Saint Michel et le Mont-Saint-Michel
Part 2
_Au-dessous_, les _anges_, esprits créés et limités sans doute, mais images et reflets des attributs divins, princes de la cour du Roi des rois, chantres immortels de ses grandeurs, «astres vivants du ciel, comme dit saint Ambroise, lis du paradis, roses plantées sur les eaux de Siloë,» témoins de l’incomparable Majesté, ministres du Tout-Puissant. _Plus bas_, c’est l’_homme_ placé sur les confins de la matière et de l’esprit, l’homme qui est ange par son âme et qui par son corps est le résumé, la miniature du reste de l’univers; l’homme souverain de ce royal palais, de cet empire magnifique qui se nomme le monde; pontife de ce temple majestueux qui s’appelle la création. Viennent _ensuite_ ces millions d’_êtres inférieurs_ qui s’échelonnent depuis l’animal le plus parfait jusqu’au minéral le plus infime, depuis le gigantesque soleil jusqu’à l’imperceptible grain de sable. Oui, remontez successivement cette échelle des êtres, élevez-vous du minéral à la plante, à l’animal, à l’homme, à l’ange, à Dieu enfin de qui découle toute paternité au ciel comme sur la terre; et vous aurez l’idée du plan divin, vous comprendrez comment s’effectue ce que saint Thomas appelle si bien l’admirable connexion des êtres: _Hoc modo mirabilis rerum connexio considerari potest._
L’homme comble la distance qui existe entre le monde physique et le monde des esprits; il possède à la fois et le sentiment comme l’animal, et la vie comme la plante, et l’être comme le minéral. Il est le trait-d’union entre la terre et le ciel. De la même façon, l’ange tient le milieu entre l’homme et Dieu; il représente ce qu’il y a de plus parfait dans les manifestations de la vie divine, l’intelligence et l’amour. Et voulez-vous savoir jusqu’à quel point saint Michel en particulier est l’image de la perfection infinie? Écoutez: si, comme nous le verrons plus loin, le glorieux Archange doit marcher à la tête des phalanges supérieures, il occupe dans le plan divin un _rang d’honneur_, une place vraiment sublime. Vivant, pour emprunter la belle expression de saint Denys, dans le vestibule même de Dieu, saint Michel est pour ainsi dire sous l’action immédiate de la lumière, de la chaleur divine; il est dès lors un des plus vifs reflets de la pensée, un des plus ardents rayons de l’amour du Créateur. Voyez-vous dans cette échelle infinie de la perfection dont Dieu est le sommet inaccessible, voyez-vous notre grand Archange, glorieux entre tous les compagnons de sa gloire, recevant immédiatement du Très-Haut la lumière et l’amour qu’il doit transmettre aux anges des degrés inférieurs? O saint Michel, en quelle éclatante lumière vous apparaissez à nos yeux ravis! dans quel centre d’amour vous resplendissez! comme de ces hauteurs vous dominez au ciel et sur la terre! Ministre privilégié, qui jouissez de la familiarité de votre souverain, comme vous êtes couronné d’honneur, investi de puissance, et comme vous commandez l’admiration! Si nous ne savions que vous représentez celui qui est la bonté même, la crainte, une crainte trop légitime comprimerait nos élans. Comment ne pas nous demander en effet si notre voix si faible ne va pas se perdre dans l’immensité de l’espace avant d’arriver jusqu’à vous, si nos hommages ne partent point de trop bas pour atteindre jamais à ce trône sur lequel vous siégez?
Et n’allez pas croire, qu’en portant saint Michel si haut dans le plan général des êtres, nous cédions à des enthousiasmes irréfléchis. Non, non; nous puisons ces enthousiasmes aux sources les plus autorisées. Écoutez plutôt saint Jean Damascène: «Les anges, dit-il, participent à la lumière et à la grâce dans la proportion même de leur rang et de leur dignité.» Écoutez le prince des théologiens: «Parmi les anges, les plus rapprochés de Dieu sont à la fois et d’une dignité plus haute et d’une science plus éminente. Les Trônes, dit-il ailleurs, sont élevés à ce point d’être les hôtes familiers de Dieu: car ils sont capables de connaître immédiatement en lui les raisons des choses, ce qui est _propre à toute la première hiérarchie_.» Or, nous le verrons bientôt, c’est dans cette première hiérarchie qu’il est permis, d’après les plus graves autorités, de placer saint Michel.
Maintenant, voulez-vous connaître le rang qu’occupe saint Michel dans le plan général des êtres? Eh bien! montez, montez par delà les horizons humains, montez par delà les astres, montez par delà les anges inférieurs, montez jusqu’à la hiérarchie placée immédiatement au-dessous du trône de Dieu: c’est là qu’il vous apparaîtra tout brillant d’intelligence, tout brûlant d’amour, tout rayonnant de gloire et d’honneur.
Quittons l’_ordre naturel_ pour entrer dans l’_ordre de la grâce_. Au-dessus en effet de la nature angélique, créée à l’image de Dieu, apparaît la nature angélique déifiée par la grâce. C’est dans cette sphère vraiment supérieure de l’ordre surnaturel que la figure de l’Archange se dessine sous les traits les plus lumineux et les plus sublimes; mais, pour bien comprendre cette sublimité, il faut remonter à la lutte de saint Michel contre Satan, en étudier la cause afin de pouvoir en apprécier dignement les résultats. L’ange, d’après l’enseignement commun des docteurs, avait été, comme l’homme, créé dans la sainteté; mais pour l’un comme pour l’autre, la royauté des cieux devait être emportée d’assaut. Aussi bien que l’homme, l’ange devait conquérir la gloire, acheter l’éternel bonheur par le libre et courageux effort de sa volonté; il eut donc, lui aussi, son temps d’épreuve. Pendant ce temps, Dieu daigna révéler aux esprits célestes quelque chose de ses desseins futurs; il leur fit entrevoir à travers les temps le mystère de l’Incarnation, c’est-à-dire l’union de son Verbe, de son Fils adorable avec la nature humaine et la gloire ineffable de l’humanité ainsi divinisée. Dieu fit plus; il ordonna aux anges de rendre au Verbe incarné l’hommage de leurs adorations (fig. 1). A cette vue, Lucifer s’indigne: «Eh quoi, s’écrie-t-il, l’esprit s’incliner devant la chair! l’ange se prosterner aux pieds d’un homme! Dieu ne nous a-t-il donc élevés si haut que pour nous abaisser à ce degré d’humiliation?» Et dans son cœur s’allume, avec la jalousie, une haine à mort contre Jésus-Christ. Voilà pourquoi, disent plusieurs saints Pères, le Divin Maître a déclaré que Satan était homicide dès le commencement: _Ille homicida erat ab initio_. Lucifer va plus loin; il fomente la révolte parmi les cohortes angéliques, et entraîne à sa suite le tiers de l’armée céleste (fig. 2). C’est alors que Michel se lève, dans la lumière de sa foi, dans la générosité de son incorruptible amour, et profère dans les cieux ce cri qui est devenu son nom: _Quis ut Deus?_ Qui est comme Dieu? Le dénouement vous est connu, et vous savez comment le Très-Haut, pour récompenser la fidélité de son serviteur, l’admit à la gloire avec ses anges et se fit lui-même leur récompense.
Voulez-vous connaître après cela jusqu’où s’élève l’Archange dans l’ordre surnaturel? Interrogez l’Écriture. «J’ai entendu, dit saint Jean,
après le combat que nous venons de rappeler, une grande voix qui disait dans le ciel: Maintenant c’est le salut, c’est le triomphe, c’est le règne de notre Dieu et la puissance de son Christ.» C’est vrai; mais à qui sont dus ce salut et ce triomphe, sinon à la vaillance de saint Michel? A quel degré de gloire ne sera donc pas élevé celui qui a sauvé dans le ciel les droits de l’Homme-Dieu et ménagé sa victoire? _Nunc facta est salus et virtus._ Quelle ne sera pas la grandeur du fidèle soldat qui a si heureusement combattu pour le règne de Dieu et la puissance de son Christ? _Nunc regnum Dei et potestas Christi ejus._ Que le Prophète demande comment le Dragon est tombé du ciel; qu’il s’étonne de le voir englouti dans les profondeurs de l’abîme; nous demandons, nous, à quel faîte la main de Dieu a porté dans le ciel le vainqueur du Dragon; nous demandons si nos regards pourront atteindre à ces sommets sublimes où il triomphe!
C’est là que, s’adressant à l’Archange, l’_Église_ salue sa gloire incomparable: _Michael, princeps gloriosissime militiæ cælestis._ Et dans cette prière que sa maternelle sollicitude met assidûment sur toutes les lèvres, sur les lèvres du prêtre à l’autel, sur les lèvres du pécheur au tribunal sacré, sur les lèvres du chrétien au commencement et à la fin de chacune de ses journées, elle indique ouvertement la grande place que saint Michel occupe dans l’ordre de la grâce. A qui nous adresser en effet pour obtenir le pardon de nos fautes? Dieu seul a le pouvoir d’effacer les péchés; mais qui pourra nous réconcilier avec lui? Marie d’abord, la Vierge qui nous a donné le Rédempteur; et après elle, immédiatement après, c’est-à-dire, avant le bienheureux Jean-Baptiste, avant les bienheureux apôtres Pierre et Paul, avant tous les saints, _Michel_, le défenseur et l’ami du Christ. Voilà la puissance de saint Michel, voilà sa grandeur et son crédit.
Interrogez enfin la _tradition_. Elle vous montrera le chef des célestes milices continuant sans trêve, à travers les générations et les siècles, sa mission de soldat du Verbe incarné; elle vous dira que toujours Satan, c’est l’orgueil; Michel, l’humilité; Satan, c’est la haine de Dieu, la haine de Jésus, la haine de sa Mère immaculée; Michel, c’est l’ami de Dieu, de Jésus et de Marie; Satan, c’est l’adversaire irréconciliable de la croix; Michel, c’est le héros qui déploie fièrement l’étendard de notre salut; Satan, c’est le calomniateur de tous les instants; Michel, c’est l’affirmateur persévérant; Satan, c’est le chef de l’armée du mal; Michel, c’est le chef de l’armée du bien; Satan, c’est le cri de la révolte: _Non serviam!_ Michel, c’est le cri de la fidélité: _Quis ut Deus!_ Et si vous nous demandez quelle est la place de notre Archange dans l’ordre surnaturel, la réponse nous sera facile: c’est, vous dirons-nous avec l’Écriture, l’Église et la tradition, c’est la place qui convient à l’héroïque champion de la Majesté divine, au vengeur du Christ et de sa cause, au lutteur infatigable qui combat depuis des siècles pour la vérité contre l’erreur, pour la vertu contre le vice, pour l’Homme-Dieu contre Satan, pour le ciel contre l’enfer.
Pénétrons plus avant dans ces mystères, et, pour faire la lumière plus complète encore sur les grandeurs de saint Michel, recherchons brièvement la _place_ qu’il occupe parmi les _hiérarchies angéliques_. «Comptez, si vous le pouvez, dit Bossuet, ou le sable de la mer, ou les étoiles du ciel, tant celles qu’on voit que celles qu’on ne voit pas; et croyez que vous n’avez pas atteint le nombre des anges. Il ne coûte rien à Dieu de multiplier les choses excellentes, et ce qu’il y a de beau, c’est, pour ainsi dire, ce qu’il prodigue le plus.» Le grand évêque ne fait ici que commenter la parole de Daniel: «Un million d’anges le servaient et mille millions assistaient devant lui.» N’allez pas croire que cette multitude ait été dispersée dans les sphères supérieures, au caprice du hasard ou bien au gré d’une volonté bizarre et aveugle. Dieu, qui est la sagesse même, Dieu qui est l’auteur même de l’ordre, a dû établir entre tous ses anges une harmonie parfaite, et la hiérarchie qui règne parmi les hommes ne doit être qu’un pâle reflet de la hiérarchie qui règne entre les anges.
La hiérarchie, c’est-à-dire la subordination, notre siècle n’en veut pas; son orgueil la repousse comme une injure à la dignité de la nature humaine, comme un attentat contre sa liberté. Mais qu’il le veuille ou non, notre siècle la doit subir. La créature ne saurait, en effet, supprimer la distance qui la sépare du Créateur. Dans l’ordre matériel, jamais le grain de sable n’égalera la montagne; jamais l’arbrisseau ne pourra monter à la taille et à la vigueur du cèdre; et toujours le dernier des astres demeurera pâle à côté du soleil. Et dans l’ordre intellectuel, l’homme ignorant, l’incapable, n’atteindra jamais à la hauteur du génie. Qu’on efface autant qu’on le voudra, dans l’ordre social, cette hiérarchie qui se compose, comme dit saint Thomas, de l’aristocratie en haut, de la bourgeoisie au milieu, du peuple en bas; jamais on ne la fera disparaître dans l’ordre intellectuel. L’homme n’a pas à ce point le pouvoir de défaire ou de refaire l’œuvre du Créateur; et, de même qu’il y aura toujours au milieu de nous des pauvres déshérités des biens de la fortune, de même il y aura toujours des esprits plus ou moins déshérités des clartés de l’intelligence. _Stella enim a stella differt in claritate._ Bon gré, mal gré, la hiérarchie dans tous les ordres, dans le commerce et l’industrie, dans les arts, dans les sciences, dans les lettres, doit survivre à tous les caprices, à toutes les attaques, à toutes les haines, si violentes qu’elles puissent se produire.
Mais cette hiérarchie qui s’impose au genre humain s’impose de même à la société des anges. Oui, dans cette société comme dans la nôtre, on distingue, s’il est permis de s’exprimer ainsi, la noblesse, la bourgeoisie et le peuple. Dieu l’a-t-il voulu pour mettre un baume sur les plaies de notre orgueil irrité? Nous ne savons; mais il en est ainsi, et saint Thomas l’affirme quand, mesurant les connaissances propres aux intelligences d’en haut, c’est-à-dire les illuminations plus ou moins vives que chacune d’elles reçoit de Dieu, il distingue dans leur sein trois hiérarchies ou trois degrés. Laissons-le du reste parler lui-même: «Premièrement, dit-il, les anges peuvent voir la raison des choses en Dieu, principe premier et universel. Cette manière de connaître est le privilège des anges qui approchent le plus de lui. Ces anges forment la première hiérarchie. Secondement, ils peuvent la voir dans les causes universelles créées, qu’on appelle lois générales. Ces causes étant multiples, la connaissance est moins précise et moins claire. Cette manière de connaître est l’apanage de la seconde hiérarchie. Troisièmement, ils peuvent la voir dans son application aux êtres individuels, en tant qu’ils dépendent de leurs propres causes, ou des lois particulières qui les régissent. Ainsi connaissent les anges de la troisième hiérarchie.»
Allons plus loin, et entrons avec les Pères et les docteurs dans la constitution même des anges. Chacune des trois hiérarchies célestes représente une des personnes de l’auguste Trinité; et, toutes ensemble, ramenées à une parfaite unité, sont comme l’expression, le miroir vivant de Dieu lui-même. Symbole de l’ordre, la première est l’image de la puissance et de l’intelligence du Père; symbole de la science, la seconde est l’image de la sagesse du Verbe; symbole de l’activité, la troisième est l’image de l’amour, de l’action et de la vie du Saint-Esprit. Chacune est de plus divisée en trois chœurs ou trois ordres distincts, nous dit saint Denys. Dans le premier, figurent les Séraphins, qui possèdent le privilège de l’amour; les Chérubins qui possèdent celui de la science; les Trônes qui jugent dans la paix et la stabilité. Dans le second, les Dominations, qui représentent le domaine souverain du Créateur; les Vertus, qui ont la force pour apanage; les Puissances, qui ont pour attribut la justice. Dans le troisième, les Principautés qui veillent sur les nations; les Archanges qui sont les messagers extraordinaires du Très-Haut; les Anges, ses messagers ordinaires. Enfin, s’il faut en croire saint Thomas, chaque membre qui entre dans la composition de ces chœurs forme une espèce.
Telle est, dans sa froide et pâle analyse, l’enseignement à la fois si large et si vigoureux de saint Thomas sur les anges. C’est, comme on l’a dit justement, c’est en de semblables matières qu’on est heureux de voir l’œil profond du métaphysicien s’illuminer des clartés supérieures de la théologie, mais pour les refléter à son tour avec tant de puissance et d’éclat.
Après avoir esquissé ce tableau magnifique de la constitution des anges, il nous reste à chercher, parmi ces millions d’esprits lumineux, la place de saint Michel. Sur cette question d’un si vif intérêt pour notre piété, les docteurs sont partagés d’opinion. Faut-il classer saint Michel dans le second ordre de la dernière hiérarchie, parmi les Archanges, glorieux messagers que Dieu députe vers les hommes dans les circonstances graves et solennelles? Doit-on le ranger au nombre des Principautés qui ont pour mission la garde des cités et des peuples? Ou bien, enfin, nous élevant à ces hauteurs prodigieuses, où le génie des Pères est monté, devons-nous chercher saint Michel au premier rang parmi les Séraphins, à la tête même de tous les esprits bienheureux et vénérer en lui le prince des célestes hiérarchies? L’Écriture sainte, les saints Pères, de graves théologiens nous autorisent à croire que c’est bien sur ces hauteurs qu’il faut admirer le vainqueur de Lucifer.
L’Écriture d’abord. Qu’est-ce en effet, d’après le prophète Daniel, et par conséquent d’après l’Esprit-Saint lui-même, qu’est-ce que notre Archange? L’un des premiers princes, _unus e principibus primis_. Ailleurs le prophète va jusqu’à l’appeler le grand prince, _princeps magnus_. Qu’est-ce à dire, sinon le chef suprême des cohortes angéliques? Écoutez à ce sujet un docte théologien: «Il faut, dit Viégas, placer saint Michel dans la hiérarchie suprême, bien plus dans l’ordre suprême de cette hiérarchie qui est celle des Séraphins. C’est la conclusion évidente des textes de Daniel le désignant sous les noms que nous venons d’indiquer. Comment en effet lui décerner ces noms, s’il appartenait à la hiérarchie inférieure, c’est-à-dire aux anges des derniers degrés?» Après Daniel, écoutez saint Jean décrivant dans l’Apocalypse le terrible combat qui se livre au ciel: «_Michel_, dit-il, _et ses anges_ luttaient contre le dragon (fig. 3).» «Preuve évidente, écrit Bellarmin, que Michel est bien le prince de tous les anges. Michel et _ses_ anges! Qu’est-ce à dire, en effet, sinon Michel et l’armée qu’il commande? Car de même que par ces mots: Satan et _ses_ anges, nous entendons tous les escadrons révoltés marchant sous l’étendard de Satan, comme les soldats sous le drapeau de leur souverain, de même par ces paroles: Michel et ses anges, devons-nous entendre Michel et la sainte phalange qui le reconnaît pour son général.»
A l’autorité si claire de la sainte Écriture ajoutons le sentiment des Pères de l’Église. «O Michel, s’écrie saint Basile, je vous adresse mes humbles supplications, à vous le chef des esprits supérieurs, à vous qui par la dignité, par les honneurs, êtes élevé au-dessus de tous les autres.» Si, comme on l’affirme d’ailleurs, Lucifer appartenait au chœur des Séraphins, «peut-on supposer, demande saint Liguori, que saint Michel soit d’un rang inférieur à l’ange apostat, lui qui fut choisi pour le précipiter au fond de l’abîme?»
Résumant les débats des théologiens sur cette question, l’un des plus savants interprètes de l’Écriture, Corneille La Pierre, ne craint pas de marquer la place de saint Michel parmi les Séraphins. Il y a plus, il l’appelle le premier des Séraphins, le premier des anges assistants au trône de Dieu: _Michael qui Angelorum et consequenter Seraphinorum Deo assistentium est primus._
Nous n’ignorons pas que l’apôtre saint Jude applique à saint Michel la qualification d’archange; mais ce que nous savons bien aussi, c’est que de l’aveu des Grecs, de l’aveu des commentateurs, d’Estius en particulier, cette qualification ne prouve nullement qu’il appartienne à cet ordre. Elle a simplement pour but d’indiquer qu’il marche à la tête des anges et qu’il en est le chef suprême. Pris dans son sens général, en effet, le mot ange désigne l’universalité des esprits bienheureux; le mot archange, impliquant l’idée de commandement, désigne en ce cas le chef, le prince des célestes hiérarchies.
Remarquons-le d’ailleurs avec saint Grégoire: le nom d’archange n’indique pas la nature ou le rang, mais bien l’emploi. De l’aveu de tous, les sept esprits assistants au trône de Dieu appartiennent à l’ordre des séraphins; et cependant Raphaël dit formellement de lui-même dans la sainte Écriture: «Je suis l’ange Raphaël, l’un des sept qui sommes présents devant le Seigneur.» Concluons donc avec un docte théologien, Stengel: Quand les séraphins sont envoyés en mission, on les appelle anges, c’est-à-dire ambassadeurs, ou bien archanges, c’est-à-dire ambassadeurs en chef: _Seraphim cum mittuntur angeli sunt, hoc est nuntii, imo et archangeli, hoc est principes nuntii._ On le voit dès lors, ce nom d’archange, que saint Jude applique à saint Michel, se concilie parfaitement avec le titre de primat des séraphins que lui décernent les plus graves autorités.
Nous pouvons donc le dire à l’honneur du grand Archange, avec un diacre de l’Église de Constantinople: «O Michel, vous occupez le premier rang parmi les milliers et myriades d’anges qui peuplent le paradis. Le plus près et sans fléchir, vous chantez l’hymne trois fois saint et trois fois admirable; vous êtes la plus grande et la plus radieuse étoile de l’ordre angélique.»
Est-ce assez de voix chantant les grandeurs de saint Michel? Vous venez de l’entendre: c’est la voix de Dieu dans l’Écriture, c’est la voix des saints Pères, c’est la voix de la science, c’est la voix de la sainteté qui s’unissent de concert pour nous montrer saint Michel dominant tous les chœurs angéliques et régnant à la tête des célestes hiérarchies. Certes, un évêque, fier de diriger le diocèse que saint Michel a honoré de sa présence et de ses miracles, fier de porter dans ses armes sa triomphante image, heureux de se sentir sous sa protection, eût pu céder à l’entraînement de tels sentiments pour exalter peut-être outre mesure l’Archange à jamais illustre; mais, vous le voyez, il ne s’est fait que l’écho des voix les plus imposantes.
Il est donc vrai que saint Michel est l’ange des batailles et le prince des chevaliers du ciel, comme disaient autrefois les preux. Non, les siècles n’ont pas eu tort dans leur merveilleux enthousiasme, et nous comprenons que chez les Grecs et chez les Latins, on se soit si longtemps
disputé l’honneur de porter son nom. Nous comprenons qu’ils aient fait leur orgueil de ce nom vraiment immortel, et les empereurs assis sur les trônes de Byzance et de Moscou, et les magistrats chargés d’être comme lui les justiciers de Dieu, et les chevaliers destinés à la vie des camps, à l’héroïsme des batailles, et les artistes épris de son idéale beauté, et les lévites enfin chargés de défendre comme lui la cause du Verbe incarné. Nos pères, ô sublime Archange, n’avaient-ils pas eux-mêmes le sentiment de votre éminente dignité, quand ils bâtissaient pour votre gloire la _Merveille de l’Occident_; quand au-dessus des salles magnifiques, des cloîtres splendides, au-dessus de la superbe basilique, au faîte même de leur œuvre gigantesque, ils érigeaient votre statue? En vous dressant ce trône aérien, d’où vous dominiez de si haut, dans notre ciel d’ici-bas, la terre, la mer, et tout ce qui s’agite en ce monde inférieur, ne voulaient-ils pas symboliser ce trône où vous régnez dans la gloire? Cette pensée réjouirait notre piété filiale. En tout cas, nous, leurs descendants et leurs successeurs, tombant à vos pieds dans l’intelligence de vos sublimes perfections, nous voulons continuer dans nos cœurs la vivacité de leur foi, l’ardeur, les transports de leur amour, le saint enthousiasme de leurs hommages, et, pour tout dire en un mot, leur invincible confiance dans leur séculaire protecteur.