Saint Michel et le Mont-Saint-Michel
Part 32
Esquisser à longs traits l’histoire de saint Michel, en évitant les détails trop fastidieux; montrer l’influence religieuse et sociale de l’Archange au sein des sociétés chrétiennes, sur les princes, les évêques, les prêtres et les moines, sur les guerriers, les magistrats, les savants, les artistes et les hommes du peuple; citer à l’appui de chaque assertion des faits empruntés le plus souvent au Mont-Saint-Michel, où le chef des milices célestes a, pour ainsi dire, élu domicile; faire ressortir les principaux caractères du culte de l’Archange au moment où il apparaît chez les différentes nations; en suivre le développement, la décadence, les phases diverses; voilà le but que s’est proposé l’auteur de ce modeste travail. Comme on a pu le remarquer, le nom de saint Michel a été populaire à plusieurs titres; dans l’antiquité, au moyen âge, dans les temps modernes, cet ange mystérieux, que Daniel appelait le «prince» de la nation élue, a toujours été nommé le protecteur de la Synagogue et de l’Église, le vainqueur du paganisme et de l’hérésie, le gardien des sépultures, le conducteur et le peseur des âmes, notre auxiliaire dans la tentation, le défenseur des monastères, des écoles et des asiles ouverts au repentir, le prince de l’air, le modèle de la chevalerie, et le bras de la France, le patron spécial de plusieurs confréries ou corporations ouvrières et marchandes, de telle église, de telle cité, particulièrement des places fortes, et, parfois, l’ange justicier, l’ange médecin. Cependant, si nous voulons y réfléchir, il est facile de voir que ces aspects divers d’un même culte se ramènent à un seul et unique fondement: saint Michel, l’ange des bons combats, est l’heureux contradicteur de Satan, le prince des ténèbres, l’ennemi juré de Dieu et des hommes; le nom seul de l’Archange est une belle et grande leçon de métaphysique et de morale: «Qui est semblable à Dieu!»
Un autre fait non moins important a été mis en évidence. Tous les peuples qui ont connu saint Michel l’ont honoré d’un culte spécial; l’Église grecque et l’Église latine, les chrétiens d’Orient et ceux d’Occident, les empereurs de Byzance et de Moscou, l’Italie, l’Allemagne, l’Angleterre, l’Irlande, l’Espagne et la France ont rivalisé de zèle pour élever des autels et bâtir des temples sous le vocable du prince de la milice céleste; mais, depuis les premières années du huitième siècle, le Mont-Saint-Michel au péril de la mer a été le foyer de cette dévotion universelle et le centre de ce mouvement imprimé au monde catholique. La France surtout, dans les jours de détresse et au moment du triomphe, a constamment fixé les yeux sur cette montagne, d’où semblait lui venir le secours du ciel, et vers laquelle devaient monter ses hymnes d’action de grâces.
A l’heure actuelle, une grave question se présente d’elle-même à l’esprit: le culte de saint Michel pourra-t-il jamais recouvrer son ancienne splendeur? De l’aveu de tout le monde, le nom de l’Archange est moins populaire depuis plusieurs siècles au sein de l’Église, et une décadence sensible s’est fait remarquer dans son culte, même après nos dernières manifestations religieuses. Il ne faut pas s’en étonner. La foi s’est affaiblie, la croyance au démon sapée dans sa base par le rationalisme moderne est chancelante dans les âmes; on ne croit plus guère à Satan, à ses pièges, à son enfer, et partant, on n’éprouve plus la nécessité de recourir à son céleste vainqueur. Ce nom, d’ailleurs, est désormais trop vulgaire pour nos oreilles délicates; ces grandes balances sont bien terribles pour un siècle devenu vieux, triste et sceptique, ayant surtout besoin de miséricorde et ne se trouvant pas à l’aise sous la garde d’un ange justicier, défenseur et vengeur des droits de Dieu. Les hommes n’ont plus de goût que pour les plaisirs, et rarement leurs pensées se portent vers les joies de la vie future; ils sont rongés par la plaie hideuse de l’indifférence, et pour eux tout ce qui dépasse les limites de la matière est incertain ou de peu
d’importance. A cette société, à ces hommes, ne parlez pas d’un pur esprit, protecteur du peuple élu, soldat de la vérité, conducteur et peseur des âmes; ils ne vous comprendront pas, ou, s’ils vous écoutent à cause de leur attrait pour la nouveauté, ils retomberont bientôt dans leur molle et froide apathie; à ces hommes incapables du dévouement chevaleresque des anciens preux, ne proposez pas comme modèle l’ange des batailles, le défenseur du faible et de l’opprimé. Il ne faut pas non plus espérer qu’ils puissent se réunir par milliers, parcourir à pied sur la neige des provinces entières, aller de porte en porte mendier leur pain de chaque jour et se rendre au mont Tombe couverts du sombre habit des pénitents. Nos mœurs ne s’opposent pas moins à ces pèlerinages, où l’on voyait les confrères de différentes associations franchir de longues distances, le bourdon à la main, arriver au Mont-Saint-Michel musique en tête et chercher des délassements à leur fatigue dans des jeux innocents.
Devons-nous conclure que le culte de saint Michel n’est plus en rapport avec les exigences de notre temps? Loin de nous cette pensée. Plus que jamais, au contraire, les âmes généreuses, les esprits décidés à la lutte doivent étudier, invoquer, imiter ce glorieux et puissant Archange, qui continue et continuera jusqu’à la fin des siècles à combattre le génie du mal et le porte-drapeau de la révolution. Du reste, la grande cérémonie du 3 juillet 1877 nous permet d’entrevoir une résurrection dont le jour n’est peut-être pas très éloigné. Pour hâter ce nouveau triomphe et placer notre cause entre les mains de l’ange conducteur et peseur des âmes, levons les yeux vers le ciel et disons avec Sophronius: «O vous, prince et ministre trois fois saint de la milice sacrée, Michel, coryphée des anges, très digne de tout culte, de toute louange, de toute vénération, faites pénétrer dans mon âme l’éclat de votre lumière; affermissez mon cœur agité au milieu des flots de cette vie; arrachez mon esprit au goût des choses d’ici-bas, élevez-le jusqu’à la contemplation de la sagesse céleste; soutenez mes pieds débiles afin que je ne quitte point la voie qui conduit au ciel; mes actions exhalent une odeur de mort et ne respirent que la corruption, versez sur elles un baume salutaire. Je vous invoque de nouveau, je vous invoque par votre nom, ô vous, Michel; je vous en conjure par mes supplications les plus ardentes, quand j’aurai atteint le terme de ma carrière, montrez-vous à moi joyeux et rayonnant de paix; arrachez-moi à l’enfer, à ses étroits et obscurs cachots, et placez-moi dans les tabernacles éternels.»
P.-M. BRIN.
TROISIÈME PARTIE
DESCRIPTION
DU MONT-SAINT-MICHEL
INTRODUCTION
Le majestueux rocher qui s’élève au milieu des grèves immenses, bornées du nord au sud par les côtes de la Normandie et de la Bretagne et au nord-ouest par la mer, fut nommé le Mont-Saint-Michel dès le huitième siècle. L’obscurité qui couvre ses origines historiques est trop profonde pour que les récits des annalistes anciens et modernes puissent être rappelés, même à l’état de légendes. Il ne reste sur l’antique rocher aucune construction remontant plus haut que le onzième siècle et, par conséquent, aucune preuve de l’existence d’édifices qui y auraient été élevés antérieurement à cette époque. Cependant, comme il est intéressant de conserver les anciennes traditions, nous redirons d’après elles que saint Aubert, évêque d’Avranches, averti par plusieurs songes miraculeux, fonda en 708 la première église élevée à saint Michel sur le rocher du mont de Tombe qui se nomma dès lors le Mont-Saint-Michel. Ce premier oratoire avait la forme d’une grotte et pouvait contenir environ cent personnes à l’exemple de celui que saint Michel, toujours suivant la légende, aurait creusé lui-même dans le roc du mont Gargan. Après avoir consacré sa chapelle en 709, saint Aubert établit un collège de douze clercs ou chanoines. Le modeste monastère acquit bientôt une grande célébrité qui ne fit que s’accroître jusqu’au dizième siècle. A la fin du même siècle, Richard-sans-Peur, fils de Guillaume Longue-Épée et petit-fils de Rollon, remplaça les successeurs des chanoines de saint Aubert par des religieux bénédictins, et dans les premières années du onzième siècle, en 1020, Richard II, duc de Normandie, fonda l’église dont il reste encore aujourd’hui les transepts et quatre travées de la nef.
Nous entrons maintenant dans le domaine des faits historiques dont les preuves sont fournies par les monuments eux-mêmes qui subsistent encore presque tout entiers, et qui sont les documents lapidaires de l’histoire du Mont-Saint-Michel et les magnifiques témoignages de sa grandeur passée.
Il existe encore en France, si riche en monuments de toute nature et de toute époque, un grand nombre d’églises, de monastères, de châteaux forts ou même de villes fortifiées d’origine ancienne. Ces édifices isolés présentent, par leurs dispositions, leurs détails, des sujets d’études du plus haut intérêt; mais aucun d’eux ne dépasse en grandeur et en beauté ceux du Mont-Saint-Michel, qui peuvent être considérés comme les plus beaux exemples de l’architecture religieuse, monastique et militaire de notre pays. Ils présentent surtout cette curieuse particularité qu’ils semblent avoir été construits tout exprès, non seulement pour le plaisir des yeux des artistes et pour servir de but aux recherches des savants, mais encore cette particularité, disons-nous, qu’ils forment, par leur réunion sur un seul point, comme le résumé, la synthèse de notre architecture, et parce qu’ils marquent nettement, par l’effet de cette réunion qui rend les comparaisons plus faciles, les diverses étapes de notre civilisation et, par suite, les progrès de notre art national.
En effet, on trouve au Mont-Saint-Michel tous les spécimens de l’architecture française. Il faut comprendre par _architecture française_ non pas seulement l’architecture dite de Louis XIII, qu’on considère trop souvent comme synonyme, mais bien celle qui prend naissance au commencement du moyen âge; celle qui est la continuation des traditions antiques que le temps, le climat, les mœurs ont modifiée et que le génie national s’est assimilée; celle enfin qui a créé les monuments innombrables qui couvrent notre sol et qui sont les manifestations les plus éclatantes de l’art français.
Ces différentes époques sont représentées au Mont-Saint-Michel depuis le onzième jusqu’au dix-huitième siècle par les bâtiments de l’abbaye ou les fortifications qui l’entourent; cependant les parties les plus considérables sont celles qui furent élevées du onzième siècle à la fin du quinzième. Ce sont les plus beaux types de l’architecture ogivale ou plutôt de l’architecture française qu’on appelle, ironiquement peut-être et à coup sûr injustement: _architecture gothique_.
Nous profitons de cette circonstance, espérant qu’on nous pardonnera cette digression, pour protester contre cette _épithète_, relativement moderne, qui englobe sans façon toute une période, des plus curieuses à étudier, de notre histoire dans une sorte d’état de barbarie qu’il faudrait couvrir d’un voile sombre. Gothique, dans ce sens, voudrait dire: qui est barbare, sans goût et par conséquent sans art. Or, qu’y a-t-il de moins barbares et au contraire de plus avancés en sciences et en art que les architectes des onzième, douzième et treizième, quatorzième et quinzième siècles qui ont construit ces magnifiques monuments du moyen âge, qui les ont ornés de si riches sculptures et d’une si belle statuaire rappelant, notamment à Reims, les plus belles productions de l’art grec le plus raffiné.
Un maître dont le monde des sciences et des arts doit déplorer la perte, Viollet-le-Duc, a dit dans ses impérissables ouvrages auxquels les savants, les artistes et surtout les architectes doivent rendre un juste tribut d’hommages, quelle a été la force de production de cet art et sa force expansive. Ce n’est pas un art barbare, _gothique_, qui possède cette force et cette puissance vitales; c’est un art complet qui fut créé par notre génie national et auquel doit rester le nom d’_art français_ qu’il mérite si bien et dont le Mont-Saint-Michel est une des plus superbes expressions.
* * * * *
Pour étudier sérieusement ces édifices considérables réunis en aussi grand nombre en s’étageant sur les rampes inégales du rocher, des renseignements techniques sont des plus utiles. Ils sont indispensables, même si l’on veut se rendre exactement compte de la forme des divers bâtiments, des détails de leur structure, de leur orientation et de leur groupement autour du point culminant où s’élève l’église.
Afin de pouvoir décrire clairement des monuments d’époques si diverses qui se pénètrent en se superposant, et arriver à diriger sûrement notre lecteur dans les détours d’un labyrinthe aussi compliqué, nous avons cru devoir commencer par l’église.
Ce mode de procéder, s’il intervertit les détails de la description quant à la topographie du Mont, nous a semblé être le plus rationnel et le plus sérieusement utile. Il nous permettra d’étudier méthodiquement, et surtout,--ce qui est à notre avis le point important,--de suivre chronologiquement la construction de la basilique, des bâtiments de l’abbaye et des remparts. Il nous fera voir sans confusion les transformations et les restaurations dont ces édifices ont été l’objet, ainsi que les mutilations et les vicissitudes de toute nature qu’ils ont subies depuis leur fondation jusqu’à nos jours.
D’ailleurs, dans l’ordre spirituel aussi bien que dans la forme matérielle, l’église a toujours été le centre et pour ainsi dire le cœur de l’abbaye. C’est, du Mont, la construction la plus ancienne; c’est autour d’elle que sont venus successivement se grouper les divers bâtiments et la ville elle-même, composant naturellement une base majestueuse à l’antique sanctuaire de saint Michel, et formant dans leur réunion étagée un magnifique ensemble, aussi admirable par le pittoresque de sa situation que par la hardiesse de sa conception et la grandiose beauté de ses détails.
Après avoir vu l’abbaye, nous reviendrons sur les remparts, que nous ne faisons que parcourir en arrivant, et nous les étudierons en suivant le même ordre chronologique pour la description de leurs constructions respectives.
Nous avons cru nécessaire de produire les plans des principales zones de l’abbaye. En donnant l’idée juste de la superposition des bâtiments, de leur groupement et de leurs formes à des niveaux différents, ils aideront le lecteur à se conduire dans le dédale de leurs innombrables divisions.
CHAPITRE Iᴱᴿ
L’ÉGLISE
I
DESCRIPTION DES PLANS
Après avoir franchi l’escalier fortifié commandé par le châtelet qui est la véritable porte de l’Abbaye, on entre dans la salle des Gardes, au niveau de laquelle a été tracé le plan de la première zone (fig. 143).
En sortant de la salle des Gardes par la porte sud, on se trouve dans la cour de l’église et, après avoir monté une première rampe, on est au niveau de la seconde zone indiquée par le plan suivant (fig. 144).
Enfin, après avoir gravi le grand escalier longeant les bâtiments abbatiaux et le côté sud de l’Église, on arrive à la plate-forme du sud, dite du _Saut-Gaultier_, au sommet du rocher, troisième et dernière zone (fig. 145).
Voir ci-après les plans (figures 143 à 145) et leurs légendes explicatives.
II
(XIᵉ ET XIIᵉ SIÈCLES)
Si l’on en croit les traditions, l’église qui couronne le rocher aurait été élevée sur les ruines de l’oratoire érigé par saint Aubert au huitième siècle et de l’église construite au dixième siècle par Richard, petit-fils de Rollon. Il ne subsiste aucun vestige des édifices du huitième et du dixième siècle; mais il existe encore, de l’église romane fondée en 1020, par le duc de Normandie Richard II, les transsepts et la plus grande partie de la nef.
Cette église fut commencée en 1020 par Hildebert II, quatrième abbé du Mont, de 1017 à 1023, que Richard II chargea du détail des travaux. C’est à Hildebert II qu’il faut attribuer les vastes substructions de l’église romane qui, principalement du côté occidental, ont des proportions gigantesques.
Cette partie du Mont-Saint-Michel est des plus intéressantes à étudier; elle démontre la grandeur et la hardiesse de l’_architecte_ Hildebert. Au lieu de saper la crête de la montagne et surtout pour ne rien enlever à la majesté du piédestal, il forma un vaste plateau, dont le centre affleurant l’extrémité du rocher, et les côtés reposant sur des murs et des piles, reliés par des voûtes, forment un soubassement d’une solidité parfaite.
Cette immense construction est admirable de tous points: d’abord par la grandeur de la conception et ensuite par les efforts qu’il a fallu faire pour la réaliser au milieu d’obstacles de toute nature résultant de la situation même, de la difficulté d’approvisionnement des matériaux et des moyens restreints pour les mettre en œuvre.
La figure 146 (coupe transversale du Mont-Saint-Michel), montre les constructions romanes entourées des bâtiments qui se sont successivement groupés autour d’elles à différentes époques.
Elle fait voir, sous les transsepts nord et sud, les cryptes ou chapelles basses, qui n’ont pas été creusées dans le roc comme on l’a dit, mais qui ont été ménagées et bâties dans l’espace existant entre la déclivité de la montagne et le plateau construit par Hildebert.
Les substructions romanes de l’est ont disparu et ont été recouvertes
par celles du quinzième siècle, lors de la reconstruction du chœur agrandi. Il ne nous est rien resté des dispositions du chœur primitif; mais il est permis de supposer que son plan devait être, avec des dimensions moindres, le même que celui de l’église abbatiale de Cerisy-la-Forêt (Manche), bâtie, comme l’église du Mont-Saint-Michel, au commencement du onzième siècle, par l’arrière-petit-fils de Rollon, Richard II, duc de Normandie.
La figure 147 donne le plan de l’église après son achèvement, en 1135, et des bâtiments abbatiaux à la même époque.
Les lignes ponctuées indiquent:
_Au nord_, l’emplacement du cloître et du réfectoire du treizième siècle (Merveille);
_A l’est_, la silhouette du chœur reconstruit au quinzième siècle;
Et _à l’ouest_, les constructions faites par Robert de Torigni, de 1154 à 1186.
L’église, commencée en 1020, fut achevée vers 1135 par Bernard du Bec, treizième abbé du Mont, de 1131 à 1149.
Ce vaste édifice, élevé sur le plateau artificiel construit par Hildebert