Saint Michel et le Mont-Saint-Michel
Part 34
Cette immense construction se compose de trois étages: celui inférieur comprenant l’aumônerie et le cellier; celui intermédiaire, le réfectoire et la salle des Chevaliers; celui supérieur, le dortoir et le cloître. Il faut remarquer qu’elle est formée de deux bâtiments juxtaposés et réunis, orientés de l’est à l’ouest, et contenant en hauteur: celui de l’est, l’aumônerie, le réfectoire, le dortoir, et celui de l’ouest, le cellier, la salle des Chevaliers et le cloître.
La Merveille date des premières années du treizième siècle. Elle fut commencée vers 1203 (ou 1204) par Jourdain[8], à qui le roi de France Philippe II envoya «une grande somme de deniers» pour réparer les désastres de l’incendie allumé en 1203 par les Bretons, conduits par leur duc Guy de Touars; sa construction, continuée par les abbés successeurs de Jourdain, fut achevée en 1228.
Ces superbes bâtiments, construits entièrement en granit, furent élevés d’un jet hardi, sur un plan savamment et puissamment conçu sous l’inspiration de Jourdain et que les successeurs de cet abbé suivirent religieusement jusqu’à la fin. Il faut rendre hommage à cette œuvre grandiose, et l’admirer, en songeant aux efforts énormes qu’il a fallu faire pour la réaliser aussi rapidement (c’est-à-dire en vingt-cinq ans), au sommet d’un rocher escarpé, séparé du continent par la mer ou une grève mobile et dangereuse, cette situation augmentant les difficultés du transport des matériaux qui provenaient des carrières de la côte, d’où les religieux tiraient le granit nécessaire à leurs travaux. Une partie de ces matériaux, fort peu importante du reste, était extraite de la base du rocher même; mais si la traversée de la grève était évitée, il existait néanmoins de grands obstacles pour les mettre en œuvre après les avoir montés au pied de la Merveille, dont la base est à plus de 50 mètres au-dessus du niveau de la mer.
Bien que des différences se remarquent dans la forme des contreforts extérieurs, différences résultant des dispositions intérieures des salles, il n’en est pas moins certain que les deux bâtiments composant la Merveille ont été combinés et construits en même temps. Il suffit, pour en être convaincu, d’étudier leurs dispositions générales, surtout l’arrangement particulier de l’escalier ménagé dans l’épaisseur du contrefort, au point de jonction de ces deux bâtiments et couronné par une tourelle octogonale; cet escalier prend naissance dans l’aumônerie, dessert la salle des Chevaliers à l’ouest, et aboutit au dortoir, à l’est, puis au crénelage au-dessus, au nord.
Presque tous les historiens modernes du Mont-Saint-Michel, affirment que la Merveille fut élevée par Roger II, au commencement du douzième siècle. L’un d’eux la fait même remonter au onzième siècle.
Nous avons vu quelle était la nature des ouvrages exécutés dans l’abbaye du temps de Roger II et quels sont ceux dont il fut l’auteur; nous pensons d’ailleurs avoir démontré péremptoirement qu’il n’est pas possible d’attribuer à cet abbé la _Merveille_, élevée un siècle plus tard, ce que nous croyons avoir prouvé en déterminant les diverses époques de sa construction.
Dom J. Huynes, dans son _Histoire générale_[9], donne sur l’origine de la Merveille d’intéressantes indications:
«L’an mil cent quatre-vingt-six, le vingt-quatriesme du moys de Juin, Robert de Torigni estant mort, les religieux esleurent, environ treize mois après, Martin, religieux de ce mont, pour estre leur seiziesme abbé, lequel gouverna honorablement ce monastère, ne dissipant aucune chose mais ostant quelques biens d’iceluy des mains de ceux qui s’en estoient emparez depuis la mort de son prédécesseur.
«Estant mort l’an mil cent nonante ou nonante et un, le dix neufiesme de febvrier, les religieux l’enterrèrent en cette église et eslurent pour luy succéder le douziesme du moys de mars ensuivant Jourdain, un d’entre eux, et fut le dix-septiesme abbé de cette abbaye, laquelle il gouverna tousiours prudemment et y fut demeuré fort content si les Bretons, conduits par Guy de Touars, leur duc, n’eussent mis le feu en ce Mont et brûlé la ville et le monastère..... Le roy de France Philippe second, qui lors conquit cette province sur Jean sans Terre, roy des Anglois, fut fort marry de cet incendie et, pour réparer la faute de Guy de Touars, il envoya une grande somme de deniers à cet abbé Jourdain qui, sous la faveur du dit roy, fit recouvrir l’église et les bastimens du monastère, lesquels il ne put faire parachever, la mort se venant saisir de luy l’an mil deux cents douze le sixiesme jour d’aoust».
Le texte latin cité (en note) par le même auteur[10] est plus explicite et constate les travaux considérables commencés par Jourdain: «Le 6 août 1212 mourut Jourdain, abbé du Mont; son corps fut enterré à Tombelaine (ou Tombelene). De son temps, l’église fut brûlée par les Bretons; c’est lui qui en refit la toiture et consacra à la construction de la tour et du réfectoire, du dortoir et du cellier, les deniers qu’il devait à la libéralité de Philippe, roi de France, qui, à cette époque, chassa les Anglais de Normandie.»
Selon dom Mabillon, le monastère fut reconstruit après l’incendie allumé par les Bretons[11].
L’incendie allumé par Guy de Touars en 1203 détruisit les toitures de l’église, ne laissant debout que les murs et les parties voûtées. Les bâtiments, ainsi que les galeries voûtées de l’Aquilon et du promenoir ou cloître, élevés par Roger II au commencement du siècle précédent, furent seuls préservés; le reste des bâtiments abbatiaux, qui s’étendaient alors au nord de l’église, fut détruit, sauf les murs. Jourdain, riche des libéralités de Philippe-Auguste, les reconstruisit en suivant les traditions bénédictines, mais sur un plan beaucoup plus grand, et, si l’on en croit la légende, pour la satisfaction de ses goûts fastueux, ce qui ne saurait lui être reproché, en admettant l’exactitude du fait, puisqu’ils ont produit un magnifique ouvrage qui fait encore l’admiration des temps modernes.
La figure 25, de la deuxième partie de ce volume, reproduit la vue d’ensemble de la face nord du Mont-Saint-Michel. Elle montre la façade septentrionale de la Merveille et ses chemins de ronde au pied; à droite du dessin s’étendent les constructions de Roger II et de Robert de Torigni; au-dessus, l’église avec sa nef romane réduite à quatre travées, son lourd clocher moderne et son chœur du quinzième siècle; à gauche, sur les escarpements du rocher, les remparts, au-dessus desquels se voient l’entrée de l’abbaye et quelques maisons de la ville; au bas du rocher, la chapelle Saint-Aubert; vers le milieu, les ruines de la tour fortifiée qui renfermait la fontaine Saint-Aubert; sur les rampes du rocher, les vestiges de l’escalier montant aux chemins de ronde.
Dès 1203 ou 1204, Jourdain commença la construction de la Merveille; il fit élever la salle de l’aumônerie, le cellier, le réfectoire (au-dessous de l’aumônerie), inachevé à sa mort, arrivée le 6 août 1212.
Son successeur, Raoul des Isles (1212-1218), continua ses travaux: «Radulphe, second du nom, surnommé des Isles, religieux de ce Mont, ayant esté esleu pour luy succéder, continua de faire réparer les édifices, entre autres le grand réfectoire (auquel son prédécesseur avoit desja commencé à faire travailler) qu’il fit faire presque tout de neuf....»
Raoul des Isles mourut en 1218 et Thomas des Chambres (1218-1225) lui succéda; c’est à ce dernier abbé qu’il faut attribuer la salle dite des Chevaliers et le dortoir. Le cloître fut commencé par lui et achevé, vers 1228, par son successeur, Radulphe ou Raoul de Villedieu: «Incontinant après la mort de Thomas des Chambres, les religieux esleurent Radulphe de Villedieu, l’un d’entre eux, pour luy succéder, lequel fit faire tous ces beaux piliers du cloistre et toutes les figures qu’on voit au-dessus avec cinquante huict roses toute diverses. Mais ce qui est de plus admirable, c’est qu’on voit là du costé de l’occident sainct François, patriarche des Frères Mineurs, représenté selon la forme et la figure que l’abbé Joachin l’avoit faict peindre dans Saint-Marc de Venise auparavant que ce sainct eût fondé son ordre. Au costé de cette image en bosse le dit abbé Radulphe fit mettre les paroles suivantes que nous y voyons encore: _S. Franciscus canonizatus fuit anno Domini..... M.CC.XXVIII quo claustrum istud perfectum anno Domini._ C’est-à-dire: «Sᵗ François a esté canonizé l’an de Notre Seigneur mil deux cens vingt huict, auquel an de Notre-Seigneur ce cloistre a esté parfaict[12].»
La Merveille fut donc achevée en 1228 par Raoul de Villedieu. Quelques autres travaux y furent faits ou commencés par Richard II, surnommé Tustin, qui fut élu en 1236, après la mort de Raoul de Villedieu[13].
On voit encore dans le cloître, sur le côté extérieur de la galerie de l’ouest, une porte à triple arcature[14]; c’est l’entrée du chapitre, lequel fut seulement commencé par Richard Tustin. L’état de ruine des substructions joignant la salle des Chevaliers et le cellier au-dessous ne permet pas de déterminer si les salles indiquées par le texte latin furent bâties, puis détruites, ou si elles ne reçurent qu’un commencement d’exécution. Richard Tustin fit de son temps des travaux importants sur d’autres points de l’abbaye.
Ces citations et ces notes donnent les preuves les plus certaines que l’abbaye, dans sa plus grande partie, sauf l’église et les salles voûtées au nord, fut reconstruite dans les premières années du treizième siècle. Elles attestent que les superbes bâtiments formant l’ensemble de la _Merveille_, debout tout entiers[15], furent conçus par Jourdain, commencés par lui en 1203 ou 1204, continués sur ses plans scrupuleusement suivis par ses successeurs, et achevés en 1228. Enfin, elles démontrent qu’il est impossible, après un examen sérieux, de les confondre avec les bâtiments infiniment plus modestes qui nous ont été également conservés et qui sont les témoins authentiques des travaux faits par Roger II dans le siècle précédent.
A défaut de tous ces précieux renseignements, l’_architecture_ de ces divers édifices fournirait seule les documents, _parlants_ pour ainsi dire, les plus sûrs et les plus incontestables pour rétablir les dates de leurs constructions respectives. Il suffit de comparer les dispositions architecturales des galeries de l’Aquilon et du promenoir avec celles des salles de la Merveille et d’en étudier les détails architectoniques, pour être convaincu que ces diverses constructions n’ont pas été élevées à la même époque.
L’examen de ces détails, ajouté à tout ce qui précède, prouve surabondamment que les salles superposées de l’Aquilon et du promenoir sont du douzième siècle et que la Merveille tout entière est du treizième siècle.
D’ailleurs, les caractères de l’architecture sont absolument différents dans ces divers bâtiments. Autant les constructions de Roger, lourdes, massives et presque grossières, se ressentent des difficultés et des luttes de toute nature au milieu desquelles elles ont été élevées, et sont le reflet des temps troublés où elles ont pris naissance, autant celles de Jourdain sont grandes, hardies et, alliant la force à la beauté, forment un admirable ensemble, créé, grâce aux largesses royales de Philippe-Auguste, pendant la période de prospérité où l’art du moyen âge avait pris un puissant développement et nous a légué un des plus magnifiques exemples de l’architecture française.
II
BATIMENTS DE LA MERVEILLE
La Merveille est, comme on l’a vu plus haut, formée de deux bâtiments juxtaposés s’élevant au nord de l’église et orientés de l’est à l’ouest.
Les figures 52 et 55, coupes transversales de ces deux parties, montrent leur position par rapport à l’église et suivant la déclivité du rocher; elles montrent également les détails de la structure des salles superposées.
La figure 55 est la coupe transversale faite sur une des travées du bâtiment vers l’est, qui se compose: de l’aumônerie; du réfectoire, au fond duquel est la vaste cheminée à double foyer dont on voit les souches au-dessus du comble; du dortoir supposé restauré et recouvert de sa charpente apparente en berceau.
La figure 52 donne la coupe transversale du bâtiment vers l’ouest, qui est formé du cellier, de la salle des Chevaliers et du cloître au-dessus, couronné par le pignon ouest du dortoir.
Les divers étages de la Merveille doivent être l’objet d’une description particulière que nous croyons utile de faire dans l’ordre où ils ont été bâtis.
L’aumônerie à l’est et le cellier à l’ouest, formant l’étage inférieur, sont les premiers ouvrages de Jourdain, commencés par lui vers 1203 ou 1204, suivant un plan savamment conçu, ainsi que le prouve la construction de ces deux salles basses, prévoyant par la disposition des piles inférieures, la superposition, sur ces piles, des colonnes supportant les voûtes des deux salles hautes; le réfectoire à l’est et la salle des Chevaliers à l’ouest.
III
AUMONERIE
L’aumônerie, ou salle des Aumônes, est composée de deux nefs. Les voûtes d’arêtes, de forme ogivale, reposent sur une épine de fortes colonnes dont la base et le chapiteau sont carrés. Elle est éclairée par huit fenêtres étroites à voussures profondes, percées entre les contreforts, deux à l’est et six au nord, divisées par un linteau dans la hauteur, largement évasées à l’intérieur de la salle et munies d’un banc en pierre dans l’ébrasement.
La porte s’ouvre au sud sur une petite cour; sous le porche qui la précède se trouve l’entrée de l’escalier renfermé dans la tour, dite des Corbins, qui cantonne l’angle sud-est de la Merveille. Cet escalier aboutit au dortoir et au chéneau du comble vers le sud, après avoir donné accès, à mi-hauteur, au crénelage de la courtine du châtelet.
Pendant le cours des études faites en 1872 pour la Commission des Monuments historiques, nous avons découvert, près de la porte d’entrée du sud, les débris d’un fourneau, et, au milieu des débris d’argile calcinée, quelques morceaux d’une coulée de métal blanc couvert d’oxyde vert, indiquant un alliage où le cuivre existe en assez grande quantité. Ce sont peut-être les restes d’un métal préparé pour la fabrication de cloches ou des monnaies _obsidionales_, que les abbés du Mont furent autorisés à émettre, sous le règne de Charles VII, pendant les guerres des Anglais.
A l’extrémité de la salle de l’Aumônerie, vers l’ouest, une ouverture la fait communiquer à niveau avec le cellier. Cette baie à double feuillure présente une disposition particulière permettant de la clore par deux vantaux superposés, qui, vers l’aumônerie, étaient maintenus fortement fermés chacun par une traverse, engagée d’un côté dans une mortaise pratiquée sur un des pieds-droits, et de l’autre dans la muraille où, au moment de l’ouverture des vantaux, elle était logée, de toute la largeur de la porte, dans une ouverture carrée pratiquée à cet effet.
A droite de la double porte se trouve l’entrée de l’escalier ménagé dans l’épaisseur du contrefort, au point de jonction des deux bâtiments est et ouest. Cet escalier monte à la salle des Chevaliers, au dortoir, et aboutit au crénelage du nord au-dessus du dortoir.
IV
CELLIER
Le cellier est formé de trois nefs dont les voûtes d’arêtes, ogivales et très aiguës dans les deux nefs latérales, reposent sur des piles carrées supportant les colonnes de la salle des Chevaliers au-dessus. Il est éclairé par cinq étroites fenêtres en ogive percées entre les contreforts. Vers l’ouest, une grande porte s’ouvre sur les terrasses et jardins en contre-bas, et devait établir la communication entre le cellier et la salle bâtie, et détruite ou simplement amorcée par Richard Tustin dans la seconde moitié du treizième siècle.
A droite de la porte, un escalier pratiqué dans l’épaisseur du mur conduit à la salle des Chevaliers au-dessus.
S’il fallait en croire les légendes, le cellier aurait été l’_écurie des chevaliers de Saint-Michel_. Il est certain qu’il existait au douzième siècle des écuries au pied du Mont, «_ad Montis radicem_»; mais les bâtiments qui les contenaient ayant été brûlés en 1203 et remplacés vers cette époque par les constructions de la Merveille, les écuries furent reportées alors dans les _fanils_ ou magasins de l’abbaye, au pied de la montagne au sud-ouest. Les nouvelles constructions de Jourdain étaient inaccessibles aux chevaux et, d’ailleurs, ces salles, et le cellier principalement, très convenablement disposées pour leurs destinations et très fraîches pour la conservation des provisions de l’abbaye, eussent été mortelles pour les chevaux. Il faut remarquer que l’ordre de Saint-Michel fut fondé par Louis XI en 1469, et qu’à cette époque la Merveille et les bâtiments formant l’entrée de l’abbaye,--comprenant Belle-Chaise, élevée par Richard Tustin, au treizième siècle, et le châtelet, bâti par Pierre Le Roy, dans les premières années du quinzième siècle,--étaient construits déjà, tels qu’ils existent encore, avec leurs nombreux et raides escaliers. Alors, comme aujourd’hui, il était impossible de faire monter les chevaux par ces escaliers, et surtout de les faire descendre par le même chemin.
Dans la deuxième travée, vers l’ouest et sous une des fenêtres, il a été ménagé une porte basse, qui s’ouvrait sur un pont-levis établi entre deux contreforts et dont on voit encore l’arc qui le soutenait lorsqu’il était baissé. Ce pont-levis, disposé en saillie sur la face du mur, de façon à échapper le talus de la base, servait à monter, au moyen d’une roue placée à l’intérieur du cellier, l’eau provenant de la fontaine Saint-Aubert, au bas du rocher, et qu’on emmagasinait dans le cellier pour les besoins de l’abbaye.
Le cellier a été appelé Montgommerie ou Montgommery, depuis la tentative infructueuse faite par ce partisan, en 1591, pour s’emparer par surprise du Mont-Saint-Michel.
Nous trouvons dans un des manuscrits de dom Jean Huynes de curieux détails sur les tentatives faites par les Huguenots, pendant les guerres de la Ligue, pour s’emparer de l’abbaye. Un des épisodes les plus intéressants de ces faits de guerre, dont les détails concernent particulièrement le cellier, a été reproduit dans la deuxième partie de ce volume, p. 325 à 327.
V
RÉFECTOIRE
Le réfectoire, commencé par Jourdain et achevé par son successeur Raoul des Isles, vers 1215, est sans contredit la plus belle salle de la Merveille. Il se compose d’une double nef dont les voûtes formées par des arcs-doubleaux, des arcs-ogives ornés à leur jonction d’une rosette sculptée, retombent sur une épine de colonnes fondées sur celles de l’aumônerie.
Les proportions de cette salle sont des plus heureuses et, en raison de la simplicité des détails de l’architecture, l’effet général est très grand.
La figure 57 représente le réfectoire supposé restauré; elle en donne une idée exacte par la vue perspective qui complète les détails techniques du plan et de la coupe.
Le réfectoire est éclairé par neuf grandes fenêtres: six au nord, deux à l’est et une au sud, vers la tour des Corbins; contenues dans les arcades formées par les piles latérales des nefs, les arcs et les dosserets des voûtes, elles s’élèvent dans toute la hauteur du vaisseau, et sont divisées par un meneau supportant un linteau intermédiaire; elles sont munies d’un banc en pierre à leurs bases.
Dans la partie latérale nord, au-dessous d’une des fenêtres, dont le glacis inférieur est plus relevé que les autres au-dessus du sol, des latrines sont établies très ingénieusement ainsi que les deux entrées, _discrètes_, pratiquées obliquement dans l’épaisseur des murs.
La coupe (fig. 52) montre la structure des latrines, leur couverture en dalles, dont on retrouve les amorces parfaitement visibles sur les faces latérales des contreforts, entre lesquelles les latrines ont été établies. Elle fait voir également, au-dessus de cette couverture, l’arrangement de la fenêtre que l’on a prise pour la _chaire du lecteur_, suivant les appréciations des auteurs de nos jours, dont l’opinion n’est pas admissible après qu’on a examiné sérieusement les détails de la construction.
A l’extrémité du réfectoire, vers l’ouest, sur le mur qui le sépare de la salle contiguë des Chevaliers, se trouve une gigantesque cheminée à deux foyers, dont les souches couronnent le pignon ouest du dortoir. Une autre cheminée, dont on voit encore les vestiges, avait été faite sur le côté sud, probablement au point où se tenaient l’abbé ou les hôtes de distinction. Il n’existe pas, comme dans un grand nombre de réfectoires du même temps, de chaire bâtie en pierre; elle devait être en bois et elle a été détruite, comme tout le mobilier ancien de l’abbaye.
Les degrés qui partent de l’entrée du réfectoire montent au dortoir, au cloître et à l’église, et ont été construits, vers 1650, par l’agent du prince Henry de Lorraine, Pierre Beraud, sieur de Brouhé, «faisant pour cet effect percer une voûte». Avant cette époque, on accédait de l’église, du cloître et du dortoir au réfectoire, par deux voies détournées: l’une par l’église haute où l’escalier, ménagé dans un des contreforts au sud du chœur, arrive à l’église basse dont la porte latérale nord s’ouvre en face de l’entrée du réfectoire; l’autre par le degré descendant du passage, près de la porte latérale nord de la nef, au promenoir où, après l’avoir traversé, on trouve à droite un autre passage, longeant la salle des Chevaliers et aboutissant à l’entrée du réfectoire.
VI
SALLE DES CHEVALIERS
La salle dite des Chevaliers fut commencée vers 1215 par Raoul des Isles, mort en 1218. Thomas des Chambres, qui lui succéda, la termina vers 1220. Elle ne prit le nom de _salle des Chevaliers_ qu’après l’institution de l’Ordre de Saint-Michel, fondé par Louis XI en 1469; c’était auparavant la salle des assemblées générales ou celle du chapitre de l’abbaye. Selon M. Viollet-le-Duc, cette salle était probablement, au treizième siècle, le dortoir de la garnison.
Quoi qu’il en soit, les dispositions générales de la salle des Chevaliers indiquent qu’elle était destinée à des réunions nombreuses. Ce qui le prouve, ce sont, indépendamment de ses vastes proportions, les trois latrines établies spécialement et uniquement pour le service de cette salle; deux sont placées au nord, en dehors, entre les contreforts reliés par des arcs. Elles sont précédées chacune d’un petit retrait, communiquant avec la salle, éclairé par deux rangs de fines arcatures trilobées.
Une troisième latrine, qui n’est autre que celle des anciens bâtiments abbatiaux du onzième siècle et qui a été utilisée par les constructeurs du treizième siècle, se trouve dans l’angle sud-ouest. On y accède par une petite porte en pan coupé et un passage ménagé dans l’épaisseur du mur ouest.
La salle des Chevaliers est formée de quatre nefs d’inégales largeurs; les deux premières rangées de colonnes, vers le nord, reposent sur les piles du cellier; la troisième rangée est fondée sur le rocher. Les voûtes, composées d’arcs-doubleaux, d’arcs-ogives, ornés à leur point de rencontre d’une clé sculptée, retombent sur des colonnes à bases octogonales très finement taillées; les chapiteaux, très richement et très vigoureusement sculptés, sont surmontés, comme ceux du réfectoire, de tailloirs circulaires à profils hauts profondément refouillés, qui ont tous les caractères particuliers des édifices normands du treizième siècle.
Deux grandes cheminées existent sur le mur de face nord; leurs larges manteaux pyramidaux montent jusqu’à la voûte où leurs sommets sont très heureusement mariés avec elle. Les conduits de ces cheminées s’élèvent au dehors, sur une série d’encorbellements ingénieusement combinés avec les contreforts dont ils surmontent les amortissements, et leurs souches couronnent le mur latéral nord du cloître.