Saint Michel et le Mont-Saint-Michel
Part 4
Ici, vous m’arrêtez par une objection qui se présente naturellement à l’esprit: saint Michel n’est-il pas le défenseur de tous les États chrétiens aussi bien que de la France? Je veux prévenir vos jugements et vous introduire dans les desseins de Dieu. Pour arriver à ses fins, Dieu se sert ici-bas tantôt des individus et tantôt des peuples. Quand un peuple se met ouvertement à sa disposition, pour le servir à la face du monde, Dieu envoie à ce peuple des protecteurs célestes; et s’il existe d’une part un dévouement généreux et complet, de l’autre il existe un paiement en succès et en gloire que la divine justice se charge d’effectuer à bref délai. Tel est le sort de la France dans la destinée si variée des peuples chrétiens. Suivez, en effet, ma pensée, et bientôt vous posséderez le secret des prédilections de saint Michel pour notre chère patrie.
Dieu a toujours à lui sur la terre soit un peuple, soit un homme dont il fait son œil, son bras et parfois son tonnerre. Quand c’est un homme seulement, cet homme vaut à lui seul une légion; quand c’est un peuple, ce peuple surpasse tout son temps et porte à son front l’auréole de l’héroïsme et de la gloire. Pour nous bien convaincre de ces vérités, parcourons rapidement les annales du monde et ne marchons que sur les cimes de l’histoire. Nous voyons d’abord apparaître d’illustres personnages, Seth, Noé, Abraham et la suite des saints Patriarches; la nation choisie se forme sur un sol étranger et ennemi; mais on sent que Dieu est là. Il y est dans une suite d’hommes célèbres et de fameux capitaines, Moïse, Josué, les Juges; puis viennent ces rois immortels que Dieu enrichit de tous les dons et qu’il arme de toutes les puissances. Ce n’était alors qu’une figure de l’avenir. Le peuple juif, en effet, n’est qu’une prophétie en permanence; il disparaît comme peuple, et avec Jésus-Christ commence un nouveau monde.
Pendant trois cents ans, l’Église combat; elle se fonde dans le sang et le martyre, sans voir venir personne à son secours du côté de la terre. Arrive enfin Constantin, l’homme de la Providence. Mais ses successeurs ne comprennent pas leur mission; au lieu de protéger l’Église, ils l’entravent, la jalousent et la tourmentent. Dieu ne veut pas de ces empereurs comme instruments. C’est alors qu’il choisit les Francs pour défendre l’Église et former sa garde vigilante et dévouée. Les Francs répondent à l’appel divin; leur souverain victorieux en tête, ils vont au baptême en foule. Bientôt cette nation, la première accourue à la voix d’en haut, passe tout entière sous les drapeaux du Christ et reçoit de Rome le titre de fille aînée de l’Église. Le nouveau peuple de Dieu est trouvé. Voilà celui qui doit être à la fois et le bouclier et l’épée de L’Épouse du Sauveur. Mais le souverain Maître n’est pas ingrat; s’il aime qu’on se déclare hautement pour lui, vite il répond aux avances de ceux qui défendent sa cause. La France s’est faite à Reims son homme-lige; il lui envoie son Archange, l’ange des batailles et des triomphes. Cet envoi providentiel est, si j’ose ainsi parler, comme le sceau de l’alliance entre Dieu et le peuple élu. Saint Michel choisit lui-même sa citadelle et son asile sur ce célèbre rocher assis aux flancs de l’aquilon. C’était la réponse du Très-Haut à notre patrie, quand elle se fut déclarée sa vassale. A dater de ce jour, cette race intrépide et guerrière des Francs marche à la tête des peuples; toujours sûre de son angélique allié, elle porte partout la lumière avec les libertés sacrées de la foi chrétienne; partout où elle passe, les chaînes tombent, la tyrannie disparaît, la barbarie recule épouvantée. A peine saint Michel a-t-il pris possession de son sol, que la France se fait reconnaître, à son allure et à ses coups, comme la maîtresse du monde.
Mais c’est alors aussi que tous les chemins se couvrent des foules qui viennent visiter, en son sanctuaire aérien, le protecteur de notre bien-aimé pays. C’est là qu’empereurs, rois, princes, guerriers innombrables viendront demander à saint Michel, avec le secret de la victoire, le génie qui doit présider aux batailles. Childebert et Charlemagne ouvrent la route du célèbre sanctuaire; ce dernier, plein de gratitude pour la protection de l’Archange, reconnaît saint Michel comme le protecteur de la France. Cent ans après, les farouches Normands, nos pères, s’abattent comme l’ouragan sur tous nos rivages. Tremblantes à l’approche de ces intraitables enfants du Nord, les paisibles populations d’alentour se réfugient à l’ombre des remparts de saint Michel. Rollon, que la religion adoucit, vient s’agenouiller sur ces dalles, embellit la basilique et met au service du prince éthéré sa formidable épée. Guillaume le Conquérant revendique le trône d’Angleterre; et il emporte, dans les plis de son drapeau, avec l’image de l’Archange, le sûr présage de cette victoire d’Hastings, qui devait placer au front du duc de Normandie le diadème d’Alfred et de saint Edouard.
Nous voici à la guerre de cent ans. Ce fut un siècle de désolation pour nos provinces, qui furent les premières victimes de l’invasion. La France, pareille à un vaisseau submergé qu’on ne voit plus que par le haut des mâts, semblait perdue pour toujours. Tout était anglais, sauf ce mont, où s’était réfugiée, avec notre dernier espoir, la fortune de la patrie. Un homme est là, Jean d’Harcourt, qui commande moins à des soldats qu’à des lions; avec une foi qui n’a d’égale que sa valeur, il confie sa cause sacrée à saint Michel en des paroles que je ne saurais trop vous redire: _Nemo adjutor meus nisi Michael._ Après lui, Jean d’Orléans et Louis d’Estouteville sont investis du commandement de la place. Chaque jour apporte la nouvelle d’une capitulation ou d’une défaite; rien ne trouble, rien n’intimide nos intrépides chevaliers; leur foi grandit avec les périls et la détresse; ils ne sont qu’une poignée, mais c’est une poignée de braves et saint Michel est avec eux.
Souffrez qu’à ce souvenir je m’arrête un instant pour m’incliner, à travers les siècles, devant ces héros immortels, et pour saluer en même temps les héritiers de leur nom et de leur impérissable renommée, glorieux patrimoine transmis à leur postérité! Grâce à l’invincible résistance des cent dix-neuf, les assaillants désertent enfin les remparts et fuient, la honte au front, comme les flots de l’Océan qui, après avoir battu vainement cet indestructible rocher, se retirent, en leur reflux, dans leurs mystérieuses et lointaines profondeurs.
O grand Archange, la victoire était à vous; elle était à la France; et pas un instant le vieux drapeau gaulois n’avait cessé de flotter au-dessus de ces pics de granit, disant au reste de nos provinces: «Non, la France n’est pas morte; elle vit toujours ici, toujours militante et toujours victorieuse!»
Faut-il raconter encore l’éclatante protection accordée par saint Michel à Jeanne d’Arc, la gloire de notre France et sa libératrice? C’est l’Archange qui investit l’héroïne de son incomparable mandat et la mène, constamment triomphante, à l’ombre de son épée à travers les dangers et la mort. Plus tard, Louis XI veut immortaliser, par la création d’un ordre célèbre, la valeur des combattants qui sauvèrent ici même le vieil honneur de notre nation; et tout se fait au nom de celui qu’on proclame «la terreur de l’immense Océan.» Viennent les guerres de religion, et le Mont-Saint-Michel demeurera toujours l’imprenable boulevard de la foi et de la patrie; Montgommery verra sa fougue se briser ici comme sur un écueil et ira se faire tuer ailleurs. Saint Michel, comme à toutes les heures critiques, suscitera des héros sans cesse renaissants; et à la fin, la Montagne, toujours au-dessus des orages, comme l’emblème de la foi qui ne périt pas, toujours plus haute que l’infortune, reste cette fois encore catholique et française.
Et maintenant, avons-nous raison de dire que saint Michel est le bouclier de la France? Vous l’avez vu, jamais il n’a manqué à l’appel des Français. Toujours sur notre montagne normande, saint Michel a eu le dernier mot et lancé le dernier trait; et si ces tours crénelées, si ces antiques remparts savaient parler comme ils ont su résister, quelles scènes étonnantes ils feraient passer sous nos yeux!
Mais de nos jours, demandez-vous, qu’est devenue la protection de saint Michel? De nos jours, il me semble que Dieu dit à la France, comme autrefois à Daniel: _Noli timere, vir desideriorum._ Ne te laisse pas abattre; courage, ô nation de la promesse, ô nation qui, jusque dans tes malheurs, fixes toujours les regards de l’Église, les regards de tous les peuples; vois comme tous fondent sur toi leur espoir et paraissent attendre le salut de ta main: _Pax tibi et esto robustus._ La paix soit avec toi, cette paix dont tu as tant besoin! Laisse là ces éternelles divisions qui te mènent à la ruine; que tes enfants s’embrassent enfin dans la paix, l’union et la fraternité. Sois robuste; aiguise de nouveau ton courage; et malgré tes désastres, et du fond des abîmes, tu peux te relever, regagner les sommets, reconquérir la gloire des anciens jours. Mais pour cela, prête l’oreille à la voix d’en haut; reviens aux croyances de tes pères: _Annuntiabo tibi quod expressum est in scriptura veritatis._ Redis comme eux dans la confiance: _Nemo est adjutor meus, in omnibus his, nisi Michael._ O France, tressaille d’allégresse! Ouvre ton cœur à l’espérance, puisque toi aussi tu peux dire: _Ecce Michael, unus de principibus primis, venit in adjutorium meum._ Oui, lève les yeux; il sera ton appui. Pour vous, ô notre protecteur, daignez la regarder encore, la regarder toujours, cette nation que Dieu vous a confiée. Sa générosité toujours inépuisable vous a offert une magnifique couronne. Rendez-lui vous-même la couronne qui lui est plus que jamais nécessaire, la couronne de son antique foi, qui sera pour elle en même temps, la couronne de la paix et de l’ordre social, la couronne de la force et bientôt la couronne de la gloire!
Vous connaissez la triple mission dont le Très-Haut a investi l’Archange fidèle. Vous avez vu les services que saint Michel a rendus à la cause de Dieu, de l’Église et de la France. En retour, que ferons-nous pour lui et quel culte lui rendrons-nous? Ce culte, trois mots le résument: la fidélité, la confiance et l’amour.
La fidélité! Voilà le secret de la gloire de saint Michel, la vraie cause de sa puissance et de ses mérites. Quoi de plus juste, d’ailleurs, quoi de plus honorable, quand il s’agit d’un maître tel que Dieu? Et cependant, quoi de plus rare, à notre époque en particulier? Séduite par ce qu’elle appelle la libre-pensée, qui n’est en réalité que l’infatuation et la débauche de l’esprit, la génération incroyante nie tout aujourd’hui: elle nie Dieu, elle nie ses perfections; elle nie Jésus-Christ, sa divinité, sa doctrine. Génération croyante, l’heure est venue où nous devons secouer le sommeil de l’indifférence. A l’exemple de saint Michel, levons-nous, proférant comme lui le cri de la fidélité: _Quis ut Deus!_ Qui donc est semblable à Dieu! La science répudie la révélation. Anges de saint Michel, debout! Écriez-vous à votre tour: Qui donc connaît la vérité comme Dieu? Qui possède la science et en est le maître comme lui? _Quis ut Deus!_--L’incrédulité contemporaine répudie l’ordre surnaturel et refuse de croire aux miracles. Anges de saint Michel, écrions-nous à l’envi: Quoi donc! le bras du Seigneur serait-il raccourci? Est-ce que le Seigneur n’est pas, aujourd’hui comme toujours, le Dieu qui a créé les mondes, le Dieu qui commande à la vie et à la mort, le Dieu qui seul opère les merveilles par excellence? _Qui facit mirabilia magna solus.--Quis ut Deus!_ L’orgueil foule aux pieds l’autorité divine et ne veut plus relever que de lui seul. Anges de saint Michel, écrions-nous en chœur: Qui donc est souverain comme Dieu? Qui donc distribue, comme lui, l’existence? Qui donc est l’auteur de tout don parfait? _Quis ut Deus!_--Le matérialisme, le positivisme, le scepticisme, l’athéisme, véritables échos de l’enfer, répètent chaque jour, avec une effrayante énergie, leur cri de négation: il n’y a pas de Dieu. Anges de saint Michel, aurons-nous donc moins d’énergie pour le bien qu’ils n’en ont pour le mal? Échos du ciel et du glorieux Archange, écrions-nous avec toute la vigueur de notre foi, toute l’étendue, toute la puissance de notre voix: Je crois en Dieu: _Quis ut Deus!_--La fausse science, dans tous les ordres, nie Jésus-Christ et rejette sa doctrine. Anges de saint Michel, protestons, en affirmant que Jésus-Christ, c’est le Verbe incarné, le Fils même de Dieu; que Jésus-Christ, c’est la vérité; Jésus-Christ, c’est la voie; Jésus-Christ, c’est la vie. Malheur donc à celui qui ne l’écoute pas; il s’ensevelit dans les ténèbres de la nuit la plus obscure, ou bien, comme on l’a dit, il s’enfouit dans les sables de la raison pure et de l’altière critique. Malheur à quiconque ne marche pas à sa suite! Il se traîne dans la faiblesse et s’abîme le plus souvent dans la corruption et dans la honte. Malheur à celui qui ne vit pas de sa vie divine! Il se condamne à une mort irrémédiable, à la mort éternelle. Hors de Jésus-Christ, c’est la barbarie, c’est le despotisme ou la licence, c’est le chaos et la ruine. Qui donc lui est semblable! _Quis ut Deus!_
Vous le voyez, après tant de siècles, c’est la même scène qui se reproduit, la même lutte qui continue toujours. En face du Dragon, levons-nous, comme saint Michel, fièrement et sans peur; manifestons notre foi; sachons la professer hautement. Que le cri de guerre de l’Archange soit notre devise; et notre voix finira par couvrir celle de l’incrédulité, par l’étouffer et l’anéantir. Et cette voix retentissant non plus dans le ciel, mais sur la terre, chantera, comme celle des anges victorieux: _Nunc facta est salus et virtus, et regnum Dei nostri et potestas Christi ejus_: Maintenant, victoire à notre Dieu; à lui le triomphe et le commandement; à son Christ, la puissance! et saint Michel nous reconnaîtra pour les siens! Nous serons son orgueil et sa gloire.
Allons plus loin; à cette fidélité qui continue dans le monde la mission du prince des armées célestes, joignons la confiance qui nous obtiendra le secours dont nous avons besoin pour accomplir avec fruit cette mission.
Par sa criminelle rupture avec l’ordre surnaturel, le monde a perdu en quelque sorte la mémoire du ciel et la pensée de Dieu. Son regard affaibli et presque aveuglé n’a plus la longue portée des enfants de la foi sur les horizons éternels. Il ne voit plus que la terre; il est concentré tout entier sur la matière et sur les choses du temps. De là cette inquiétude morne et ce sombre désespoir qui envahissent comme inévitablement les cœurs, quand ils ne connaissent plus le _Sursum corda_, source inépuisable d’espérance et de consolation. Sans doute, l’horizon est noir; et les alarmes, les angoisses même ne sont que trop légitimes aujourd’hui. Mais faut-il donc perdre confiance et nous abandonner à un incurable découragement? Non, non; car Dieu est avec ceux qui croient en lui; Jésus-Christ le Sauveur est avec eux; la Vierge mère est avec eux. Saint Michel est avec eux, saint Michel, l’ouvrier des victoires de Dieu: _Operarius victoriæ Dei._ Levons donc les yeux vers la sainte Montagne; c’est de là que nous viendra le secours: _Levavi oculos meos in montes unde veniet auxilium mihi._ Tendons les mains et surtout les cœurs, par la prière, vers notre immortel protecteur. Puissant par les armes, l’Archange l’est plus encore par les supplications que chaque jour il fait monter vers le ciel. Écoutez du reste l’apôtre saint Jean dépeignant, à l’origine même de l’Église, la grande scène que notre imagination ravie aime toujours à se représenter: «Je vis, dit-il, un ange qui se tenait debout devant l’autel, portant un encensoir d’or; et on lui donna une grande quantité de parfums, afin qu’il présentât les prières de tous les saints sur l’autel d’or qui est devant le trône; et la fumée des parfums, composée des prières des saints, s’éleva devant Dieu.» Cet ange qui se tient debout devant l’autel, vous l’avez reconnu, c’est saint Michel. Tous ces parfums qu’on lui présente, vous pouvez en respirer la douce et agréable odeur, ce sont vos prières. Quelle prière que la vôtre, dévots serviteurs du glorieux Archange! Comment la parole humaine pourra-t-elle en exprimer la prodigieuse puissance! Des milliers de voix ne faisant qu’une seule voix! Des milliers de cœurs ne formant qu’un seul cœur, pour animer cette voix et la porter jusqu’au trône de Dieu! L’Église entière, le pape, le sacré collège, l’épiscopat, le sacerdoce, la multitude des pieux fidèles se pressent de plus en plus autour de saint Michel, tirant de leur poitrine embrasée le vieux cri de nos Pères: Saint Michel, à notre secours! Et c’est de tous ces rangs à la fois que part cette prière immense, universelle, et que montent les élans d’une confiance plus ardente que jamais.
N’est-il pas vrai qu’on peut redire la parole de saint Jean: _Data sunt ei incensa multa?_ Comprenez-vous maintenant combien formidable doit être l’énergie de cette prière? Comme elle doit être portée
sur des ailes de feu, les ailes de notre amour, franchir la distance, pénétrer les nues et remplir le ciel de son merveilleux concert! Oui, par elle-même, cette prière est puissante; mais comme cette puissance devient irrésistible quand on réfléchit à la dignité de celui qui la porte à Dieu! A l’heure solennelle du sacrifice, à ce moment où le corps de Jésus-Christ vient de descendre sur l’autel, l’Église adresse au Tout-Puissant par l’organe du prêtre cette touchante invocation: «Nous vous en supplions, ô Dieu clément, commandez à votre saint ange de présenter la victime adorable en présence de Votre Majesté, afin que, après avoir participé aux divins mystères, nous soyons remplis de grâce, inondés des célestes bénédictions.» Quel est cet ange dont parle ici l’Église? Bossuet n’hésite pas à répondre: cet ange, c’est saint Michel. Ainsi donc, tel est l’ascendant de saint Michel sur le cœur de Dieu, telle est l’influence qu’il exerce, le crédit ineffable dont il jouit, que, pour obtenir plus sûrement l’effusion des dons célestes, c’est par lui, c’est par son ministère, que l’Église veut faire offrir au souverain Maître ce qu’il a de plus cher, le corps et le sang de son divin Fils. S’il en est ainsi, dilatons, dilatons nos cœurs pour les ouvrir à une confiance absolue et sans limites. Le corps de Jésus-Christ, en effet, et son sang adorable, sont présents à chaque heure du jour sur des milliers d’autels, dans le monde entier. Conjurons donc le Très-Haut avec l’Église notre mère d’ordonner à saint Michel qu’il présente l’auguste victime, sur cet autel d’or qui est devant le trône, qu’il l’offre pour la gloire de Dieu, pour la gloire de Jésus-Christ, pour la prospérité de son épouse ici-bas, pour le bien de la France et pour le salut des âmes. Unissons tous nos cœurs et nos voix. Priez, justes; et vous aussi, pauvres pécheurs, priez. Si vos fautes vous effraient, confessez-les au bienheureux Michel archange, _beato Michaeli archangelo_, afin qu’il intercède pour vous auprès du Seigneur, notre Dieu. C’est alors que, selon l’expression de saint Jean, la fumée des parfums, composée de nos prières, montera jusqu’au ciel; mais c’est alors aussi que les miracles du passé se renouvelleront sur notre sainte montagne, que les aveugles verront, que les boiteux marcheront, que les morts seront ressuscités, que l’Église triomphera, que la France renaîtra de ses ruines, que les âmes, fécondées par la grâce, produiront ici-bas des fruits de vie, et qu’à l’heure de la mort, saint Michel les présentera pour les introduire dans la céleste lumière promise aux élus. Confiance donc, confiance inébranlable à saint Michel! C’est l’honneur qu’il réclame de vous.
A la couronne de la fidélité, à celle de la confiance, il faut en ajouter une troisième, celle de l’amour qui alimente et vivifie tout le reste. Mais avons-nous besoin de stimuler les cœurs de ces nombreux pèlerins qui visitent chaque jour le sanctuaire de l’Archange? Qui, en effet, leur inspire la pensée, leur communique l’énergie nécessaire pour accomplir ce pénible voyage? Qui les soutient dans les fatigues de la route? L’amour. C’est l’amour qui leur donne des ailes pour gravir cette montagne; c’est l’amour qui brille sur leur front: _Amans currit, volat, lætatur._ Leur amour, comme l’amour véritable, n’a pas senti le fardeau; il a compté la peine pour rien; il n’a pas connu l’impossible. _Amor non sentit onus, labores non reputat, de impossibilitate non causatur._ Sur cet étroit rocher, l’espace peut manquer; mais le cœur s’épanouit, _arctatus, non coarctatur_. On peut être fatigué, jamais lassé, _fatigatus, non lassatur_. Ce n’est pas assez de prouver son amour par des fatigues supportées chrétiennement; il faut le prouver par les élans du cœur, en affirmant à saint Michel que l’on veut aimer ce qu’il a aimé le premier. Saint Michel, c’est l’amour, tandis que Satan, son adversaire, c’est la haine. N’est-ce pas de lui que sainte Thérèse a dit: «Le malheureux, il n’aime pas!!!»
Saint Michel a aimé Dieu d’abord. Ravi par les perfections infinies, il ne voit rien au-dessus d’elles. A son exemple, nous dirons tous: «Mon Dieu, je vous aime; et mon cœur ne peut contenir son amour; mon cœur voudrait vous voir aimé, vous faire aimer. Puisse mon amour effacer l’indifférence de ceux qui vous oublient, l’ingratitude de ceux qui méconnaissent vos bienfaits!» Satan est l’ennemi de Jésus-Christ; Michel est l’héroïque ami du Sauveur. A son exemple, vous direz à Jésus-Christ: «O Rédempteur, ô ami divin, je vous aime; et par la sincérité, par l’ardeur de mon dévouement, je voudrais guérir toutes les blessures faites à votre cœur!» Satan est l’adversaire de l’Église et de son chef. Michel est leur immortel protecteur. A son exemple, nous dirons d’une seule voix: «O Église, ma mère, je vous aime; vos douleurs sont mes douleurs, vos épreuves, mes épreuves. Mon cœur est transpercé du glaive qui déchire le vôtre! O pontife dont la passion ressemble à celle du Maître, par mes prières et par mon amour, je veux porter sur moi votre fardeau, boire ma part de votre calice afin d’en adoucir l’amertume et de consoler votre cœur par mon attachement à la vie et à la mort!»
Saint Michel est le patron de la France. Nous voulons être de ceux qui, comme lui, ne séparent jamais l’amour de l’Église de l’amour de la patrie; car si nous sommes catholiques, nous sommes aussi Français, et c’est pourquoi nous affirmons notre amour en demandant à Dieu pour cette France si chère à nos âmes la paix au dedans et au dehors, la fidélité au Dieu qui la rendit jadis si grande et si prospère, le respect de l’autorité, l’union entre ses fils, l’amour du sacrifice, toutes les vertus en un mot qui font les grandes choses et les grandes nations.
Saint Michel enfin aime les âmes; son bonheur est de les arracher à la domination de leur mortel ennemi, de les conduire dans le bien, de les introduire à l’heure suprême dans la joie du paradis (fig. 6). A son exemple, nous voulons aimer les âmes et leur témoigner notre amour par la ferveur de nos prières pour elles. Nous demanderons à Dieu, avec saint Michel, de garder ces âmes dans la sainteté. Nous demanderons à saint Michel de les défendre, au milieu des rudes combats de la vie présente, afin qu’elles ne périssent pas au jour du redoutable jugement. Voilà le cri, que du fond de nos cœurs, nous voulons faire monter jusqu’au cœur de saint Michel: _Sancte Michael archangele, defende nos in prœlio, ut non pereamus in tremendo judicio._