’il ennoite, por ovrer. Respondent cil: «Par reverence: «Des seinz angles dont grant frequence «I a par nuit espessement; «Si ne porreit nuls veirement «Suffrir veeir cele clarté «Dunt sunt li angle avironné.» --«Par fei! feit-il, empensé ai «Que une noit i veillerai, «Se l’en suffrir le me voleit.» Chascun s’en rist qui s’en oieit; Il quidouent qu’il se joast E que ses diz à gab tornast; Mais puis que virent que’s preiout Et adecertes tot tornout, Quant que lor out primes conté, A lor maistres cil ont mostré. En folie tenu le r’unt: Jà otreiz nul ne l’en ferunt De ceste ovre por nule rien, Trestuit s’en sunt afichié bien; Mais nequedent tant les preia Que par ennui veincuz les a: Otrié ont ceu qu’il requist; Unques dangier nuls ne l’en fist. Toz prof en prof treis jorz juna, Al derraien bien se lava; En l’aserant s’en est entrei Dedens l’igliese, e recutei En un angleit, à une part Où chandele ne ceirge n’art. Endreit prinsomme s’effreia: Quer visions ne veia. De la poor que il en out, Unques une conter n’en sout; Sum chief couvrit, si se mucha, Jus à terre s’acraventa. Aprof iceu el mostier vit Molt grant clarté, si cum il dit; En la clarté vit seint Michiel E la Raïne, ou lui, del ciel, E le portier de paréis, De l’autre part, ceu li fut vis: Le mostier vunt avironnant, Dedenz entor e poralant. De là où ert e se geseit. Seint Michiel ot qui se plengneit A cels qui eirent ovec lui, Que el mostier aveit senti De caroigne odor molt male: De la poor devint cil pale; Esguardé a cele partie Où a la voiz de l’angle oïe. Marriement le vit venir Vers sei, molt tost ne pout fuir. Leiz lui li Angles s’aresta: Cruel vis out, ce li sembla, E vie chose bien semblout. Merci cria, si cum il pout. De sa misere pitié unt Li dui ki o seint Michiel sunt. Ceu est la Mere Jesu-Crist E seint Pierres, si cum cil dist; A seint Michiel preient que ait Merci de cel homme forfait. Fait aveit grant presumpcion, Meis or li preient que pardom Por lor amor de cest li face. Cil se geseit enz en la place. Il lor respont que non fera, Jà cest forfait ne pardonra: As sainz espirz grant tort a fait: Suffrir deivent que peine en ait. Il li dient: «Se vos voleiz, «Se veaus non trueves li donneiz «Tant que as angles ait dreit fait «A qui il a granment forfait.» Seinte Marie pleige en fu, Ceu a-il puis reconnéu. La dame s’est vers lui clinée, Si li a dit comme senée: «Di, colibert, por quei venis «En cest mostier, que i quéis? «Liève tost sus e si t’en eis; «Si faces dreit, iceu te rois, «A seint Michiel, quant tu porras, «Et as angles, qui tort fait as.» Si cum il pout s’est remuez E de l’igliese fors alez Par mie la porte, qu’a trouvée Trestote ouverte et esbaiée; Iluec el porche est arestez, Si se coucha sor les desgrez; Malades est, si se pleigneit, De ses pechiez se repenteit. Li orloges atant sonna: Li segresteins molt tost leva, El mostier veit, si l’a chercié; Esbahi s’est e esmaié Quant il n’en a celui trouvé Qui i esteit le seir entré; Por veir quide qu’il ait robée Toute l’igliese e violée; A ses serjanz s’est tost alez: «Seignors, fait-il, por Deu levez, «E le larrum par tot querez «Qui nos a toz ennuit robez.» Isnelement cil sunt levé, Tot le mostier ont poralé; Al derraien vienent as portes, Qui bien eirent fermes e fortes, Desferment-les, eissu s’en sunt: L’omme malade trouvé unt Iluec devant où se geseit Et à bien prof l’ame traieit. Por lor meistre coru resunt, Isnelement menet li unt. Il veit celui mesaiesié, Prise l’en est molt grant pitié; Demande-lui que il aveit, Con faitement eissuz esteit De l’igliese, qu’aveit éu. Cil li a tot reconnéu, Conté li a sa vision De chief en chief, sanz grant sermon. Quant le jor vit lendemein cler, Se fist très-bien decepliner Devant l’autel apertement, Si que’l virent tote la gent; Dous jorz vesquit, molt a ploré, A toute gent merci crié, A seint Michiel méismement Vers cui s’esteit forfait griement. De cest siècle est al tierz alez: Ge n’espeir pas qu’il seit dampnez.

V

LES ORIGINES DU THÉATRE FRANÇAIS (XIVᵉ SIÈCLE)

REPRÉSENTATIONS DRAMATIQUES DONNÉES A L’ABBAYE DEVANT LES PÈLERINS

Guillaume de Saint-Pair avait raconté en un style charmant les miracles du Mont-Saint-Michel; mais ce n’était là qu’une narration, et il fallait un jour en venir à la dramatiser. C’est ce que fit, au quatorzième siècle, un moine inconnu du Mont-Saint-Michel, qui fit jouer son drame «en présence de ces foules immenses qui, à certains jours de fêtes privilégiées, encombraient les abords de l’Abbaye». Le texte de ce drame a été dressé par M. Léopold Delisle et publié par M. de Beaurepaire. «C’est une œuvre incorrecte, inégale et généralement dépourvue d’invention; mais enfin c’est une œuvre théâtrale, et cette transformation de la légende en drame est un fait important à noter.» Le premier miracle (I) n’est qu’un fragment. Une pèlerine au Mont-Saint-Michel a mis au jour un enfant au milieu de la grève, et saint Michel l’a miraculeusement préservée contre le flot montant. Elle quitte avec son mari le Mont où elle a été recueillie, et le poète nous fait assister à ce départ. Le second miracle (II) est plus compliqué, et se rapporte à un serpent merveilleux, qui fut tué grâce à saint Michel. Le troisième (III) est sans doute relatif à l’une de ces visites que saint Michel faisait de temps en temps à sa montagne de prédilection et à celle peut-être qu’a racontée plus haut Guillaume de Saint-Pair. Ce ne sont que des débris, et, si nous les reproduisons ici, c’est à cause de l’intérêt exceptionnel que présentent ces représentations théâtrales à l’usage des pèlerins au Mont. (Voy. E. de Beaurepaire, _Les Miracles du Mont-Saint-Michel_, Avranches, 1862, in-8º. C’est d’après cette publication que nous imprimons notre texte.)

I

* * * * *

SPONSUS RECEDENS A MONTE.

Penson d’errer ligièrement, Ainz que la mer retourne en greve. S’il ne va pas empirement, Il n’y a chose qui nous grève... Pour plus aler ysnellement, Cil enfant illec me baillez.

(Ipsa tradit puernm.)

Pour qu’il est né nouvellement, La venez. Suymes bien taillez, Et si m’avent à le porter Comme à ung asne à porter somme...

UXOR SPONSI.

Gardez qu’il n’ait le vis couvert: Partant à coup seroit estainct... Portez le en pais, sans haracier: Il en pourroit estre pery.

SPONSUS.

Fole estes de vous soucier Qu’il ne soit porté bien sery. Nous devon bien Dieu gracier Que nous suymes ceux en lignie. Les moynes, sans falacier, Nous ont fait bonne compagnie.

UXOR SPONSI.

Sy ont. Quer ils sont gens de bien Misericors et charitables. Prier pour eulx devrion bien, Quer jolis sont et bien metables.

* * * * *

* * * * *

II

* * * * *

POPULUS.

A la place suymes venuz Que desirée avons souvent. A saluer suymes tenuz L’abbé de cy et le couvent, Et puis après, notre message Raconteron sans nul deffault.

CONSULTUS POPULI.

Sire, vous parlez comme sage, Et ainsi entendre le fault. Après vostre eloquence dicte, Verron bien, si c’est leur plaisir, Que la chose soit reconduyte Avecquez eulx, et s’en saisir Juscquez ad ce point n’est possible Que nous en puysson rien savoir. Cest jouel à qui est sensible Profite plus qu’or ne avoir. Alon d’accort leur presenter, Et par ytant en seron quictez.

POPULUS.

C’est bien dit: sans nous sermenter De nous en croire aront meritez. Celui qui est sans finement, Dicit abbati.

Messeigneurs, vous doint bonne estraine. Si ouyr vous plaist benignement, Le cas vous diron qui nous mene.

MAINART, ABBAS MONTIS.

Volentiers vous escouteron, Quer vous nous semblez gens honnestes, Par quoi point ne vous doubteron; Quer gens de bien pert que vous estes. A voir à vostre filomie, Ignorer n’en fault nullement.

POPULUS.

De rien ne vous mentiron mie: Pour nous seroit fait follement. Et vroy qu’au party dont nous sommes. Avoit ung serpent molt cruel, Nagairez, qui femes et hommes Devouroit à perpetuel. Du peuple la communité S’efforça pour le pourchacier. Veant sa grant malignité, A le tuer ou le chacier. La où son retraict il faisoit Sourvint de commun grant faison: Quer toutes fois qu’il lui plaisoit Envenymoit tout de poison. En un maroys trouvé couché Fut dudit peuple habitué Où il avoit été touché Et frapé à mort et tué.

MAINART ABBAS.

Qui fit cela?

POPULUS.

Nul ne savoit. Gens y furent de mainte guise. Ydonc si sage n’y aveit De nostre evesque et gens d’église Qui sachent qui avoit frapée Geste beste cruelle et felle. Mais son escu et son espée Lessa sanglans au plus près d’elle. L’evesque n’y sceut qu’aviser, Quant au regart de celle ensaigne, Fors porter pour en delivrer Au Mont de Gargaine en Champaigne. Nous deulx icy les portion En esperant de Dieu la grace; Mes tant plus fort nous allion, Plus eslognion de la place. Ung jouvencel après trouvasmes En chemin qui fut ensement: Que portion nous lui contasmes Qui nous introduyt grandement, Et de faict nous fist retourner, Disant estre l’ange Michel Qui venu est sans séjourner, Pour le serpent, lassus du ciel...

* * * * *