Saint Michel et le Mont-Saint-Michel
Part 33
avait alors la forme d’une croix latine, figurée par la nef composée de sept travées, par les deux transsepts, et enfin par le chœur. Il subsiste de l’église romane: quatre travées de la nef; les piliers triomphaux qui supportaient le clocher roman, ou du moins celui que Bernard du Bec éleva dans les premières années du douzième siècle; les deux transsepts; les deux chapelles semi-circulaires pratiquées dans les faces est des transsepts, et enfin les amorces du chœur ruiné en 1421.
III
NEF
La nef de l’église se composait de sept travées, dont les trois premières ont été détruites en 1776. (Voir fig. 148, le plan et la légende explicative.)
Après sa mutilation, la nef fut fermée, vers 1780, par une façade construite selon la _mode_ de ce temps, mais dont l’architecture hybride fait d’autant plus regretter la suppression de la nef et du portail anciens.
Le portail ancien était précédé d’un parvis, établi sur les substructions romanes soutenues par de puissants contreforts.
Les travaux de restauration, entrepris depuis 1873 par les soins de la Commission des Monuments historiques, ont nécessité, en 1875, des fouilles sous le dallage de la grande plate-forme de l’ouest, lesquelles ont fait découvrir les fondations des trois premières travées. Le plan, fig. 148, constate ces découvertes, qui prouvent _incontestablement_ que la nef ancienne comprenait sept travées. Ce plan, fig. 148, indique également: les constructions faites en avant du portail ancien, par Robert de Torigni; le tombeau de cet abbé et celui de son successeur dom Martin.--Les fondations des trois travées détruites, ainsi que les bases des tours de Robert, sont actuellement recouvertes par le nouveau dallage de la grande plate-forme.
Le vaisseau antérieur est formé de trois parties, c’est-à-dire d’une grande nef et de deux collatéraux, relativement étroits. Ainsi que la plupart des églises construites au commencement du onzième siècle, et
notamment en Normandie, la nef centrale était couverte par une charpente apparente. Les bas-côtés seuls sont voûtés par des arcs-doubleaux, latéraux et transversaux, dont les intervalles sont remplis par des voûtes d’arêtes. Les détails de la construction sont du reste indiqués par les coupes (fig. 149 et 150).
La couverture en charpente apparente de la grande nef a été détruite par les nombreux incendies qui ont causé tant de dommages à l’abbaye, et ses derniers vestiges ont dû disparaître pendant l’embrasement de 1834; cependant les détails de la structure de la partie supérieure de la nef, où aboutissent les colonnes dont on retrouve encore les tronçons calcinés sous la voûte moderne, permettraient, sinon de donner exactement la forme primitive de cette couverture, tout au moins de la reconstruire selon les données archéologiques (fig. 149).
Les fouilles qui furent pratiquées en 1875 sous la grande plate-forme et à l’entrée actuelle de la nef, ont fait découvrir dans le bas-côté nord (en M du plan, fig. 148) les passages et les ruines de l’escalier descendant de la nef au charnier, ou cimetière des religieux. Un passage et un escalier plus larges existent également au sud, longeant la chapelle Saint-Étienne. Les communications entre l’église haute et les souterrains ont été interceptées par la construction de la façade actuelle de la nef, réduite à quatre travées. Il serait possible de les rétablir si la restauration générale de l’abbaye était entreprise, ce qu’il est permis d’espérer.
A l’intersection de la nef et des transsepts s’élèvent les piliers triomphaux construits en 1058 par Radulphe de Beaumont, lesquels soutenaient le clocher, réédifié plusieurs fois depuis les premières années du douzième siècle, complètement détruit à la fin du seizième siècle et remplacé, malheureusement, en 1602 par le massif pavillon carré qui existe encore aujourd’hui. De ces quatre piliers, deux sont restés à peu près droits, ainsi que les arcs-doubleaux qui les relient; mais les deux piliers joignant le chœur ont beaucoup souffert de l’écroulement de 1421. Ils sont disloqués, déversés, et n’ont pu être maintenus que par la construction du chœur du quinzième siècle, dont les arcs de la première travée sont venus les arc-bouter.
Les transsepts et leurs chapelles basses ont conservé les dispositions anciennes, sauf pourtant la charpente apparente supérieure, remplacée par une voûte enduite sans caractère, et la façade du transsept nord, laquelle a été modifiée au treizième siècle par la construction du cloître (Merveille). La grande verrière septentrionale, divisée par de larges meneaux, a remplacé les fenêtres romanes, qui existent encore dans les faces sud et ouest du transsept sud.
Les chapelles semi-circulaires, pratiquées dans le côté est des transsepts, ont été bouchées; il serait facile de leur rendre, intérieurement, l’aspect roman qu’elles ont en grande partie, et principalement au sud, conservé extérieurement.
Le chœur roman a complètement disparu après l’écroulement de 1421. Il devait se terminer par une abside circulaire voûtée en cul-de-four; ses bas-côtés et son vaisseau central étaient sans nul doute voûtés et couverts par une charpente apparente comme celle de la nef. Sauf la tradition, il ne nous est resté aucun vestige de sa forme originelle; toutefois son analogie avec l’église abbatiale de Cerisy-la-Forêt, construite en même temps et sous les mêmes auspices, ainsi que les dispositions identiques de ces deux édifices, bien que leurs proportions soient différentes, fournissent des indications à l’aide desquelles on peut, dans un but purement spéculatif d’ailleurs, essayer de reconstituer ce chœur (voir fig. 147).
IV
CHŒUR (XVᵉ ET XVIᵉ SIÈCLES)
Le chœur actuel s’éleva de 1450 à 1521 sur l’emplacement agrandi du chœur roman ruiné en 1421. Bien qu’il soit bâti tout en granit fort dur, ainsi que les autres bâtiments du Mont, il est très délicatement ouvragé, et il présente un très bel exemple des édifices construits pendant les derniers temps de l’architecture ogivale. Par son plan, ses proportions et son style, ce chœur diffère absolument de la nef et des transsepts romans. Ainsi que le dit dom Jean Huynes, on voulait, au quinzième siècle, rebâtir entièrement l’église selon la même ordonnée que le chœur nouveau; ce projet a reçu un commencement
d’exécution, et les intentions des constructeurs du chœur sont nettement accusées. Cette préméditation est très marquée dans l’ensemble de ces constructions, et notamment dans les angles formés par le chœur et les transsepts. Sur ces points, les arcs-boutants, soutenant réellement la
poussée des voûtes du chœur, s’entre-croisent avec ceux des transsepts projetés; ces derniers arcs-boutants, sans raison d’être et sans effet actuellement, n’ont été partiellement bâtis et amorcés qu’en prévision de la reconstruction ultérieure des transsepts, suivant le plan nouveau. Il faut remarquer l’ingénieuse disposition de ce triforium, contournant les points d’appui sur lesquels il est _encorbellé_, afin de leur laisser toute la force nécessaire, en formant à la base des grandes fenêtres et des contreforts un arrangement architectural d’un très heureux effet. (Voir la coupe, fig. 151.)
La construction du chœur du quinzième siècle, de formes et de dimensions si différentes du reste de l’église, a enlevé à l’édifice le caractère de grand style résultant de son unité; mais, par une comparaison des plus intéressantes à faire et que fait naître le rapprochement des deux parties bien distinctes du même édifice, elle permet d’étudier notre architecture française dans ses manifestations les plus caractéristiques. L’une, la nef, est l’expression de l’art national naissant, simple, naïf même, mais fort, indiquant déjà le puissant essor qu’il prendra et faisant pressentir les œuvres magnifiques qu’il enfantera pendant plusieurs siècles. L’autre, le chœur, est le produit de cet art arrivé à son plus grand développement, savant, riche, raffiné et penchant déjà vers le _maniéré_, indice certain de sa décadence prochaine.
Quoi qu’il en soit, ce chœur n’en est pas moins une œuvre très remarquable; la conception en est grande, et son exécution est un véritable chef-d’œuvre du genre. La précision et la régularité des détails du plan démontrent qu’une science et une habileté consommées ont présidé aux opérations géométriques de sa plantation. La perfection de la taille du granit, la netteté des moulures, des sculptures les plus fines et les plus compliquées, indiquent que les plus grands soins ont été apportés à leur difficile exécution. Aussi la conservation du chœur est-elle presque complète, sauf quelques fleurons des pinacles et diverses parties de balustrade renversées, qui existent encore et peuvent être reposés à leurs places respectives.
La différence de niveau entre l’église haute et le sol extérieur a nécessité la construction de soubassements considérables; ils ont formé la crypte ou église basse, laquelle reproduit avec une simplicité robuste et soutient les dispositions du chœur, sauf en ce qui concerne les chapelles latérales de la première travée que le rocher ne permettait pas d’établir, et celles de la seconde travée, qui sont remplacées par des _citernes_ ménagées lors de la construction dans la hauteur des substructions. La
citerne du sud comprend deux travées et celle du nord une seule (voir en Y, plan fig. 144). Les piliers ronds et trapus, sans chapiteaux, reçoivent en pénétration les retombées de la voûte et sont, naturellement, les bases des piles du chœur.
Un pont fortifié, jadis crénelé, et qui est encore muni de ses mâchicoulis, franchit la cour de l’église et met l’église basse en communication avec le logis abbatial.
Le chœur se compose d’une nef centrale, terminée à l’est par une abside à pans coupés, enveloppée d’un bas-côté autour duquel s’étendent et rayonnent les chapelles latérales et absidales. Les chapelles du côté nord sont plus étroites que celles du côté sud et de formes différentes de celles-ci. Cette dissemblance, voulue par l’architecte, s’explique par la proximité des bâtiments annexes de la Merveille, lesquels auraient été entamés par le collatéral nord si cette partie de l’église eût été absolument semblable à celle du sud.
Un escalier, ménagé dans l’épaisseur d’un contrefort au sud et couronné par un élégant clocheton, prend naissance dans l’église basse, qu’elle met en communication avec l’église haute, monte au-dessus des chapelles et aboutit au comble supérieur en franchissant sur un escalier,--appelé très justement l’_escalier de dentelle_ et supporté par un des arcs-boutants supérieurs,--l’espace compris entre le contrefort du bas-côté et la balustrade surmontant la corniche du chœur.
Indépendamment de la reconstruction de son chœur, que nous venons de décrire, et sans parler encore des mutilations qu’elle a subies, l’église a été agrandie et modifiée, notamment à la fin du douzième siècle, par l’édification des tours en avant de sa façade à l’ouest, et, au treizième siècle, par la construction du portail latéral sud, s’ouvrant sur la plate-forme du sud, dite du _Saut-Gaultier_.
A cette dernière époque (vers 1230), les substructions au sud de la nef subirent quelques changements par la construction de la chapelle Saint-Étienne ainsi que du bâtiment s’élevant au-dessus d’elle et qui s’étend des soubassements du Saut-Gaultier à l’hôtellerie, bâtie par Robert de Torigni à la fin du siècle précédent, et avec laquelle ils se reliaient par des escaliers et des passages.
CHAPITRE II
BATIMENTS ABBATIAUX A LA FIN DU XIᵉ SIECLE
I
TRAVAUX DE ROGER II (XIIᵉ SIÈCLE)
A la fin du onzième siècle, les bâtiments abbatiaux étaient situés au nord de l’église. Ils s’étendaient de l’ouest à l’est et comprenaient les lieux réguliers, c’est-à-dire: le cloître, le réfectoire, le dortoir et le chapitre, ainsi que les habitations contenant les cuisines, l’infirmerie, les logements des hôtes, ceux des serviteurs, et plus bas les magasins.
Il subsiste quelques parties--_authentiques_--des constructions de ce temps, notamment le bâtiment formé de trois étages, restes des lieux réguliers de l’abbaye au onzième siècle. Les autres parties romanes ont disparu au treizième siècle, absorbées par la Merveille.
Les constructions romanes souffrirent beaucoup de la chute de la nef, en 1103. Roger II, dès les premiers temps de son gouvernement abbatial, les répara et les agrandit à l’est en élevant, au sud de la Merveille, les constructions dont il reste encore quatre travées ainsi que la plus grande partie de la façade. Après l’incendie de 1112, Roger II répara de nouveau les bâtiments abbatiaux; il les modifia et les augmenta encore en construisant le bâtiment--_au septentrion_--joignant le collatéral nord de la nef et contenant les galeries superposées de l’_Aquilon_, du _promenoir_ (ou cloître au douzième siècle), au-dessus desquelles il rétablit le _dortoir_[1].
Nous avons trouvé dans l’ouvrage de M. de Gerville les indications suivantes sur l’œuvre de Roger II, renseignements qui concordent, sur ce point, avec les écrits de dom Jean Huynes et les _documents lapidaires_ dont nous constatons l’existence: «Roger (Roger II) au nord éleva de fond en comble le dortoir et le réfectoire[2].....»--«Roger (Roger II) restaura les toitures de l’église incendiée; il répara les dommages causés par l’incendie, refit en pierre les voûtes du cloître, qui auparavant étaient en bois, et au pied du Mont il établit des écuries voûtées[3].»
Si, par ce qui précède, on peut déterminer la part qui revient à Roger II dans les constructions de l’abbaye, on peut affirmer aussi que les bâtiments du _septentrion_ et ceux appelés la _Merveille_, également au _septentrion_, existant encore tous les deux et formant deux constructions bien distinctes, ne sont ni du même temps ni du même auteur, et qu’ils ne peuvent être confondus sans commettre une grave erreur. Il est possible que les constructions de Roger II aient été achevées,--ainsi que le dit dom Jean Huynes,--«depuis les fondements jusques au coupeau», de 1112, date de l’incendie, à 1122, époque où Roger quitta l’abbaye; mais il est difficile d’admettre que les immenses bâtiments de la _Merveille_ aient pu être élevés en aussi peu de temps, c’est-à-dire en moins de dix ans! D’ailleurs, les abbés successeurs de Roger: Richard de Mère, Bernard du Bec, dit le Vénérable, Geoffroy, Richard de la Mouche et Robert de Torigni même, qui fit exécuter de si grands travaux à l’ouest et au sud de l’église, n’ont laissé aucune trace de constructions faites ou ajoutées par eux aux bâtiments du nord. Il en eût été tout autrement si la _Merveille_ eût existé alors. Aussi, à partir du treizième siècle, les historiens du Mont-Saint-Michel font-ils mention de la grande œuvre commencée en 1203 par Jourdain, continuée et achevée par ses successeurs.
II
TRAVAUX DE ROBERT DE TORIGNI (XIIᵉ SIÈCLE)
Robert de Torigni fut élu abbé du Mont-Saint-Michel en 1154 et, à son arrivée à l’abbaye, il trouva, bâtis par Roger II depuis 1122, les _Bâtiments du nord_ que divers auteurs lui attribuent. Deux années après son élection, espace de temps pendant lequel il était matériellement impossible que ces _Bâtiments du nord_ eussent pu être construits, Robert érigea à la vierge Marie un autel, que Hugues, archevêque de Rouen, consacra le 16 juin 1156. Cet autel avait été élevé dans la crypte du nord ou de l’Aquilon,--_crypta Aquilonali_.
Cette dénomination doit s’appliquer à la crypte ou galerie de l’Aquilon et non à la crypte ou chapelle basse sous le transsept nord, laquelle était peut-être placée sous le vocable de saint Symphorien ou d’un autre saint vénéré par les religieux, comme la chapelle basse sous le transsept sud était dédiée à saint Martin. La chapelle basse sous le chœur étant consacrée à la Vierge, il ne pouvait exister une chapelle immédiatement voisine placée sous le même vocable. Il faut remarquer, du reste, qu’à cette époque, les chapelles des transsepts et du chœur communiquaient entre elles, et que cet état n’a été modifié que par la reconstruction du chœur au quinzième siècle.
La crypte ou galerie de l’Aquilon n’était pas du tout, en 1156, un passage banal comme de nos jours. C’était au contraire un lieu retiré, placé sous le promenoir ou cloître[4], à l’extrémité ouest des bâtiments au _septentrion_ élevés par Roger II[5]. Cette galerie communiquait par un degré intérieur avec le cloître supérieur, dont elle était le complément; elle était précédée au nord d’une terrasse-préau d’où, dominant les jardins et les chemins de ronde, l’on voit la mer; elle était très favorablement disposée pour le recueillement, la méditation et la prière. Il était tout naturel qu’on y érigeât un autel à la Vierge, pour laquelle les Bénédictins avaient une dévotion particulière, et c’est, sans aucun doute, ce même autel que Robert de Torigni fit consacrer en 1156, deux ans après son élection, par Hugues, archevêque de Rouen.
En 1154, lorsque Robert de Torigni fut appelé au gouvernement du Mont, par le suffrage unanime des moines, rétablissant l’ordre et la paix parmi les membres de l’abbaye divisés par des compétitions et des querelles depuis plusieurs années, le monastère comptait quarante religieux. Le nouvel abbé en porta le nombre à soixante «afin», dit dom Jean Huynes, «par ce moyen satisfaire aysément aux dévotions des pèlerins et que le service divin y fut faict honorablement». Il modifia alors la destination des bâtiments abbatiaux qui, à cette époque, existaient seulement au nord; il les agrandit en les étendant à l’ouest et au sud de la basilique romane. Au nord, il transforma en dortoirs l’hôtellerie et l’infirmerie, et reporta ces dernières au midi en les séparant complètement des logements réguliers, bien que de nombreuses communications existassent entre les divers services du monastère.
Suivant les historiens du Mont, le _four_ de l’abbaye se trouvait à l’ouest dans les constructions de Robert de Torigni et, selon leurs appréciations, cette partie des bâtiments s’appelait: le _Plomb du four_. Nous avons vainement cherché la raison de cette résignation hasardée, et parmi les découvertes que nous avons faites, déterminant positivement les travaux de Robert de Torigni, nous n’avons trouvé aucune trace de _four_. Nous croyons qu’au lieu de _Plomb du four_ il est plus juste de dire _Plomb du fond_,--_plomb_, synonyme de couverture, et _du fond_, indiquant la partie extrême des bâtiments.--Du reste, en l’absence des vestiges qui seuls pourraient fournir des preuves sérieuses, il suffit d’examiner la disposition des lieux pour être convaincu que le _four_ de l’abbaye n’était pas où on l’a supposé; on peut également, par ce même examen, se rendre compte des difficultés énormes qu’il eût fallu vaincre presque journellement pour faire monter à plus de 70 mètres de hauteur les matières nécessaires à la confection du pain. Il était si simple d’ailleurs de le faire où on le fait encore aujourd’hui, c’est-à-dire dans les magasins situés au pied du rocher, au sud-ouest, d’où il était monté, ainsi que toutes les autres provisions de l’abbaye, dans les bâtiments de l’hôtellerie, à l’étage inférieur duquel Robert avait ménagé un plan incliné ou _poulain_.
De 1180 à 1185, Robert de Torigni, continuant ses travaux, refit la voûte du passage communiquant, du nord au sud, du promenoir à l’infirmerie, en s’appuyant sur les murs (romans) parallèles à la façade romane, et il prolongea cette voûte jusqu’à l’extrémité du promenoir. Au-dessus de cette voûte il construisit les deux tours reliées par un porche en avant, et joignant la façade romane, il refit le parvis, dont on voit les vestiges du dallage, couvrant ses nouvelles constructions à l’ouest. Il faut remarquer que les fondations des tours sont insuffisantes; elles ne sont pas liées avec la façade romane; les faces est et ouest s’appuyaient sur le mur de façade et sur le mur parallèle (romans), mais les faces latérales nord et sud n’ont pas été fondées et portaient uniquement sur la voûte transversale, sans que celle-ci eût été renfoncée même par un arc-doubleau.
Les vices de construction, qui expliquent le peu de durée des deux tours et du porche intermédiaire, se remarquent également dans les bâtiments de l’ouest et principalement dans les ruines de ceux du midi. En 1618, la façade de l’ouest fléchissant, on dut la soutenir par un énorme contrefort qui, mal combiné pour contre-buter effectivement les poussées intérieures, ne fit que retarder la ruine sans parvenir à l’arrêter. Le bâtiment du midi (l’hôtellerie), composé de trois étages voûtés, avait ses murs et surtout ses contreforts trop faibles; ils s’écrasèrent sous la charge et la poussée des voûtes et s’écroulèrent en 1817[6].
Les constructions que Robert de Torigni éleva de 1154 à 1186, que nous avons détaillées et que nous résumons, sont donc: 1º l’hôtellerie et l’infirmerie au sud; 2º les bâtiments à l’ouest entourant les substructions romanes, et 3º les deux tours reliées par un porche en avant de la façade romane.
On voit par la description que nous avons faite, en produisant à l’appui les preuves les plus authentiques, que les travaux de Robert de Torigni ont eu une importance considérable pour le monastère, que sa sage administration avait placé dans une situation prospère. Ces travaux architectoniques ne le cèdent en rien du reste aux œuvres théologiques, littéraires et scientifiques dont il enrichit l’abbaye, qu’il avait rendue célèbre tout en lui donnant, pendant les trente-deux années qu’il la gouverna, les plus beaux exemples de toutes les vertus. Aussi l’époque de Robert de Torigni doit-elle être considérée comme une des périodes les plus grandes et les plus brillantes de l’histoire du Mont-Saint-Michel.
CHAPITRE III
LA MERVEILLE (XIIIᵉ SIECLE)
I
ORIGINE DE LA MERVEILLE
Les constructions gigantesques s’élevant au nord du Mont-Saint-Michel furent appelées dès leur origine: _la Merveille_.
«Les grands bâtiments, qui donnent sur la pleine mer au nord, peuvent passer pour le plus bel exemple que nous possédions de l’architecture religieuse et militaire au moyen âge; aussi les a-t-on nommés de tout temps la Merveille[7].»