Saint Michel et le Mont-Saint-Michel
Part 31
«Deux ans déjà se sont écoulés depuis le jour où notre digne prédécesseur déposait aux pieds de l’immortel Pie IX un de ses vœux les plus ardents: celui de voir décerner les honneurs du solennel couronnement à la statue de l’archange saint Michel, vénérée dans la _basilique du mont Tombe au péril de la mer_. Toujours attentif aux besoins de ses enfants, l’auguste vicaire de Jésus-Christ daignait accorder, quelques jours plus tard, cette faveur qui fut la suprême consolation de votre évêque et la joie de ses derniers jours sur la terre. Il ne devait pas assister, hélas! à cette grande fête que son cœur avait préparée avec tant d’amour. La faveur est à peine connue que la piété envers le protecteur séculaire de l’Église et du pays se manifeste de toutes parts. Pie IX offre lui-même le premier fleuron de cette couronne à laquelle tous veulent apporter leur joyau. De nobles chrétiennes sacrifient leurs bijoux et leurs parures; la pauvre veuve envoie son denier; l’artisan, le fruit de son travail. Le zèle, ce n’est pas assez dire, l’enthousiasme devient universel, et dans cette croisade merveilleuse éclatent des actions sublimes, des dévouements simples, mais d’une simplicité vraiment héroïque. Des administrateurs relèvent le prix de leur offrande par ce commentaire expressif: «Le jour où l’on pourra dire _Gallia pœnitens et devota_, la victoire sera gagnée; saint Michel aura vaincu.» Un officier supérieur écrit: «Je donne ma croix d’honneur à saint Michel; je l’ai méritée sur le champ de bataille. Puisse le prince des milices célestes me défendre et me protéger au dernier combat!» Une pauvre servante offre une croix en disant les larmes dans la voix et dans les yeux: «c’est tout ce qui me reste de ma mère; c’est sa croix de mariage qu’elle me remit en mourant. J’en fais le sacrifice à saint Michel pour qu’il obtienne la guérison et le salut de la France.» En quelques mois la charité catholique, cette charité qui ne connaît pas la défaillance, fait hommage au glorieux Archange d’une double et précieuse couronne: oui précieuse; car aucun don n’y a manqué, ni celui de la foi, ni celui du cœur; car la noblesse et l’obscurité, le travail et la bravoure se sont donné la main pour la tresser. Le jour du triomphe était impatiemment attendu, quand tout à coup nous apprenons que le couronnement de Notre-Dame de Lourdes va coïncider avec celui de saint Michel. La reine des Anges devait l’emporter sur son premier sujet, tout-saint, tout-puissant et tout-glorieux qu’il fût. Et, bien qu’il en coûtât à l’ardeur de nos désirs, nous avons dû remettre la solennité à des jours plus favorables. Nous attendions d’ailleurs l’exécution de la loi qui avait autorisé le prolongement du chemin de fer jusqu’à la célèbre Montagne. Mais les délais se multipliant, nous ne pouvons attendre davantage. Pour nous, en effet, le couronnement est plus qu’un besoin, c’est un devoir, devoir de piété envers le grand Archange, devoir de reconnaissance et de justice envers les généreux chrétiens qui ont offert les fleurons de sa couronne et qui ont le droit d’exiger qu’elle brille enfin sur son front. Aussi est-ce dans la joie de notre âme que nous venons aujourd’hui vous convier, et avec vous tous les cœurs dévoués à saint Michel, au solennel couronnement de sa statue, que nous avons fixé de concert avec l’illustre métropolitain de notre Normandie au _mardi trois juillet prochain_. Laissez-nous vous le dire avec toute la sincérité d’une conviction profonde: Jamais couronnement ne fut plus justifié que celui-là. Si la couronne, en effet, est l’emblème de la victoire, qui donc la mérite mieux que le prince de la milice céleste? La victoire qu’il a remportée sur Lucifer n’est-elle pas la grande victoire, celle qui nous apparaît comme le prélude et le résumé de toutes les autres.»
Enfin l’heure marquée dans les décrets de la Providence était sonnée. Mais comment décrire les fêtes splendides dont la France entière a paru étonnée? La merveille de l’Occident était, le trois juillet, la merveille du monde; le palais des Anges représentait le ciel descendu sur la terre. L’immensité des grèves, la mer grondant dans le lointain, les foules innombrables accourues de toutes parts, la pourpre romaine se détachant à côté de la bure du villageois, les constructions aériennes du moyen âge en face d’un horizon sans limites, les hymnes et les cantiques répétés par mille voix, redits par mille échos; voilà un spectacle que le pinceau le plus habile ne saurait retracer. Il n’est pas possible d’imaginer un temple plus beau, plus vaste et mieux disposé pour une manifestation religieuse. Un million d’hommes pourraient se mouvoir à l’aise sur la plage quand les flots n’entourent pas la montagne; la voûte des cieux, avec la lumière tempérée du soleil, offre ici un aspect d’une majesté sans égale; la basilique domine au-dessus des bastions, des tours, des remparts et des maisons de la ville, et forme un autel immense suspendu entre le ciel et la terre. A tous ces ornements de la nature et de l’art, des personnes habiles avaient ajouté de riches décorations en rapport avec la circonstance actuelle et avec l’histoire à jamais glorieuse du Mont-Saint-Michel. Abbés, moines, chevaliers d’autrefois, prélats illustres de nos jours, amis et restaurateurs du sanctuaire de l’Archange, tous étaient là, présents du moins par le souvenir, tous assistaient à cette fête de famille et célébraient le triomphe de l’Archange. Deux avenues, partant du littoral et se prolongeant sur les grèves jusqu’à l’entrée de la ville, formaient deux haies d’oriflammes marquées au chiffre de saint Michel, et de banderolles agitées par le souffle du vent (fig. 136); des mâts placés de distance en distance portaient
les armes des fiers chevaliers qui défendirent le Mont sous la conduite du brave d’Estouteville et illustrèrent de leurs exploits cette plage, que foule aujourd’hui le pied du pèlerin et du touriste. Sur les remparts où flotta le drapeau rouge, c’est-à-dire le symbole de la haine et de la barbarie, s’élevait un autel où le Dieu d’amour et de vérité allait être immolé en présence d’une grande multitude de fidèles et de prêtres. Des oriflammes richement décorées et déroulant dans leurs plis les armes du souverain pontife, des cardinaux et des évêques, projetaient leur ombre sur l’autel et formaient comme une enceinte sacrée. L’orphelinat, les maisons, l’église, la ville entière était parée avec goût; la verdure, les fleurs et les banderolles fixées aux murailles et suspendues aux fenêtres semblaient rajeunir la vieille cité montoise. L’abbaye offrait un spectacle d’un autre genre. A l’entrée du Mont, les armes des chevaliers rappelaient les preux d’autrefois qui combattaient pour l’honneur de Dieu et de la France; les armes de Pie IX, les noms des Aubert, des Maynard, des Hildebert, des Robert de Torigni, des Raoul de Villedieu, des Pierre le Roy, des d’Estouteville, les écussons de Mᵍʳ Bravard et de Mᵍʳ Germain encadrés dans des cartouches et disposés comme un imposant cortège depuis la façade du donjon jusqu’aux degrés supérieurs du grand escalier, représentaient l’histoire religieuse du Mont-Saint-Michel, son origine, ses gloires, ses luttes, sa restauration; au sommet de la montagne, ce n’était plus les chevaliers, ni les prélats, ni les moines, mais les anges du paradis qui apparaissaient. L’entrée de la basilique était bien, comme on l’a dit, le vestibule du ciel et il appartenait aux esprits bienheureux d’y introduire les pèlerins de la terre; aussi le chiffre de saint Michel et le nom des neuf chœurs angéliques se voyaient là sur des boucliers, au milieu des guirlandes de roses et de mousse. Le prince de la milice céleste dominait encore sur la tour de la basilique, planant pour ainsi dire dans les airs, armé d’une grande épée flamboyante d’une main et défiant de l’autre les fureurs de la tempête. Si tel était le rempart des chevaliers, l’abbaye des moines, le vestibule des anges, quel ne devait pas être le sanctuaire du Roi du ciel? Entrons avec respect. La vieille nef romane avec son austère grandeur, l’abside ogivale avec l’élégance et la pureté de ses lignes, les arcs triomphaux, les gracieuses fenêtres du rond-point, les chapiteaux fleuris et les colonnettes élancées forment un ensemble d’une beauté ravissante. Mais pour le jour solennel, la basilique entière était parée d’un vêtement de fête. Les murailles rembrunies par le temps étaient tapissées de bannières aux couleurs variées; des armes de prélats et des écussons de chevaliers décoraient avec les armoiries du monastère les arceaux de l’abside, les robustes piliers de la nef et le mur de la façade, du côté de l’ouest; des banderolles ornées de mille dessins tombaient des fenêtres ou descendaient de la voûte, laissant voir dans leurs plis des chiffres, des inscriptions, des fleurs et des personnages; par exemple, les anges de la Passion et de la Prière. Dans la chapelle de l’Archange, plus richement parée que le reste de l’édifice, au milieu des cierges, des lampes, des oriflammes, des diadèmes, des épées et des croix d’honneur, la statue de saint Michel se dressait sur son piédestal, attendant la couronne qu’une main vénérable devait déposer sur son front.
De tels préparatifs annonçaient de grandes et pieuses cérémonies, qui devaient se renouveler pendant onze jours consécutifs. Le 30 juin, s’ouvrait le _triduum_ solennel prescrit par Mᵍʳ Germain. Déjà les pèlerins, attirés sans doute par une curiosité légitime, mais conduits surtout par l’élan d’une piété généreuse, arrivaient de tous côtés pour participer aux premières grâces que le ciel allait répandre sur la cité de saint Michel; déjà les louanges du glorieux Archange retentissaient sous les voûtes de l’église; chaque jour l’auguste sacrifice de la messe était célébré avec pompe, la procession se déroulait sous les cloîtres et dans les cryptes, et des voix autorisées enseignaient à la foule les grandeurs, la puissance et la mission du prince de la milice céleste, expliquaient la signification du couronnement solennel ou montraient le mont Tombe comme l’image de l’Église toujours inébranlable au milieu des combats. Le lundi, veille du couronnement, eut lieu la réception générale des prélats, vers les six heures du soir; les cloches sonnaient à toute volée. La procession réunie à l’entrée de l’orphelinat se mit en marche au chant du _Benedictus_ et se dirigea vers la basilique; devant la porte, sur la belle plate-forme du sud, le T. R. P. Boyer souhaita la bienvenue à Son Éminence Mᵍʳ de Bonnechose et aux prélats qui l’accompagnaient.
Le soir de cette belle journée se termina par une procession aux flambeaux. Au moyen d’un réflecteur très puissant, on inonda tout à coup de lumière le sommet de la montagne, qui se détacha comme un géant au milieu des ombres de la nuit, ou comme un astre sur le fond noir du firmament (fig. 137). Alors un étrange spectacle s’offrit aux regards des pèlerins. Au-dessus des remparts, de la ville et de l’abbaye où s’agitaient mille oriflammes et mille banderolles semblables à des êtres fantastiques, au sommet de la tour ruisselante de lumière, la statue de l’Archange figurait une apparition céleste et rappelait cette «clarté de saint Michel» dont les anciens annalistes nous ont laissé la description. En même temps, la procession sortait de la basilique, se déroulait sur les plates-formes, dans les chemins de ronde, sur les remparts et dans les rues de la ville, puis se répandait sur les grèves au moment où les flots approchaient et mêlaient leur murmure au chant de la multitude. Les vieilles murailles de la ville et les maisons accrochées au flanc de la montagne semblaient recevoir un reflet de ces âges où la foi de nos pères brillait dans tout l’éclat de sa pureté virginale. «Cette nuit fut comme la veillée d’armes lumineuse des pèlerins de saint Michel,» ou plutôt, du 2 au 3 juillet 1877, il n’y eut pas de nuit pour la cité de l’Archange. Après la procession il était minuit, et aussitôt commencèrent les messes qui se continuèrent jusqu’à une heure du soir à tous les autels de la basilique et de la crypte.
L’aurore du grand jour fut saluée par la voix majestueuse de la cloche et les joyeux accords de la musique militaire. De toutes parts les pèlerins arrivaient par milliers; les chemins de Pontorson, de Courtils, d’Avranches et de Genêts étaient couverts de longues files de voitures et de piétons. La joie brillait sur tous les visages. Déjà l’enthousiasme était à son comble. A la messe solennelle célébrée par monseigneur l’évêque de Vannes, les élèves du grand séminaire de Coutances, qui étaient présents à la cérémonie avec le supérieur et les directeurs, «exécutèrent les chants liturgiques avec un talent remarquable.» Après l’évangile, Son Éminence le cardinal de Rouen prit la parole devant un auditoire ému et recueilli, et développa ces deux pensées: «Pourquoi venons-nous ici glorifier et honorer saint Michel? Et qu’est-ce que saint Michel demande de nous?» Immédiatement après, le révérendissime père abbé de Mondaye alla célébrer le sacrifice de la messe sur l’autel dressé au-dessus des grèves, afin de satisfaire la piété des nombreux pèlerins, qui ne pouvaient pénétrer dans l’enceinte de l’église. Il était beau alors d’entendre le _Credo_ de cette foule innombrable succéder au _Credo_ de la basilique! C’était la voix
de la terre qui répondait à la voix du ciel, le chant de l’homme qui servait d’écho au chant de l’ange. Les deux messes étant terminées, les prélats montèrent ensemble à l’autel pendant que les séminaristes chantaient un cantique à saint Michel; ils se rangèrent en hémicycle autour du prince de l’église qui représentait le souverain pontife, et tous, d’un même cœur, d’une même voix, donnèrent la bénédiction papale aux fidèles qui ne pouvaient plus contenir leur émotion ni retenir leurs larmes (fig. 138). Pendant la cérémonie, la musique du 70ᵉ de ligne et celle de Pontorson alternaient avec le chœur des séminaristes de Coutances. Le beau cantique au Sacré-Cœur: _Pitié, mon Dieu_, et le chant favori de la vieille Armorique: _Catholique et Breton toujours_, retentirent à plusieurs reprises sous les voûtes de l’église et dans les rues de la cité.
Le moment solennel était arrivé. Il était trois heures. L’âme de ces belles fêtes, Mᵍʳ Germain, évêque du diocèse, monta en chaire. L’auditoire était digne de l’orateur. Onze prélats occupaient les sièges qu’on leur avait préparés dans le sanctuaire. Son Éminence Mᵍʳ le cardinal de Bonnechose, archevêque de Rouen, Mᵍʳ Bécel, évêque de Vannes, Mᵍʳ Hugonin, évêque de Bayeux, Mᵍʳ Guilbert, évêque de Gap, Mᵍʳ Grolleau, évêque d’Évreux, Mᵍʳ Chaulet d’Outremont, évêque du Mans, Mᵍʳ Lecoq, évêque de Luçon, Mᵍʳ Le Hardy du Marais, évêque de Laval, Mᵍʳ Guynemer de la Haillandière, ancien évêque de Vincennes, les RR. PP. abbés de l’abbaye de Mondaye et de l’abbaye de Notre-Dame de Grâce à Briquebec, plus de douze cents prêtres, des sénateurs, des députés, des magistrats, des officiers, plusieurs descendants des preux d’autrefois, une grande multitude de fidèles remplissaient la basilique et couvraient les plates-formes de l’ouest et du sud. A cette vue Mᵍʳ Germain ne put retenir l’enthousiasme qui débordait de son âme. Il s’écria d’une voix forte: «Il y a douze siècles environ, de pieux messagers, envoyés par saint Aubert au célèbre mont Gorgan, rentraient dans leur pays après une marche triomphale à travers la France et l’Italie. Ils rapportaient avec eux de précieuses reliques et signalaient pour ainsi dire chaque pas par d’éclatants prodiges. A quelque distance de ce roc, au rapport des anciens chroniqueurs, une femme aveugle se précipite à leur rencontre, implorant sa guérison. Tout à coup ses yeux s’ouvrent à la lumière, et, dans le transport de l’admiration et de l’extase, elle s’écrie: Qu’il fait beau voir! Son accent dut être sublime, sa parole saisissante. Aussi le cri de cette femme est devenu un nom. Ce village que vous apercevez d’ici, Beauveoir, est un monument destiné à redire aux générations qui passent et la foi d’un grand cœur et la puissance de saint Michel. Qu’il fait beau voir! Tel est le cri qu’arrache en ce moment à mon âme émue, à mes lèvres frémissantes, le spectacle imposant, disons le mot, unique au monde, qui se déroule aujourd’hui sous nos regards.
Oui qu’il fait fait beau voir au sommet de cette montagne, assis sur son trône séculaire, l’Archange glorieux et vénéré! Qu’il fait beau voir à ses pieds, en ce jour d’éclatante manifestation, le passé qui ressuscite et renaît tout entier! Qu’il fait beau voir l’Église qui nous apparaît ici dans la splendeur harmonieuse de sa variété magnifique et de son admirable unité! Illustres cardinaux, qui veniez, dans les siècles de foi, respirer l’air du ciel sur cette cîme sacrée, vous revivez dans le prélat éminent, enfant de cette province dont il est devenu le gouverneur spirituel, dans le prince dont la dignité fait notre gloire, la bonté notre joie, la vertu notre admiration! Anges des églises de Normandie et de Bretagne, pontifes du Maine et de la Vendée, vous tous enfin qui du nord et du midi, conduisiez naguère vos fidèles à ce béni sanctuaire, je vous salue dans vos dignes successeurs! A votre vue, je m’écrie avec le prophète: Que tes tabernacles sont beaux, ô Jacob, tes pavillons merveilleux, ô Israël! Qu’il fait beau voir la France, notre chère et bien-aimée France, représentée à cette fête par tant d’hommes à l’esprit élevé, au cœur noble et généreux, aux vertus chrétiennes et traditionnelles, la France debout, aujourd’hui comme autrefois, dans la sincérité de sa foi, la vivacité de son espérance, et l’ardeur de sa prière! Qu’il fait beau voir surtout cette multitude aux convictions robustes, à la confiance profonde, à l’amour ardent et enthousiaste!» Après cet exorde, l’orateur développa ces deux pensées parfaitement adaptées à la circonstance: «Qui allons-nous couronner? Et quelle couronne devons-nous lui offrir?» A la suite du discours qui fit sur l’auditoire une vive impression, toute l’assistance se mit en marche pour la procession solennelle du couronnement. En tête flottaient les bannières aux riches couleurs, ornées d’inscriptions ou enrichies d’emblèmes en rapport avec le triomphe de l’archange saint Michel: c’était l’étendard de la vierge de Chartres, le drapeau du Sacré-Cœur abritant un petit groupe de héros de Mentana, de Patay et de Loigny, la bannière d’Alsace-Lorraine avec celle des cercles catholiques; un blessé de Castelfidardo tenait l’épée de Lamoricière, accompagné du prêtre qui fut témoin des derniers instants du brave général; les deux couronnes étaient portées par des diacres; le clergé d’Avranches suivait, avec le chef auguste de saint Aubert (fig. 139). Venaient ensuite plusieurs centaines de prêtres en habit de chœur. Un officier supérieur en grand uniforme, monsieur du Couëdic, portait la bannière de saint Michel, dont les cordons étaient tenus par le comte de Beaumont et le capitaine Chaumeil. Les prélats fermaient la marche de la procession. Sous la présidence de Mᵍʳ l’archevêque
de Rouen, une deuxième procession s’organisa sur la plate-forme de l’abbaye, et cette dernière fut bientôt suivie à son tour d’une troisième conduite par Mᵍʳ Germain. On ne pouvait rien concevoir de plus grandiose. Quand les trois cortèges eurent achevé le tour de la montagne, des milliers de pèlerins restèrent sur la plage aux pieds des remparts; d’autres, en grand nombre, accompagnèrent Son Éminence sur la plate-forme; plusieurs prêtres vêtus de surplis et les enfants de chœur en camail rouge remplirent les galeries de l’église. Mᵍʳ Germain, escorté de deux vicaires généraux, monsieur Bizon, supérieur du grand-séminaire, et le R. P. Durel, monta sur le sommet de la tour. Aussitôt un silence profond se fit dans l’immense assemblée. Toutes les têtes s’inclinèrent pour recevoir la bénédiction des prélats. Ensuite, pendant que le vénérable métropolitain couronnait l’image de la basilique, Mᵍʳ de Coutances déposa un diadème sur la statue, qui semblait,
en ce moment, dominer la France et le monde chrétien. L’enthousiasme, jusque-là contenu, déborda de tous les cœurs; les applaudissements éclatèrent sur tous les points de la montagne et les acclamations sortirent de toutes les poitrines à la fois: «Vive saint Michel! vive la France! vive Pie IX!» L’Archange avait reçu, avec une couronne de pierres précieuses, une couronne de louange, de confiance et d’amour.
Une fête de nuit termina le trois juillet. Des feux de bengale illuminaient la plage et le Mont de leur lumière aux nuances variées; des flammes en forme de serpent s’élevaient de terre et tombaient bientôt aux pieds de saint Michel, vainqueur du dragon infernal; des fusées sillonnaient le ciel, éclataient tout à coup et semaient dans l’espace une nuée d’étoiles d’or et d’argent. Soudain, l’Archange apparut lui-même au milieu d’une gerbe de feu, qui l’enveloppait comme un vêtement d’honneur et une auréole de gloire. Le lendemain et tous les jours de l’octave la fête se continua, et l’on vit au Mont-Saint-Michel plusieurs petites caravanes de pèlerins. Le jour de la clôture, la mer entoura le Mont de ses flots et permit d’offrir aux étrangers un spectacle unique peut-être au monde. Quatorze bateaux pavoisés d’oriflammes reliées entre elles par des guirlandes de mousse, furent transformés pour ainsi dire en autant de sanctuaires, qui flottaient sur les eaux (fig. 140). Plusieurs prêtres descendirent dans ces barques avec une partie des fidèles, et firent une procession autour de la montagne.
Il ne manquait rien désormais au triomphe de saint Michel. Des hommes de toutes les classes, de tous les rangs de la société, les éléments eux-mêmes avaient prêté leur concours pour fêter l’Ange tutélaire de l’Église et de la France.
CONCLUSION