Saint Michel et le Mont-Saint-Michel

Part 3

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Cette magnifique doctrine que nous venons d’exposer, restera-t-elle à l’état de lettre morte? Non. Les yeux illuminés de votre foi, ô lecteurs chrétiens, l’énergique dévouement de vos efforts sauront découvrir et pratiquer les conséquences qui en découlent si naturellement. Saint Michel, avons-nous dit, c’est un esprit doué tout à la fois d’intelligence, d’amour, de puissance et de beauté. Nous aussi, sous l’enveloppe fragile de notre corps, nous portons un esprit, créé comme l’ange pour connaître, pour servir, pour aimer Dieu, pour revêtir l’ineffable beauté de la grâce. Sachons comprendre ces vérités; n’allons pas emprisonner dans le cercle étroit des connaissances naturelles, n’allons pas éteindre surtout dans la région des sens cette noble faculté de l’_intelligence_ qui nous distingue de la brute! Sachons franchir les horizons humains; déployons largement nos ailes et montons, montons à Dieu par l’étude, par la méditation, par la prière assidue: nous sommes créés pour le connaître. N’allons pas surtout dessécher notre _cœur_ en nous adorant nous-mêmes; n’allons pas abaisser sa noblesse aux pieds d’une idole de chair; n’allons pas l’attacher à des honneurs caducs, à un vil métal dont nous ferions notre Dieu! Notre vrai Dieu est plus haut que la terre; c’est le Dieu qu’environnent les anges; donnons-lui comme eux notre amour. Aimer Dieu, c’est la noblesse du cœur; le servir, c’est sa royauté. N’allons pas en effet abandonner à elle-même cette _volonté_ qui fait l’homme; n’allons pas la livrer au gré de nos caprices, à ces vents d’erreur et de désordre qu’une presse plus que jamais sans foi, sans loi, fait aujourd’hui passer sur nous. Non, vous n’êtes pas faits pour les humiliations de ce servage; vous n’êtes pas faits pour suivre, comme un vil troupeau, les docteurs qui vous mènent dans ces pâturages où la volonté s’égare, où elle se déshonore, où le chrétien, l’homme, le citoyen, tout périt. Il est temps que nous apprenions à connaître Dieu, à l’aimer, à le servir et à conquérir pour notre âme cette beauté de la vertu qui lui vaudra le ciel pour récompense.

Nous avons vu la place sublime occupée par saint Michel dans l’ordre naturel et surnaturel. N’oublions pas que cette place il l’a conquise au prix de la lutte et du combat. Et nous aussi, nous pouvons aspirer à sa gloire; mais en imitant son courage! «Nul, dit l’Apôtre, ne peut être légitimement couronné, s’il n’a combattu.» Donc, marchez sur les nobles traces que nous venons de vous proposer; revêtez-vous de l’armure de Dieu; combattez vaillamment contre Satan, l’acharné, l’éternel adversaire; combattez contre le monde et ses pernicieuses tendances à notre époque en particulier; combattez contre l’ennemi le plus dangereux et le moins redouté peut-être, combattez contre vous-mêmes, vos défauts et vos passions. Nous l’avons vu enfin, saint Michel est élevé à la tête des hiérarchies célestes. Le jour éternel doit contempler réunis dans une gloire commune et les saints de la terre et les anges des cieux. Laissez-nous donc vous le crier: _Sursum corda!_ En haut vos cœurs! Ah! de grâce, pendant que tant d’autres n’ont de préoccupations que pour la terre, que notre passion à nous, passion énergique, passion dévorante et plus forte que tous les sacrifices, soit la passion du ciel, la passion de l’éternité! Qu’avons-nous fait jusqu’à présent pour conquérir le ciel, pour nous assurer une place dans la société angélique? Combien parmi nous, qui peut-être ne méritent que trop ces sanglants reproches de saint Grégoire le Grand: «Où trouveras-tu, malheureux, dans une de ces neuf armées, le rang qui te convient? Sera-ce parmi les Séraphins, toi qui ne sens aucune étincelle du divin amour? Parmi les Chérubins, toi toujours plein des études de la science terrestre et vide de la science des saints? Remplaceras-tu les Trônes pour porter Dieu, pour te perdre en Dieu, toi qui, perdu dans les passions, habites à peine avec toi-même et t’es devenu si durement à charge? Es-tu destiné à combler le vide laissé parmi les Principautés, les Puissances, les Dominations, les Vertus, toi qui succombes vaincu par toutes les tentations, toi, le serf de tant de vices et l’esclave de ton propre corps? Trouveras-tu ta place parmi les Archanges et les Anges, toi que la paresse a voué à toutes les ignominies?» Nous entendrons cet énergique appel, et si nos ailes sont par elles-mêmes trop faibles pour nous porter au ciel, nous demanderons à saint Michel la vigueur qui nous manque. «Que tous saluent en lui leur protecteur, chantent de concert ses louanges, et fassent monter vers lui leurs prières incessantes! Qu’ils l’entourent de leurs vœux! Qu’ils deviennent par la perfection de leur vie sa joie et son orgueil! Non, saint Michel ne pourra mépriser leurs supplications. Il ne repoussera pas leur confiance. Il ne dédaignera pas leur amour, lui, le défenseur des humbles, et l’ami de la pureté; le guide de l’innocence, et le gardien de la vie. Il nous soutiendra dans l’épreuve; il saura nous conduire à la patrie (S. Laurent-Justinien).»

CHAPITRE II

MISSION DE SAINT MICHEL.--SON CULTE

Nous avons vu quelle est la nature de saint Michel, quelle place il occupe dans l’ensemble des êtres et particulièrement au sein des célestes hiérarchies; pénétrons plus avant dans ce magnifique sujet et demandons-nous quelle est la _mission_ spéciale de l’Archange et quel _culte_ nous devons lui rendre.

Appuyés sur l’Écriture sainte et sur l’histoire, nous pouvons affirmer que saint Michel est le _champion de la gloire_ du Très-Haut, le _protecteur de l’Église_ et le _défenseur de la France_.

C’est une loi posée par Dieu même que toute intelligence, soit angélique, soit humaine, conquière la félicité du Ciel au prix d’une épreuve généreusement soutenue. En créant l’homme libre, en l’abandonnant dans la main de son propre conseil, comme disent les livres sacrés, Dieu veut que sa créature dépense pour le bien toutes les énergies dont elle dispose, et qu’elle consacre au service de son Auteur la liberté dont il l’a dotée. C’est une autre loi lisible aux clartés de l’histoire, que Dieu se sert de tous les êtres, animés et inanimés, pour mettre ses ennemis à la raison; non pas, comme le déclare saint Thomas, que la puissance lui fasse défaut, mais bien par l’effet de cette bonté infinie qui veut faire participer le sujet à la dignité du Maître souverain: _Non propter defectum suæ virtutis, sed propter abundantiam suæ bonitatis, ut dignitatem causalitatis etiam creaturis communicet._

Distribués en neuf chœurs sur l’échelle immense de la céleste hiérarchie, les anges eux-mêmes, nous l’avons vu, ne furent point exempts de la première de ces deux lois qui constitue le mérite et l’obtient par le sacrifice. Le moment vint pour eux d’opérer à la face du ciel la révélation de leur âme. Vous connaissez la scène mémorable si bien décrite par saint Jean dans l’Apocalypse. Le Très-Haut, d’après l’enseignement commun des Docteurs, découvrant l’avenir aux esprits angéliques et déroulant sous leurs yeux le plan divin de l’Incarnation du Verbe, son union avec la nature humaine, leur commande d’adorer l’Homme-Dieu et de saluer en Jésus-Christ leur Seigneur et leur roi: _Adorent eum omnes angeli ejus_; mais les anges rebelles, au lieu de porter en haut leur regard pour le rabaisser ensuite humblement sur eux-mêmes, le fixèrent tout d’abord sur le pur miroir de leur beauté; au lieu de repousser avec indignation ce maudit calice de l’orgueil qui effleure leurs lèvres, ils aspirent la coupe fatale, boivent et s’enivrent. Ils se croient dieux, dit Ézéchiel, et ne voient plus le Dieu des dieux: _Elevatum est cor tuum in decore tuo, et perdidisti sapientiam in decore tuo et dixisti: Deus ego sum._ Lucifer, celui qui portait la lumière, le fils aimé du Roi des rois, se jette ouvertement dans la révolte et appelle à lui les cohortes rebelles: «Montons, leur dit-il, montons; que les astres du firmament servent de piédestal à notre trône; atteignons la cime des mystérieuses montagnes aux flancs de l’aquilon; ne nous arrêtons qu’au niveau même de la Divinité: _Super astra Dei exaltabo solium meum; sedebo in lateribus aquilonis; similis ero Altissimo._

Et Dieu restait tranquillement assis dans sa gloire, laissant en quelque sorte à cette troupe soulevée le temps de prendre ses dispositions. C’est que, nous l’avons dit, il semble rester étranger à la lutte, abandonnant à ses vrais serviteurs le soin de défendre sa cause. Michel alors se lève; il rassemble les phalanges fidèles, les anges purs de tout complot et les groupe à ses côtés. Un duel terrible s’engage entre les deux armées. Satan, comme un souverain désespéré qui joue sa fortune et sa destinée, s’avance avec fureur. Le combat est atroce, la lutte épouvantable, _prælium magnum_. Mais tout à coup au milieu du ciel, et du sein de cette indicible tempête, une clameur s’élève, dit saint Jean: _Et audivi vocem magnam in cœlo dicentem._ C’est Michel proférant le fameux cri de guerre: _Quis ut Deus!_ Qui donc est semblable à Dieu! C’est la tribu fidèle s’écriant dans un saint transport: _Nunc facta est salus, et virtus et regnum Dei nostri et potestas Christi ejus._ Victoire et triomphe à notre Dieu! Il règne, et son Christ est la puissance même! Et la troupe infernale tombe pêle-mêle sous la foudre de ce cri vainqueur; elle tombe, rapide comme l’éclair, au fond de l’abîme creusé par la vengeance divine avec une affreuse soudaineté: _Vidi Satanam sicut fulgur de cœlo cadentem!_

Maintenant, ô mon Dieu, vous êtes vengé; votre honneur brille d’un éclat nouveau, le respect est acquis à votre autorité; la gloire de votre divin Fils est à jamais proclamée; dans les hauteurs du ciel, le Christ a vaincu, le Christ règne, le Christ commande; saint Michel a triomphé de l’orgueil par l’humilité, de la révolte par l’obéissance, du mal par le bien. A sa suite les générations fidèles pousseront le cri qui défie toutes les attaques: _Quis ut Deus!_ Qu’il fait beau voir, au seuil du temps, ce premier de tous les triomphateurs, rentrant au royaume céleste, avec ses légions valeureuses qui défilent en chantant leur victoire sous les yeux ravis de notre foi! Quel accueil il reçoit de Dieu! Quelle couronne le Roi immortel des siècles dépose sur le front de son héroïque champion! _Posuisti in capite ejus coronam de lapide pretioso!_

Le même combat se livre actuellement sur la terre. Il n’est pas moins grand, pas moins effrayant qu’au début; car c’est le même Dieu qui est attaqué, c’est le même Verbe incarné qu’on refuse d’adorer; c’est le même Dragon qui se rue contre lui, prenant pour la force réelle ce qui n’est qu’une aveugle turbulence, que la fiévreuse agitation de l’orgueil. Hélas! aujourd’hui comme autrefois ce Dragon trouve parmi les hommes des anges égarés pour le suivre. Et encore n’est-ce que le tiers des chrétiens, les étoiles de l’Église, que de nos jours Satan entraîne à sa suite? _Cauda ejus trahebat tertiam partem stellarum cœli._ Toutefois, ô soldats demeurés fidèles, n’ayez pas peur! Dieu vous a confié sa cause; il exige de vous la vaillance. Le prince puissant, Michel, est toujours debout à votre tête: _Michael, princeps magnus, stat pro filiis populi tui._ Marchons courageusement à sa suite, ne nous laissons pas aveugler par la fumée de l’orgueil, séduire par l’esprit de révolte. Combattons avec confiance; le jour viendra bientôt où nous mériterons la couronne.

La lutte commencée au ciel devait se continuer sur la terre. C’est là que, vaincus et foudroyés, les démons se réfugient pour y dévorer leur honte et reprendre contre les saints de Dieu leur odieuse et lugubre guerre: _Et projectus est Draco ille magnus, serpens antiquus qui vocatur Diabolus et Satanas, qui seducit universum orbem; et projectus est in terram et angeli ejus cum illo missi sunt._ Comme la tour immense qui, en s’écroulant, sème de ses ruines, et à toutes les distances, le sol qu’elle dominait naguère de son faîte superbe, de même ces débris altiers, tombés des cîmes du ciel, se sont arrêtés dans leur chute à tous les degrés de l’espace depuis les abîmes infernaux jusqu’en ces régions de l’air qu’ils infestent et en ces lieux de ténèbres qu’ils peuplent. C’est là que Satan et ses anges méditent leurs noirs complots contre l’Église de Jésus-Christ. _Et postquam vidit Draco quod projectus est in terram, persecutus est mulierem._ Dans leur effroyable infortune, ils ne goûtent plus d’autre volupté que celle de faire des méchants, de pervertir toute intelligence, de s’associer des complices pour le renversement de cette femme immortelle qui se nomme l’Épouse de Jésus-Christ. Oui, la lutte continue ardente, incessante, acharnée.

L’Église, vous le savez, est vieille comme l’humanité elle-même. Eh bien, ouvrez l’histoire et voyez. Qui séduit l’homme au paradis terrestre? le Dragon. Qui précipite le peuple de Dieu dans ces iniquités, cause lamentable du déluge? Qui réduit en servitude ce peuple fait pour être libre? Qui éteint sa lumière pour le plonger dans les ténèbres de l’esprit et du cœur? le Dragon. Qui suscite contre lui les nations étrangères? le Dragon, toujours le Dragon. Et dans la loi nouvelle, dès l’origine, qui charge l’Église de chaînes dans la personne de son chef? le Dragon, sous les traits d’Hérode. Qui allume les bûchers et anime le bras des persécuteurs? Qui provoque les hérésies, les schismes, toutes les négations, toutes les haines, toutes les ruses et toutes les violences? le Dragon. Saint Jean n’avait que trop raison quand il s’écriait dans l’Apocalypse: _Væ terræ et mari, quia descendit diabolus, ad vos habens iram magnam._ Malheur à la terre! Malheur à la mer! Car voici que le démon y descend dans la colère et dans la rage! Il est vrai que cette femme, l’Église, a des ailes qui l’emportent au désert

où se trouve Dieu pour la soutenir et la consoler; mais le Dragon la poursuit toujours et cherche à l’engloutir sous les eaux d’un torrent furieux, c’est-à-dire sous le poids de ces tribulations inouïes dont nous sommes aujourd’hui les témoins et les victimes: _Et misit serpens ex ore suo post mulierem, aquam tanquam flumen, ut eam faceret trahi a flumine._ Le petit nombre des fidèles ne saurait désarmer sa vengeance. Si rares qu’apparaissent aujourd’hui ces chrétiens sincères qui gardent les commandements de Dieu, qui rendent courageusement témoignage à Jésus-Christ, c’est contre cette phalange dévouée qu’éclate son courroux, c’est celle qui possède le privilège de soulever ses plus rudes attaques: _Et iratus est Draco in mulierem et abiit facere prælium cum reliquis de semine ejus qui custodiunt mandata Dei et habent testimonium Jesu Christi._

Saint Archange, paraissez! Il en est temps. Étendez sur nous votre égide et de nouveau prenez le glaive en main. Frappez la mer; que la terre tremble sous vos pas; et que Satan comprenne enfin que, par vous, Dieu défend son Église, que jamais il ne prévaudra contre elle: _Quis ut Deus!_ Regardez, en effet, et voyez comment, à toutes les époques où son secours est nécessaire, _in tempore illo_, saint Michel se lève pour soutenir l’Église attaquée: _Michael stat pro filiis populi._

A l’origine du monde, qui sert de guide au malheureux exilé de l’Éden? saint Michel. Quel est l’ange qui apparaît à Moïse pour donner le signal de la délivrance? saint Michel, le gardien de la Synagogue, et, plus tard, le patron de l’Église. Qui forme, pendant le jour, cette nuée obscure, et pendant la nuit, cette colonne lumineuse qui dirige les Hébreux vers la Terre promise? saint Michel. Qui leur rend, sur le Sinaï, cette lumière de la Loi que les passions humaines ont, sinon éteinte, du moins obscurcie? encore et toujours saint Michel. Qui combat avec Gédéon et lui obtient la victoire? le puissant Archange, qui lui dit: «Le Seigneur est avec vous, ô le plus vaillant des hommes; allez dans cette force dont vous êtes rempli; vous délivrerez Israël de la tyrannie des Madianites. C’est moi qui vous envoie; je combattrai pour vous (fig. 5).» Et quand les Juifs, durant de longues années, ont pleuré sur le bord des fleuves de Babylone, qui sollicite pour eux et obtient la fin de leurs épreuves? Le prophète Zacharie s’est chargé de nous répondre. «Alors, l’ange du Seigneur parla et dit: Seigneur des armées, jusqu’à quand différerez-vous de faire miséricorde à Jérusalem et aux villes de Juda contre lesquelles s’est élevée votre colère? Voilà déjà la soixante-dixième année de leur désolation et de leur ruine.» Et quand, enfin, les Machabées entreprennent leur lutte à jamais mémorable pour l’indépendance de la patrie, qu’arrive-t-il? Cent mille hommes sont aux portes de Jérusalem; l’héroïque Judas court aux armes; tandis qu’il marche à l’ennemi, on aperçoit dans les airs un cavalier divin, resplendissant de lumière, brandissant une épée. Ce cavalier, dit toujours le même interprète, c’est saint Michel: _Hic fuit Michael._ A son aspect, les Israélites s’élancent comme des lions, et taillent leurs ennemis en pièces; la victoire est à eux.

Mais le temps des figures est passé; le Fils de Dieu vient de substituer l’Église à la Synagogue. Sans doute Jésus-Christ sera toujours le chef qui dirige cette Église; le Saint-Esprit sera l’âme qui la vivifie; mais saint Michel sera son bras, l’ouvrier des divins triomphes: _Operarius victoriæ Dei._ Regardez en effet. L’Église est enchaînée dans la personne de Pierre, et des geôliers veillent à la porte de sa prison. Tout à coup la lumière brille dans le sombre cachot; voici l’ange du Seigneur: «Vite, lève-toi, dit-il à Pierre», et les chaînes tombent des mains du captif, et Pierre est délivré. Quel est cet ange? Corneille La Pierre répond: cet ange fut probablement saint Michel, _Nonnulli probabiliter opinantur hunc angelum fuisse sanctum Michaelem_. Et la raison qu’il en donne est pleine de consolation et d’espérance: c’est que, dit-il, Michel est le protecteur de l’Église; de même qu’il est le gardien de ses intérêts, de même il est le gardien de son chef, c’est-à-dire de Pierre: _Ille enim Michael est præses Ecclesiæ; unde sicut ejus curam gerit, ita et capitis ejus, puta sancti Petri._ O puissant protecteur, laissez-nous pousser vers vous le cri de notre angoisse! Pierre existe aujourd’hui comme il y a dix-huit siècles; et comme alors il est chargé de chaînes, chaînes morales, sans doute, mais chaînes plus douloureuses que les chaînes de fer. O saint Michel, descendez de nouveau; de nouveau faites resplendir la lumière au milieu des ténèbres; de nouveau faites tomber des mains de Pierre, de ces mains qui doivent gouverner l’Église, les liens qui les entravent; et que Pierre, qui n’attend de secours que du côté du ciel, puisse aujourd’hui comme autrefois, rendu à la liberté, redire à son tour: _Nunc scio verè quia misit Dominus angelum suum et eripuit me._ Je le vois clairement; à cette heure où toutes les puissances d’ici-bas m’abandonnent, le Seigneur a envoyé son ange et il m’a restitué cette liberté nécessaire pour conduire les âmes dans les voies de Dieu.

Vienne ensuite l’ère des persécutions; et saint Michel, par lui-même ou par ses anges, excite et soutient l’héroïsme des martyrs. Plus tard, suivant les traditions, il apparaît à Constantin lui disant: «C’est moi qui, lorsque tu combattais contre l’impiété des tyrans, rendais tes armes victorieuses.» Ne serait-ce pas le cas d’appliquer à l’apparition du Labarum cette parole de la sainte liturgie: _Sed explicat victor crucem Michael, salutis signifer?_

C’est encore avec le secours du vaillant Archange, que saint Léon arrête aux portes de Rome ces hordes de Barbares qui semaient la terreur à travers l’Afrique et l’Europe. C’est lui toujours, c’est Michel que saint Grégoire le Grand aperçoit, au-dessus du môle d’Adrien, remettant le glaive dans le fourreau, après avoir enchaîné les fléaux qui désolaient alors la ville éternelle. Que Boniface, poussé par l’esprit de Dieu, s’élance vers les plaines de la Germanie pour y conquérir à Jésus-Christ des peuplades rebelles et farouches, c’est au nom et par la protection de saint Michel qu’il renversera tous les obstacles et qu’il établira le règne de Jésus-Christ. Que les Sarrazins menacent les États de l’Église, Léon IV proclamera qu’il a remporté sur eux une victoire éclatante par le bras de saint Michel; et, pour affirmer sa reconnaissance, pour la transmettre aux générations futures, il fera construire, dans la capitale du monde, un temple en l’honneur du chef des armées célestes. Que la tempête vienne à ces diverses époques assaillir les successeurs de Pierre, et ceux-ci se réfugieront sous la protection du glorieux Archange dans la citadelle que défend son épée et qui porte son nom.

Oui, saint Michel est l’immortel protecteur de l’Église; les faits le proclament et la croyance des siècles est là pour l’attester. Plus de douze cents ans se sont écoulés depuis le jour où saint Grégoire le Grand s’écriait avec les accents de la reconnaissance et de l’admiration: _Quotiès miræ virtutis aliquid agitur, Michael mitti perhibetur._ Chaque fois que dans l’Église un acte de vaillance s’accomplit, c’est, dit la tradition, à saint Michel qu’on l’attribue. Ce qu’écrivait autrefois le pontife illustre entre tous les autres, Bossuet le répétera plus tard: «Il ne faut point hésiter, dit-il, à reconnaître saint Michel comme le défenseur de l’Église... Si le Dragon et ses anges combattent contre elle, il n’y a point à s’étonner que saint Michel et ses anges la défendent.» Pie IX le répétait à son tour en 1868 par l’organe du cardinal-vicaire: «Si, d’un côté, les impies de notre temps ont osé mettre en honneur le prince des ténèbres, dont ils se sont faits les fils et les imitateurs, les fidèles se sont, de leur côté, attachés à relever la vénération et la confiance que l’Église catholique a toujours placées en l’Archange saint Michel, le premier vainqueur de l’esprit maudit.»

Hélas! où en est aujourd’hui cette Église catholique? L’heure actuelle n’est-elle pas une heure de crise et de formidable tempête? L’Église de Jésus-Christ n’est-elle pas attaquée de toutes parts? Ses ennemis ne sentent plus même le besoin de dissimuler leurs coups; la guerre se fait au grand jour et avec une fureur telle que nous pouvons nous demander si l’heure n’est pas venue où doit se réaliser cette parole de la sainte liturgie: _Veniet tempus quale non fuit, ex quo gentes esse cœperunt usque ad illud._ N’est-ce pas le moment de ce choc si épouvantable que jamais, de mémoire d’homme, on n’en a vu de pareil? Rassurez-vous, néanmoins; car saint Michel doit se lever et nous défendre à cette heure terrible où seront sauvés tous les élus dont les noms auront été inscrits au livre de vie: _In tempore illo salvabitur populus tuus omnis qui inventus fuerit scriptus in libro vitæ._ Nous vous attendons avec un invincible espoir, ô glorieux protecteur; hâtez, s’il vous plaît, votre secours; voyez cette multitude confiante et dévouée, les regards tendus vers le ciel d’où vous viendrez vers ce sommet sacré où tant de fois vous avez manifesté votre force; elle salue à l’envi votre nom; elle chante avec transport votre gloire.

Vous l’avez vu, l’Église, dans toutes ses épreuves, peut avec vérité répéter la parole de Daniel: _Nemo adjutor meus, in omnibus his, nisi Michael._ Mais ce n’est pas elle seulement qui peut tenir ce langage et revendiquer la protection de saint Michel; à l’exemple de sa mère, la France, la fille aînée de l’Église, peut regarder l’Archange comme son défenseur et son patron.