Saint Michel et le Mont-Saint-Michel
Part 37
A partir de ce point, les remparts se retournent à angle droit et se relient aux défenses de l’abbaye au sud. A l’exception d’une seule, les tours étaient couvertes et servaient de places d’armes ou d’abris pour les défenseurs des murailles. Les remparts sont formés d’un mur d’une épaisseur de deux mètres environ et de dix mètres de hauteur moyenne;
la base forme un glacis défendu par des mâchicoulis placés au sommet et dont les consoles supportent des parapets découverts et crénelés. Les projectiles lancés du haut du crénelage rebondissaient sur le glacis, tuaient ou blessaient les assaillants qui auraient tenté d’escalader les murs; la sape, qui était ordinairement le moyen employé pour détruire les murailles, ne pouvait être utilement pratiquée ici en raison des mouvements périodiques des marées.
Deux poternes furent ménagées sur le front est: l’une, dans la tour Boucle, pouvait être affectée au ravitaillement par la mer; l’autre, dans la courtine voisine, se nommait le _Trou du Chat_, en raison de sa petite dimension et probablement de son analogie avec les petites ouvertures--furtives--pratiquées au bas des portes des habitations rurales pour laisser au chat la liberté de ses allures vagabondes. Cette dernière petite poterne s’ouvrait à la base des murailles à peu près au niveau moyen de la mer, et servait à la sortie comme à la rentrée des rondes qui pouvaient se faire à pied à marée basse ou en bateau pendant le temps de la pleine mer ou des hautes marées.
La porte du Roi, l’unique porte de la ville, s’ouvre à l’ouest et donne accès à l’unique rue de la ville; elle était fermée par un vantail et une herse en fer; elle était précédée d’un fossé sur lequel s’abattaient les ponts-levis de la poterne et de la porte principale, destinés aux chariots ou aux cavaliers. Au-dessus des portes était le logis du gardien de la porte ou logis du Roi, le chef de la porte gardant pour le roi. La herse en fer, qui date de 1420, existe encore; elle est restée engagée dans les rainures latérales où elle glissait.
Le tympan de la porte est décoré de riches sculptures au milieu desquelles une composition héraldique représente la hiérarchie sociale du moyen âge. Placées sur l’ouvrage fortifié dont elles décorent l’entrée, les _armes pleines_ du roi sont l’image de la puissance royale; les _coquilles_ rappellent l’abbaye vassale du roi de France, et enfin le bandeau _d’azur ondé à deux poissons d’argent posés en double fasce_, c’est la ville du Mont, tout à la fois vassale du roi et de l’abbaye.
A l’époque où la porte fut construite, c’est-à-dire de 1415 à 1420, l’artillerie à feu commençait à être employée avec succès dans les sièges; les habiles capitaines du Mont reconnurent bientôt qu’il était important d’éloigner l’assiégant du corps de la place et de couvrir les approches de la porte par un ouvrage plus solide que des palissades en bois. Ils construisirent alors, en avant de la porte, la barbacane (qui existe encore aujourd’hui).
Elle est disposée de façon à laisser fort peu d’espace entre le rocher et la porte de la barbacane. Celle-ci est flanquée d’un redan en quart de cercle, commandant l’entrée et aboutissant au rocher, inaccessible sur ce point. Les murs sont percés d’embrasures pour des _fauconneaux_ ou des _couleuvrines_; le sommet des murs est percé d’_archères_ et de meurtrières pourvues d’une mire circulaire au milieu, pour les _traits à poudre_,--première idée de l’arquebuse,--ou bien pour les _canons à main_, fusil portatif qu’on voit apparaître au commencement du quinzième siècle, notamment au siège d’Arras en 1414, et qui fut employé pendant toute la durée des guerres avec les Anglais.
Grâce à tous ces ouvrages militaires et surtout au courage de ses défenseurs, le Mont-Saint-Michel résista à tous les efforts des Anglais et soutint victorieusement un long et glorieux siège qui dura de 1423 à 1434. En 1434, les Anglais tentèrent une dernière attaque; mis en déroute par la garnison et les chevaliers défenseurs du Mont, ils abandonnèrent leur artillerie, dont les _bombardes_,--ornant l’entrée de la barbacane, deuxième porte,--sont les curieux spécimens; l’une d’elles, pour sa forme et les détails de sa structure, présente une singulière analogie avec les pièces d’artillerie moderne, surtout avec les énormes canons actuellement en usage dans la marine.
Cependant, pendant cette longue période du siège, le monastère fut dans la plus grande détresse, qu’il supporta du reste très courageusement. Les biens étant séquestrés, l’abbaye engagea son argenterie, ses châsses et ses reliquaires, afin de pouvoir nourrir les religieux, les habitants de la ville et la garnison de la place.
A toutes ces infortunes de guerre était venu s’ajouter l’écroulement du chœur de l’église de l’abbaye, ce qui fut une perte irréparable et menaça d’entraîner la ruine totale de la basilique.
Cet état de choses dura jusqu’à l’époque où les Anglais, après la bataille de Formigny, abandonnèrent la Normandie.
Vers 1530, les défenses de l’abbaye, à l’ouest, furent complétées par la construction d’un boulevard ou bastillon à plusieurs étages de feux, nommée _tour Gabriel_, du nom de son auteur _Gabriel du Puy, lieutenant du roy François Iᵉʳ_.
A cette même époque on éleva, en avant de la barbacane du quinzième siècle, un petit ouvrage composé d’un corps-de-garde,--destiné aux bourgeois de la ville, auxquels était confiée la garde de la première porte,--et d’un mur percé d’une porte et d’une poterne, se reliant à la courtine de la barbacane et formant aussi l’_avancée_ de la porte de la ville.
Les remparts subirent quelques modifications nécessitées par les perfectionnements de l’art de la fortification, notamment la tour saillante, à l’est, qui fut transformée en bastillon (fig. 169).
Sous les abbés commendataires, on cessa de bâtir. Le temps des travaux était passé d’ailleurs. Pendant toutes les guerres de la Ligue, les abbés du Mont eurent trop souvent à défendre l’abbaye contre les attaques et les surprises des Huguenots, pour songer à agrandir ses bâtiments; on se borna à faire les réparations les plus nécessaires. De 1632, époque à laquelle les Bénédictins de la congrégation de Saint-Maur prirent possession de l’abbaye, à 1776, il n’est resté traces que de l’établissement d’un moulin à vent sur la plate-forme de la tour Gabriel, en 1617, et d’aménagements intérieurs qui ont malheureusement dégradé certaines parties des édifices, notamment le dortoir. En 1776, au lieu de réparer la nef, on lui enleva trois travées sur les sept dont elle était formée, et, en 1780, on remplaça le portail roman détruit par une façade de style _gréco-romain_, anachronisme flagrant qui balafre la nef romane mutilée.
Depuis ce temps, les travaux qui se sont faits n’ont été qu’une trop longue suite de mutilations et de profanations. Aussi passerons-nous rapidement sur cette période malheureuse.
En 1864, l’abbaye du Mont-Saint-Michel, cessant d’être une prison, devint propriété domaniale, pour être enfin, dans ces dernières années, affectée au service des Monuments historiques.
Les travaux de restauration, commencés en 1872, se poursuivent régulièrement, grâce aux crédits ouverts par le Ministère de l’Instruction publique, des Cultes et des Beaux-Arts, et par les soins de la Commission des Monuments historiques.
CHAPITRE VI
LA VILLE
L’origine du village, ou plutôt,--suivant la tradition séculaire,--de la _ville_ du Mont-Saint-Michel, est fort ancienne, si l’on en croit les chroniqueurs, qui la font remonter au dixième siècle, à l’époque où, les Normands ravageant le pays d’Avranches, quelques familles vinrent se réfugier sur le rocher appelé, dès le huitième siècle, le _Mont-Saint-Michel_.
La petite bourgade prospéra sous la protection des Bénédictins établis en 966 par le duc de Normandie, Richard sans Peur. Elle suivit la fortune du monastère, au pied duquel ses maisons s’étaient groupées sur les escarpements du rocher à l’est, qui lui formaient une première défense naturelle contre les envahissements de la mer et les attaques des hommes. Elle s’augmenta successivement, préservée, sur ses parties les plus faibles, par des palissades, et, lors de la reconstruction des bâtiments de l’abbaye, elle fut comme celle-ci, du treizième au quatorzième siècle, entourée de solides murailles[34] formant la première enceinte du monastère.
Vers ce même temps, les magasins de l’abbaye, établis dès le douzième siècle au sud-ouest, sur le seul côté du rocher accessible aux chevaux et aux voitures, et qui avaient été incendiés ou détruits comme la ville en 1203, furent reconstruits, fortifiés et devinrent un point stratégique d’une grande importance, aussi bien pour la défense de l’abbaye-forteresse que pour la facilité de ses approvisionnements. Aussi ces magasins--fortifiés--constituèrent-ils dès le treizième siècle, époque à laquelle les bâtiments abbatiaux s’élevèrent à l’est et au sud, un poste avancé, fortement défendu, relié à l’abbaye, dont il formait l’entrée au sud-ouest, par des chemins de ronde, et complètement indépendant d’ailleurs du corps de la place, qui avait elle-même ses propres ouvrages défensifs, protégeant les approches du monastère à l’est.
* * * * *
La ville, agrandie de 1415 à 1420, qui s’étage au pied de l’abbaye au sud (fig. 171) et sur les escarpements de la montagne à l’est, ne possède qu’une seule entrée s’ouvrant au sud du Mont, sur le flanc ouest de ses remparts du quinzième siècle, dont la porte est précédée d’ouvrages qui en couvrent les approches.
Après avoir franchi les passages-défilés de l’_Avancée_ et de la _Barbacane_, on arrive à la porte principale,--_porte du Roi_,--qui donne accès dans la ville. L’unique rue de la petite cité suit à peu près la ligne des murailles, et, de niveau avec l’entrée jusqu’à la hauteur de la tour dite _de la Liberté_, elle s’élève bientôt rapidement, serpente vers le nord sur les rampes du rocher et aboutit, par de grands emmarchements à l’est, au point où se dressait jadis la première porte du _Grand Degré_ montant à la barbacane du châtelet.
Quelques ruelles fort étroites, escaladant le roc, grimpent aux jardins en terrasses ou aux maisons les plus élevées et aboutissent, par des détours, aux murs de ronde et à la poterne de l’escalier sud de la barbacane, protégeant l’entrée de l’abbaye.
La rue de la Ville est bordée des deux côtés de maisons, dont quelques-unes sont encore telles qu’elles devaient être au moyen âge. Elles n’offrent rien de bien curieux dans leurs détails; pourtant, par leur réunion et leur étagement, elles forment un ensemble pittoresque, dont la figure 172 donne une idée (vue prise dans la partie basse de la rue).
De temps immémorial, la ville, qui se compose aujourd’hui d’une soixantaine de maisons, a été habitée par des pêcheurs, excellents marins, rompus à toutes les fatigues de leur rude métier et bravant courageusement
tous les périls des grèves dangereuses qui n’ont plus de secrets pour eux; mais la plus grande partie des habitations de l’ancienne cité et de la ville nouvelle furent de tout temps, en plus ou moins grand nombre, ce qu’elles sont de nos jours, c’est-à-dire des hôtelleries pour les pèlerins, ou bien des boutiques où se vendaient les images ou _enseignes du benoist arcange Monsieur saint Michel_, et où se débitent encore toutes sortes d’objets de piété.
Les boutiques et les marchands d’images, ou de _quiencaillerie_, furent toujours très nombreux au Mont-Saint-Michel, aussi bien dans l’ancienne ville, avant le quinzième siècle, que dans la nouvelle depuis cette époque. Les nombreux pèlerinages avaient fait naître une industrie d’art fort curieuse qui eut une importance considérable au Mont-Saint-Michel, et surtout à Paris.
Le sanctuaire dédié à saint Michel fut, dès son origine, visité par un grand nombre de pèlerins. Dès le onzième siècle, le Mont-Saint-Michel était célèbre par les pèlerinages qui s’y accomplissaient. Il le fut surtout au moyen âge, même jusqu’à la fin du dix-septième siècle, et sa renommée s’étendait non seulement par toute la France, mais encore dans plusieurs parties de l’Europe.
Une confrérie de _Pèlerins de Saint-Michel du Mont de la Mer_ fut fondée à Paris, dans les premières années du treizième siècle. Déjà, pendant le siècle précédent, il existait, dans l’_Enclos du Palais_, une chapelle dédiée à saint Michel,--celle où fut baptisé Philippe-Auguste.--Après la construction de la Sainte-Chapelle, Philippe le Bel permit à son échanson Galerau de fonder dans la Sainte-Chapelle la _Chapellenie de Saint-Michel_. En 1476, Louis XI fonda dans la chapelle de _Saint-Michel aux Pèlerins_ une collégiale pour l’_Ordre de Saint-Michel_, dont l’établissement fut confirmé par lettres-patentes des rois Charles IX, Henri III et Henri IV.
Au moyen âge, les pèlerinages étaient très suivis; ceux de Saint-Michel et de Saint-Jacques de Compostelle étaient les plus particulièrement en honneur et attiraient un nombre considérable de pèlerins. La confrérie de _Saint-Jacques aux Pèlerins_, de Paris, rue Saint-Denis, à côté de la porte de ville, avait, avec sa chapelle, un _hôpital_ destiné à héberger gratuitement, chaque nuit, les pèlerins de passage à Paris, qui se
rendaient à Saint-Jacques de Compostelle, au Mont-Saint-Michel et en d’autres lieux vénérés.
Presque tous les rois de France, jusqu’à Charles IX, qui fut le dernier monarque qui vint faire ses dévotions à Saint-Michel, se rendirent en pèlerinage au Mont; il faut surtout remarquer: saint Louis, Philippe le Hardi, Philippe le Bel, Charles VI, la reine Marie, femme de Charles VII, Louis XI, Charles VIII et François Iᵉʳ, et la liste des grands personnages qui y vinrent dans les mêmes conditions serait interminable.
La dévotion à saint Michel fut de tout temps très vive, et, particulièrement au quatorzième siècle, elle se manifesta par des pèlerinages plus nombreux qu’en d’autres temps, auxquels prirent part des hommes et des femmes de tous rangs et de toutes conditions, et, ce qui est très remarquable, des _enfants_, qui se nommaient _Pastoureaux_. Guidés par leur foi naïve, ils se réunissaient, se rendaient au Mont-Saint-Michel au travers de tous les obstacles, sans aucune crainte, et n’ayant d’autre préoccupation que celle d’arriver et de faire leurs prières au sanctuaire de Saint-Michel. Il faut encore citer parmi ces faits extraordinaires les pèlerins venus d’Allemagne en grand nombre avec leurs femmes et leurs petits enfants, malgré la distance et les dangers des chemins.
Dès les premiers temps des pèlerinages au Mont-Saint-Michel, les pèlerins recueillirent dans la baie des coquilles, qu’on nomme encore coquilles Saint-Michel, et qu’ils attachaient à leurs vêtements en souvenir de leurs voyages au Mont. Bientôt on remplaça les coquilles naturelles par des coquilles en plomb ou en étain fondu; on orna ces coquilles d’une image de saint Michel, puis on fondit des médailles ou _enseignes_, et dès les premières années du treizième siècle naquit une industrie d’art qui prit rapidement un développement considérable. Le commerce des _enseignes_ et des _plombs_ de pèlerinage était assez important pour que les rois de France eussent établi de lourds impôts sur la vente de ces objets, et il existait à Paris, au treizième siècle, des fondeurs de plomb et d’étain que les historiens nomment les _biblotiers_: _c’était un faiseur et mouleur de petites images en plomb qui se vendent aux pèlerins et autres_.
Les objets de plomb ou d’étain fondu, trouvés dans la Seine à Paris, aux abords des ponts: pont au Change (ancien Grand-Pont), pont Saint-Michel, pont Notre-Dame, démontrent qu’il y avait à Paris, et particulièrement sur le pont au Change, un centre important de fabrication qui devait alimenter les pèlerinages. Ces objets se fabriquaient également au Mont Saint-Michel, ainsi que le prouve un moule en ardoise que nous y avons trouvé l’année dernière. (Voir fig. 71 et 72.)
Nous possédons un certain nombre de _plombs_--trouvés dans la Seine à Paris--d’une authenticité incontestable, qui ont été fabriqués à Paris, du treizième au seizième siècle, pour les pèlerinages. Une partie importante de ces objets était particulièrement destinée aux pèlerins du Mont Saint-Michel et de Tombelaine--où la Vierge était vénérée sous le nom de Notre-Dame la Gisante.--Ils se composent d’_ampoules_ ou _sachets_ destinés à renfermer des reliques, de coquilles, de sonnettes et d’anneaux en étain, de colliers, de boutons même, de cornets de pèlerin; enfin, d’images de saint Michel, de médailles de plomb ou d’étain (qui s’appelaient des _enseignes_), qui pouvaient se fixer aux chapeaux ou aux vêtements des pèlerins.
Quelques-uns de ces objets ont été fabriqués par les biblotiers, mais la plupart sont l’œuvre d’orfèvres ou dans tous les cas, d’artistes consommés.
Toutes ces anciennes images sont toujours composées avec un art extrême, et, si elles sont parfois d’une exécution naïve, elles ont toujours, avec le sentiment décoratif qui leur est particulier, un très grand caractère symbolique, où l’inspiration religieuse domine et dirige l’esprit de l’imagier si elle ne conduit pas toujours heureusement sa main. Elles sont bien dignes d’inspirer nos modernes fabricants d’images, surtout en ce qui concerne saint Michel, qu’ils habillent de vêtements grotesques ou qu’ils affublent d’un costume théâtral--_à la romaine_.--En attendant qu’ils aient cherché et surtout trouvé pour saint Michel un vêtement digne d’un aussi grand personnage, ils devraient tout au moins restituer au séculaire Patron de la France son costume national, c’est-à-dire l’armure française du moyen âge. Les modèles ne manquent pas: nos cathédrales, nos musées, nos bibliothèques, possèdent sur ce sujet des richesses inépuisables.
En terminant cette étude faite aussi exactement que possible, qu’il nous soit permis d’exprimer notre admiration pour le célèbre monument dont nous avons essayé de peindre les beautés. Une description fidèle, des dessins exacts, des photographies même, donnent bien une idée des détails des monuments ou du paysage; mais rien ne remplace l’impression de la vue, et, au Mont Saint-Michel en particulier, cette impression est saisissante et ne peut être décrite. Les phénomènes des marées, toujours si curieux à observer partout ailleurs, sont particulièrement étonnants sur ces grèves immenses où l’arrivée de la mer produit une sorte de _mascaret_ de plusieurs lieues de largeur. Rien n’est plus facile d’ailleurs que d’aller au Mont Saint-Michel, de le visiter dans tous ses détails après en avoir fait le tour soit à pied sur les grèves à marée basse, soit en bateau pendant la pleine mer. Cette dernière manière de voir le Mont est à notre avis la meilleure, parce qu’elle permet de s’éloigner un peu de la base du rocher qu’on est forcé de côtoyer à pied. La vue change alors à chaque coup d’aviron pour ainsi dire, et toutes les faces de l’antique abbaye semblent se dérouler et présentent successivement les aspects les plus imposants et les plus grandioses. Il n’est pas de spectacle plus beau et plus instructif pour les touristes et surtout pour les artistes et les savants, sans parler des grands enseignements que tous doivent tirer de l’étude de ces splendides monuments. Aussi, que nos lecteurs nous permettent de leur dire comme conclusion, persuadé que le conseil est excellent: Allez au Mont Saint-Michel et que la vue de toutes ses merveilles vous inspire de belles et grandes œuvres, comme celles qui ont été créées jadis pour l’honneur de notre cher pays.
Ed. CORROYER, _architecte_.
DOCUMENTS
ICONOGRAPHIQUES
DOCUMENTS ICONOGRAPHIQUES
L’iconographie de saint Michel nous présente une des plus belles pages de l’art chrétien. L’Archange, avec sa noble physionomie, sa fidélité à toute épreuve, sa mâle énergie et son amour de la justice, est le plus beau de tous les types, après ceux du Sauveur et de la Vierge. En lui nous trouvons toutes les grâces de l’adolescence unies à la valeur de l’âge mûr, toute la sévérité d’un juge qui défend les droits de Dieu, tout l’éclat de la lumière dont il est le reflet, toute l’indignation d’une âme généreuse qui a pour mission de combattre l’esprit du mal et le père du mensonge. Son étendard est la croix, en vertu de laquelle il triomphe; son cri de guerre est son nom: «_Michel_, qui est semblable à Dieu;» son arme est le bouclier, la lance et le glaive; son vêtement est le manteau royal et la cuirasse du chevalier; sur son front brille parfois une couronne, ou bien sa chevelure flotte librement sur ses épaules; ses grandes ailes déployées indiquent son action; la balance qu’il tient souvent à la main est le signe de sa mission auprès des âmes; sous ses pieds s’agite le dragon, son implacable ennemi, qu’il combat toujours sans jamais le détruire et dont il triomphera au dernier jour, quand le nombre des élus sera complet.
Nous avons fait revivre ce type sublime dans l’ouvrage que nous offrons au public. Les nombreuses gravures que nous publions peuvent se rattacher à cinq groupes principaux: saint Michel, _ange des batailles_; saint Michel, _prince de la lumière_; saint Michel, _conducteur des âmes_; saint Michel, _peseur des âmes_; et les _monuments_ élevés en l’honneur de saint Michel.
Saint Michel, en sa qualité de contradicteur de Satan, est toujours en lutte avec ce dernier: tantôt il lui perce la mâchoire inférieure, selon la parole de Job: «_Perforabis maxillam ejus_;» tantôt il le précipite du ciel, à la suite du grand combat décrit dans l’_Apocalypse_; quelquefois il le tient enchaîné, ou il l’attend appuyé sur son bouclier et armé de pied en cap. (Voir la photogravure en frontispice, les chromos des pages 88 et 268 et les figures 2, 3, 7, 9, 10, 12, 13, 40, 71, 72, 177 à 183, et 209 à 212.)
Satan est le prince des ténèbres. Saint Michel est le prince de la lumière. Pénétrés de cette pensée, les artistes l’ont souvent représenté le regard fixé sur Dieu, le front environné d’un éclat céleste et les vêtements pour ainsi dire ruisselants de lumière. Les architectes lui ont bâti des temples sur les plus hautes montagnes, et ils ont dressé des autels en son honneur au sommet des tours. Ils auraient voulu le placer dans ces régions supérieures où saint Paul nous représente la lutte des bons anges contre les esprits de ténèbres. De temps en temps ils l’unissent au Verbe incarné, à la Lumière divine descendue sur la terre. Saint Michel est l’ami du Sauveur et le gardien des sanctuaires. (Voir les figures 1, 4, 8, 15, 37, 66, 131 à 133, 184 et 191.)