Saint Michel et le Mont-Saint-Michel
Part 29
Louis XV commit une faute regrettable en ouvrant de nouveau la prison qui était restée fermée pendant une partie du règne précédent. Au mois d’août 1745, Victor de la Castagne, connu sous le nom de Dubourg, fut enfermé dans une cage de fer. Il appartenait à une famille catholique de la ville d’Espalion en Rouergue, et avait reçu dans sa jeunesse une éducation solide et brillante; mais il s’affilia plus tard à des intrigues politiques, trahit la cause qu’il devait défendre, et mit sa plume au service des cours étrangères. Retiré à Francfort, il composa des libelles diffamatoires, et les répandit à profusion sous le titre du _Mandarin_ et de _l’Espion chinois_. Voltaire lui-même, dans ses _remarques_ sur les _mensonges imprimés_, le compte parmi ces pauvres scribes en robe de chambre et sans bonnet de nuit, sans meubles et sans feu, qui compilent et qui altèrent des gazettes. Pendant son séjour au Mont, il fut traité par les moines avec la plus grande humanité; le sous-prieur le visita souvent et usa de son influence pour obtenir sa liberté; afin de le préserver du froid et de l’humidité, il lui procura une robe de calmande avec un gilet d’étoffe, et fit couvrir sa cage de larges planches de bois. Dubourg fut insensible à toutes ces marques de charité et ferma son cœur au repentir. Dans son désespoir, il refusait de prendre toute nourriture, et les religieux, pour l’empêcher de mourir de faim, lui faisaient avaler du bouillon «par force avec un entonnoir.» Il mourut dans un accès de folie furieuse, la nuit du 26 au 27 août 1746. Nous voyons par là ce qu’il faut penser du roman inventé et accrédité par un certain nombre
d’auteurs modernes. Pour jeter l’odieux sur le règne de Louis XIV, ces écrivains ont avancé que Dubourg, «protestant hollandais,» homme de mérite et «patriote inflexible,» fut victime de la tyrannie du grand roi. Afin de rendre le tableau plus émouvant, ils ont imaginé une lettre touchante écrite par le prisonnier à son épouse et à ses enfants «chéris» peu de jours avant sa mort; puis, comme dernier trait, ils ont dépeint le malheureux expirant sur la paille, épuisé par cinq années de souffrances, et «dévoré par les rats.» Or, nous l’avons vu, Victor de la Castagne était né d’une famille catholique française; comme preuve de son patriotisme, il avait vendu sa plume aux ennemis de la France; interné au Mont plus de trente ans après la mort de Louis XIV, il y mourut au bout d’une année de détention, non point dévoré par les rats, mais emporté par un accès de désespoir et de folie; de plus, il est certain qu’il ne fut jamais marié.
En 1776, le nombre des prisonniers s’élevait à dix-huit, dont trois s’évadèrent à la faveur d’un incendie qui éclata dans le château. L’année précédente, le trop célèbre Loménie de Brienne avait été nommé à la commende du Mont-Saint-Michel, après la mort de Charles-Maurice de Broglie; mais, trois ans plus tard, il échangea son abbaye pour le riche monastère de Froidmont, au diocèse de Beauvais.
Malgré ces épreuves, l’abbaye «_royale_» de Saint-Michel, comme elle s’appelait alors, attirait toujours une multitude considérable de pèlerins et un chroniqueur a pu dire en plein dix-huitième siècle: «Le Mont-Saint-Michel est un des plus fameux pèlerinages de la France, particulièrement pour les gens de basse naissance, qui y vont par troupes en été.» Au mois de mai 1777, le comte d’Artois, qui devait ceindre la couronne sous le nom de Charles X, et quelques mois après le duc de Chartres, qui fut plus tard Louis-Philippe, visitèrent le Mont dans un voyage qu’ils faisaient en Normandie et en Bretagne. Le comte d’Artois ordonna la démolition de la fameuse cage, et le duc de Chartres lui donna le premier coup de hache. Ces deux princes furent les derniers qui courbèrent le front devant l’autel de l’Archange, avant la grande _catastrophe_. Des confréries et des corporations avaient encore saint Michel pour patron spécial; mais le nombre en diminuait peu à peu à mesure que la révolution approchait. Les boulangers invoquaient déjà saint Honoré; cependant ils n’oubliaient point leur premier chef. Ceux des Andelys, par exemple, avaient toujours saint Michel pour patron. L’ordre institué par Louis XI comptait parmi ses membres des hommes de mérite; néanmoins l’esprit chevaleresque diminuait de plus en plus, et désormais le collier était donné de préférence aux hommes qui se distinguaient par leur savoir. Quelques confréries prirent des mesures pour se maintenir dans leur ferveur primitive. Le 24 mai 1767, au retour d’un pèlerinage au Mont-Saint-Michel, les membres de la confrérie de Vimoutiers, au nombre de vingt-deux, s’engagèrent entre autres choses à assister avec leur costume aux processions du saint sacrement «sous peine de 12 sols,» à éviter dans les réunions toute parole blessante «sous peine de 4 sols,» à faire dire chacun une messe pour les frères défunts, à tenir leur «pique bien propre et sans rouille sous peine de 2 sols,» et enfin à ne pas faire servir les ornements de la compagnie à des usages profanes «sous peine de 12 sols.»
En 1787, le cardinal Louis-Joseph de Montmorency-Laval, évêque de Metz et grand aumônier de France, reçut la commende du Mont-Saint-Michel, dont il prit possession le 2 mai de l’année suivante. Cet illustre rejeton d’une des plus anciennes familles du royaume devait clore la liste des abbés, qui, pendant plus de huit siècles, gouvernèrent le Mont-Saint-Michel. Il serait difficile de trouver dans l’histoire profane une série d’hommes plus célèbres, plus influents, et, sauf de rares exceptions, plus vertueux et plus fidèles à leurs devoirs. Un passé si glorieux ne devait pas protéger l’abbaye royale contre les envahissements et la barbarie de la Révolution. Dès l’année 1790, le prieur, dom Maurice, comparut devant les officiers d’Avranches pour se conformer à un édit de l’Assemblée nationale, et donner l’inventaire de tous les biens meubles et immeubles que possédait le monastère. Le 12 octobre de l’année suivante, 1791, les représentants du district d’Avranches vinrent avec une voiture «chercher les trésors, diamants, rubis et une partie des ossements de plusieurs saints qui étaient au Mont-Saint-Michel.» Le même jour, le procureur-syndic fit enlever les «calices, coupe, saint ciboire et soleil, avec trois mitres et ce qui était précieux sans aucune réserve.» Le 21 et le 22 novembre, on fit descendre la sonnerie de la tour, excepté le timbre de sauvetage et la grosse cloche qui porte le nom de l’abbé Jean-Frédéric Karq. Les habitants de Beauvoir échangèrent deux de ces cloches pour les leurs; les habitants de Genets s’emparèrent des autres, le 22 décembre 1791. La veille, deux commissaires d’Avranches avaient emporté «tous les titres et papiers du chartrier et tous les ornements de la sacristie.» La ruine était complète. Les beaux manuscrits du moyen âge, achetés à grands frais et copiés avec soin, gisaient pêle-mêle dans une salle du district, et les ossements des saints étaient dispersés ou détruits. Le chef de saint Aubert lui-même n’échappa point au pillage, et la montagne, que le bienheureux pontife avait choisie pour le lieu de son repos, se vit dépouillée de son plus précieux trésor. (_Livre blanc de la Commune du Mont-Saint-Michel._)
Ces désastres n’étaient que le prélude de scènes plus tristes et plus sauvages. La convention enferma dans le château trois cents prêtres dont la plupart étaient trop avancés en âge pour être déportés. Ils furent traités avec la dernière barbarie. Non seulement ils étaient privés de la nourriture nécessaire pour le soutien d’une vie chancelante et épuisée par la souffrance; mais on voulut aussi leur enlever la consolation suprême que le captif trouve dans la prière. D’après un ordre émané de l’autorité supérieure, le comité républicain s’empara de tous les bréviaires des prisonniers, à l’exception d’un seul qui échappa aux perquisitions les plus minutieuses; encore celui-ci fut-il rongé par les rats pendant la nuit. Les membres de la commission ne montrèrent pas moins d’ignorance que de cruauté. Ayant mis la main sur un Homère imprimé en grec, ils jugèrent que l’Iliade était un livre de prières et que la gravure du poète placée au frontispice devait être l’image d’un saint; en conséquence, ils se saisirent du volume. D’autres, non moins avisés, prenaient saint Michel pour le génie de la liberté; ce qui, paraît-il, les empêcha de détruire sa statue en quelques localités. Le casque de l’Archange leur semblait être le bonnet phrygien; la balance et l’épée représentaient à leurs yeux la justice et la force du peuple; le dragon palpitant sous les pieds du céleste vainqueur était pour eux le symbole et l’image de la tyrannie, c’est-à-dire de la royauté.
Parmi les nobles victimes entassées au Mont-Saint-Michel figuraient le curé d’Avranches, nommé Pierre Cousin, Guillaume David, Georges Durel, Jacques Antoine Joubert, Osouf, prêtre de Cametours, et Denys, grand chantre de la cathédrale d’Avranches. Dans un seul jour la gendarmerie de Coutances conduisit cinquante et un ecclésiastiques au Mont-Saint-Michel. La cité de l’Archange portait alors le nom dérisoire de _Mont-Libre_, et le drapeau rouge fut arboré sur une tour qui prit le nom de _Tour de la Liberté_. Le 21 novembre 1793, les Vendéens marchèrent sur Granville. «Un détachement de cavalerie se porta au Mont-Saint-Michel et délivra les prêtres qu’on avait entassés dans la forteresse; ils avaient eu tant à souffrir que la plupart se trouvèrent hors d’état de suivre leurs libérateurs.» Les Vendéens, que le _Livre de la commune du Mont_ appelle «des brigands,» détruisirent l’arbre «chéri» de la liberté, s’emparèrent des clefs de la ville et couchèrent au Mont. Le lendemain et les deux jours suivants, ils enclouèrent les canons après avoir jeté les boulets dans les grèves, abattirent les pavillons et les emportèrent, à l’exception du drapeau rouge.
Le départ des Vendéens laissa le Mont-Saint-Michel au pouvoir de la Révolution. Il est difficile de se figurer quel spectacle offrit dès lors cette cité autrefois si brillante. Des mains sacrilèges avaient pillé le trésor de la basilique; le cloître, habité naguère par les enfants de saint Benoît, servit d’asile aux débris de nos guerres civiles; la cité des reliques et des livres était transformée en _prison_ d’État; les louanges de Dieu ne retentissaient plus sous les voûtes de la basilique; les prêtres et les religieux qui avaient habité le Mont depuis la prélature du cardinal de Montmorency, étaient morts ou dispersés. De ce nombre étaient J. B. Mazier, curé de la paroisse, et Pierre-François Morilland, son vicaire; dom François Maurice, prieur de l’abbaye, et son frère; Michel Pichonnier, sous-prieur, et les religieux Lamy, Suhard et La Tour, dom Carton, cellérier, dom Dufour, ancien professeur de théologie, et quelques autres qui nous sont inconnus. Désormais la catastrophe semblait irrémédiable, et l’œil, en plongeant dans l’avenir, ne pouvait entrevoir le jour de la restauration; cependant tout espoir n’était pas éteint au fond des cœurs, et saint Michel veillait toujours sur son moutier et sur la France.
De 1793 à 1863, c’est-à-dire pendant une captivité de 70 ans, plus de quatorze mille détenus gémirent dans la prison du Mont-Saint-Michel. La cité radieuse du moyen âge offrait l’aspect d’un cadavre mutilé; les trois dernières travées de la nef romane et la belle façade de Robert de Torigni étaient remplacées par le portail grec, «dont le seul mérite est de rendre complet le cours d’architecture, qu’on peut suivre au Mont-Saint-Michel.» Au sommet de l’édifice que dominait autrefois l’image de l’Archange, le Directoire fit placer un télégraphe pour correspondre à la ligne de Brest à Paris. La milice, qui faisait la garde sur la côte, fermait l’entrée de la ville aux visiteurs et isolait les malheureux captifs de toute communication avec le dehors. Cette surveillance devint encore plus active après le décret de 1799. L’administration centrale de la Manche, irritée d’apprendre que Jacques des Touches avait été délivré de la prison de Coutances, ordonna d’employer «des précautions multiples et journalières» afin d’empêcher l’évasion «de plusieurs chouans détenus» dans les cachots du «Mont-Libre.»
Napoléon ne montra ni plus de respect pour l’abbaye, ni plus de goût pour les chefs-d’œuvre du génie chrétien. En vertu d’un décret du 6 juin, publié le 12 du même mois et signé par le comte Daru, ministre secrétaire d’État, l’empereur ordonna de conserver «la _maison de force_» du Mont-Saint-Michel; en même temps il enjoignit au département de se charger des frais de réparation et d’y consacrer immédiatement une somme de 20,000 francs. En 1814, monsieur Demons, curé de Cherbourg, se munit d’une lettre du sous-préfet d’Avranches et d’un laisser-passer du maire de la ville, et se présenta au concierge du château, qui le reçut avec politesse et lui permit de visiter la prison. Le nombre des détenus s’élevait alors à deux cents; les hommes travaillaient dans la salle des chevaliers et les femmes dans le réfectoire des moines; leur occupation principale était «la filature du coton.» On avait vendu les fameuses stalles du chœur et la basilique était dépouillée de ses ornements les plus précieux. Monsieur Demons sortit l’âme brisée de douleur et les yeux mouillés de larmes. L’avénement de Louis XVIII sur le trône de France laissait espérer des jours meilleurs pour le sanctuaire où tant de rois étaient venus placer leur couronne sous la protection de l’Archange; mais le monarque n’imita pas ses ancêtres, et, cédant aux vues d’une politique toute humaine, il infligea une nouvelle flétrissure à l’ancienne abbaye. En vertu d’un décret donné au «château des Tuileries,» le 2 avril 1817, et publié le 6 du même mois avec la signature de Laîné, ministre de l’intérieur, secrétaire d’État, le Mont-Saint-Michel fut constitué «maison de force» pour les individus «des deux sexes» condamnés à la peine des travaux forcés. Le même décret portait que le Mont serait pareillement affecté «aux condamnés à la déportation,» jusqu’à leur départ pour une destination définitive. L’ordonnance royale prescrivait en même temps d’installer de nouveaux ateliers dans l’abbaye, afin de procurer du travail aux prisonniers. Des religieuses connues pour leur dévouement, les Filles de la Sagesse
de Saint-Laurent-sur-Sèvre, furent chargées du soin des malades et des infirmes. L’administration générale du Mont-Saint-Michel fut confiée à des directeurs dont un certain nombre négligèrent les réparations les plus urgentes, ou mutilèrent les plus belles parties de la Merveille et de la basilique. La nef romane avec plusieurs chapelles, le réfectoire, le cellier, l’aumônerie furent divisées en deux ou trois étages, pour servir de salle à manger, de dortoirs et d’ateliers; la sacristie actuelle était alors une cuisine et le bras du transept que les pèlerins ont décoré de bannières et d’oriflammes, fut longtemps encombré de malheureux captifs qui traînaient aux pieds de lourdes chaînes de fer. Il n’est pas sans utilité de parcourir la liste des prisonniers qui ont été détenus à cette époque au Mont-Saint-Michel. Les nombreuses victimes de 1793 furent remplacées par Chastenaix, le Moine et la Houssaye, chefs de l’armée royaliste. Le pamphlétaire Babœuf, le sabotier Mathurin Bruno, qui se disait Louis XVII, fils du roi martyr, et Le Carpentier, conventionnel et régicide, subirent tour à tour les rigueurs de la captivité. Bientôt Colombat, Blanqui, Stuble et Barbès expièrent dans les cellules du château le sang répandu sur les barricades de Juillet. Quel singulier contraste dans ces destinées et quelle étrange vicissitude dans ces phases de nos révolutions!
Le Mont-Saint-Michel subit un désastre d’une autre nature. En 1834, un incendie se déclara dans la nef de l’église, sur le minuit; bientôt le feu détruisit les ateliers «de chapeaux» et gagna la toiture. Des flammèches emportées par le vent tombaient dans la ville et jusque sur les grèves. Pendant cette nuit lugubre, le directeur de la maison centrale, le curé de la ville, la garnison, les détenus eux-mêmes rivalisèrent de zèle et de dévouement (fig. 127). L’aumônier, monsieur l’abbé Le Court, montra tant «d’habileté, de sang-froid et de courage,» qu’il parvint à circonscrire le foyer de l’incendie. Sa belle conduite lui mérita la croix d’honneur.
IV.
LA RESTAURATION DU MONT-SAINT-MICHEL.
L’accident de 1834 fut comme le signal d’une résurrection. Les ruines amoncelées par l’incendie nécessitèrent une restauration matérielle, et celle-ci fut le prélude de la restauration religieuse. Le gouvernement fit reconstruire les trois derniers piliers de la nef romane, du côté du Midi. Un artiste breton, M. Barré, orna d’un bas-relief le tympan de la porte ogivale, qui donne sur le Saut-Gautier. Ce bas-relief représente _la Vision de saint Aubert_. L’Archange au visage sévère et aux ailes déployées apparaît au pontife et lui fait à la tête une profonde cicatrice. Ce travail a été beaucoup vanté, mais il ne paraît point mériter sa réputation; l’artiste n’a pas assez tenu compte de la vérité historique; la pose de l’Archange est trop raide et son geste un peu risqué. Un prisonnier sculpta le maître-autel de la basilique d’après un dessin de M. Théberg, architecte. Celui-ci, de concert avec M. Marquet, employa les ressources dont il disposait à faire les réparations les plus nécessaires dans l’église et le château.
L’heure fixée par la Providence était sonnée. La prison fut supprimée par un décret du 20 octobre 1863, et les détenus quittèrent bientôt le Mont-Saint-Michel pour aller reprendre leurs fers à Beaulieu et à Fontevrault; ensuite l’abbaye fut cédée à l’administration des domaines, qui, par un bail en date du 31 mars 1865, loua les bâtiments à Mgr Bravard, évêque de Coutances et Avranches; enfin au mois d’avril de l’année 1867, une colonie de religieux de Saint-Edme partait de Pontigny et venait prendre possession du Mont-Saint-Michel.
Quelques années à peine se sont écoulées depuis cette restauration religieuse, et déjà la cité de l’Archange n’a plus le même aspect; les métiers qui encombraient les bâtiments, les étages qui déshonoraient l’église et la Merveille, sont enlevés; partout l’ordre se rétablit, les ruines disparaissent et la montagne se transforme. Aujourd’hui, comme autrefois, la mère de Dieu et le prince de la milice céleste prennent possession de cette basilique où la piété de nos pères aimait à les invoquer. Depuis 1868, une statue de la Vierge remplace
dans la crypte des Gros-Piliers l’ancienne image de Notre-Dame-sous-Terre; en même temps le transept nord de l’église a son autel dédié à l’Archange, et sert de chapelle pour les pèlerinages.
Par un décret du maréchal de Mac-Mahon, en date du 20 avril 1874, la propriété domaniale de l’abbaye du Mont-Saint-Michel est affectée au service des monuments, pour en assurer la conservation. Depuis ce jour les travaux de restauration se continuent sous la direction d’un habile architecte attaché à la commission des monuments historiques. La vaste plate-forme qui regarde la mer à l’ouest de la montagne, avait beaucoup souffert des injures du temps, et menaçait de s’affaisser du côté de l’hôtellerie. Un solide contre-fort a prévenu ce malheur. Le
pavé de la même plate-forme a été réparé dans le courant de l’année 1875. La tradition rapportait que sous les dalles, à la place des dernières travées de l’église, reposaient d’illustres personnages parmi lesquels on citait Ranulphe de Baveux, Bernard le Vénérable, Geoffroy, Robert de Torigni, Martin, Raoul de Villedieu, Richard Toustin, Guillaume du Château, Geoffroy de Servon. Les historiens ne s’étaient pas trompés. Sous les moellons de pierre, devant le nouveau portail, on a trouvé les restes vénérables de plusieurs moines avec des débris d’ornements. Bientôt les fouilles ont mis à nu les fondations de l’église primitive, et il a été facile de reconnaître la base des colonnes qui soutenaient la tour de l’Horloge, l’ancien portail, et la tour des Livres. Là, sous les degrés de la porte principale, on a découvert, le 30 août 1875, un sarcophage contenant le corps d’un abbé revêtu de ses ornements pontificaux, «noircis et comme brûlés par le temps:» à sa droite se trouvait une crosse en bois surmontée d’une volute de plomb, et sur le crâne était placé un disque en métal, avec les inscriptions suivantes: «Ici repose Robert de Torigni, abbé de ce lieu.» «Il a gouverné ce monastère l’espace de trente-deux ans et en a vécu quatre-vingts.» A côté, dans un autre cercueil de bois réduit en poussière, on a aussi découvert les ossements d’un abbé, avec la volute en plomb d’une crosse et une plaque de même métal portant cette inscription: «Ici repose Martin _de Furmendeio_, abbé de ce lieu.» Au milieu des disques de plomb, une main s’appuie sur une croix pattée à branches égales et s’étend pour bénir. Il est impossible d’en douter, nous sommes en présence des restes glorieux de Robert du Mont et de Martin, son successeur (fig. 130). La commission des monuments historiques continuera, nous l’espérons, l’œuvre qu’elle a entreprise, et pour laquelle elle a su choisir un homme à la hauteur d’une tâche qui demande tant de connaissances, d’habileté et de persévérance.
Si la _restauration matérielle_ a déjà procuré d’heureux résultats, que dire des fruits abondants que la _restauration religieuse_ a produits dans le court espace de douze à treize ans? L’orphelinat qui occupe l’ancienne caserne, auprès de la tour Gabrielle, donne un asile sûr à une trentaine de petits enfants confiés aux soins maternels des religieuses de la Miséricorde, et offre tous les charmes de la solitude aux dames qui veulent se recueillir dans la retraite, loin de l’agitation du monde. L’Archange, protecteur de l’Église et de la France, conducteur et peseur des âmes, est honoré de nouveau sous les titres que nos pères lui donnaient. Une confrérie a été instituée sous son nom dans le but d’appeler la protection du ciel sur l’Église, le souverain pontife et la France, d’obtenir la grâce d’une bonne mort et de hâter la délivrance des âmes du Purgatoire. L’immortel Pie IX, non content de l’approuver, l’a enrichie des faveurs les plus précieuses, et déjà, grâce au dévouement des zélateurs et des zélatrices, elle compte ses membres par milliers et se répand chaque jour dans toutes les contrées du monde catholique. Le mois d’octobre de l’année 1875 a vu éclore sous les ailes de l’Archange une œuvre destinée à faire revivre les «_alumnats_» du moyen âge: une école apostolique a été ouverte sous la direction du R. P. Robert. Le nombre des petits apôtres était de douze d’abord; il est aujourd’hui de dix-sept; il augmentera encore et les disciples de saint Michel travailleront un jour à répandre le culte de leur céleste protecteur et à faire connaître les gloires de la sainte montagne, sur laquelle ils auront passé les plus belles années de leur vie.