Saint Michel et le Mont-Saint-Michel

Part 35

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La salle est éclairée, au nord, par des fenêtres de formes différentes, et à l’ouest par une grande baie, actuellement vitrée en partie, qui devait communiquer avec les constructions élevées, ou seulement commencées, par Richard Tustin vers 1260, et maintenant détruites. A l’est, une petite porte donne accès à l’escalier partant de l’aumônerie et aboutissant au dortoir et au crénelage nord. Sur le bas-côté sud, joignant les substructions romanes du transsept nord, un passage latéral, élevé de deux mètres au-dessus du sol de la salle, fait communiquer le réfectoire avec les autres parties de l’abbaye, notamment avec l’église, le promenoir ou ancien cloître et les souterrains à l’ouest. Un degré, aujourd’hui détruit, permettait de descendre directement du promenoir dans la salle.

Dans l’angle intérieur nord-ouest, à côté de l’escalier descendant au cellier, se trouve l’entrée du chartrier, bâti sur l’angle extérieur nord-ouest de la Merveille.

Le chartrier se compose de trois petites salles superposées, dont la première seule est voûtée; une vis de Saint-Gilles les fait communiquer intérieurement entre elles et le deuxième étage aboutit à la galerie ouest du cloître.

La salle des Chevaliers et le réfectoire sont actuellement les plus beaux vaisseaux de la Merveille, auxquels s’ajoutera le dortoir, après sa restauration, qu’on peut espérer prochaine. Leurs grandes proportions, leur beauté simple et forte, leurs dispositions ingénieusement originales et particulières au Mont-Saint-Michel,--principalement en ce qui concerne la salle des Chevaliers et le dortoir,--font de ces diverses salles une suite d’exemples extrêmement curieux, qui peuvent être considérés comme des spécimens les plus particulièrement intéressants de notre architecture nationale au douzième siècle.

Voir la coupe transversale, fig. 52, et la vue perspective, fig. 58, prise dans la deuxième travée de la deuxième nef à l’ouest.

VII

DORTOIR

Thomas des Chambres, en même temps qu’il achevait la salle des Chevaliers, fit construire le dortoir qu’il termina avant sa mort (1225).

Le dortoir est une vaste salle élevée au-dessus du réfectoire dont elle a les dimensions générales; mais, au lieu d’être, comme celui-ci, voûtée en pierre et en deux parties, elle était couverte en charpente, d’une seule volée. La preuve de cette disposition primitive se voit dans le pignon ouest, debout tout entier; le formeret en pierre, qui supportait le lambris cintré, existe encore et atteste la forme ancienne. Le berceau lambrissé de la voûte en bois était en plein-cintre, soutenu par des poutres, des poinçons apparents et ornés, au droit de chaque contrefort.

Le dortoir est éclairé, au nord et au sud, par une série de petites fenêtres longues et étroites, affectant la forme de meurtrières; elles sont ébrasées à l’extérieur et leurs couronnements semblent être, par leur forme particulière en nids d’abeille, une réminiscence de l’art oriental, entrevu par les croisés français pendant leurs expéditions en Palestine. A l’intérieur, ces fenêtres, ébrasées de même qu’au dehors, sont encadrées par des colonnettes supportant des arcatures courantes, surmontées d’une corniche saillante, sur laquelle venaient s’appuyer les fermes apparentes et le berceau lambrissé. A l’est, deux grandes fenêtres, d’où la vue est magnifique, éclairaient et ornaient l’extrémité orientale du dortoir. Dans l’angle sud-est, une porte étroite donne accès à l’escalier en vis (contenu dans la tour des Corbins) qui, partant du porche précédant l’aumônerie, arrive au dortoir après avoir desservi le châtelet, ainsi qu’à la galerie supérieure du comble, au sud, et se termine par une élégante pyramide octogonale couronnant ladite tour des Corbins.

A l’ouest, la porte principale du dortoir s’ouvre sur la galerie est du cloître; une autre porte latérale s’ouvre du même côté et conduit à l’église, par la galerie sud du cloître longeant le transsept nord. Vers l’angle sud-ouest, une porte fait communiquer le dortoir avec la bibliothèque adjacente au sud, et avec le cloître, par la petite porte de l’ouest. Dans l’angle opposé, au nord-ouest, débouche l’escalier en vis (ménagé dans l’épaisseur du contrefort, au point de jonction des deux bâtiments de la Merveille), lequel, ayant son point de départ dans l’aumônerie, monte à la salle des Chevaliers, au dortoir, et aboutit, au-dessus, au crénelage du nord, dont on voit les amorces sur un des côtés de la tourelle couronnant l’escalier.

Dans la face sud, à peu près au milieu, se trouve une grande niche, comprenant deux arcatures, prévue et bâtie dès l’origine, ainsi que le prouvent tous les détails de la construction. C’est là que se plaçaient les lampes, formées par des trous creusés dans une pierre et disposées de façon à recevoir une mèche, ou bien une boule de cire (pourvue également d’une mèche) dont le déchet permettait d’apprécier, _à l’estime_, l’heure qu’il était; ou, enfin, tout autre luminaire qui, selon la règle de Saint-Benoît, devait brûler toute la nuit dans le dortoir: «_Candela jugiter in eadem cella ardeat usque mane_[16].» Suivant cette même règle, les moines devaient coucher seuls et tout vêtus,--_vestiti dormiant_[17]--sur des lits séparés et, autant que possible, dans une même salle: _Monachi singuli per singula lecta dormiant si potest fieri, omnes in uno loco dormiant_[18].» Aussi les dispositions prises par les premiers constructeurs déterminent-elles très nettement que le dortoir fut, au treizième siècle, établi selon les usages réguliers des Bénédictins. A cette époque, «en général, les dortoirs n’étaient pas plafonnés (ou voûtés) et la charpente était apparente[19].»

Au quinzième siècle, contrairement à l’ancienne règle, le dortoir fut divisé en cellules, suivant les ordres que Pierre Le Roy, avant son départ pour ses longs voyages, donna au prieur claustral de l’abbaye, dom Nicolas de Vandastin.

Le comble du dortoir fut incendié plusieurs fois. En 1300, la foudre tomba sur l’église, dont les toits furent brûlés, ainsi que ceux du dortoir. Guillaume du Château répara le dommage pendant le temps qu’il gouverna l’abbaye. En 1374, le feu du ciel incendia encore l’église et le dortoir, plusieurs logements du monastère et presque toutes les maisons de la ville; Geoffroy de Servon commença la restauration du dortoir, laquelle fut achevée en 1391, par Pierre Le Roy, qui reconstruisit la pyramide de la tour octogonale du réfectoire, dite Tour des Corbins. «Le temple..... orné, il passa au logis du monastère, et là il fit rebastir le haut de la tour du réfectoire, qui estoit tombé depuis peu.»

Depuis cette époque (fin du quatorzième siècle) jusqu’au commencement du seizième siècle, le dortoir ainsi que les bâtiments du monastère furent soigneusement entretenus; mais, sous les abbés commendataires, on cessa de bâtir et même de restaurer. Il fallut plusieurs arrêts du parlement de Normandie pour contraindre les abbés à faire les réparations nécessaires.

Au milieu de luttes de toute nature qui troublèrent l’abbaye, un relâchement si profond se produisit dans les mœurs des moines, qu’ils furent remplacés, en 1622, par les religieux de la Congrégation de Saint-Maur; malheureusement, les nouveaux habitants du Mont-Saint-Michel mutilèrent le dortoir. En 1629 on divisa en deux, dans la hauteur, cette magnifique salle, en établissant de nouvelles cellules et, sous prétexte de les mieux éclairer, on élargit les ébrasements intérieurs des fenêtres, en sapant les colonnettes qui les encadraient et les arcatures qui les couronnaient.

La transformation de l’abbaye en prison, profanant l’église et les lieux réguliers, augmenta les mutilations ruineuses. Comme les autres salles du monastère indignement habitées, le dortoir fut divisé en deux étages de chambres pour les prisonniers et surmonté d’un grenier; sur la face nord, on construisit des latrines _immondes_ qui, heureusement, tombent en ruines. La toiture actuelle est moderne; on voit au-dessus du _formeret_ dont nous parlons plus haut, sur la face interne du pignon ouest, les _filets_ saillants destinés à empêcher l’infiltration des eaux pluviales entre le mur et la couverture; ils déterminent sûrement la forme primitive du pignon et du comble anciens.

Les salles de la Merveille, sauf le cellier et les galeries intérieures du cloître, devaient être pavées en carreaux de terre cuite, coloriée et émaillée, dont nous avons recueilli des débris dans les fouilles qui ont été faites sur divers points de l’abbaye.

Le comble du dortoir était couvert en tuiles vernissées, jaunes et noires; nous avons également trouvé quelques morceaux de ces tuiles dans les ruines du degré descendant à la fontaine Saint-Aubert.

VIII

CLOÎTRE

Le cloître, commencé par Thomas des Chambres, fut achevé par Raoul de Villedieu en 1228, selon dom Jean Huynes.

La forme générale du Cloître est un quadrilatère irrégulier, composé de quatre galeries, qui entourent le préau découvert, ou aire du cloître (voir le plan, en L fig. 145).

La galerie du sud communique avec l’église et les anciens bâtiments abbatiaux du onzième siècle, au sud-ouest, restaurés et modifiés au douzième siècle par Roger II. Celle de l’est se relie avec le dortoir, la bibliothèque, et avec le réfectoire au-dessous. Celle du nord a vue sur la pleine mer, par de petites fenêtres basses, percées dans le mur de face nord, entre les contreforts. Enfin, celle de l’ouest devait conduire au chapitre, projeté par Richard Tustin.

De ce chapitre, Richard ne fit que la porte qui s’ouvre sur la galerie ouest et rappelle, par sa composition générale, l’entrée de la salle capitulaire de Saint-Georges de Boscherville.

A l’angle de cette dernière galerie vers le nord, angle nord-ouest de la

Merveille, la petite porte, pratiquée dans une des arcatures latérales, accède à l’une des salles du chartrier, reliées à la salle des Chevaliers par un escalier intérieur.

Nous trouvons, dans un ouvrage très justement célèbre[20], des détails aussi exacts qu’intéressants sur la structure du cloître: «Le cloître de l’abbaye du Mont-Saint-Michel en mer est l’un des plus curieux et des plus complets parmi ceux que nous possédons en France..... L’arcature se compose de deux rangées de colonnettes se chevauchant, ainsi que l’indique le détail de l’angle du plan (fig. 153).

Des archivoltes en tiers-point portent sur les colonnettes de A en B, de B en C, à l’extérieur, de D en E, de E en F, à l’intérieur, etc.; les triangles entre les archivoltes et les arcs diagonaux sont remplis comme

des triangles de voûtes ordinaires. Il est évident que ce système de colonnettes posées en herse est plus capable de résister à la poussée et au mouvement d’une charpente que le mode de colonnes jumelles, car les arcs diagonaux AD, AE, EB, etc., opposent une double résistance à ces poussées, étrésillonnent la construction et rendent les deux rangs de colonnettes solidaires. D’ailleurs, il n’est pas besoin de dire qu’un poids reposant sur trois pieds est plus stable que s’il repose sur deux ou sur quatre. Or, la galerie du cloître de l’abbaye du Mont-Saint-Michel n’est qu’une suite de trépieds... Les profils de l’ornementation rappellent la véritable architecture normande du treizième siècle. Les chapiteaux, suivant la méthode anglo-normande, sont simplement tournés, sans feuillage ni crochets autour de la corbeille; seuls les chapiteaux de l’arcature adossée à la muraille sont ornés de crochets bâtards. Les écoinçons entre les archivoltes de l’intérieur des galeries présentent de belles rosaces sculptées en creux, des figures, l’agneau surmonté d’un dais; puis, au-dessus des arcs, une frise d’enroulements ou de petites rosaces d’un beau travail. Entre les naissances des arcs diagonaux des petites voûtes sont sculptés des crochets. Ce cloître était complètement peint, du moins à l’intérieur et dans les deux rangs de colonnettes..... Les galeries ont été couvertes primitivement par une charpente lambrissée (fig. 155).»

Dans la galerie sud, sur le côté longeant le transsept nord (fig. 155), dont la façade a été reconstruite par Raoul de Villedieu en même temps que le cloître, se trouve le _lavatorium_.

«C’est à cette fontaine, nommée _lavatorium_, qu’ils (les moines) devaient se laver les pieds à l’époque de certaines cérémonies: _Omnes debent lavare pedes in claustro_.» Elle servait en outre à laver les corps des frères qui avaient cessé de vivre; pendant cette opération, tous les religieux se rangeaient autour (ou au-devant) du _lavatorium_, dans le même ordre qu’au chœur, pour y réciter des prières. _Règle de Saint-Benoît._»[21]

Le _lavatorium_ se trouvait ordinairement dans le voisinage du réfectoire, celui-ci joignant le cloître; mais au Mont-Saint-Michel, où la déclivité de la montagne ne permettait pas d’étendre les bâtiments en les faisant communiquer à niveau l’un de l’autre, il a fallu superposer les salles et changer les dispositions habituelles des lieux réguliers bénédictins.

Au lieu d’être placé, selon la coutume, soit dans l’un des angles du préau, soit dans l’une des façades du cloître, le _lavatorium_ fut, au Mont-Saint-Michel, établi autant que possible à proximité du réfectoire, dans la galerie sud du cloître, sur la face extérieure du transsept nord de l’église; la base de cette façade forme deux travées, reliées aux contreforts saillants par des arcatures en pendentifs arrondis.

Le _lavatorium_ se compose dans chaque travée (C et C’) d’un double

banc, dont le plus élevé servait de siège. Chaque double banc peut contenir six places, soit pour les deux, douze sièges, disposés intentionnellement, sans nul doute, en souvenir des douze apôtres (fig. 155).

Des rigoles, visibles sur la partie haute des bancs supérieurs, amenaient l’eau à une fontaine, munie d’un petit bassin, en D, D’, ménagée dans la partie basse de chaque banc inférieur (fig. 156).

Les dispositions du _lavatorium_ permettaient aux religieux de faire leurs ablutions obligatoires et d’accomplir mutuellement les cérémonies du _lavement des pieds_, qui, selon la règle bénédictine, devaient se faire dans le cloître, non seulement le Jeudi saint, mais aussi le jeudi de chaque semaine. «Dans les grands froids, lorsque l’eau de la fontaine située dans le cloître était gelée, ils allaient au dortoir pour se laver les pieds et les mains avec de l’eau chaude qu’on y portait pour ce service[22].»

A l’intérieur des galeries, les motifs de sculpture décorant les écoinçons sont tous différents les uns des autres; les frises mêmes, bien que

se renfermant dans un profil courant, sont très riches, très variées, et toute cette sculpture, composée avec la plus extrême habileté, est exécutée dans la plus grande perfection (fig. 157 à 162).

En face des portes, le Christ est représenté, selon les coutumes monastiques: à l’est, en regard de la porte principale du dortoir, et à l’ouest vis-à-vis de l’entrée du chapitre--projeté--dont la porte seule a été construite. Au sud, un peu à droite de la porte conduisant à l’église, le Christ est sur un trône, formé par une fine colonnette avec son chapiteau fleuri, et accompagné de deux figures. La partie haute de l’écoinçon est ornée de trois galbes, très délicatement sculptés, formant dais au-dessus du Christ et des personnages latéraux; l’état de mutilation de ce dernier bas-relief ne permet pas de déterminer exactement, sauf la figure du Christ bénissant, le sujet de la composition; mais ce qui le rend particulièrement intéressant, ce sont les noms gravés de chaque côté des têtes, ou plutôt de la place qu’elles occupaient. Ce sont, selon toutes les probabilités, les noms des auteurs des charmantes sculptures du cloître; en commençant par la gauche du spectateur, _dextre_ de l’inscription: maître Roger[23], dom Garin[24], maître Jehan; trois artistes émérites, dont deux étaient laïques et le troisième religieux. (Voir fig. 61.)

Les colonnettes et les chapiteaux qui sont à l’extérieur des galeries sont en _granitelle_[25]; les unes et les autres ont été tournés et polis.

Les arcades extérieures, sur l’aire du cloître, sculptées à l’intérieur, sont en pierre de Caen; c’est le seul endroit de l’abbaye où la pierre calcaire ait été employée. Malgré son peu de dureté et les refouillements extrêmes des moulures des arcs, cette pierre, relativement tendre, a résisté au vent salin, sauf pourtant dans une partie des faces est et nord, où les vents du sud-ouest, venant du large, l’ont profondément altérée.

L’aire du cloître forme, dans une grande partie de son étendue, la couverture de la salle des Chevaliers; elle était garnie de plomb, et les pentes ménagées transversalement renvoyaient les eaux pluviales au dehors par des canaux qui traversent les galeries nord du cloître et aboutissent à des gargouilles placées sur les contreforts extérieurs de la face nord. A partir du quinzième siècle, l’eau était recueillie et envoyée dans la citerne du bas-côté nord du chœur reconstruit après l’écroulement de 1421, et commencé, vers 1450, par le cardinal Guillaume d’Estouteville. Actuellement, le plomb a disparu, et l’enduit qui recouvre l’aire est insuffisant pour empêcher l’eau de s’infiltrer au travers des voûtes de la salle des Chevaliers, où elle entretient une humidité dangereuse.

Du reste, l’état général du cloître est loin d’être rassurant; les galeries intérieures ont été disloquées par les constructions maladroites que les directeurs de la prison, afin d’augmenter le nombre des logements des détenus, avaient élevées lourdement sur les frêles colonnettes, sans prendre le soin d’augmenter la force des points d’appui; les bois du comble sont pourris, et toute la toiture menace de s’effondrer; les façades, nord et sud surtout, sont déversées, et nous avons dû les faire étayer et élever des petits murs provisoires en briques entre les piles diagonales, afin d’en arrêter l’écroulement menaçant. Enfin, il faudrait craindre la ruine complète du cloître, s’il n’était bientôt l’objet de promptes restaurations que nous avons l’espoir de commencer bientôt, grâce à la sollicitude constante dont la Commission des Monuments historiques entoure les édifices confiés à sa garde[26].

IX

FAÇADES ET DÉFENSES EXTÉRIEURES DE LA MERVEILLE

Les façades est et nord de la Merveille sont d’une mâle beauté, en raison de leur extrême simplicité; elles présentent l’image de la force et de la grandeur; leur aspect, particulièrement du côté de la pleine mer, au nord, est des plus imposants.

Ces immenses murailles, construites en granit, ainsi que tous les bâtiments de l’Abbaye, percées de fenêtres de formes diverses, selon les salles qu’elles éclairent, sont renforcées extérieurement, au droit des poussées des voûtes intérieures, par de puissants contreforts qui ajoutent encore à l’effet général par la vigueur de leurs reliefs.

Les deux bâtiments constituant la Merveille ont leurs détails de construction extérieurs différents, résultant des diverses dispositions intérieures; mais ils n’en forment pas moins un magnifique ensemble d’un effet prodigieux, qui sera encore augmenté, notamment pour le bâtiment vers l’est, lorsqu’on lui restituera son crénelage détruit et qu’on aura rétabli, dans sa forme primitive, le comble qui le couronnait.

Indépendamment de ses formidables façades, qui peuvent être considérées comme de véritables fortifications, la Merveille était défendue, au nord, par une muraille crénelée se reliant aux remparts. Cette muraille est flanquée d’une tour également crénelée qui servait de place d’armes aux chemins de ronde s’étendant vers l’ouest, où ils couronnaient les crêtes des rochers et se reliaient par des détours aux soubassements des ouvrages de l’ouest. Au milieu, à la hauteur de l’angle nord-ouest de la Merveille, un petit châtelet, aujourd’hui détruit, défendait le passage du degré, fort raide, fermé de murs crénelés, qui descendait à la fontaine Saint-Aubert.

CHAPITRE IV

BATIMENTS ABBATIAUX ET BATIMENTS FORMANT L’ENTREE

DE L’ABBAYE

I

Il ne nous est rien resté des dispositions primitives de l’entrée de l’abbaye; toutefois la position des bâtiments des onzième et douzième siècles, s’étendant de l’est à l’ouest au nord de l’église, étant déterminée, la porte devait être, selon toute probabilité, à l’extrémité de ces bâtiments vers l’est, à peu près au point où se trouve la tour des Corbins. Les rampes qui y conduisaient n’étaient alors défendues, ainsi que la petite ville au pied de l’abbaye, que par des palissades, établies aux endroits les plus facilement accessibles.

On ne trouve aucune trace d’ouvrages fortifiés qui soient antérieurs à la seconde moitié du treizième siècle: «Jusqu’alors, si les couvents étaient entourés d’enceintes, c’étaient plutôt des clôtures rurales que des murailles propres à résister à une attaque à main armée; mais la plupart des monastères que l’on bâtit au treizième siècle perdent leur caractère purement agricole pour devenir des _villæ_ fortifiées, ou même de véritables forteresses, quand la situation le permet. Les abbayes de l’ordre de Cîteaux, érigées dans des vallées creuses, ne permettaient guère l’application d’un système défensif qui eût quelque valeur; mais celles qui appartenaient à d’autres règles de l’ordre bénédictin, construites souvent sur des penchants de coteaux ou même des lieux escarpés, s’entourent de défenses établies de façon à pouvoir soutenir un siège en règle, ou au moins se mettre à l’abri d’un coup de main[27].»

L’abbaye du Mont-Saint-Michel présente bien nettement le caractère d’un établissement à la fois religieux et militaire. Au treizième siècle, les abbés, seigneurs féodaux, avaient des goûts plus militaires que religieux; aussi leurs constructions se ressentent-elles des idées du temps, où la vie militaire, brillante et glorieuse, avait pris sur la vie religieuse, modeste et humble, une influence considérable, qui s’est manifestée, dès cette époque, dans l’architecture monastique.

Richard II, surnommé Tustin, offre un exemple des abbés de ce temps. Seigneur féodal et abbé, élu en 1236, il accorde, comme don de joyeux avénement, divers privilèges à ses vassaux de Donville, Breville, Coudeville, etc.; il manifeste sa puissance en élevant les remparts, dont il reste encore la tour du nord et des vestiges des courtines au nord et à l’est; il satisfait ses goûts fastueux[28] en construisant à l’est le superbe bâtiment nommé Belle-Chaise, au sud le nouveau logis abbatial avec ses dépendances, et en commençant le chapitre, à l’ouest de la Merveille.

La Merveille, érigée au commencement du treizième siècle, changea complètement le monastère et ses abords. Les nouveaux bâtiments, élevés au sud et à l’est de l’église, au treizième et au quatorzième siècle, formèrent la nouvelle entrée de l’abbaye. Cette entrée fut encore considérablement modifiée, de la fin du quatorzième siècle aux premières années du quinzième, par la construction du châtelet de la porte, des nombreux degrés et des ouvrages défensifs extérieurs qui existent encore aujourd’hui. Ces constructions nouvelles avaient supprimé la plus grande partie des bâtiments abbatiaux des onzième et douzième siècles, et, comme elles ne contenaient que les lieux réguliers et leurs divers services, il était indispensable de remplacer les habitations détruites par de nouveaux logis pour l’abbé, ses officiers et ses hôtes.

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